CHAPITRE PREMIER
l'ennemi !
La guerre était déclarée depuis quinze joursquand, le Ier août 1870.. se fit au collège de Vaugirard la distribution solennelle des prix.
Malgré les troublantes préoccupations du moment, cette distribution ressembla à toutes les. autres. Pourquoi frustrer tant de légitimes espérances, assombrir tant de triomphes mérités? L'assemblée fut donc aussi brillante, le discours aussi long qu'à l'ordinaire. On décerna le même nombre de volumes au milieu des mêmes applaudissements, et le Palmarès fixa au 4 octobre l'époque de la rentrée.
Plus d'un parmi nous, en entendant cette dater
sentit un pressentiment cruel serrer son cœur. Mais les élèves partirent, comme on part à leur âge. joyeux du présent, insouciants de l'avenir. La France pouvait- elle n'être pas victorieuse et eux n'allaient-ils pas en vacances?
Elles ne furent pas gaies pour les Pères de Vaugirard. les vacances du mois d'août 1870! Vainement nous envoya-t-on. selon l'usage, habiter le séjour aimé des Moulineaux : promenades et délassements favoris d'autrefois nous paraissaient amers. Notre unique passion, c'étaient les journaux, les nouvelles, et quelles nouvelles! Des défaites sans précédent, des combats glorieux mais inutiles, des victoires imaginaires suivies de déceptions plus douloureuses que les défaites mêmes. C'est ainsi que nous apprîmes successivement les désastres de Reischoffen et de Forbach, l'occupation de Nancy, les combats de Borny et de Mars-la-Tour, la fantastique histoire des carrières de Jaumont. Enfin, l'annonce de la retraite annuelle termina cet énervant repos. Plus que jamais elle fut la bienvenue. Retremper son âme en Dieu, prier pour le pays, tel était alors le besoin de tous.
Cette consolation ne nous fut point accordée. La retraite, commencée le 2} août, ne s'acheva pas.
Dès le début, un je ne sais quoi de terrible et de poignant éloignait le calme en inquiétant l'esprit. Au milieu du silence, les bruits du dehors parvenaient à nos oreilles. On disait que l'armée du prince Fritz et du roi Guillaume approchait de la capitale à marches rapides, les hulans couraient la campagne entre Reims et Château-Thierry; on disait qu'à l'arrivée des Allemands sous Paris répondrait un soulèvement dans Paris même.
Le dimanche 28 août, à cinq heures un quart du soir, la cloche avait réuni la communauté dans l'étude de première division, pour l'exercice ordinaire. Au lieu du Père Turquand, directeur de la retraite, le R. P. Recteur du collège, le Père Gravoueille, entra. Il tenait à la main une lettre ouverte. D'une voix émue il en donna lecture :
Devant l'imminence d'un siège, il fallait quitter Paris au plus vite. A chacun de nous, le R. P. Provincial fixait un asile. Les uns seraient accueillis par nos maisons éloignées, d'autres par des familles
amies. Quelques Pères resteraient à Vaugirard. J'étais du nombre.
Beaucoup nous firent le soir même de longs adieux. Le lendemain, arriva l'ordre de suspendre les départs; les nouvelles devenaient moins mauvaises : l'ennemi, subitement arrêté dans sa marche sur Paris par les mouvements du maréchal de Mac-Mahon, se repliait vers l'Est. Une seule victoire pouvait tout changer. On croit aisément ce que l'on désire; depuis huit jours renaissait l'espérance quand, le 3 septembre au soir, se répandit la nouvelle du désastre de Sedan, bientôt confirmée par l'annonce officielle de la captivité de l'empereur et de la capitulation d'une armée! Espoir, fidélité, sang-froid, tout s'évanouit à ce coup. La Révolution trouvait son heure. Le 4 septembre, à trois heures, elle était maîtresse de Paris l.
1. J'écris l'histoire du collège de Vaugirard pendant le siège de Paris et non l'histoire du siège de Paris. Je n'ai donc point à raconter les événements politiques ou militaires qui ne se rattachent pas directement à mon sujet, encore moins à les juger. Telle sera, dans cet ouvrage, ma règle invariable.
Il n'y avait plus à délibérer. Par prudence, on nous distribua des habits laïques depuis longtempsen réserve; les Pères désignés pour partir hâtèrent leurs préparatifs. Le dernier nous quitta le 7 septembre au soir...
A Vaugirard, le R. P. Recteur, neuf Pères et une quinzaine de Frères coadjuteurs, restaient chargés des soins de l'ambulance et de l'administration du collège !.
8 septembre.
Les Allemands victorieux marchent de nouveau; sur Paris. Un siège paraît désormais inévitable; on. s'y prépare. En vertu d'un décret du général gouverneur organisant la défense, l'enceinte vient d'être divisée en neuf secteurs placés chacun sous l'autorité d'un officier supérieur de l'armée de terre ou de la marine. A Vaugirard, le contre-amiral de-
1 . C'étaient le R. P. Gravoueille, Recteur ; le P. Hériveau. Préfet des études; les Pères A. Clerc, Martin, de Gabriac, Chabin. Broquet, de Plas, Legouis, Prampain. Parmi les Frères citons les noms bien connus des Frères Cousin, Ceoffroy et Oswald.
Montaignac de Chauvence. commandant le 7e secteur, a établi son quartier général dans la gare du chemin de fer de ceinture. Ce sera pour nous un précieux voisinage.
Vers deux heures après-midi, est arrivé l'ordre d'évacuer sur le Val-de-Grâce les derniers blessés de Reischoffen reçus par notre ambulance, il y a trois semaines environ. Tous les lits doivent rester disponibles dans l'éventualité d'un combat sous les forts. On croit, au secteur, que l'attaque principale de l'ennemi portera sur le front sud, c'est-àdire de notre côté. Dans ce cas, nous serons aux premières loges pour juger les coups et pour en recevoir. A la grâce de Dieu! Nous sommes tous très calmes, presque joyeux. Le danger présent, avec ses fortes émotions, n'est-il pas mille fois préférable à l'incertitude où nous vivions plongés?
Je me suis procuré un carnet-agenda; j'y noterai chaque soir les événements de la journée...
9 septembre.
Il se pose une question assez nouvelle. D'où nous viendront les premiers coups? Des ennemis.
ou delà foule ameutée ; du camp prussien, ou de la rue? J'avoue que la rue m'inquiète. Les plus malsaines passions fermentent et se traduisent par d'horribles propos. Hier un homme en blouse s'écriait, montrant le fusil qu'il venait de recevoir: « Ce n'est pas contre les Prussiens, c'est contre les réac qu'il. me servira! »
Autre mauvais symptôme : jusqu'ici, le pouvoir — le pouvoir civil du moins — n'appartient guère au général gouverneur. Il appartient à un comité, dit de sûreté publique, érigé sans mandat; il appartient aux mairies, aux clubs de quartier surtout qui s'appuient sur les nouveaux bataillons démocratiques de la garde nationale imprudemment formés.
Entre tous ces clubs, celui de Vaugirard siégeant rue Lecourbe, salle Ragache, se distingue par sa violence. Naturellement, le collège est le grand objet de ses colères et l'autre soir un orateur, chaleureusement applaudi, a déposé la motion d'opérer à la « prétendue ambulance des Jésuites » une visite domiciliaire pour y saisir douze cents chassepots cachés dans les souterrains et les remettre
au peuple. L'idée est inepte, elle fera son chemin.
1 1 septembre.
Nous l'avons reçue, cette fameuse visite !
Ce matin, vers onze heures, un élève dévoué qui assiste, en reporter, aux séances des clubs, est accouru m'avertir. Le Comité de sûreté publique a décidé les perquisitions. Sur sa requête, le maire de Vaugirard a sanctionné la mesure. Un bataillon de garde nationale suivra les délégués, on occupera le collège militairement et, de gré ou de force, on visitera la maison et les souterrains.
Toute visite domiciliaire est, en soi, peu récréative; mais, quand un comité, fût-il de sûreté publique, prétend instrumenter dans vos caves escorté d'une centaine de patriotes, la chose devient insupportable.
Aussitôt prévenu, le R. P. Recteur se rend à l' état-major et proteste énergiquement...
L'amiral de Montaignac, soldat loyal et gentleman accompli, partageait entièrement notre opinion
sur les visites domiciliaires; mais que faire pour empêcher celle qui nous menaçait ? Il n'avait alors à sa disposition qu'un piquet de ving t-cinq douaniers. Un bataillon de garde nationale du 7e arrondissement est, il est vrai, de service aux bastions. Il occupe même depuis la veille la maison Saint- Joseph et la maison Saint-Louis. Mais lui faire prendre les armes jettera, aujourd'hui dimanche, l'émoi dans tout le quartier. Et si ce bruit de visite n'était qu'un bruit, quelle faute, quelle responsabilité !
Un avis officieux du maire trancha nos perplexités. Ce magistrat nous faisait prévenir par son secrétaire que l'établissement serait visité, dans l'après-midi, mais seulement par quatre délégués de la mairie, des clubs et du Comité.
A trois heures, en effet, se présentèrent les citoyens Gally, Jaillet, Cirode et Langevin, formant cortège au lieutenant Combault, président de la commission d'enquête.
Depuis quelque temps déjà, le R. P. Recteur les attendait à la grille accompagné de trois Pères et d'un lieutenant de vaisseau chargé par l'amiral
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de contrôler la visite. Cet officier prit le premier la parole :
« Messieurs, dit-il, entirantà moitié son sabre, j'ai mission de suivre vos démarches dans une ambulance placée sous les ordres et sous la protection de l'amiral commandant le secteur. Rapport sera fait de vos actes. Allez. »
Et repoussant sa lame au fourreau, il engagea conversation avec les Pères sans plus s'occuper des visiteurs.
Cependant, le R. P. Recteur les promenait des caves aux combles. Il entrait dans les plus minutieux détails, leur montrant les cuisines, les réfectoires, les classes, leur indiquant les salles qui pouvaient encore être converties en ambulances. Les délégués écoutaient sans mot dire. Évidemment, ce n'était pas ainsi qu'ils entendaient visiter le collège. La fermeté du lieutenant les avait déconcertés tout d'abord, la froide politesse du Recteur les achevait. Toutefois, comme ils insistaient pour explorer le souterrain, on les conduisit au tunnel qui, du grand collège, mène à Saint-Joseph. Les dernières marches gravies, ils se trouvèrent
nez à nez avec un groupe de gardes nationaux du 7 arrondissement qui les toisaient d'un air narquois. C'en était trop. Les délégués ont déclaré les perquisitions terminées. De retour au parloir, ils ont signé, d'assez bonne grâce, un procès-verbal attestant qu'ils n'avaient rien découvert de suspect et sont enfin partis en se déclarant satisfaits au nom de leurs frères du club de Vaugirard, salle Ragache.
12 septembre.
Les frères du club de Belleville, salle Favié, n'ont pas été, paraît-il. également satisfaits.
Dans la nuit, vers une heure du matin, la porte de ma chambre s'est ouverte brusquement :
« Levez-vous, disait la voix émue du Père Recteur, prenez vos habits laïques et descendez. On attaque la maison. »
Me jeter hors de mon lit, m'habiller fut l'affaire d'un moment. Cinq minutes après, j'arrivais à la grille du collège. J'y trouvai le Père Recteur et le Père Hériveau en pêkin, comme nous disions alors.
La rue était pleine de clameurs, de clairons, de tambours battants. Une colonne, descendue de
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Belleville, venait de livrer un violent assaut à la clôture en planches du chantier abandonné. Sur plusieurs points la palissade avait cédé; la porte enfoncée pendait à ses gonds. Mais l'énergique intervention des gardes nationaux du faubourg Saint-Germain, casernes à Saint-Joseph et à Saint- Louis, changeait alors l'attaque en déroute. Par bonheur, les gens de Belleville n'avaient pas d'armes de guerre. Leur résistance fut plus tumultueuse que redoutable. L'un d'eux, piqué au... verso par une baïonnette, se rendit en gémissant; d'autres, cernés dans leur fuite, achevèrent la nuit au poste du secteur; le reste s'éparpilla sans prolonger la lutte, mais en jurant de revenir.
Pour cette fois, du moins, nous sommes sauvés. A quoi pourtant la préservation du collège, de nos vies peut-être, a-t-elle tenu? A la présence fortuite, au tour de garde, d'un bataillon de l'ordre. Et ils sont rares aujourd'hui! Allons! Dieu nous protège.
Vers dix heures du matin, on nous a convoqués à la mairie pour formuler nos plaintes. Un adjoint faisant fonction de maire, trois conseillers municipaux, le commissaire de police du quartier, l'iné-
vitable lieutenant Combault, quelques officiers et quelques gardes du bataillon qui nous a défendus... Les prisonniers paraissent.
A des regards furtivement échangés, on devine qu'ils découvrent des amis dans la place. Aussi la scène qui se passe alors vaut-elle une scène de haute comédie. Les accusés ne savent pas, ne comprennent pas ce qu'on leur reproche. Leurs intentions étaient pures, ils voulaient restituer à la République douze cents chassepots cachés dans les souterrains des Jésuites. Tout à coup les bourgeois du 7e les ont chargés, bousculés, malmenés... Si on ne les a pas compris, à qui la faute?
Là-dessus, riposte indignée des officiers, réquisitoire du commissaire, circonstances atténuantes plaidées par Combault, admonestation de l'adjoint, et finalement, mise en liberté des prisonniers reconnus coupables d'excès de zèle plutôt que de projets criminels.
« Ils ne venaient pourtant pas entendre la messe! » grommelait, en sortant du tribunal, le sergent qui avait arrêté le chef de la bande.
Pareille procédure est trop criante. D'ailleurs.
les citoyens de Belleville ayant juré de revenir en nombre et en armes, la prudence exige qu'on réclame, en même temps, la force publique pour défendre nos biens et nos personnes, et l'autorité judiciaire pour défendre nos droits. Ce soir même, deux rapports circonstanciés ont été rédigés par le R. P. Recteur et remis l'un au comte de Kératry, préfet de police, l'autre au général Trochu. gouverneur de Paris. En attendant, nous avons mis sur pied nos domestiques et nous allons veiller.
Nous pouvons dormir tranquilles. A la nuit tombante, cinquante gendarmes envoyés par le gouverneur sont arrivés au collège. Des sentinelles et des postes gardent toutes les issues, fusil chargé, cartouchières pleines.
Voilà où nous en sommes à Paris, en face des Allemands vainqueurs, à la veille d'un siège!
13 septembre.
Les citoyens de Belleville ne sont pas revenus. Tant mieux, pensions-nous en nous éveillant; tant pis, ont dit les gendarmes...
En réponse au rapport du Père Recteur, le Préfet de police a rédigé un manifeste interdisant les visites domiciliaires illégales. Cette pièce vient de paraître à Y Officiel.
M. le comte de Kératry ne s'en est pas tenu là. Ce soir, il a fait lui-même garder les Jésuites par un détachement de garde nationale et par une section de gendarmerie.
Les temps ont changé l.
• i . Cette même année, M. le comte de Kératry avait prononcé au Corps législatif un discours hostile aux Jésuites.