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CHAPITRE IV

Des finances.

C'est surtout après la guerre de Sept ans que Frédéric s'est le plus dévoué au gouvernement de ses États : il s'y adonna tout entier ; et pour parvenir à réparer les maux que cette guerre avait faits, et soulager plus promptement ses sujets, ses regards se portèrent , pour ainsi dire, de tous côtés en même temps , cherchant et démêlant les moyeas propres à remplir ses vues. On aurait peine à calculer tout ce qu'il fît : ce sont des travaux qu'un autre eût à peine exécutés en un siècle , et qui ne 1-ui demandèrent que peu d'années, pendant lesquelles il sembla créer l'argent , les hommes et les choses.

D'Alembert vint passer quelques mois auprès de Frédéric : il en fut accueilli avec toutes les démonstrations d'une amitié vive et sincère. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans ce voyage, c'est que le géomètre français , de qui Euler pouvait craindre quelques mauvais offices, attendu la diversité de leur doctrine sur certaines questions de géométrie , mit au contraire le zèle le plus ardent à ranimer les sentiments d'estime du monarque prussien pour ce rival illustre. J'ai vu la famille Euler toute pénétrée de reconnaisance pour ce procédé noble , délicat , et qui d'ailleurs avait produit les plus heureux effets; mais ce que l'on n'a appris qu'assez longtemps après, c'est que Frédéric, qui s'était préparé à tirer tout le parti possible de la présence de d'Alembert , discuta avec lui une série de questions relatives à l'administration comme au gouvernement de son pays , et particulièrement celles sur lesquelles il avait le plus besoin du se-

cours de ses lumières. Ce fut à la suite de ces conférences secrètes que, dès Tannée suivante , le roi forma plusieurs des établissements dont nous aurons à parler, et spécialement son école civile et militaire.

Le baron de Kniphausen, ministre de Sa Majesté à Londres, reçut une dépêche où son maître lui disait : « Vous êtes dans « un pays où naissent et où viennent souvent du dehors des « hommes à qui la nature et l'attrait de la liberté inspirent des « idées inconnues au reste du genre humain. Parmi ces êtres « originaux, il y a quelquefois des génies qui seraient très-utiles « à ceux qui sauraient les employer ; des hommes féconds en « systèmes , en combinaisons neuves , en plans inattendus , et « cependant praticables. Je voudrais avoir un homme de cette « trempe, c'est à dire un homme qui pût créer toutes sortes de pro- « jets, soit de finances soit d'autres genres, et qui pût également « vérifier, discuter, et calculer ceux sur lesquels je le consulte-

rais. Voyez si vous pouvez me déterrer un homme semblable ; « et, en ce cas, njarquez-moi à quelles conditions il consentirait à « entrer à mon service. » Le baron lui répondit qu'il croyait avoir trouvé à Londres l'homme que Sa Majesté paraissait désirer ; un Italien nommé Calsabigi , l'auteur ou le réformateur de la lo terie de Gênes; tête singulièrement faite pour les calculs les plus compliqués , et très-féconde en toutes sortes de combinaisons : que ce Calsabigi ne mettrait sans doute pas ses services à trop haut prix , attendu qu'il avait peu de succès à espérer en Angleterre, où il paraissait assez près de la misère ; mais qu'il était important de prévenir Sa Majesté que ce même Italien était très-suspect du côté de la fidélité , si même ce n'était réellement un fripon. Le roi marqua à son ministre d'offrir à Calsabigi quinze mille francs d'appointements , et de le faire partir tout de suite s'il acceptait ce marché. Il ajouta : « Quant à sa pro- « bité , je m'en mets fort peu en peine : il me suffit d'être « averti ; je me tiendrai sur mes gardes ; je ne lui confierai le « maniement de rien, et je le ferai surveiller. Je lui permets de

« me voler, s'il peut en venir à bout. » Calsabigi vint à Berlin : il y eut maîtresse et équipage. Le roi ne le laissa pas manquer d'occupations ; mais tout se réduisait à une correspondance suivie entre eux deux. Cet homme regarda M. de Kniphausen comme son bienfaiteur, et lui fit sa cour avec la plus grande assiduité , jusqu'à ce que , par son intrigue, et par l'étourderie de quelque commis , il fût parvenu à voir les dépêches où il était question de lui et de ses talents.

Calsabigi forma d'abord tout le travail nécessaire pour l'établissement d'une loterie : Frédéric l'agréa , et , ainsi que je l'ai dit, en donna la direction aux comtes de Reuss et d'Heichstedt .

Calsabigi fit un second projet que Frédéric agréa également i celui d'une régie et administration royale du tabac , laquelle fut confiée successivement à des Français et à des Allemands , et que Frédéric-Guillaume , devenu roi , s'est hâté d'abolir (1).

Une compagnie , protégée par M. le ministre de Horst et par le comte Lottum , obtint aussi , moyennant une somme de 40,000 écus à payer tous les ans au roi, le privilège exclusif de fournir le bois de chauffage aux villes de Berlin et de Potsdam. Cette ferme, qui je crois subsiste encore , déplut généralement, en ce que l'on ne tarda pas à payer le bois près du double de ce qu'il avait coûté jusque-là. Aussi disait-on de M. Horst, qui attirait beaucoup de pauvres à sa porte, qu'il leur distribuait avec ostentation le sou pour livre de ce qu'il volait au public.

Je ne parle pas ici des canaux que le roi fit construire , des colonies qu'il établit, des sommes qu'il distribua, des défrichements qu'il fit faire , des mesures qu'il prit pour surveiller et ranimer toutes les écoles , pour augmenter les revenus de son

(I) Remarquez, en dépit de Mirabe^iu, que les Français ne sont point les auteurs de cette régie, et qu'ils n'ont été ni les premiers ni les derniers à l'administrer. MM. de Schvverin, de Taubenheim, etc., en étaient chargés depuis longtemps quand je quittai Berlin

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académie, et pour former l'école civile et militaire. Je reviendrai à ces deux derniers objets ; je me borne en ce moment à parler de deux branches d'administration où le roi voulut faire line grande réforme, les postes et les accises. Je m'étendrai d'autant plus sur la seconde, que quelques rapsodistes, et même un prétendu historien , en ont fait un sujet fécond de calomnies et de sottises.

Je n'ai pas su par qui un Français, nommé M. Bernard, avait été indiqué au roi comme capable de mettre les postes sur le pied le plus désirable ; mais ce M. Bernard nous arriva en 1766, et fut nommé intendant dès postes avec de fort bons appointements. Il débuta par faire dans ce département quelques changements très-utiles , et que l'on a maintenus ; il devait même porter ses opérations plus loin ; et sans doute il l'aurait fait , si les alentours qu'il avait choisis ne l'eussent détourné de son travail pour le livrer à de vaines rivalités contre M. de Launay, à beaucoup trop de dissipation et de dépenses , à des prétentions peu réfléchies, et enfin à des démarches qui le perdirent. M . de Derschaw , ministre de la poste , sut adroitement profiter de toutes ses fautes , le ruina dans l'esprit du roi , et tira un parti égal, et du bien que M. Bernard avait fait, et des imprudences où on le fit tomber. Ce dernier se retira malheureux; ceux qui l'avaient dirigé n'eurent pas plus à se louer que lui du mal qu'ils lui firent , et Frédéric , en les vouant tous à l'abandon et à l'oubli , vit néanmoins ses postes mieux régies qu'auparavant.

En 1765^ Frédéric témoigna à d'Alembert qu'il serait charmé de voir Helvétius , et qu'il pensait qu'il lui serait aussi utile qu'agréable d'en faire la connaissance. Ce fut sur cette invitation que le philosophe, ex~ fermier général , arriva à Berlin , environ trois mois après moi. Il passa d'abord quelques jours à Potsdam , et vint ensuite nous voir. Je me suis trouvé plusieurs fois avec lui , chez le prince Frédéric- Auguste de Brunswick et en d'autres maisons, de même que je l'ai reçu chez moi,

OÙ parfois il venait se reposer. Je citerai de lui trois faits particuliers : le premier, qu'il était extrêmement frappé du génie extraordinaire de M. Lambert, membre de notre Académie : il m'en parlait tous les jours , et toujours avec plus d'étonnement. « Monsieur, me disait-il , vous avez dans M. Lambert « une académie tout entière ! c'est vraiment ce qu'on peut ap- « peler une tête philosophique : je n'en ai jamais vu d'aussi « étonnante, et d'aussi admirablement organisée ! « Je n'exagère pas , si je dis qu'il Fallait voir tous les jours , et ne pouvait se lasser de l'entendre.

Le second fait , c'est qu'un soir, en nous parlant du roi , il nous assura qu'à propos de projets de finances, ou de ce qu'on appelle affaires , il avait dit à ce monarque : « Il n'est pas « besoin , Sire , de lire ces projets pour les apprécier et les con- « naître : tous, en dernière analyse, se réduisent à une seule « et même formule que voici : Je supplie Fotre Majesté de « m'autoriser à voler à vos sujets la somme de tant, à con- « dition que je vous en remettrai une partie, » Ce fait prouve que Frédéric ne se contenta pas de causer avec le philosophe , et qu'il voulut aussi consulter l'ex-fmancier.

Le troisième fait que j'ai à rapporter étonnera quelques lecteurs , surtout parmi ceux qui ont connu Helvétius. Tout le monde sait qu'indépendamment des qualités brillantes et précieuses de son esprit , il était aussi recommandable par les qualités morales les plus rares , je veux dire par autant de simplicité , de fermeté et de persévérance dans le caractère , que par l'aménité la plus aimable , la plus scrupuleuse équité et une bienfaisance noble , délicate et intarissable. Ce que je vais rapporter est une tache à ce tableau fidèle ; et je le dirai néanmoins, parce que le fait est vrai.

On était à dîner chez M. Formey, lorsque quelqu'un nomma, je ne sais plus à quel propos , l'abbé Trublet, qui vivait encore. Helvétius , s'arrêtant à lui , le traita fort mal ; il le représenta comme un sot, comme un homme lâche , vil , ignorant et fat.

Comme il ne tarissait point , et que M. Formey paraissait souffrir de l'entendre, M. Toussaint interrompit Helvétius , en lui disant : « Monsieur, je vous préviens que M. Trublet est en « fort bonne odeur ici. — Cela est vrai , reprit M. Formey : « il y a trente ans que je suis en correspondance avec lui ; et « jamais je n'en ai reçu que des marques obligeantes d'hon- <c nêteté et d'amitié. — Oh , répliqua Helvétius , c'est la meil- « leure bête du monde, quand ses petits intérêts ne viennent « pas à la traverse. Je vais moi-même vous en donner une ^< preuve. Un jour, étant à table chez moi , il nous confia en « grand secret, à trente convives que nous étions, que pen- « dant qu'il avait été secrétaire de M. le cardinal deTencin, on « l'avait admis à tous les secrets de la famille ; et que lorsqu'il « était question , par exemple , d'empoisonner quelqu'un , lui, « toujours présent aux délibérations, avait observé que madame ec de Tencin ne manquait pas de recommander d'employer sans « doute un poison prompt et sûr, mais d'ailleurs le plus doux « qu'on pourrait avoir, afin que le proscrit eût moins à souf- « frir ; sur quoi M. le cardinal reprenait : Doux, si vous « voulez, mais sûr; c'est à quoi il faut s'attacher. » Tout le monde se tut; et peu après on parla d'autre chose. II n'y eut ; personne parmi les convives qui ne fût bien assuré que jamais l'abbé Trublet n'avait été assez imbécile pour faire une semblable confidence à trente personnes en même temps , à moins qu'il ne fût ivre; et qu'en ce dernier cas , les sottises qu'il aurait pu dire ne prouvaient rien contre ses qualités habituelles.

Helvétius , avant de nous quitter, alla encore passer quelques jours à Potsdam, oii il convint avec Frédéric des services qu'il aurait à lui rendre à Paris. Le roi de Prusse savait que les employés de ses douanes et accises le volaient autant qu'ils le ; pouvaient ; que pour un écu qu'on leur donnait , ils laissaient j passer des marchandises prohibées, ou soumises à des droits considérables, et que le tort que cette connivence lui faisait était incalculable. Je puis dire avec certitude qu'il n'y avait

peut-être pas une maison de commerce à Berlin qui n'eût ses commis affidés et gagnés sur ce point. On ne peut douter que ce qui se faisait à Berlin ne se fît également ailleurs ; et voilà le désordre auquel ce roi voulait remédier. Il ne pensait pas qu'on fût naturellement plus fripon chez lui qu'ailleurs , quoique souvent il eût la finesse de paraître le croire ; mais il s'imaginait, d'une part, que des étrangers feraient trop de jaloux, auraient trop peu d'accointances , et seraient trop surveillés pour pouvoir le voler beaucoup ; et de l'autre , que les financiers français avaient dû trouver et employer des moyens propres à restreindre les friponneries. Son but n'était point d'augmenter les impôts; il ne désirait que d'en perfectionner le perception, espérant que par là il augmenterait sensiblement ses revenus. Telles sont les vues d'après lesquelles Helvétius fut chargé de lui envoyer toute une colonie de gens de finances choisis dans tous les grades.

Les chefs qui acceptèrent ses propositions furent : P M. de Crécy , homme considéré à Paris , auteur d'un ouvrage estimé, intitulé De la théorie de l'impôt; mais très-avancé en âge, et qui mourut peu de mois après son arrivée à Berlin. 2° M. de Candie , robuste et dans la vigueur de l'âge , fort connu et bien protégé à Versailles , et d'ailleurs grand travailleur. Un M. de Lattre , dont je parlerai tout à l'heure , tua M. de Candie en duel , la veille de Noël , au soir. Comme la terre était couverte de neige, que l'allée qu'ils avaient choisie au parc allait en pente , que ce M. de Candie passait pour une très-forte épée, et que M. de Lattre était bien loin d'avoir la même réputation, on assura que le premier ayant eu le malheur de glisser et de tomber, avait reçu le coup d'épée dans le cœur étant couché parterre; d'autant plus que des chirurgiens, notamment un ]>L Lacoste, ont assuré que la direction même de la plaie indiquait que le coup avait été dirigé de bas en haut , et n'aurait pu être porté ainsi à un homme debout et en défense. 3° M. de Lahaye de Launay, du même âge à peu près que M. de Candie,

DES FÎNANCES.

et d'une aussi bonne constitution , accoutumé au travail , connaissant d'autant mieux les finances , qu'il en avait parcouru tous les grades , et avait même rempli , par commission, les fonctions de fermier général dans le Languedoc ; appartenant d'ailleurs , comme neveu et comme cousin , à la famille de MM. de Lahaye, l'une des maisons des fermiers généraux les plus estimés et les plus estimables de France , et aussi recommandable par ses talents et sa capacité que par ses qualités aussi bonnêtes qu'aimables. 4^ M. Pernety , cousin de M. de Candie, ancien chef de la douane à Lyon, père d'une famille nombreuse , réunissant dans son cœur et pratiquant dans tout le cours de sa vie les vertus les plus pures et les plus désirables. 5° Enfin, M. de Brière^ cousin de M. de Lahaye de Launay, âme bienfaisante et d'une rectitude invariable ; qui n'a laissé à Berlin d'autres souvenirs que celui de ses actes de générosité, malgré le soin qu'il mettait à cacher le bien qu'il pouvait faire.

Vers l'époque où M. de Crécy mourut , arriva ce M. de Lattre que j'ai déjà nommé ; il venait de Vienne en Autriche , oii il n'avait pas eu grand succès dans je ne sais quelle entreprise , mais d'où néanmoins il prétendait rapporter beaucoup d'argent. Cet homme, encore jeune, vif, alerte, ne doutant de rien, et ne soupçonnant pas qu'il y eût au monde une autre sorte d'esprit que celui qui tient au ton persifleur et tranchant, sollicita la place vacante par la mort M. de Crécy, offrant , si on la lui donnait , de fournir les fonds nécessaires pour les premiers frais de l'établissement. La crainte de déplaire au roi en lui demandant de telles avances fut cause que M. de Lattre fut admis. Le roi donnait en tout à ces régisseurs soixante mille écus par an ; ce qui faisait pour chacun douze mille écus s'ils étaient cinq , et quinze mille s'ils n'étaient que quatre. Ce fut à ce dernier nombre qu'ils furent bientôt réduits par la mort de M. de Candie, provoquée par quelques propos de M. de Lattre, à l'issue de leur dîner.

GOUVERNEMENT CIVIL DE FREDÉaiC.

MM. les régisseurs furent suivis d'une colonie d'environ quinze cents employés de tout grade et de tout âge (1). On peut bien penser que ces hommes^ recrutés de toutes parts dans les bureaux , dans les coteries et jusque dans les carrefours de Paris, n'étaient pas tous dignes d'estime : il y eut parmi eux des hommes bien nés et de bonnes mœurs , des hommes connus , tenant à des familles honnêtes et dignes d'y appartenir ; mais il y eut aussi des sujets peu capables , peu délicats , peu instruits , faits pour croupir dans des postes subalternes , et qui tous n'en méritaient pas même de semblables.

On peut imaginer que l'arrivée et l'établissement d'une colonie semblable firent une grande sensation dans le pays , et donnèrent lieu à beaucoup d'anecdotes , qui toutes intéressaient vivement dans le temps , et dont quelques-unes peuvent encore intéresser aujourd'hui. Je n'en citerai que deux où Frédéric se retrouve tout entier et tel qu'il a toujours été. Un Français poursuivi par des contrebandiers, et prêt à périr de la main d'un semestrier, ne sauva sa vie qu'en perçant de son épée celui qui cherchait à lui donner la mort : le roi le condamna à la forteresse, ne voulant pas, dit-il, que des étrangers vinssent tuer ses soldats pour un peu de contrebande. Ce Français fut néanmoins délivré quelques mois après , mais à condition de quitter le pays. La princesse Élisabeth de Brunswick , première femme de Frédéric-Guillaume, reçut, dit-on, dans sa prison de Custrin , une robe d'étoffe de Lyon , que sa bonne et respectable mère lui envoyait pour étrenne. Le Français préposé à la douane de cette ville apporta lui-même ce paquet au château, et voulut obstinément l'ouvrir et le visiter, par obéissance aux ordonnances du roi , et par fidélité à remplir ses devoirs. La princesse lui ayant à plusieurs reprises défendu d'y

(I) A ces quinze cents Français on adjoignit trois naille cinq cents Prus- i siens , qui , à mesure qu'ils se formaient et que des vacances donnaient J lieu à des mutations, remplaçaient les Français. ' ,1

Bon TniÉB\ULT. 1

toucher et ordonné de sortir, finit par lui appliquer un soufflet , dont il alla dresser un procès-verbal aussi régulier que bien conçu. Sa Majesté ayant reçu cette belle pièce d'éloquence , la renvoya à son régisseur général avec cette apostille : « Dans « cette affaire, la perte des droits est pour moi , la pièce de soie « pour la princesse, et le soulflet pour qui l'a reçu. Au reste, il a ne faut pas croire que la main d'une belle et aimable prin- « cesse puisse déshonorer un commis. «

Ces recrues de Français ne se firent, au reste , qu'avec l'agrément du gouvernement, et tous les intéressés sollicitèrent et obtinrent du cabinet de Versailles de demander à Frédéric une chose qu'il accorda sans peine , savoir, qu'ils seraient toujours les maîtres de rentrer dans leur patrie, et d'y transporter, sans avoir aucun droit à payer, tout ce qu'ils pourraient avoir légitimement acquis par leur économie ou par toute autre voie permise.

J'ai dit que le but de Frédéric avait été d'augmenter ses re • venus sans augmenter les impôts , et c'est à quoi il parvint. On ne créa aucun nouveau droit (1); mais les employés et les visiteurs furent tellement surveillés, qu'ils ne purent plus favoriser les fraudes qu'au très- grand risque de se perdre ; de sorte que les caisses royales eurent effectivement de bien plus fortes recettes, tandis que le public et les négociants surtout crièrent comme si on les eût ruinés. Ces plaintes étaient d'autant mieux accueillies dans le public , qu'en général on souffre toujours de voir donner à des étrangers des places auxquelles on croit avoir un droit de préférence juste et naturel. Si , en pareil cas, il se trouve quelqu'un de ces étrangers qui paraisse blâmable , on sent bien que sa faute ne manque pas de devenir toujours plus grave en passant de bouche en bouche, et même

(l) Dans le procès fait à M. de Lahaye de Launay, on n'a eu d'autre reproche à lui faire à cet égard, que d'avoir assis sur la viande et la bière un impôt qui portait sur le pain ; accusation vraiment absurde, et présentée avec autant de mauvaise foi que d'effronterie.

d'être imputée à la masse tout entière : un simple malheur est un tort, et une faute un crime capital et commun: la calomnie, (le cette sorte, est reçue comme une vérité démontrée, et elle accroît encore la haine qui l'a fait naître. Les esprits les plus justes et les plus équitables ne résistent pas à la prévention générale. Je me souviens qu'un jour le digne et brave M. du Troussel me disait à ce sujet « Je conviens avec vous que « M. de Lahaye de Launay est un excellent administrateur et un « galant homme : mais vous devez convenir aussi qu'il est dur <t pour nous tous de voir un étranger venir chez nous pour

nous régir, et recevoir soixante mille francs d'appointements , « tandis que des militaires qui ont couru tous les dangers et t supporté toutes les fatigues de tant de guerres , sont bien < assurés de n'en jamais obtenir la moitié. — Monsieur, lui « dis-je , chacun reçoit en payement une portion du bien qu'il « procure à FÉtat : le financier procure de l'argent au trésor, « et c'est en argent qu'il est récompensé. Vous sauvez la patrie « et lui acquérez de la gloire, et c'est par des honneurs, des <t décorations et des titres que l'Etat s'acquitte envers vous. Si « l'on vous donne des appointements, c'est comme salaire et non « comme récompense : on ne veut que vous indemniser des dé- « penses que l'on vous oblige de faire : ce n'est là véritablement (( qu'une restitution ; et voudriez-vous qu'il en fût autrement ? Si H l'on vous offrait de payer vos sacrifices au poids de l'or, à quel « prix mettriez-vous votre sang ? et quel est le militaire vraiment « noble qui ne se tiendrait pas offensé qu'on vînt lui faire une « pareille proposition ? Non, monsieur, non : on ne vend point « son sang, on le donne à la patrie ou à son roi, ainsi que l'hon- « neur et le devoir le commandent aux belles âmes. Pour vous

convaincre que je ne fais ici qu'énoncer vos propres senti- » ments et l'opinion générale, suivez le militaire distingué et le « plus riche financier dans le monde ; voyez-les l'un auprès de <t l'autre. Sans doute on fera des honnêtetés au financier, car « on ne l'aura pas invité pour le désobliger; mais les premières

« attentions, les déférences, la place d'honneur, seront pour « Fancien militaire. Ces sortes de récompenses, monsieur, vous « les recueillez partout, dans les réunions publiques et d'appa- « rat, et dans les cercles particuliers ; vous sentez qu'on vous les « doit; vous les exigeriez, si l'on vous les refusait; vous ne les « échangeriez pas contre For de votre voisin. Ne serait-ce donc « pas une contradiction de votre part, que d'être jaloux d'une « récompense qui n'est point la vôtre, et contre laquelle vous « ne troqueriez pas celle qui vous est due ? L'État doit vous « fournir les moyens de vivre convenablement ., mais ceci n'est « que dédommagement ; l'État doit assurer au financier une <* considération nécessaire au bien même du service, et qu'il « ne peut acquérir qu'avec de l'or. Le fruit de ses veilles , « c'est de l'or ; et c'est en or qu'on le paye le fruit de vos tra- « vaux , ce sont des lauriers ; et c'est en vous couronnant de « ces lauriers que l'on vous récompense. »

Ces considérations pouvaient bien persuader l'homme de bonne foi à qui je parlais : mais que pouvaient-elles produire sur le public , qui ne me consultait pas? C'était au temps et à la bonne conduite des employés de la régie, et surtout de leurs chefs , à ramener peu à peu les esprits : c'est aussi ce que fit principalement M. de Launay , au moins en ce qui dépendait de lui. Actif, laborieux et infatigable , il dormait à peine deux ou trois heures ; et l'on peut dire même que dans les derniers temps il ne dormait presque plus. Lorsqu'à huit heures du matin on ouvrait les bureaux, il avait déjà fait un travail immense ; et il continuait de même toute la matinée, malgré les distractions continuelles qui résultaient de ses rapports avec ses employés, des démarches des solliciteurs , et des visites de ses amis , dont son cabinet ne désemplissait plus jusqu'à son dîner. Je n'a'* I jamais vu personne réunir une si grande persévérance à I autant de facilité. Frédéric lui rendait bien justice , lorsqu'il lui disait : « Nous avons fait une sorte d'échange, le roi de « France et moi ; il a mis un Prussien à la tête de ses finan-

140 trOUVERNEMENT CIVIL DË FEÉDERÏC.

« ces (1), et moi un Français à la tête des miennes; et nous <^ sommes tous deux fort contents du choix que nous avons « fait. »

M. de Launay, extrêmement vif, était en même temps bon ; il pardonnait beaucoup, et ne conservait point de rancune : il était accessible et simple, compatissant et généreux, et de plus excellent ami. Jamais il ne manquait l'occasion de faire le bien qui lui était possible. Sa maison enfin était agréable, et c'était principalement sa gaieté douce et franche qui en faisait le charme. On compterait par milliers les hommes au secours desquels il est venu par ses dons ou par ses prêts , qui équivalaient à des dons. Il était impossible qu'il ne parvînt pas à se concilier au moins les gens honnêtes et de bonne foi. Bien avant mon départ^ on ne formait plus aucune plainte contre les Français, qu'on ne commençât par l'excepter ; et j'ai su qu'à l'époque où il est revenu lui-même en France, il a laissé beaucoup d'amis et de regrets en Prusse. Je dirai quelque chose de plus : les recherches auxquelles son administration a été soumise à l'avénement de Frédéric-Guillaume, ces recherches qui ont été d'abord accompagnées de formes sévères et dures, et qui se sont terminées d'une manière si honorable pour lui , n'ont été dans le temps, pour le public de Berlin, qu'un sujet d'affliction et de scandale.

Parlerai-je des déprédations dont, en pareil cas, on se permet si facilement le reproche, même sans songer à en rechercher les preuves? Deux mots suffiront pour les détruire : M. de Launay ne faisait que la dépense que la bienséance exigeait ; car il était ennemi du faste : et après avoir été pendant vingt et un ans chef des finances du roi de Prusse, il est revenu en France avec quinze mille livres de rentes, qui ont ensuite été portées sur le grand livre : je l'ai vu , septuagénaire, réduit aux faibles restes de son ancien mobilier. Il est vrai que Frédéric lui avait

(I) M. Necker est petit -fils d'un Prussien, né à StelUn, où l'on retrouve encore des branches de sa famille, ayant le même nom que lui.

promis, par acte authentique, une somme assez forte en cas de retraite : mais que sont de semblables titres pour les successeurs des rois? Réfuterai-je ce qu'on a dit de la fortune de ses neveux? Le premier est revenu pauvre, et est mort pauvre en Amérique : le second a une fortune médiocre, qu'il a moins rapportée de Berlin qu'acquise ou héritée en France. « Mais, « dit-on, tant d'autres y sont rentrés avec des trésors ! »

Pourquoi ne pas les nommer? J'ai connu tous ceux qui ont eu des places un peu lucratives dans cette administration , et je n'en puis compter que deux qui soient revenus , après vingt ans de services , avec une fortune à peu près égale à celle de leur chef. Or, ces deux hommes, qui avaient toujours été dans les emplois supérieurs, devaient à leur constante économie les épargnes qu'ils ont vu tomber dans le même gouffre que celles de M. de Launay. Parmi tous les autres, il n'eu est aucun qui ait rapporté plus qu'il ne fallait pour vivre avec la plus grande modestie dans un village , ou pour former un nouvel établissement dans sa patrie ; encore ne puis-je en compter plus de six qui aient pu atteindre à ce terme, triste compensation de vingt ans d'expatriation ! Mais un homme livré à ses passions, et ne craignant plus de rougir ; un homme qui n'a été à portée de connaître ni les personnes, ni les affaires, mais qui est pressé de faire un livre , ramasse sans discernement tous les propos qui se débitent autour de lui, ne consulte que le génie malfaisant qui l'inspire, s'annonce comme historien, et défigure à la fois, et le héros dont il prétend donner la vie, et les honnêtes gens dont il a occasion de parler !

Frédéric n'avait d'abord pris d'engagement avec ses financiers français que pour six ans : quand ce terme fut échu , il déclara n'avoir plus besoin que de deux régisseurs généraux. Ainsi il congédia MM. Pernety et de Brière, et conserva MM. de Launay et de Lattre, devenu l'époux d'une Prussienne, et protégé par quelques ministres avec qui il s'était lié d'intérêt. Mais ce roi ne voulut pas faire penser que l'intérêt entrât pour quel-

que chose dans les motifs de cette demi-réforme ; de sorte que les deux chefs conservés eurent chacun trente mille ecus, au lieu de quinze.

Quelques personnes firent craindre à M. Pernety que Frédéric n'en usât mal envers lui, et ne fît mettre les scellés sur ses papiers, sous prétexte de je ne sais quel compte. Ce brave homme, quelque rassuré qu'il fût par sa conscience, crut néanmoins qu'en sa qualité de père de famille, il ferait sagement de sauver de ce danger, réel ou imaginaire, le portefeuille de ses affaires personnelles ; et il me proposa de le prendre en dépôt chez moi. Je m'en chargeai sous le plus grand secret; mais c'était une fausse frayeur : au lieu de lui chercher querelle, le roi lui donna une lettre de satisfaction très-honorable, et de plus, une seconde lettre par laquelle il le recommandait avec beaucoup d'instances au contrôleur général (l'abbé Terray), et une troisième au baron de Goltz, son ministre à Paris, contenant l'ordre de faire et renouveler ses sollicitations jusqu'à ce qu'on eût eu égard à sa demande. M. l'abbé Terray parut d'abord peu disposé à Tobliger ; mais le zèle du baron de Goltz embarrassa, et l'on donna à l'ex-régisseur prussien la direction des fermes de Valence en Dauphiné. Pour M. de Brière, qui ayant une fortune patrimoniale tout indépendante, n'avait aucune place à demander, il vint vivre tranquille à Paris, où il est mort âgé de quatre-vingt-onze ou douze ans.

Pour montrer ce que c'étaient que ces hommes que l'on a mis tant de complaisance à calomnier, je vais rapporter quelquesunes des actions de ce M. de Brière, que M. deLaunay appelait en riant son cousin le bourru bienfaisant. Un dimanche, M. de Brière sortait de l'église catholique à Berlin , lorsqu'une j)auvre femme, qu'il ne connaissait pas, vint se jeter à ses genoux en fondant en larmes, « Fi! lui cria-t-il. Quelle honte de « se jeter ainsi aux genoux d'un homme ! Relevez- vous , et que « cela ne vous arrive plus! «Puis il ajouta à voix basse : « Yeu nez chez moi. » Cette femme le suivit en tremblant, et lui

dit qu'un de ses enfants venait d'expirer, que son mari était bien malade, et qu'elle n avait ni de quoi iaire enterrer Fun, ni de quoi faire soigner l'autre. « Vous avez perdu votre enfant ? lui (' répondit-il ; c'est un malheur, sans doute ! Mais il faut bien « se soumettre à l'ordre de la Providence. Tenez : je vous donne « tant pour faire enterrer cet enfant. Votre mari est malade? « Il faut faire appeler un médecin, et bien soigner ce malade. « Tenez : voilà pour subvenir à ces frais ; si votre époux n'est « pas guéri quand vous aurez dépensé cet argent, vous revien- « drez me voir. Mais ne vous jetez jamais aux genoux de perce sonne; c'est une lâcheté. »

Lorsque M. Toussaint mourut, le roi dit à l'abbé Bastiani, pendant sou dîner : « ]\ï on professeur Toussaint vient de mourir. « Il laisse une veuve, un fils qui est déjà en âge de travailler, « et trois filles dont l'éducation n'est pas terminée ; du reste « point de fortune : il faut donc avoir soin de ces gens-là. Je « donnerai 400 livres de pension à la veuve. Vous, qui êtes bon « catholique romain , j'espère. M, le chanoine, que voustrou- « verez le moyen de faire élever les filles dans quelque couvent <^ de Breslaw. Il serait honteux que moi, protestant et impie, « je sollicitasse en vain une bonne œuvre auprès de vous. >» L'abbé était trop politique pour ne pas se rendre à cette invitation, quelque peu de penchant qu'il eût à obliger des Français. Bientôt madame Toussaint fut invitée à faire conduire deux de ses filles à Breslav^, en tel couvent , oii M. le chanoine payerait leur pension. Mais nous éprouvâmes un très-grand embarras : nous n'avions pas le sou pour subvenir aux frais du voyage , et nous ne savions à qui en demander. Je résolus d'aller tâter les bourses financières : je préparai mon thème, et allai le dimanche suivant demander à dîner à madame de Launay. Au milieu du repas, je débitai ma nouvelle, louant beaucoup les bontés du roi, et même la bienfaisance de l'abbé, mais gémissant sur la pénurie qui peut-être empêcherait de profiter de ce dernier article, quelque important qu'il dût être pour ces jeunes orphe-

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lines. On m'écouta, et Ton garda le plus profond silence. Je m'enfonçais dans mes tristes regrets, lorsque tout le monde se levant de table, M. de Brière vint à moi, et me dit à voix basse : « Pouvez-vous attendre ici quelque temps? Si vous ne le pou- « vez pas, nous passeront de suite dans mon cabinet; car j'ai « à vous parler. Si vous pouvez attendre , je commencerai par « faire une partie de piquet avec M. de Cliannoni, à qui je « l'ai promis. » Ma réponse fut que j'attendrais. Après le piquet, M. de Brière me conduisit dans son appartement, et me dit • a II n'y avait pas un an que j'étais dans ce pays, que « M. Toussaint , que je connaissais fort peu, m'écrivit un billet « pour me prier de lui prêter 200 francs. Je pensais qu'un « homme âgé de cinquante ans, père de famille, déjà établi ici « depuis deux ans, et ayant au moins 6,000 francs à dépenser « par an, ne pouvait être réduit à de pareils emprunts que par « défaut d'ordre et d'économie. Je jugeai que c'était ce que « nous appelons un panier percé , et je conclus que je ne lui «■ prêterais rien. Je ne lui répondis point, parce que je n'aime « pas les phrases inutiles. Ce que vous nous avez dit aujourd'hui « pendant le dîner m'a rappelé cette petite anecdote ; et j'ai « senti que l'argent que j'aurais fort mal employé en le prêtant « au père aurait une destination très-convenable si je le faisais « servir à payer les frais de voyage de ses filles. Ainsi je vous « prie de vous en charger, et de le remettre à la mère pour « cet objet ; mais j'y mets une condition, c'est que vous ne me « nommerez point tant que je serai dans ce pays : on croirait a peut-être devoir me remercier ; et il n'y a rien qui me fasse « plus de peine que d'être exposé à de tels remercîments. » Je promis le secret ; je pris l'argent et le portai à madame Toussaint, qui se persuada qu'il me venait de la reine de Suède, laquelle n'avait pas connu M. Toussaint et n'y songeait guère Je la laissai dans cette erreur, en lui déclarant qu'en me chargeant de ce don pour elle , j'avais promis de n'en point faire connaître l'auteur.

M. de Brière et M. deLahaye, feraiier général, étaient les plus proches héritiers d'une madame Lahaye , vivant à Draveil , et ayant cinq cent mille livres de rente. Madame de Launay, qui venait après eux , étant morte à Berlin , son mari , conformément aux conseils de MM. de Lahaye et de Brière , envoya ses filles à cette vieille madame de Lahaye , qui d'abord n'avait pas grande envie de s'en charger, mais qui fut comme forcée de le faire , par les sollicitations et les raisons des deux cohéritiers. Ils firent plus ; ils se concertèrent entre eux, et parvinrent à lui faire faire un testament par lequel elle appelait ces jeunes demoiselles à sa succession. Elle eut beau dire que cela était contre les lois , et que ce serait leur faire tort à eux-mêmes , ils lui rappelèrent que c'était elle qui avait fait le mariage ; que c'était elle qui avait fait entrer M. de Launay dans des entreprises où il avait beaucoup perdu ; que c'était elle enfin qui les avait déterminés à aller en Prusse ; et ils obtinrent ce testament, qui donnait une dot à ces demoiselles et qui les privait eux-mêmes d'un tiers de ce qu'ils avaient à espérer. Quand ce sont des hommes de cette trempe que l'on veut flétrir, n'est-il pas juste que la vérité se montre et les venge ?

M. de Launay, resté seul avec M. de Lattre, eut bientôt des différends avec lui , parce qu'il était turbulent, ambitieux et dominateur : mais Frédéric sut les juger l'un et l'autre. M. de Lattre se fit d'ailleurs de mauvaises affaires ; il quitta la partie , et M. de Launay resta seul chef et administrateur général. Dès le moment de la retraite de MM. Pernety et de Brière, on avait établi des sous-régisseurs, conseillers intimes : il y en eut d'abord deux, MM. La Serre et de Morinval; ensuite on leur adjoignit un Allemand, nommé M. Ingelbrecht ; enfin ony a vu un M. Magnier, qui n'a pas su s'y maintenir longtemps ; et MM. Hainchelin , de Roux , Péters , et le baron de Hochstœdt , qui ont vu la chute et la ruine entière de cet établissement.

Une des choses que l'on a le plus amèrement reprochées à cette régie, c'est d'avoir réuni dans les mains du roi ce qui tenait à

TiERLIN. — T. II. 9

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la vente ec à la distribution du café. L'ignorance n'a vu dans cette opération que la cupidité des régisseurs et de leurs subalternes ; or, l'ignorance voit mal , la mauvaise foi qui survient fabrique des romans qu'elle substitue à la vérité.

Frédéric calculait avec beaucoup d'attention ses importations et ses exportations , et il voyait avec inquiétude que la balance à cet égard ne lui était pas favorable. Ce qu'il avait fait pour multiplier et encourager ses fabriques ne laissait guère de moyens d'augmenter ses exportations , il ne pouvait donc songer qu'à diminuer les importations. Déjà il s'était mis en état de se passer des étoffes de Lyon et de plusieurs autres objets assez considérables ; mais ce n'était pas encore assez pour un roi qui voulait qu il lui vînt assez d'argent du dehors pour ne point affaiblir son commerce , et fournir de quoi grossir tous les ans son trésor. C'est ainsi que sans cesse il réfléchissait sur tout ce qui entrait dans la masse des besoins et que ses États sablonneux ne produisaient point. Il voyait devant lui les fruits étrangers , les huiles , les vins et les sucres , articles très-importants, mais sur lesquels il ne pensait pas qu'il lui fût possible d'établir de nouvelles réformes ou d'asseoir de nouveaux impôts. Les cafés étaient pour lui le sujet d'un scandale particulier. Pour bien juger de l'opinion de Frédéric à cet égard, il faut observer que , dans les États prussiens, le peuple , même celui des campagnes, ne vit presque que de cafe. Les paysans s'en font des gamelles pleines , avec du lait et un peu de cassonade , et la famille tout entière dîne avec cette espèce de soupe, en y joignant un hareng sec. Les baillis eux-mêmes, dans le temps delà moisson, ne donnent pas d'autre nourriture aux ouvriers qu'ils prennent à journée. Ce Fait suffît pour faire comprendre quelle immense quantité de cate on consomme par an dans ce royaume ; et voilà ce qui donnait une humeur très-vive à ce monarque. « Les malheureux! disait-il souvent; sont-ils donc de meilleure « condition ou d'une complexion plus délicate que moi? Eh a bien, j'ai été élevé avec de la soupe à la bière; et Ton ne dira

« pas que je m'en porte plus mal ! Leurs pères ne connaissaient « que la bière ; c'est la boisson qui convient au clinwt. Ils ris- « quent de détruire leur tempérament par leur café, et de ne laisse ser après eux que des races dégénérées : et d'ailleurs, par ce « goût peu naturel , ils appauvrissent et ruinent le pays. »

Je laisse aux politiques et aux médecins à juger jusqu'à quel point il avait raison ; il me suffît d'affîrmer que c'est lui qui , d'après toutes ces considérations, ne cessait de rechercher et de demander par quels moyens on pourrait diminuer la consommation du café dans son royaume : c'est lui qui , au défaut d'autres moyens , disait : « Èh bien , il faut le mettre à si haut « prix , que peu à peu le peuple s'accoutume à s'en passer. » En un mot, il força son régisseur général de lui présenter un plan à cet effet. Telle est l'origine de cet établissement du café, qui consistait à en réserver le monopole au roi, et à le vendre plus cher d'un tiers ou d'un quart, et tout grillé dans des boîtes de fer-blanc, d'une livre chacune. Quant aux friponneries dont on accuse les employés , c'est une accusation aussi peu fondée que toutes les autres. M. de Launay faisait seul les achats, et il n'en faisait aucun sans avoir bien fait examiner les échantillons : qu'il y ait eu néanmoins quelques parties avariées, cela peut être arrivé par divers accidents involontaires et imprévus , surtout dans une administration où tout était nouveau pour tout le monde , et quoique d'ailleurs on mît, ainsi que je l'ai vu, tous les soins possibles à prévenir et éviter les accidents et les erreurs.

Les Prussiens ne virent pas cette opération des mêmes yeux que leur roi ; ils en furent effrayés, contristés , scandalisés. Les habitants de Potsdam ramassèrent tout ce qu'ils avaient de moulins à café un peu usés et de vieilles cafetières ; ils en chargèrent une charrette , qu'ils promenèrent par la ville et sous les fenêtres du château , et qu'ils versèrent ensuite dans la rivière. Frédéric , averti de cette sorte de farce , ouvrit la fenêtre pour en être le témoin , et rit aux éclats, et de meilleur cœur encore

14S GOL!VEI\NEMEI\T CIVIL DE FBÉDERIC.

que les bourgeois. Des milliers de traits semblables montrent combien ce roi était supérieur aux petites passions qui irritent /es âmes faibles. Quant aux régies du café et du tabac, je me bornerai à déclarer que ceux qui ont attribué cette régie aux Français ont été ou sciemment calomniateurs ou dupes de calomniateurs ; et à observer, qu'il y a trop de contradiction et d'inconséquence à présenter à la fois Frédéric comme un grand homme, un héros, un génie rare et extraordinaire, et comme un homme trompé ou dupé par tout le monde.

Avant d'abandonner ce sujet , je rapporterai encore un fait qui mérite d'être recueilli. Après quelques années de gestion , M. de Launay représenta au roi que ses commis- visiteurs avaient des appointements trop faibles pour vivre , et qu'il était de sa justice d'augmenter leur salaire ; il ajouta qu'il osait répondre à Sa Majesté que chacun alors remplirait mieux ses devoirs, et que la recette en serait beaucoup plus forte à la lin de l'année. « Vous ne connaissez pas mes sujets, lui dit Frédéric : ils sont « tous fripons quand il s'agit de mes intérêts : je les ai bien étu- « diés, et je vous réponds qu'ils me voleraient sur l'autel. En « les payant plus cher, vous affaiblirez mes revenus , et ils ne a m'en voleront pas moins. — Sire , répliqua M. de Launay , « comment pourraient-ils ne pas vous voler ? Vous ne leur don- « nez pas de quoi vivre ! cependant la plupart sont mariés ; et « d'oii peuvent-ils tirer de quoi se nourrir, eux, leurs femmes « et leurs enfants, si ce n'est de leur connivence avec les frau- « deurs? Il y a, Sire, une maxime bien essentielle que l'on perd « trop facilement de vue, surtout en matière d'administration : « c'est qu'en général les hommes ne deaiandent pas mieux que « d'être honnêtes, mais qu'il faut toujours leur en laisser lapos- <' sibilité. Que Votre Majesté consente à faire l'essai que je lui « propose ; et je lui garantis une recette plus forte d'au moins « un quart. » La maxime de morale avancée par M. de Launay frappa le roi : elle lui parut ce qu'elle était, juste et belle en elle-même, et d'autant plus admirable dans la bouche d mi fi-

nancier, que les gens de cette robe ne sont pas réputés en connaître beaucoup de semblables. II autorisa l'essai : les gages des employés furent augmentés de moitié, et les revenus de Sa Majesté de plus d'un tiers.

Je parlerai ici d'une autre opération financière, plus délicate à rappeler que les précédentes, parce que la vérité , la raison et lajusticene peuvent que très-rarement la faire pardonner, quelque effort que la politique puisse faire pour la justifier : je veux parler de l'altération des monnaies. Durant la guerre de Sept ans, Frédéric, indépendamment de tant d'autres ressources qui lui manquaient, voyait son trésor s'épuiser, et sentait avec effroi combien il avait peu de moyens d'y suppléer. Des peuples pauvres et ruinés, chez qui l'ennemi était le maître, loin de pouvoir lui fournir ni emprunts ni subsides, ne pouvaient plus même continuer à payer les impositions ordinaires. Dans cette cruelle position, il lui fut facile de prévoir l'époque où. il ne lui resterait plus d'argent. Or, ses armées n'étaient presque plus com> posées que de déserteurs, et les déserteurs ne venaient à lui que parce qu'il était celui qui les payait le plus régulièrement et le mieux. Il était donc bien évident que s'il venait à manquer de fonds (1), il ne lui resterait plus ni soldats ni royaume, ni salut. C'est alors que, recevant quatre millions d'écus de l'Angleterre, il trouva dans son juif Ephraïm un homme capable de lui en fabriquer dix millions. Cette opération donna lieu surtout à des pièces de huit groschen, ou vingt-quatre sous, qui font le tiers d'un écu,et qui, au moyen de l'alliage d'Ephraïm, ne valurent en argent fin que le tiers de ce qu'elles devaient valoir. C'est pour cela, et parce que ce fut eu Saxe que ces pièces furent fabriquées, qu'on leur donna le nom de tiers de Saxe. Certainement, si jamais une opération semblable peut être regardée comme excusable, elle eut alors ce caractère ; car elle était devenue nécessaire, et elle sauva tout un peuple, les soldats n'y

(I) Il avait déjà fondu les galeries, tables et autres meubles d'argent massif qui lui étaient restés du faste de Frédéric P^

lôO GOUVERNEMEINT CIVIL DE FRÉDÉRIC:

perdant rien, vu que même les denrées n'augmentèrent pas de prix, à cause du secret qui couvrit ce mensonge politique. Du reste, dès que la paix fut faite, Frédéric retira cette monnaie beaucoup trop faible, en l'échangeant contre des pièces qui avaient Tancienne valeur ; et de plus il annonça par un édit solennel vouloir indemniser ceux qui en auraient souffert le plus ; et il est vrai qu'un grand nombre de ses sujets, qui surent établir leurs droits, reçurent des indemnités.

Une autre altération de monnaies a eu lieu dans les États de Frédéric, en temps de paix, longtemps après la guerre de Sept ans, et a même été regardée comme ordonnée par lui et faite pour son compte. Je me garderai d'affirmer ce que je ne sais pas : je ne veux que raconter ce que l'on a dit publiquement, sans d'ailleurs vouloir soulevé? le voile qui couvre ce mystère. Dans cette affaire, on trouve un premier agent qu'il esta propos de faire connaître. C'est un M. Galser, l'un des plus anciens secrétaires du cabinet , et celui qui passait à cette époque pour avoir le plus de crédit. Ce Galser, fils d'un pasteur de campagne au fond des Marches du Brandebourg, était venu à Berlin pour y chercher quelque emploi, après avoir terminé le cours de ses études. Le père de M. du Troussel, ancien magistrat de la colonie française, l'avait placé comme secrétaire chez le vieux M. de Vernesobre, qui, en étant très-satisfait, le céda par amitié à M. le général de Winterfeld, premier aide de camp de Sa Majesté. Pendant la guerre de Sept ans, le vieux secrétaire du cabinet que Frédéric avait à sa suite tomba malade; ce qui engagea Sa Majesté à se servir de Galser, lequel enfin succéda à celui qu'il avait suppléé . Ces faits expliquent pourquoi ce M. Galser était si attaché, non-seulement à M, du Troussel, mais plus encore à madame, très-proche parente de M. de Winterfeld, à qui il devait toute sa fortune. M. Galser ne venait guère à Berlin sans les voir, mais toujours avec tant de précautions , que dans le monde on ne pouvait pas même s'en douter. J'ai vu cette dame monter en voiture à onze heures du

soir, pour s'en aller au coin d'une rue borgne , attendre que M. Galser y arrivât en se retirant chez lui ; et comme il était prévenu, et qu'il connaissait la voiture, il y montait, et traitait ainsi des intérêts de cette dame ou de ses amis. Il m'est arrivé même de souper chez elle avec lui , et cela par une exception bien particulière. Comme je m'y présentai un peu tard pour y faire une visite, et qu'il y était déjà, on lui demanda s'il trouverait bon que l'on me reçût. <^ Certainement, répondit -il, je con- <t nais son absolue discrétion. Comme je sais que le roi l'esi time, et qu'il se conduit de manière à le mériter, je suis « bien aise qu'il soit de votre société, et je serai charmé de « faire aussi sa connaissance. » Je fus donc retenu à souper, «tmême, vers minuit, M. Galser me reconduisit jusqu'à ma porte. Madame du Troussel en obtint des services importants. Je n'en citerai qu'un. Elle était créancière d'environ vingt mille -écus d'un fabricant nommé M. Languen, pour lequel le roi avait fait bâtir une immense maison dans Berlin. Le fabricant M. Languen ayant fait banqueroute, cette dame fut si bien conseillée et si bien servie par M. Galser surtout, que le roi lui <lonna cette maison en toute propriété, sous la seule clause de louer le fond d'une cour très- spacieuse pour y placer quelques métiers qui ne la gênaient en rien , et dont elle fut bientôt débarrassée sous le prétexte que cette clause ne convenait ni à une personne de son sexe, ni à une personne de sa naissance : ce sont les propres termes delà lettre du roi.

C'est ce M. Galser qui, vers l'époque où la Pologne eut à supporter un premier partage, fit très-secrètement fabriquer pour quinze millions , si je ne me trompe, de très-beaux ducats, chargés d'un tiers de mauvais alliage, lesquels furent confiés à l'un des fils d'Ephraïm , l'auteur des tiers de Saxe , à celui de ses fils que l'on appelle le Hollandais , parce qu'il a demeuré en Hollande, d'où un vieux navire chargé de pierres , mais chèrement assuré et perdu sur les côtes de INorwége, l'a, dit-on, fait décamper très-à propos. M. Ephraïm, ayant tant

de beaux ducats en poche, prit un bel habit galonné, les cheveux en bourse, et une brillante épée au côté, et s'en alla en Pologne sous le titre pompeux de M. le conseiller de Simonis, achetant, payant argent conaptant, et faisant transporter tout ce qu'il trouvait en grains, en bijoux, en statues et autres effets d'or et d'argent. En peu de mois, il dissémina de cette sorte ses millions dans toute la Pologne : mais les Polonais ne tardèrent pas à s'assurer qu'on les avait fraudés d'environ un tiers de la valeur des sommes qu'on avait eu à leur payer. Alors , par je ne sais quel instinct, tous prirent le parti de faire passer leurs ducats plus loin, usant du moyen employé pour les leur faire accepter ; c'est-à-dire qu'ils achetèrent à leur tour tout ce qu'ils purent des Russes, à qui le.s mêmes ducats servirent de payement. Par malheur encore, les Russes apprirent ou découvrirent aussi la fraude dont ils étaient les victimes, et jetèrent les hauts cris : Catherine II les entendit; elle prit des informations, et remonta sans peine jusqu'à Simonis, conseiller de fabrique plus burlesque que sérieuse. Alors elle fit connaître aux Russes que les faux ducats qu'ils avaient seraient reçus dans les caisses impériales , et échangés contre des ducats plus anciens et valables ; après quoi elle écrivit à Frédéric» en lui détaillant ce qui s'était passé, ce qu'elle avait appris , ce qu'elle avait fait elle-même, et en demandant que Sa Majesté prussienne reprît tous les ducats faux qu'on avait recueillis en Russie , et les échangeât contre une monnaie recevable dans le commerce. Je ne dois point dissimuler à mes lecteurs que les faits que je viens de rapporter, et ceux qui suivent, ne m'ont été racontés et affirmés que par les amis de M. Galser, et en particulier par M. et madame duTroussel. C'est donc d'après eux que je dirai encore que Frédéric, ayant reçu la dépêche de Catherine II , fît appeler Galser, et lui dit : « Vous avez fait « une opération malheureuse dans la fabrication des ducats ; « voyez ce que m'écrit à ce sujet l'impératrice de Russie. Vous « concevez que je ne m'attirerai pas une guerre pour cet ob-

DES FlIN ANGES.

« jet : ainsi, je reprendrai pour leur valeur nominale tous les « ducats de cette fabrique que l'on me renverra. Mais il faut « de plus que j'assure l'impératrice que je n'y suis pour rien :

or, pour cela, je n'ai d'autre moyen que de déclarer que c'est « vous qui avez fait faire ces ducats à mon insu, et que je viens « de vous en punir en vous envoyant à Spandavt^. » Galser^ dit-on, ne voulut pas être déshonoré : Sa Majesté se mit en colère, lui donna des coups de bottes dans les' jambes, et l'envoya de suite à la forteresse. Une circonstance remarquable, c'est que le roi donna des ordres très-précis pour qu'on eût bien soin de la maison, du mobilier, et surtout des chevaux de son ex-sécrétaire. Galser avait, entre autres choses précieuses, un attelage de six chevaux que l'on regardait comme l'attelage le plus parfait qu'il y eût dans ce royaume : le roi lui-même n'en avait pas qui pût lui être comparé. Au bout d'environ un an et demi, Galser fut retiré de sa forteresse : on lui rendit tout ce qui lui appartenait ; et ou lui assigna , pour lieu de retraite , un village peu distant de Meklenbourg, peut-être celui où il était né, mais au moins celui oii son frère résidait comme pasteur : ce qui fut encore regardé comme une malice de Frédéric, qui n'ignorait pas que le séculier, dans sa prospérité, n'ayant pas accueilli l'ecclésiastique comme celui-ci l'avait espéré, ces deux frères s'étaient plus que refroidis l'un envers l'autre.

Il paraît que M. Galser a eu plus de liberté après la mort de Frédéric, ou que même il a été secrètement employé ; car je sais qu'un ancien serviteur de Frédéric Ta rencontré au Palais- Royal, en 1792; qu'il en a été reconnu et lui a parlé, sans en obtenir autre chose, sinon que n'ayant rien à faire, il était venu se promener en France.

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