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« qu'il se persuade de bonne foi que rien n'est comparable aux « sables qui l'entourent, non plus qu'aux mœurs et usages de «• ses compatriotes. »
A la suite de ces deux ministres^ je citerai un M. de Marconney, homme plein de mérite, et qui certainement serait parvenu au ministère s'il avait pu s'abstenir de boire, et si deux ou trois verres de vin n'avaient suffi pour lui faire perdre la tête. Cependant, par l'effet d'une très-forte impression sur son esprit, jamais il ne lui est arrivé de commettre la moindre indiscrétion. Je l'ai vu cent fois ivre à ne pouvoir presque plus se soutenir, sans que jamais les hommes les plus adroits aient pu lui arracher un mot de trop. Il épousa de mon temps une de ses cousines, qui entreprit de le guérir, et qui n'y réussit que pour quelques années.
J'ai vu un autre exemple frappant de la force du devoir, même dans l'état d'ivresse. M. de Kirkaisen, lieutenant de police à Berlin avant M. Philippy, s'enivrait tous les jours à son dîner ; et jamais la police de cette grande ville n'a été mieux faite que par lui. Tous les jours, dans la soirée^ il parcourait la ville, à cheval , chancelant au point d'effrayer ceux qui le voyaient , et dans cet état rien ne lui échappait, et il était toujours ferme , juste et modéré. Sa discrétion était au moins égale à son équité. Je me rappelle que l'envoyé de Russie ayant besoin d'obtenir de lui quelques révélations qu'on sentait bien qu'il ne ferait pas à jeun, le fit inviter à un dîner où Ton eut grand soin de lui servir toutes sortes d'excellents vins : il en prit au point de ne pouvoir plus que balbutier. Mais, lorsque avec toute l'adresse diplomatique on lui présenta le piège où l'on avait projeté, de le faire tomber, on ne put jamais en avoir d'autre réponse que ces mots, qu'il répétait aux autres convives, en montrant celui qui rinterrogeait : « Ah ! voyez donc comme il s'y prend pour « faire sa cour à ma fille ! » On eut beau faire, ce fut là tout ce qu'on put en avoir.
Je me rappelle un fait qui montre combien Frédéric était
réservé, prudent et attentif dans ses discussions diplomatiques.... Lorsqu'il fut question de la succession de Bavière, le baron de Hertzberg composa, contre la maison d'Autriche, un mémoire dans lequel il employait un dilemme assez pressant, en disant à Joseph II, au sujet de la Bohême : « Ce royaume a était électif : le dernier roi élu a laissé deux filles : « vous descendez de la cadette; les rois de Prusse descen- « dent de l'aînée. Si aujourd'hui ce royaume est devenu héré- « ditaire, il appartient à la maison de Brandebourg : si vous « prétendez qu'il est encore électif, où est l'acte de votre élec- « tion? Cet acte n'a jamais eu lieu ; et dès lors vous n'avez « aucun titre. « Frédéric n'eut pas lu ce passage, qu'il l'effaça avec vivacité, et se mit dans une grande colère contre son ministre, en lui faisant sentir combien il était impolitique de présenter ainsi, hors de propos, un argument sur lequel il ne convenait pas de réveiller l'attention du public. « Je ne veux « pas même, disait-il, qu'il en soit question dans aucun traité. »
II n'y a pas eu de cabinet plus secret que le sien : il n'y en a pas eu de plus attentif, de plus vigilant, de plus prévoyant, de plus adroit, de plus actif au fond, et déplus tranquille en apparence. Il devinait , et n'était pas deviné. Toutes ses opérations politiques le prouvent.
On avait beau dire et répéter qu'il était lin, et qu'on devait se méfier de lui; il parvenait toujours à surpendre les autres. Qu'on en juge par le premier partage de la Pologne! Il débuta par faire annoncer que la peste était dans ce royaume : ce fut pour préserver ses États de ce fléau qu'il établit un cordon de troupes sur les frontières ; et tout le monde y fut trompé , du moins à Berlin, où l'on s'approvisionna de vinaigre des quatre voleurs (1). La surprise fut extrême, lorsque ce prétendu cordon devint une armée qui , en deux jours de marche, prit pos-
(I) Telle est l'originedes cordons sanitaires; dMiui plus que moyen de ruse.
affaire de forme aujour Bon Thiébault.
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session de ce qui devait former le lot prussien. Le priuce Louis de Rohan, ambassadeur de France à Vienne, écrivait que ce prétendu partage était une fable. Le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, soutint publiquement la même chose , jusqu'à ce qu'enfin le partage fût effectué, consommé, et officiellement déclaré, même à Versailles.
Une chose singulière, c'est qu'ayant eu plus ou moins longtemps la carte de la Pologne sous ses yeux, lorsqu'il méditait ce partage, son atlas soit ensuite resté dans sa bibliothèque ouvert au même folio , sur le même pupitre, et cela jusqu'à sa mort : il y était du moins encore en 1784, époque de mon départ. On voyait sur cette carte les lignes qu'il y avait tracées à la plume ou au crayon, pour désigner les limites qu'il avait prétendu se former, et celles qui devaient revenir tant à la Russie qu'à l'Autriche. Cet atlas ainsi ouvert était-il une pierre d'attente et l'annonce d'un second partage .^^ ou bien n'était-ce que le signe d'une chose terminée, et n'excitant plus aucun intérêt ? Quoi qu'il en soit, ce trait et mille autres semblables démontrent combien Frédéric se mettait peu en peine des jugements du public, lorsqu'il s'agissait d'affaires consommées. Mais ce qui caractérise le mieux son génie politique, c'est la justesse de ses plans, la sagesse de ses conceptions, et la prudence qui accompagnait ses démarches : il n'y a point d'exagération à dire qu'il y a peu d'hommes qui offrent de plus grandes leçons à ceux qui s'adonnent à l'étude de la politique.
On ne conclura pas de là que, le département des affaires étrangères lui ait coûté fort cher. Il avait très-peu de commis dans les bureaux à Berlin, parce que tous ceux qui y étaienttravaillaient beaucoup et n'étaient employés qu'à des choses utiles. Les ministres eux-mêmes faisaient parfois leurs copies et toujours leurs lettres. Les envoyés ou plénipotentiaires qu'il entretenait aux diverses cours de l'Europe, n'avaient que de faibles appointements ; et cependant il leur recommandait bien de ne pas épargner les soupes. C'était son mot pour dire qu'il fallait
souvent donner à manger. « Mais , » me disait le baron d'Amon , qui avait été son ministre à Paris et à la Haye , « il ne « donne pas de quoi les faire bonnes. » En effet, ses ambassadeurs à Paris, à Vienne, à Londres et à Pétersbourg n'avaient que six mille reisdalers de traitement : les autres n'en avaient que quatre mille. Il voulut de mon temps envoyer le baron de Knyphausen à Vienne. Celui-ci refusa en disant : « J'ai eu « rhonneur, Sire, de vous servir à Paris et à Londres : j'ai mangé « une de mes terres dans la première de ces deux missions , « et une autre terre dans la seconde : il ne m'en reste plus « qu'une des trois qui formaient mon patrimoine ; permettezf moi de la conserver. Votre Majesté trouvera facilement des « hommes qui la serviront à Vienne, en n'y dépensant que « six mille reisdalers, mais je n'ai pas ce secret-là. Je vous y « servirais mal, ou je m'y ruinerais. — Eh bien, » lui répondit le roi, qui, connaissant le mérite de Knyphausen, voulut avoir l'air de ne chercher qu'à l'obliger, « voyez donc ce que vous « voulez être, car je ne dois pas vous laisser sans emploi ; cher- « chez vous-même , et dites-moi ce qui peut vous convenir. »
Le baron ne voulut pas demander une place de ministre ; il ne demanda que d'être nommé directeur général du commerce au grand directoire, et il le fut.
Je n'ai connu aucun Prussien employé dans les missions au dehors qui n'y dérangeât plus ou moins ses affaires. Je pourrais citer ici un colonel de Coccéi envoyé en Suède, M. de Goltz à Paris, un M. de Rœderer à Copenhague, un comte deNostitz à Madrid, et beaucoup d'autres. Je n'excepterai qu'un M. de Borck, qui était à Dresden, lorsque Frédéric sauva la Saxe d'une horrible famine, en y versant une partie de ses magasins.
Le baron de Knyphausen eut à la fin beaucoup d'imitateurs : tout le monde craignait et tâchait d'esquiver ces brillantes et honorables places de ministres dans les cours étrangères ; et Frédéric fut plus d'une fois obligé de recourir à des
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étrangers. Il préféra à cet égard les Italiens, parce qu'ils sont plus économes, et que leur pays étant divisé en petites souverainetés, ils sont moins exclusivement attachés à leur patrie , ou à telle forme de gouvernement, outre que l'on sait combien en général ils ont d'aptitude à tout ce qu'on appelle politique et diplomatie. Le baron d'Amon avait aussi été économe dans ses missions, mais avec ladrerie et sans adresse, c'est pourquoi il fut rappelé. « On vante tant les poulardes de Paris, disait-il « un jour au roi ; je vous jure, Sire, que pendant mon séjour « dans cette ville je n'en ai jamais mangé de bonnes. — Je le « crois, répliqua Frédéric, mais c'est que vous n'avez jamais « voulu les payer. Vous avez eu grand soin de n'acheter que des <' poulets étiques : je vous connais. »