SES MAXIMES DE GUERRE, SES CAMPAGNES, SES GÉNÉRAUX
Avant de nous occuper des anecdotes militaires qui soat personnelles à Frédéric, il convient de faire connaître l'organisation de Tarmée prussienne.
Tout ce qui tient à cette branche d'administration est dans les mains du monarque : le ministre de la guerre à Berlin n'est lui-même qu'une espèce d'intendant .chargé des détails relatifs à l'habillement, à l'équipement et à la solde, aux vivres et aux fourrages, aux remontes, aux transports et autres objets semblables ; voilà pourquoi ce ministre fait partie du grand directoire, avec lequel d'ailleurs l'armée n'a aucun rapport, et dont aucun militaire ne dépend.
Il n'est jamais arrivé à ce ministre de nommer à aucun grade ou d'exercer aucune autorité relative aux personnes. Aussi peut-on vivre bien longtemps et habituellement avec des militaires, sans leur entendre jamais parler de lui.
Les enrôlements se font de deux manières : pour la première , chaque régiment a un canton qui lui est assigné , et oii il prend à volonté les hommes dont il a besoin. Tous les ans , vers la fin de février, les majors font, à cet effet, la tournée de leurs cantons : à mesure qu'ils arrivent dans un village , ils en convoquent les chefs ; se font remettre les registres de mariages , de naissances et de morts ; relèvent de ces registres ceux qui sont en âge d'entrer au service ; les font venir, renvoient ceux qui n'ont pas les qualités requises , et choisissent parmi les autres ceux qui sont le moins nécessaires à leurs parents
à la culture. Ce choix rend celui sur lequel il tombe soldat pour le reste de sa vie, et eu réduit rengagement à ce seul mot : « Un tel partira demain pour le régiment. »
C'est au gros Guillaume que l'on doit la loi qui , à quelques exceptions près , et autant que l'autorité le veut , rend soldats pour la vie tous les Prussiens roturiers. Lorsque ce monarque adopta cette manière d'enrôler, le désespoir fut extrême : un :grand nombre de familles s'expatrièrent , surtout en Prusse et près des frontières. Rien ne fut plus commun que de voir des hommes se priver d'un ou de plusieurs doigts de la main droite , pour échapper à l'enrôlement. Ce qui effrayait le plus , c'était d'avoir à servir toute sa vie : peu à peu cependant l'habitude a donné plus de résignation ; aujourd'hui on gémit bien de cette destinée , mais on ne s'en désespère plus.
Le second moyen de recrutement a pour objet de suppléer au premier : il est employé par des recruteurs , c'est-à-dire par des officiers prussiens que l'on envoie dans les villes impériales, et sur les frontières de l'empire , de la Hollande , de la France et en Suisse, c'est-à-dire à Neufchâtel. Tous les hommes que ces recruteurs peuvent se procurer sont répartis dans les différentes compagnies des régiments où on les envoie , et ou , d'ailleurs , l'on n'en porte pas ie nombre au delà du tiers de l'effectif.
Ces étrangers sont, pour la plupart, des déserteurs de diverses nations , et surtout des Français. 11 y en avait six cents de ces derniers dans le seul régiment de Biilow à Berlin , quand la garnison partit pour la guerre de la succession de Bavière : tous les six cents partaient avec joie ^ dans Tidée qu'ils trouveraient l'occasion de déserter encore. L'un d'eux, raclant je ne sais quel air sur un mauvais violon , s'accompagnait en chantant en guise de refrain, ces deux mots : Nous allons en France; et ses camarades, participant à sa gaieté, dansaient plutôt qu'ils ne marchaient. Lorsque le régiment revint deux ans après , les six cents Français se trouvèrent réduits à six : quatre-
vingt-dix-neuf sur cent étaient morts ou avaient déserté. Presque tous ces déserteurs étaient de fort mauvais sujets, capables de tout. Ceux à qui j'observai que, pour éviter quelques heures de prison , ils étaient venus dans un pays oii ils étaient roués de coups de canne , me répondaient : « Oh , dans ce « pays-ci , cela ne déshonore pas. — Vous avez tort de vous « plaindre de notre sévérité , me disaient les officiers prussiens ; « si nous étions moins sévères , vous seriez égorgés chez vous. « Le tiers de notre armée est composé de vauriens qu'on ne « peut contenir qu'à force de coups : nous n'aurions pas besoin « de tant de rigidité pour les Prussiens, qui , en général , sont « de bonnes gens; mais pour les autres , il faut les assommer « ou les chasser. » Par malheur, ces officiers avaient en pgrtie raison ; cependant en était-il moins triste de ne pouvoir sortir de chez soi , surtout dans la saison des exercices , sans avoir à compter les coups de canne que l'on entendait retentir de tous côtés? Un soir, le prince Frédéric de Brunswick me dit pendant le souper qu'il m'avait vu le matin au parc , où il exerçait son régiment. « Vous ne m'y avez pas vu longtemps , lui a répondis-je. Il s'est trouvé devant moi un yunker d'environ « quinze ans , qui pour une faute légère dans le maniement des « armes, a fait sortir des rangs un soldat de plus de cinquante « ans , et lui a délivré de toutes ses forces je ne sais combien « de coups de canne sur les bras et sur les cuisses , sans que le « pauvre patient , qui fondait en larmes , osât proférer une « seule parole. Ace spectacle, monseigneur, je me suis sauvé. « — Oh , mon ami , cela est nécessaire ! — Je n'en sais rien, « monseigneur ; mais en tout cas il n'est pas nécessaire que « je le voie. » J'avoue que je n'ai jamais pu me faire à ces sortes d'exécutions ; elles me faisaient redire tous les jours que de semblables tortures ne pouvaient tourner à l'avantage du corps social , et qu'il me paraissait inadmissible que , pour faire du bien aux hommes , il fallût leftr faire tant de mal. La redoutable sévérité dont je parle réduisait, de mon temps»
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beaucoup de soldats au désespoir. Il s'était établi entre eux une maxime affreuse : ils se disaient les uns aux autres que le mieux était de mourir ; mais que pour ne pas aller en enfer, en se tuant eux-mêmes , il fallait assassiner quelque enfant, que par là on envoyait en paradis , et ensuite aller se dénoncer soi-même, et que de cette sorte on avait le temps de demander pardon a Dieu avant d'être conduit au supplice. J'en ai vu qui avaient adopté cette monstrueuse doctrine. Frédéric en fut lui-même effrayé , et ce fut pour la faire abandonner qu'il défendit de permettre à aucun prêtre ou pasteur d'approcher de tout criminel coupable de ces homicides , plus diaboliquement que religieusement prémédités. Ce remède ne fit pas d'abord un effet bien sensible; cependant il ne fut pas inutile : les soldats répugnèrent à mourir ainsi sans aucun secours spirituel, et ils craignirent d'être encore plus sûrement damnés de cette sorte que de toute autre manière.
On m'assure qu'aujourd'hui la discipline prussienne est fort adoucie : on ne peut qu'en louer le souverain à qui l'humanité a cette obligation. Le prince Henri prouvait déjà de mon temps qu'on pouvait très-bien exercer un régiment sans recourir à ce moyen si cruel. « Si un soldat fait mal un mouve- « ment , disait-il à ses officiers , c'est que vous ne l'avez pas « assez exercé : faites-le exercer une heure ou deux déplus, « et il sera assez puni. Si vous le frappez , c'est de votre pa- « resse que vous le punissez. »
Au reste, la trop grande sévérité a de graves inconvénients. Je vais en citer quelques exemples. Le régiment des gardes avait un chef si dur, que les soldats jurèrent qu'en cas de guerre leurs premières balles seraient pour lui. La guerre de Sept ans survint : ce général , instruit du propos de ses soldats» eut peur. Chargé de débusquer l'ennemi d'un bois, il fit tant de haltes hors de propos, que M. de Mœllendorff , alors capitaine dans ce corps , prit sur lui de lui faire des représentations , qui furent mal reçues et ne produisirent aucun effet.
Alors M. de IMœllcDdorff, voyant à quelque distance le prince d'Anhalt, courut le conjurer de sauver l'honneur du régiment, en donnant des ordres qu'on ne pût se dispenser de suivre. Le prince vint en effet , ordonna de marcher à l'ennemi sans délai ; et à peine dans le bois , le général tomba percé de cinquante balles.
Peu après cette même guerre, on plaça dans un régiment, en garnison à Neiss en Silésie , un Français encore jeune et l'un des plus beaux hommes que l'on pût voir. Comme il avait eu une fort bonne éducation , on voulut avoir sur ce qui le concernait des détails qu'il refusa. Ses refus donnèrent de l'humeur ; on le traita durement , et il résolut de s'en venger. Il avait avec lui une très-jolie femme, aussi discrète et aussi courageuse que lui. Celle-ci se mit à faire la contrebande avec quelques autres femmes de soldats. A chacun de ses voyages en Bohême , elle rapportait toujours un peu de poudre et des balles , qu'elle cachait bien soigneusement. Pendant ce même temps , son mari gagnait d'autres soldats, mais toujours isolément, de manière qu'aucun d'eux n'avait d'autre confldent que lui : à la fin il eut assez de monde pour frapper le coup qu'il avait prémédité. Il arrêta donc le jour, et fixa l'heure de midi pour attaquer et désarmer tous les corps de garde de la ville en même temps. 11 avait choisi pour lui-même celui de la porte qui conduit vers la Bohême : tout son monde était éparpillé devant le poste ^ sans armes et comme désœuvré ; pour lui , il aiguisait sur une pierre, près de la sentinelle, une hache à fendre du bois. Au premier coup de midi , il se relève , fend la tête du factionnaire et en prend les armes : au même instant trente complices se précipitent dans le corps de garde , prennent les fusils qu'ils y trouvent , les chargent et marchent droit à la porte.
Une sentinelle , sous le milieu de la voûte , veut l)aisser la herse ; le chef des révoltés court à elle , et lui abat le poing d'un coup de hache. La garde extérieure se range et veut arrêter les fuyards : ceux-ci font feu et en tuent sept ou huit ; le reste se
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sauve. Notre inconnu avait trente hommes 5 sa suite, comme je Tai déjà dit. Maître de la porte, il s'arrêta pour attendre ses complices; mais, sur un signal, il juge qu'ils sont en défaut, et marche h grands pas vers la frontière, distante d'une bonne lieue de la ville. Ce qui sauva la garnison fut que les horloges ne s'accordaient pas: celle que notre inconnu avait suivie, se trouva devancer les autres d'un demi-quart d'heure, et c'est ce qui donna le temps de battre la générale, et de mettre les régiments sous les armes. De cette sorte , ceux qui devaient attaquer les autres corps de garde , furent obligés de se mettre dans les rangs, et ne purent exécuter leur projet; d'où il suit encore qu'aucun indice ne put ni les faire connaître , ni même les rendre suspects. On se hâta d'envoyer quelques hommes à cheval, contre les trente fuyards ; mais ceux-ci firent si bonne contenance, et leurs décharges furent si bien dirigées, que cette cavalerie perdit beaucoup de monde : elle servit néanmoins à retarder la marche des trente hommes. Enfin , on n'était plus qu'à un petit quart de lieue de la frontière , lorsqu'un bataillon atteignit les fuyards et les enveloppa. Ils se battirent en désespérés ; aucun d'eux ne se rendit : tous furent tués ou blessés à leur rang comme les soldats de Catilina ; et ils se seraient encore défendus plus longtemps, et auraient détruit plus de monde si les cartouches ne leur avaient manqué. Par une singularité remarquable, leur chef fut atteint le dernier; il eut la cuisse cassée : il lui restait encore une charge de poudre , mais sans balle; il y suppléa par un des boutons de son habit, et tua, ainsi couché à terre, l'officier qui le premier voulut se saisir de sa personne. Ramené à JNeiss , avec un petit nombre de ses camarades blessés comme lui , on le conduisit de suite au conseil de guerre. On lui demanda quels étaient son véritable nom, sa patrie et sa famille. « Tout cela ne vous regarde pas, ré- « pondit-il : ne perdez pas votre temps à me faire des questions « auxquelles je ne ferai point de réponse. Il s'agit ici de m'en- « voyer à l'échafaud; et pour cela , qu'importe qui je suis.^ —
« Combien avez-vous eu de complices, et quels soot-ils? — II « est encore inutile que vous fassiez des recherches à ce sujet : « c'est un point que nul ne sait que moi, et il n'est aucune puis- « sanee sur la terre qui puisse m'en faire désigner un seul. Ne « tourmentez pas ces malheureux pour vous dévoiler ce secret; « ils ne le savent pas. J'ai été seul le confident de tous , pris « individuellement : aucun d'eux n'a donc été le confident d'un « autre. J'ai seul le secret tout entier de cette affaire , et il sera « enterré avec moi. — Et quel motif vous a porté à méditer, « ourdir et exécuter ce crime horrible ? — Votre barbarie : vous « êtes tous des tyrans, des bourreaux, des tigres ; et pour faire « une chasse générale contre vous , ce n'est pas la justice qui « manque aux hommes , c'est le courage. « Ici , son capitaine, furieux, vint à lui en l'accablant d'injures , et lui donna un grand coup de poing dans la poitrine ; à l'instant, et avec la rapidité de réclair, ce malheureux saisit la baïonnette de l'un des deux soldats qui le soutenaient, et en perça la poitrine de son capitaine^ en lui disant : « Tiens , monstre , j'aurai encore la consolation « de t'envoyer aux enfers avant de mourir. » Ensuite, s'adressant aux autres officiers , il leur dit : « A quoi bon différer mou « supplice ? Si pourtant vous voulez obtenir de moi des révéla- « tions, faites-moi donner tout ce qu'il faut pour écrire au roi : « je lui dirai tout, à condition néanmoins que je n'aurai point a de témoin en faisant ma lettre , que personne ne la verra , a que je la cacheterai moî-même , que je la remettrai au maître « de poste en présence de plusieurs personnes. » Les membres du conseil craignirent d'être inculpés pour quelques faits graves ; ainsi son offre ne fut point acceptée. Lorsque Frédéric vint à Neiss aux revues suivantes , les officiers supérieurs de cette garnison furent extrêmement maltraités. Il les accabla des reproches les plus durs, et surtout pour n'avoir pas fourni à ce criminel le moyen de lui écrire : il leur en parla comme bien convaincu que c'était leur mauvaise conscience qui avait dicté leur refus. Cependant, ils en furent quittes pour la peur, parce
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que la politique voulait qu'on assoupît cette affaire. Il ne paraissait pas prudent de permettre qu'elle fût connue de l'armée : aussi fut-elle ignorée de presque tout le public.
Pareille révolte avait manqué éclater à Berlin même , durant la guerre de Sept ans, dans un moment oii il ne s'y trouvait que les débris d'un seul régiment, et lorsqu'on y organisait quinze cents recrues , presque tous déserteurs. Heureusement , un des coupables révéla le complot, et en montra les chefs, de dedans l'arsenal, à travers une fenêtre bien fermée, tandis qu'on faisait défiler les recrues. Ces chefs furent arrêtés et exécutés la nuit, en grand secret. Ces faits prouvent cette vérité si triviale, et que pourtant on oublie trop souvent , que chez ceux qui commandent à d'autres hommes , grands ou petits , la sévérité n'est bonne çt sans risque qu'autant qu'on la circonscrit dans les bornes d'une justice bien entendue.
Il n'y avait que quelques semaines que j'étais à Berlin , et je logeais encore dans un appartement garni, lorsqu'un jour, en rentrant vers midi, je vis monter l'escalier, devant moi, à trois soldats garrottés que l'on conduisait chez mon voisin, commandeur de leur régiment. Deux de ces soldats, blessés eux-mêmes, soutenaient le troisième, qui avait une jambe cassée. J'entendis l'un des deux premiers dire en français à celui qui souffrait le plus : Courage , camarade ! courage ! nos maux finiront » demain ! — Ah ! répliqua celui-ci avec un cri de douleur, « que n'est-ce aujourd'hui ! » Ce court dialogue fit une si vive impression sur moi, que je n'ai pu l'oublier. Après quarante ans, j'entends, je vois encore ces trois hommes et leur escorte : ils avaient déserté au nombre de six , avec armes et bagage ; ils s'étaient défendus contre les paysans qui avaient voulu les arrêter : trois d'entre eux avaient échappé ; et ceux-ci avaient été blessés et pris.
Ce qui rend la désertion presque impossible eu temps de paix dans les États prussiens, c'est l'ordre établi à cet égard. Tout officier qui voit plusieurs soldats attroupés , peut et doit les sé-
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parer à coups de canne , surtout quand ce sont des Français. Tout capitaine dont un soldat déserte est aux arrêts pour un temps déterminé. Toutes les villes de garnisons sont entourées de fortifications ou de murs, ou au moins de palissades ; cette clôture a en dedans un pourtour qui ressemble à un cheaiin de ronde ou à une promenade : là , les sentinelles sont placées de manière que chaque soldat voit et entend ses voisins, et peut en être vu et entendu. Si un déserteur a passé entre deux de ces sentinelles , et que la chose puisse être prouvée, les deux sentinelles passent par les verges. De plus , on fait l'appel de tous les soldats plusieurs fois dans la journée. S'il en est un seul qui ne réponde pas , on va de suite aux recherches ; et si une heure après on ne Ta pas retrouvé , on fait tirer le canon d'alarme. C'est une pièce de gros calibre, placée sur une hauteur, et qui est entendue de tous les villages des environs. Ce signal rassemble les paysans , qui prennent les armes et vont se poster sur tous les passages. Chaque déserteur arrêté vaut une gratification de quarante francs au village qui le ramène ; et tout village sur le territoire duquel un déserteur a passé sans être arrêté paye une somme égale à titre d'amende. Telle est la police qui rend la désertion si difficile ; aussi faut-il un bonheur bien extraordinaire, ou une industrie toute particulière pour n'y pas échouer ; d'autant plus que les soldats n'ont à cet égard de secours à recevoir de personnè. Leurs lettres ne sont pas reçues à la poste , à moins qu'elles ne soient vues et permises par leurs officiers. Tout bourgeois qui leur procurerait quelque habit, déguisement ou autre moyen de déserter, serait lui-même soldat, ou irait à la forteresse.
En 1764, un Français, soldat à Berlin, réussit néanmoins à s'échapper, et par un moyen qui fut très-applaudi. Il débuta par se faire la réputation de l'homme le plus exact à ses devoirs : laborieux et économe , il gagnait de l'argent et l'amasi?ait avec soin ; il n'avait aucune société , surtout avec ses compatriotes; paraissait toujours content de sou sort, et
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témoignait une satisfaction réelle à pouvoir être agréable et utile à son capitaine. Celui-ci avait un cheval qui semblait dépérir : le soldat offrit de le soigner, et promit que dans peu ce cheval serait en parfait état. On le lui confia , et il tint parole. Le capitaine , enchanté , prit ce soldat pour ordonnance , c'està-dire pour être de service chez lui. La confiance qu'il eut en cet homme devint entière : c'était là l'objet secret des vœux de ce dernier, et il ne tarda pas à en profiter. Le capitaine , étant allé passer un jour ou deux à la campagne, notre Français s'habille en capitaine, monte à cheval, et sort tranquillement, et en plein jour, de la ville, comme quelqu'un qui se promène, ôtant nonchalamment son chapeau à toutes les'sentinel les qui lui porlaientles armes. Quand il fut à une certaine distance , il prit le ^alop , et bientôt arriva à Beruth en Saxe. Là , il prit un homme sûr, qu'il paya bien, et renvoya le cheval et l'uniforme au capitaine, avec une belle lettre, où il le remerciait de ses bontés, et justifiait sa démarche par la loi de nécessité.
J'ai dit qu'il y avait des recruteurs prussiens dans les villes libres , et surtout aux frontières. Ces recruteurs n'étaient que des escamoteurs d'hommes. J'en ai connu un, M. P**, qui m'a souvent étonné par la connaissance très-détaillée qu'il avait de nos frontières, du côté de la Suisse et du Rhin. Il avait failli avoir à Strasbourg une aventure qui aurait plus mal fini que celle de M. d'Archambaud ; mais, au lieu d'aller lui-même prendre les hommes qu'il avait embauchés, il y avait envoyé son domestique, qui fut pris et pendu. Vers 1765, on avait déjà pendu pour même cause, à Strasbourg, un capitaine prussien qui avait sa station àlielh. Cet homme se promenait très-souvent sur le pont , et quand il arrivait au milieu , près de la sentinelle française la plus avancée , il liait conversation avec ce soldat, et tâchait de le débaucher, surtout quand c'était un bel homme. Un jour il y trouva un superbe grenadier, et lui débita ses mensonges le mieux qu'il put : il finit par lui proposer un excellent dîner. «• Volontiers, lui dit le grenadier, si mon camarade que
(t VOUS voyez là-bas veut être de moitié. — Nous lui parlerons « après. — INon, je ne ferai rien sans lui : nous sommes nés « dans la même année et dans le même village , nos deux maice sons se touchent ; amis dès l'enfance , toujours inséparables , « nous nous sommes engagés ensemble , nous sommes dans la <( même compagnie et de la même chambrée. Nous ne nous « quitterons qu'à la mort. — Eh bien, parlez-lui, déterminez- « le : je vais commander le dîner pour trois. — Cela ne se peut " pas, un officier de ronde peut venir et voir que j'ai aban- « donné mon poste; il est bien plus simple que vous lui parliez « vous-même. » Le capitaine fut séduit par l'espoir d'emmener deux hommes pour un. A peine cependant eut-ii fait quelques pas , que la peur le prit ; il voulut revenir, prétextant de nouveau les ordres à donner pour le dîner. Alors le grenadier lui présente la baïonnette, en lui disant : « Vous ne passerez pas. ^> Le capitaine, voyant qu'il était pris, se jette dans le Rhin pour se sauver à la nage : le grenadier, qui nageait mieux que lui , jette son fusil, fait le même saut, rattrape son homme, et le ramène à bord du côté de l'Alsace. Le conseil de guerre s'assemble; et, après délibération, on dit au grenadier : a Vous avez « abandonné votre poste et vos armes; mais vous l'avez fait « par zèle et avec courage. Il faut donc vous faire fusiller ou <c vous récompenser. Voilà cent écus que l'on vous donne au « nom du roi : placez-les de manière à vous assurer une <t petite rente , et continuez d'être aussi brave soldat que « vous l'avez été jusqu'ici. » Le capitaine, dès son premier interrogatoire, déclara qui il était, et ce qu'il était. On écrivit au roi de Prusse, qui, sentant bien qu'il ne pouvait sauver cet homme, et que la politique ne permettait pas d'avouer qu'il payât des officiers pour séduire les sujets de ses alliés , répondit qu'à la vérité il y avait dans ses États une famille de ce nom, mais qu'il n'y manquait aucun individu ; que de plus, il n'y avait dans ses armées aucun officier, portant le même
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nom, qui ne fût à son poste. Le capitaine alla donc à l'échafaud.
Dans le cours de la guerre de Sept ans , un officier français , capitaine de cavalerie, et se nommant M. de Ma***, si toutefois ma mémoire ne me trompe pas, arriva près du Rhin, à une auberge isolée, où étaient plusieurs recruteurs prussiens. 11 revenait des îles , et avait débarqué en Hollande. Les Prussiens Tarrêtèrent sous prétexte de voir s'il ne cachait pas quelque déserteur dans sa voiture : ils le retinrent ensuite comme pour lui faire politesse , en attendant que son domestique allât lui chercher des chevaux à la poste, peu distante de cette auberge. Dieu sait ce que devint le domestique : on ne le revit plus. Pour lui , on le désarma, et on le fit partir le lendemain avec d'autres recrues. Il fit le reste de la guerre comme simple soldat , écrivant mille fois pour une au roi, qui ne lui répondait pas , et à ses parents et amis, qui ne reçurent pas ses lettres. Quand la paix fut laite, son régiment retourna en Silésie , lieu de sa garnison. A la première revue , le roi demanda s'il n'y avait pas dans ce corps un soldat nommé de Ma***. Alors notre homme sortit des rangs , et s'approcha du roi, en lui présentant les armes, et en lui « disant : « C'est moi , sire — Voulez-vous rester à mon « service comme ofacier? — Sire, je ne le puis pas, ayant « l'honneur d'être engagé au service de mon roi. — Eh bien « qu'on donne à monsieur son congé , et qu'il soit libre. » Le dialogue ne fut pas plus long. Un noble polonais, qui était venu pour voir le roi de Prusse , ayant appris cette aventure , vint trouver M. de Ma**, et lui proposa de le suivre à sa campagne, en attendant qu'il pût donner de ses nouvelles à sa famille et recevoir de l'argent. Cette proposition fut acceptée avec joie. Les lettres de change qui vinrent de Paris étaient pour Warsovie. M. de Ma** s'y rendit, et y trouva un de ses amis M. le marquis de Lhôpital, qui allait comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg : il voulut profiter de cette occasion pour voir la Russie. « J'en reviendrai , disait-il , en partie par mer et en partie par <c la Suède et le Danemarck ; cela me dispensera de faire d'en-
« Duyeux détours par la Hongrie , la Bohême et TAutriehe, car^ « pour rien au monde, je ne reparaîtrai dans les États prns- « siens. » M. Dinot de Jopécourt, qui l'a souvent vu pendant ce voyage en Russie, lui demanda un jour en riant, si étant soldat prussien, il avait reçu des coups de canne. « Oh ! répondit il, « ne m'en parlez pas! il me semble que je les sente encore. »
Madame l'électrice douairière de Saxe fit écrire à Lyon vers 1767, pour avoir un bon chirurgien qu'elle pût attacher au régiment de ses gardes. Un jeune homme qui avait fait de fort bonnes études accepta cette place , et partit pour Dresden sur un bon cheval , avec un porte manteau , voulant faire sa route à petites journées et avec économie. Il rencontra au delà de Francfort des recruteurs prussiens qui conduisaient un certain nombre de recrues, et qui, ayant appris de lui quels étaient l'objet et le but de son voyage, lui persuadèrent de faire route avec eux, attendu le danger qu'il courait, étant seul , de tomber dans quelques bandes de voleurs, et que, de cette sorte, ils le conduiraient jusqu'à peu de distance de Dresden. Quand ils furent à Halberstadt, ils levèrent le masque, lui prirent son cheval, et le conduisirent forcément par Magdebourg, et jusqu'à Berlin, où il fut enrôlé dans un régiment d'infanterie. 11 y avait déjà plus d'un mois qu'il y était apprenti soldat, lorsqu'un jour, vers midi, M. Pernety, l'un des régisseurs des droits du roi, allant à pied à la régie, rencontra et fut très-surpris de voir en uniforme ce jeune homme qu'il avait connu comme chirurgien à Lyon. Ce pauvre malheureux lui conta ses tristes aventures , et M. le régisseur entreprit de lui faire rendre sa liberté : il alla en conséquence présenter sa demande au général du régiment, qui répondit que cela dépendait de l'inspecteur général : celui-ci , sollicité à son tour, soutint que cette affaire regardait principalement le général. M. Pernety revint donc au
premier, de qui il n'obtint qu'un refus dur et formel « Mais,
« lui dit le sollicitant Je ne vous demande pas son congé pour <i rien : j'offre de payer une autre recrue à sa place. — Et com-
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« meut m'assurerez-vous que cette autre recrue le vaille? Vous " voyez bien que c'est ua trésor, qu'un bon chirurgien qui soit « bon soldat. — Eh bien, M. le général, je payerai deux recrues pour une. — Fort bien , monsieur, pourvu que ces « deux recrues soient des chirurgiens français : sans cela, il « est inutile que vous m'en parliez davantage. » M. Pernely se retira révolté : nous partageâmes son indignation, et nous racontâmes ce trait de barbarie tant et si souvent, qu'enfin le prince Henri en eut connaissance. Il trouva M. le général un soir chez la reine, et lui dit : « Vous avez dans votre régiment un soldat « Irançais dont j'ai besoin. J'espère que vous ne me refuserez « pas de l'échanger contre un homme que je donnerai ordre « de vous fournir. Je vous enverrai M. de Kalkstein , mon « commandeur, qui arrangera cette affaire avec vous, et vous « choisira un très-bon sujet. " M. le général , malgré son dépit secret , n'osa pas résister ; et le prince n'eût pas plus tôt le chirurgien français , qu'il le fit porter sur la liste des morts , chargea un bas officier affidé de le conduire par voies détournées jusqu'aux frontières de Saxe , et l'adressa , avec une belle lettre , à madame l'électrice douairière , qui n'avait pu découvrir ce qu'était devenu le chirurgien de ses gardes.
J'ai connu dans le régiment de Ramin un brave grenadier, maître d'armes, qui , servant en France , avait obtenu son congé en 1763 , au moment oii l'on travaillait à la paix , mais qui, dans une marche qui le rapprochait de son pays , ayant encore voulu faire le service avec ses camarades , avait été pris dans une escarmouche, lui cinquième , par les Prussiens. Au lieu de les traiter en prisonniers, on les avait tourmentés jusqu'à ce qu'ils se fussent enrôlés. Ce grenadier ayant déclaré qu'il ne voulait point y consentir, on ne lui avait donné pour toute nourriture que des harengs salés , et en même temps on lui avait refusé tonte boisson, jusqu'à ce qu'enfin la fièvre delà soif l'eût vaincu. Devenu malade de chagrin plus encore que de fatigues, on lui donna enfin les invalides , et la liberté de retourner en
France ; et je lui recueillis par mes quêtes une centaine d'écus pour faire sa route. Cet homme n'avait jamais été frappé, parce qu'il avait déclaré à ses officiers qu'il mettrait tous ses soini> à bien remplir' ses devoirs, mais qu'il aurait toujours une balle prête pour celui qui lui donnerait un coup de canne.
J'ai dit ailleurs qu'en tout ce qui concernait le service mi'itaire , ce roi n'employait que la langue allemande , que pourtant il n'aimait pas. 11 faut observer de plus que, lors de ses premières alliances avec la France , il s'était engagé à rendre les déserteurs français ; ce qui avait donné lieu à l'ordre de ne permettre à ces déserteurs de ne répondre qu'en allemand s'il venait à leur parler, et de toujours s'annoncer comme étant de l'empire ou de la Suisse. Cet ordre était surtout très-gênant pour le régiment des gardes , qu'il avait sous les yeux , qu'il excerçait journellement, et dont il fallait exactement lui présenter toutes les recrues. Ce concours de circonstances engagea les officiers à bien remarquer les questions qu'il faisait aux nouveaux soldats dans ces sortes de rencontres ; questions qui se réduisaient habituellement à trois, savoir : Quel âge avez-oous? Depuis quand me servez-vous? Fous donne-t-on régulièrement vos vivres, et vous paye-t-on votre prêt? Il arriva de cette remarque que le premier soin des officiers ^ à chaque recrue française qui leur arrivait, était de lui faire apprendre par cœur en allemand une courte réponse à ces questions. C'est dans cet état de choses que l'on présenta à Sa Majesté un Français assez bel homme pour avoir été placé dans le premier bataillon des gardes , et à qui le monarque fit ses questions accoutumées : mais, par je ne sais quel accident, l'ordre en fut renversé ; la seconde fut la première ; et le dialogue se réduisif en allemand à ce qui suit : « Depuis quand me servez-vous? « — ringt et un ans, Sire. — Quel âge avez-vous donc ? — Un « an. — Mo7i enfant, vous êtes fou, ou je le suis : — L'un « et l'autre. Sire. » Le roi ne tarda pas à savoir que ce pauvre soldat n'avait pas compris un mot de ce qu'on lui avait dit, ni
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de ce qu'il avait répondu ; et il fut le premier à rire d'un quiproquo qui l'avait fait traiter de fou h la tête du premier régiment de son armée.
A ces anecdotes , ajoutons quelques observations générales.
ta discipline militaire offre chez les Prussiens plusieurs dispositions très-sévères, même pour les officiers^ et quelquesunes assez singulières.
Le roi seul peut accorder des congés aux officiers , et il faut , pour en obtenir, des raisons graves : aussi est-il fort rare que tous les officiers ne soient pas à leur corps.
Il n'y a que les causes de maladie qui puissent dispenser un officier de ses devoirs même les plus minutieux. Ainsi, tous ceux qui servent dans la cavalerie , par exemple , assistent tous les jours, soir et matin, aux pansements des chevaux. Le comte de Reichenbach , qui avait autant d'amitié pour moi que j'en avais pour lui, me disait : Durant les onze ans que j'ai servi dans les gendarmes, il ne m'est pas arrivé un jour d'être moins de quatre heures dans les écuries y ou de ne pas y arriver avant la minute fixée.
« Ma position , me disait quelques années auparavant le même « officier, est cruelle; je ne me suis jamais endormi qu'en me « disant : Demain je puis être condamné à la forteresse pour « toute ma vie : car telle est la peine infligée à celui qui , sous « les armes , répond , même modérément , à un chef qui l'of- « fense le plus injustement. Si je ne suis pas alors lâche et in- « sensible , je deviens criminel ; d'un autre côté , je dois porter « la délicatesse jusqu'à mourir plutôt que d'endurer même un « manquement léger ou apparent d'un ami. Or, comme je ne « sais point concilier les contraires , j'ai préféré conserver par-
tout la délicatesse des sentiments ; et dès lors il est très-dé- « cidé que je ne souffrirais pas une offense même de mes chefs ; « et ils le savent bien. Mais il me reste encore une autre con- « tradiction à dévorer. Si je me bats en dm\ contre mon ca- « marade, et que j'aie eu raison au fond, on ne m'en parle pas,
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« pourvu que je n'emploie que le sabre ou le pistolet; au lieu « que si j'ai une querelle contre un bourgeois, il faut que je « l'assassine. Si je me permets un duel en règle avec lui , je « serai renvoyé du corps et dégradé, quand même la raison ^ serait de mon côté : mais si je sais l'amener à blesser mon " honneur, et qu'à l'instant je lui enfonce mon sabre dans le <c corps , j'en suis quitte pour deux ans de forteresse , et je ne « suis ni dégradé , ni privé de mon état. Tel est le résultat de « la loi qui nous défend tout duel contre ceux qui ne sont pas « militaires ou nobles. »
On a dit souvent que la principale force des troupes prussiennes venait du nombre et du choix des bas officiers ; et en effet le nombre en est tel , que Ton compte à peu près une canne pour six hommes ; ce qui faisait dire à un Français : Je crois « bien que vous marchez en avant : vous êtes entre deux en- « nemis ; et celui qui est le plus près de vous , et auquel vous « pouvez le moins échapper, c'est cette ligne d'hommes armés « de cannes qui est toujours derrière vous et ne vous perd pas « de vue. » Ces bas officiers sont d'autant plus essentiels, qu'on ne les prend en général que parmi les nationaux, anciens soldats, et bien connus par leur exactitude.
Un autre avantage, non moins important peut-être, c'est qu'en Prusse p"^*esque toutes les garnisons sont considérables; ainsi les troupes sont toujours exercées aux grandes manœuvres : les marches en bataille, surtout, y sont de h plus grande régularité; tandis que les Autrichiens, qu'on n'exerce pas moins , mais qui , pour raison d'économie , sont souvent éparpillés dans de petites garnisons , ne peuvent atteindre au même degré de perfection.
Les régiments ne changent jamais de garnison, et restent un temps immense sous les ordres des mêmes chefs : d'où il résulte une très-grande économie et une non moins grande force morale. L'expérience a prouvé, en Prusse, que les inconvénients que Ton a imaginé pouvoir résulter
DE FRÉDÉRIC
des garnisons fixes sont illusoires, dans ce pays du moins.
Les officiers prussiens ont une paye à peine suffisante tant qu'ils ne parviennent pas au grade de capitaine-commandant, c'est-à-dire jusqu'à Tâge d'environ quarante ans. Cela les accoutume forcément à une vie dure et économique, d'autant plus qu'à chaque promotion à faire , le chef du corps est obligé d'envoyer au roi les noms des trois, officiers qui ont le plus de droits à la place vacante; et qu'entre les cinq notes à joindre à ces noms , la première est de dire si cet homme a des dettes. II est sans exemple que la place ait été donnée à celui qui est mal noté sous ce rapport. Mais aussi dès qu'ils sont capitainescommandants leur fortune est faite : ce grade vaut pour l'ordinaire , en temps de paix , douze à quinze mille francs par an. C'est en l'obtenant que les officiers prussiens forment leur maison et se marient.
Il faut excepter ici les capitaines du génie , qui , n'ayant point de compagnie , n'ont que quinze cents francs environ d'appointements , ce qui au fond est fort injuste : ces quinze cents francs sont, au reste, la somme que chaque capitaine coûte au roi : le surplus provient, dans les autres armes, de divers profits que la loi ou l'usage autorise , comme l'épargne d'une demiaune de drap sur chaque uniforme ; celle des garnitures de boutons que l'on oblige les soldats d'entretenir eux-mêmes , et par-dessus tout, la paye des frey-wechter, c'est-à-dire de ceux qui sont renvoyés chez eux , pendant dix mois de l'année , en temps de paix. Le nombre de ces soldats ainsi congédiés monte au moins au tiers de la compagnie , et va quelquefois à la moitié. Or, leur paye, pendant leur absence , revient pour une part au roi, et pour l'autre part, qui est la plus forte, aux capitaines, qui , d'après cela, sont de tous les officiers du monde ceux qui gagnent le plus à la paix et perdent le plus à la guerre.
Dans ce pays , on porte sur tous le s points l'économie aussi loin qu'on le peut : un général a un régiment , parce que dans tous les corps prussiens chaque officier supérieur a toujours
sa compagnie ; ce qui économise d'autant les appointements que le roi lui donne. Les compagnies des chefs sont commandées par des capitaines en second^ qui n'ont que la paye de lieutenant. Comme la solde du grade de feld-maréchal est de douze mille écus du pays ( lesfeld-maréchaux ne pouvant plus avoir de régiments ni de compagnies ) ( 1 ) , Frédéric a fini par ne plus élever personne à ce grade. Quant aux lieutenants généraux, dont la solde est d'environ sept mille écus de Prusse (25,000 fr. ), ils en reçoivent quatre mille des caisses de l'État, et à peu près trois mille de leur compagnie.
L'armée est, pour ainsi dire, toujours prête à marcher. Le chef de l'artillerie a par an dix mille écus pour l'entretien et les réparations de ce qui dépend de cette arme ; tout est régulièrement visité chaque année. Il en est de même des autres parties. Les garçons boulangers , les conducteurs de chariots ou pontons , etc. , sont enrôlés ; et , quoique congédiés en temps de paix , on sait où ils sont; on les recrute d'ailleurs au fur et à mesure des vacances , et on peut les réunir en très-peu de jours. Tous les chevaux nécessaires au service sont dans le même cas : à l'instant oij l'on fait la paix, ces chevaux sont distribués gratis aux paysans, sans autre charge que de les rendre s'ils en sont requis , et par conséquent de les remplacer s'ils périssent entre leurs mains (2).
(1) Les feld-maréchaux ne se voyaient pas forcés à quitter les régiments qu'ils commandaient dans une armée, où, d'après les principes établis sur le militaire par Frédéric-Guillaume, le roi était le capitaine de la première compagnie du premier bataillon du régiment des gardes. Le grade de capitaine se trouvait pour ainsi dire à vie, dès que l'on y était parvenu. Le grand Frédéric ne dédaigna jamais de recevoir les comptes particuliers relatifs à sa compagnie, et de donner ses ordres pour le service pl pour les avancements. Ces détails, repoussés par un grand nombre d*ofliciers supérieurs, ne lui semblaient pas au-dessous de la dignité de souverain. Son successeur recevait encore son capitaine en second et son premier sergent, lorsque ses étouffements et ses douleurs ne lui laissaient pins qu'une ombre d'existence. Le feld-maréchal de Mollendorf, gouverneur de Berlin, avait dans cette ville son régiment. Pr. Ed.
(2) Affligé de la résolution où paraissait être mon père de ne jamais écrire
DE FRÉDÉRIC
Il n'est pas possible de porter plus loin les soins de détail que l'ordre public peut faire désirer, et jamais souverain n'a mis plus de persévérance à s'en occuper et à s'en faire rendre compte que Frédéric : cependant, il n'a pas toujours été assez heureux pour empêcher les abus. J'en ai déjà cité quelques exemples ; en voici un nouveau. Quand il fut question de se mettre en campagne pour commencer la guerre de la succession de Bavière, les pontons se trouvèrent hors de service : les roues étaient mauvaises, et les traits des chevaux desséchés ou pourris. Le général d'artillerie avait voulu faire sa cour au roi dans les années précédentes, en lui renvoyant une partie des dix mille écus donnés pour réparations. Il avait osé assurer que tout était en bon étal ; et le roi lui avait laissé plus d'une fois , à titre de gratification, une partie de la somme rendue. Quand la vérité fut connue , le général et tout l'état-major de cette arme faillirent être perdus : et c'eût été justice, puisque tous les ans ces officiers supérieurs d artillerie avaient eu la faiblesse de signer les faux états qu'on remettait au roi. J'ai été témoin des angoisses qu'éprouvèrent à ce sujet le colonel du Troussel , le major Mùller et plusieurs autres. Comme néanmoins Frédéric se trouvait avoir besoin d'eux , ils en furent quittes pour la peur; mais la leçon fut bonne, et M. le général fut réduit à une sorte de nullité sous l'heureux prétexte de son âge. Tous les charrons , maréchaux-ferrants , bourreliers , etc. , furent employés à réparer le mal , et au boi^t de trois mois environ tout fut prêt à partir.
ses mémoires, je me mis, ily a près de quarante ans, à rédiger les anecdotes qu'il contait sur Frédéric, la Prusse, etc. Ces notes formaient plusieurs cahiers presque tous perdus. Dans une des feuilles volantes qui me restent de ce travail se trouve ce qui suit :
« Ce roi avait toujours en magasin du blé pour un aji. Les frais de la « guerre étaient calculés et réglés chez lui de manière à ne coûter que « le double de l'état de paix ; il était toujours prêt à entrer en campagne ; « et, en mourant, il avait, y compris son trésor, sa chatouille, ses impôts et « ses revenus, de quoi faire la guerre sept ans, sans avoir à mettre sur ses « peuples un écu de contribution extraordinaire. )>
Bon Thiéballi^
Frédéric ae fut pas longtemps roi , sans songer à la conquête de la Silésie. Pour méditer ce projet aussi difficile qu'important, il se retira à Charlottenbourg avec le feld-maréchal de Schwérin , et ils y préparèrent leur plan de campagne. Les ordres qui furent donnés en conséquence n'annoncèrent qu'une revue générale de ses troupes en Poméranie : là s'assemblèrent soixante mille hommes , dont il passa en effet la revue avec beaucoup de soin et de détail. Quand il se trouva au milieu de cette ligne de bataille, il demanda au vieux prince d'Anhalt, ce qu'il admirait le plus en ce moment.... « Sire, répondit le prince, j'ad- « mire tout à la fois la beauté des hommes , la régularité et la « perfection des mouvements et des évolutions. — Pour moi , « reprit le roi , ce n'est pas cela qui m'étonne le plus : avec de « l'argent , des soins et du temps , on parvient à tout cela. — « Mais, Sire, qu'est-ce donc que votre Majesté voit ici de plus « admirable? — Cest, mon cher cousin, que nous y soyons « en sûreté vous et moi : voilà soixante mille hommes qui sont « tous vos ennemis et les miens : il n'en est aucun qui ne soit « plus fort et mieux armé que nous ; et tous tremblent devant « nous, qui aurions tort de trembler devant eux. Tel est l'effet « merveilleux de l'ordre, de la subordination et de la surveil- « lance. » Ce fut le lendemain de cette revue qu'il entra dans le duché de Glogaw.
C'est dans le cours de cette guerre qu'on l'accuse d'avoir fait fusiller un ofûcier pour avoir conservé de la lumière dans sa tente malgré la défense qui en avait été faite. Je ne craindrai pas d'avouer que, si le succès d'une grande bataille ou d'une marche très-essentielle dépendait d'une semblable précaution, il ne me paraîtrait pas difficile de justifier cet acte de sévérité; mais j'ai connu un très-grand nombre d'officiers prussiens qui avaient fait toutes les guerres de Frédéric ; j'ai connu les parents et les héritiers de beaucoup d'autres encore ; et il ne faut pas croire que, parmi eux, je n'aie vu que des hommes bien contents : combien n'y en avait-il pas qui croyaient avoir à se
DE FRÉDÉRIC. 175
plaindre du roi , et qui s'en plaignaient sans ménagement ! Or, cette anecdote ne m'a été contée par aucun d'eux ; personne ne m'a jamais dit un mot qui pût s'y rapporter : bien plus , tous ceux à qui j'en ai parlé m'ont assuré , les uns , qu'ils n'en avaient aucune connaissance, et les autres, que ce fait était faux. Ce n'est, en un mot , qu'en France oii j'ai trouvé des personnes qui y <îrussent. Nous avons quelques auteurs qui , non contents de raconter cette prétendue anecdote, ont de plus nommé l'officier, disant que c'était un capitaine Zietern : mais ils ne citent aucune autorité , et ne disent pas même dans quel régiment ce Zietern était capitaine. Au surplus, mon but n'est pas de nier positivement le fait ; je me borne à dire que je ne le crois pas vrai.
Frédéric eut dans l'armée autrichienne un général Neuperg, qui était digne de lutter contre M. de Schwérin. La première bataille fut meurtrière et très-longue ; elle devint même plus que douteuse vers la fin. Le roi le sentit, et son feld-maréchal vint l'en assurer. « Je ne vois plus, lui dit celui-ci, qu'un seul « moyen auquel nous puissions recourir ; mais si l'ennemi nous « devine , ce moyen achève de nous perdre, et Votre Majesté « elle-même n'échappera pas : si Tennemi ne nous devine pas, « la victoire sera complète. — Eh bien, il faut faire ce mou- « vement ; j'en préfère le risque à la honte d'ordonner la re- « traite. » M. de Schwérin lui observa que la crainte de voir Sa Majesté tomber entre les mains des ennemis troublerait nécessairement son esprit, et ne lui laisserait pas assez de liberté. Sa conclusion fut que la présence de Sa Majesté ne pouvait que nuire au succès, et ajouter le plus grand de tous les périls aux autres dangers ; il insista avec tant de force sur la nécessité de faire la retraite si le roi ne consentait pas à se retirer à quelque distance^ qu'à la fin Frédéric partit et se transporta à un demimille du champ de bataille. Schwérin fit le mouvement qu'il avait conçu; l'ennemi y fut trompé, sa défaite fut entière; et l'Europe donna à Frédéric le surnom de coureur de Molwitz. Certes, cette idée injurieuse a été bien complètement effacée
par la suite, il faut eu convenir; mais ce roi n'en fut pas moins vivement blessé dans le temps. J'ai vu les Schwérin bien persuadés que jamais ce monarque n'avait pu pardonner cette journée à leur parent ; et que même c'était ce qui , tant d'années après, avait causé la mort de ce dernier (1). Cependant nous ne devons pas oublier que ce ne sont là que des conjectures et des présomptions mal appuyées : il est vrai que le mérite de M. de Schwérin était si transcendant et si frappant, que le roi ne pouvait pas se dispenser de le consulter dans ses grandes opérations militaires; mais ce maréchal, d'ailleurs si dévoué à l'honneur et au service de son souverain, était d'un caractère altier, vif et peu flexible. Ces deux hommes, toujours rapprochés par les affaires, étaient rarement d'accord sur les détails : ils s'échauffaient, mettaient de l'aigreur dans leurs disputes, etse séparaient mécontents l'un de l'autre : aussi ne se voyaientils guère que dans les circonstances importantes. 11 n'est donc pas besoin de remonter à l'affaire de Molwitz pour expliquer le peu d'amitié que le roi témoignait à son feld-maréchal , qui, à la vérité, le servait bien, mais ne lui cédait rien, et qui même à la fin ne l'aimait pas, quoiqu'il convînt que c'était un grand homme. Je laisse à ceux qui aiment les discussions de cette nature à rechercher si, en exigeant que Frédéric se retirât, M. de Schwérin fut poussé par une ambition secrète, ou s'il ne fut qu'un bon et loyal sujet. Je ne vois jamais accuser d'une intention criminelle un homme d'honneur, que je ne devienne très-sévère sur les preuves qu'on peut alléguer. Et d'ailleurs que pouvait-on penser, dire, et faire de mieux dans cette position , pour le salut de l'État , et pour Frédéric luimême ?
(I) A la bataille, ou plutôt au combat livré devant Prague en 1757, Frédéric ordonna au général Schwérin de charger une batterie placée en arrière de marais impraticables à la cavalerie. Ce général en lit l'observation. — Avcz-vous peur? répliqua Frédéric. Schwérin partit, un étendard à la main, et se lit tuer. Frédéric lui érigea une statue.
Bon TUIÉDADLT.
DE FRÉDÉaiC. 177
M. de Valory, ministre de France auprès de Frédéric, accompagna ce monarque dans ses campagnes. Il y eut un campement où la tente de l'envoyé français fut placée vers Tune des ailes du camp. Les Autrichiens en furent instruits par quelques déserteurs; et, avant les quatre heures du matin, un détachement de Hongrois vint sans bruit envelopper cette tente, dans le dessein d'enlever M. de Valory. M. d'Arget, secrétaire de légation, qui se trouvait levé, juge le danger, se couvre à la hâte de la robe de chambre de son excellence, et vient demander aux hussards ce qu'ils cherchent. Venvoijé de France^ répondirent-ils. — Messieurs^ c'est moi. A ces mots, on le prend, on le jette sur un cheval, et l'on part au galop. Arrivé chez le général autrichien, celui-ci lui dit : « Vous êtes bien « M. de Valory, ministre de France auprès du roi de Prusse ? « — Non, M. le général, je ne suis que son secrétaire. — VA « comment donc avez-vous osé déclarer que vous étiez M. de « Valory? — Je l'ai osé, parce que je le devais. »
La présence d'esprit et la conduite de M. d'Arget en cette occasion plurent beaucoup au roi , qui se hâta de le faire échanger, et qui voulut le voir à son retour. D'Arget répondit d'une manière convenable. Frédéric désira de se l'attacher, M. de Valory y consentit ; et, de secrétaire de légation de France, d'Arget devint lecteur et secrétaire des commandements du roi de Prusse. Quelques années après, il devint amoureux de mademoiselle César, sœur du secrétaire du prince Henri : il l épousa , et en eut un fils; mais la mère mourut en couches, et le pauvre d'Arget en conçut une si vive douleur, qu'il tomba dans une mélancolie insurmontable : il ne pouvait plus se souffrir dans le pays où il avait connu , aimé et perdu sa femme. Frédéric en eut pitié, lui donna son congé, et le recommanda fort instamment à la cour de France, qui le plaça d'abord à l'école militaire, et ensuite lui procura la place de ministre des princesévêques de Liège et de Spire. D'Arget a conservé cette dernière place jusqu'à sa mort, en 1778. Il l'occupait déjà depuis plu-
GOliVERNEINIENT MILITAIBE
sieurs années, lorsque je le vis dans le voyage que je fis en France au commencement de 1777. Son fils est mort jeune , n'étant encore que lieutenant d'infanterie : je l'avais vu à Berlin, où il était venu passer quelques mois chez les parents de sa mère (1).
Je laisse aux historiens le soin de nous décrire les opérations (!e cette guerre, et de celles qui l'ont suivie. Je me borne aux anecdotes dont j'ai acquis une connaissance certaine. J'en ai
(I) Des personnes revétaes d'emplois publics m'avaient positivement assuré que letils de M. d'Arget était mort avant son père, et ces personnes m'avaient trompé. M. d'Arget lils a été fait capitaine dans l'année même où son père e>A mort. Il a servi avec gloire en Corse; il a fait de même le siège du fort Saint-Philippe à Minorque ; il a eu sa part des fatigues et des cangers du siège de (Gibraltar; et lorsque la révolution est venue, il était chevalier de Saint- Louis, etc. Depuis cette époque, qui lui a tout enlevé, il vit a Potsflam, où l'on s'est rappelé combien feu son père avait mérité et obtenu de considération, et ou les successeurs de Frédéric l'ont honoré de leur confiance, en lui accordant, près de leur personne, le Mire de secrétaire privé, titre devenu, pour ainsi dire, la récompense des services du père et le plus flatteur dédommagement des malheurs du lils. C'est avec une douce satisfaction que je m'empresse de ressusciter dans cette note un brave et digne homme que j'ai connu et estimé.
D. D. Thiébault.
l\ y a des choses inexplicables dans la troisième édition de ces Souvenirs, à moins de supposer que l'éditeur l'ait faite sur un exemplaire de la première édition, au lieu de se servir d'un exemplaire de la seconde.
Sans cela, comment concevoir, en effet, qu'il ait indiqué en 1813, comme nécessaires, plusieurs corrections faites dans l'édition de 1805, et comment comprendre, par exemple, qu'il ait substitué la note suivante à celle qu'on vient de lire ? Bon Thiébault.
« Le lils de d'Arget, que M. Thiébault a connu à Berlin, et qu'il croyait mort lieutenant d'infanterie, a passé de ce grade dans le régiment de la .Marck, à celui de capitaine dans le régiment de Bouillon, dont le baron Félix de Wimphen, son intime ami, était colonel commandant. Au premier temps de la révolution, d'Arget vint à Strasbourg comme aide de camp de M. de Rochambeau. Il se maria dans cette ville, émigra de bonne heure, et vint chercher un asile en Prusse. Les amis de son père et les parents de sa mère hrent valoir ses titres à la protection du souverain. Frédéric Guillaume le reçut avec bienveillance. Par une suite de causes secondaires trop longues a rapporter, d'Arget se trouve dans le cas d'avoir bien plus a se louer du roi actuel que de son prédécesseur. 11 jouit à Potsdam d'une existence aisée. » Pr. Éd.
DE FRÉDÉRIC
deux qui ont rapport à cette époque : Tune coucernant le maréchal de Saxe, et l'autre concernant M. de Beîle-Isle.
Le maréchal de Saxe était venu voir le roi de Prusse , sans doute pour concerter avec lui le plan des campagnes suivantes. Un officier français, jeune encore quoiqu'il eût précédemment servi en Amérique, accompagnait le maréchal en qualité d'aide de camp : cet officier était homme d'esprit, mais peu prudent , et même peu délicat On prétend qu'il obtint pour vingt-quatre heures seulement, du copiste de Frédéric, les Matinées du roi de Prusse, ou Entretiens de ce roi avec l'aîné de ses frères, et son héritier, et que, par un retour assez naturel d'infidélité, il prêta pour le même temps à ce copiste le cahier des Rêveries du maréchal; que tous les deux, malgré la promesse la plus sacrée de lire les ouvrages prêtés sans en prendre copie, passèrent le jour et la nuit à les copier en grand secret; et que c'est ainsi que le public a eu, d'une part, la première édition des Rêveries^ et de l'autre, l'édition gravée en Hollande des Matinées. Il y a nécessairement quelque chose de faux dans cette anecdote. Il est très-sûr que Frédéric n'a jamais rédigé ces prétendues Matinées^ quoiqu'il soit possible, et même assez vraisemblable, qu'il ait tenu, en diverses conversations, une partie des propos qu'on y trouve. Peut-être son copiste avait-îl recueilli ces sortes de propos, vrais ou supposés tels ; et peut-être aussi est-ce ce recueil que l'officier français a eu en mains, et sur lequel il a fabriqué les Matinées. Je propose ici cette idée, parce qu'il est vrai que ce dernier ayant quitté le maréchal , et passé en Hollande, y a publié ces Matinées apocryphes, et a été assez simple pour se persuader que son secret n'était connu de personne ; que, se trouvant ensuite dans l'embarras, il s'est flatté, sur quelques promesses vagues, d'être employé dans l'armée prussienne, et que s'étant en conséquence hasardé à reparaître dans les États de Frédéric, il a été arrêté et conduit à Spandavv, où il a été renfermé pour le reste de ses jours, et où il est mort, en effet, il y a déjà bien des années.
GOUVEBNEMENT MILITAIRE
Le fait qui concerne le maréchal de Belle-lsle est beaucoup plus important : il peut même d'autant plus intéresser les lecteurs, que le public, surtout en France, l'a assez généralement ignoré.
Lorsque ce maréchal, qui était alors en Bohême, apprit que Frédéric, après la conquête de la Silésie, faisait séparément sa paix avec l'Autriche, il se transporta auprès de ce roi, et demanda une audience. On imagine sans peine tout ce qu'il s'était proposé de dire à un allié qu'il nous était si nécessaire de conserver alors. Mais le roi de Prusse l'eut bientôt réduit au silence : il montra à M. de Belle-Isle et lui donna à lire une dépêche par laquelle le cardinal de Fleury offrait à TAutriche d'abandonner le roi de Prusse, si l'on voulait faire la paix avec la France, aux conditions indiquées dans la dépêche. La pièce était authentique, bien signée et sans réplique. « Peu importe, dit le roi, « de quelle manière cette dépêche est tombée entre mes mains : « mais elle vous prouve que je n'ai fait que ce que je me devais « à moi-même. Je suis persuadé que Louis XV n'a aucune part « à cette infidélité ; cependant, puisque monsieur le cardinal est « tout-puissant chez vous, il ne m'est resté qu'une seule voie , « celle de le prévenir pour ne pas être sa victime. » M. de Belle- Isle fut interdit et indigné. Les officiers généraux et autres personnes de la suite du roi qui se trouvaient dans les premières salles furent frappés de l'air furieux et déconcerté tout ensemble qu'il avait en sortant du cabinet de Sa Majesté : ils l'entendirent répéter plusieurs fois, comme hors de lui-même : Ahleb de
prêtre (1) ! Voilà ce que le crédit du cardinal ne permit pas de redire en France ; et voilà comment et pourquoi il a fallu que nos gazettes s'accordassent si parfaitement à représenter Frédéric comme un souverain qui se jouait également des traités et de ses alliés.
Au reste, c'est un général autrichien blessé et fait prisonnier,
(I) En vain des gazetiers français se disant diplomates ont voulu nier ce fait : il m'a été uniformément et constamment répété et affirmé par cinquante témoins irrécusables et gens d'honneur.
DE FliÉDÉRIC.
qui, ayant reçu une visite de la part de Frédéric , lui parla de pak, lui offrit de prouver que le cardinal le jouait, demanda à Tienne la dépêche en question , et la lui remit pour quelques jours.
M. Millier, qui aujourd'hui est un des premiers officiers généraux de l'artillerie, m'a conté plusieurs fois qu'à telle bataille, n'étant alors qu'aide de camp de je ne sais quel général, il avait été envoyé porter des ordres de l'aile droite à l'aile gauche ; qu'en revenant au galop , il avait vu venir à lui un officier, qu'il reconnut bientôt pour être le roi , que celui-ci arrêtant son cheval, il avait été obligé de s'arrêter aussi; que Frédéric lui avait demandé qui il était, quel était son grade, d'oià il venait, et en quel état était l'aile gauche ; que , durant cet entretien , un obus envoyé par l'ennemi, était venu tomber entre leurs deux chevaux ; que, tandis que lui-même brûlait du désir de s'éloigner, le roi avait pris sa lorgnette, et s'était mis à considérer attentivement le tournoiement de cet obus jusqu'à ce qu'il eût éclaté, ce qui se fit sans les blesser ni l'un ni l'autre, et, ce qu'il y a de plus remarquable , sans blesser leurs chevaux : enfin , qu'après l'explosion, le roi l'avait congédié, et était parti en lui dissant en allemand : Cela est bon.
Dans une autre occasion , M. de Chazot, Français réfugié, et alors officier supérieur, avait eu des ordres précis relativement aux opérations qu'il devait faire pendant le combat avec le corps qu'il commandait ; mais il s'en écarta par un mouvement qu'il fit si à propos, qu'il contribua essentiellement à la victoire. Quand, après la bataille, il se présenta au roi, ainsi que les généraux, Frédéric lui dit très-gravement : « Monsieur de Chazot, « il faut que je vous fasse trancher la tête, ou que je vous « embrasse. » Et il l'embrassa.
C'est è ce même M. de Chazot que l'on attribue une assez bonne plaisanterie... « Je ne sais, disait-il, quel malheureux gui- « gnon poursuit le roi : mais ce guignon se reproduit dans « tout ce que Sa Majesté entreprend ou ordonne. Toujours ses
ChliLLN. — T. U. 11
GOUVERPsEME^T MILITAIRE
« vues soDl bonnes, ses plans sont sages, réfléchis et justes: <^ et toujours le succès est nul ou imparfait. Et pourquoi? Parce « que toujours il manque un louià à l'exécution! un louis de « plus, et tout irait à merveille. Son guignon veut que partout / <t il retienne ce maudit louis, et tout se fait mal. »
Il y eut un refroidissement entre ce M. de Chazot et Frédéric : le premier quitta le service, et le second eut le crédit de le faire nommer gouverneur militaire de Lubeck, où sans doute il est mort. Je l'ai vu vers 1780 à Berlin, oij il s'arrêta quelque temps, au retour d'un voyage qu'il avait fait en France avec deux de ses fils.
Après la guerre de Sept ans, Frédéric reprit ses soupers philosophiques, auxquels assistaient régulièrement Jordan, Voltaire, Maupertuis, d'Argens, Algarotti, Poëllnitz, et par occasion quelques autres , comme Baculard d'Arnaud, etc. Souvent ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit : il n'était pas rare de voir presque toutes les bougies s'éteindre avant d'être congédiés : quelquefois même Sa Majesté s'endormait, et alors tout le monde restait immobile et en silence jusqu'à ce qu'elle s'éveillât. On voit que ces soupers si fameux étaient fréquemment une gêne assez grande pour les convives. Combien de fois n'est -il pas arrivé que le roi ne se soit éveillé que vers les quatre heures du matin , et qu'il ait dit à ses amis : « Al- « Ions , messieurs , il est bientôt quatre heures : vous allez 'c dormir la grasse matinée; et moi, je vais travailler! » J'ai compté parmi ses convives Jordan , qui est mort en 1757 ou 1759^ et Voltaire, qui ne s'est fixé à Berlin qu'en 1750 et qui n'y est resté que trois ans. J'aurais au besoin des restrictions semblables à indiquer pour quelques autres. Au reste, Voltaire avait déjà séjourné à Berlin en 1743.
Ce fut durant cette même époque, que les aventures de Coccéi, du baron de Trenck et de tant d'autres, eurent lieu. M. le chancelier de Coccéi, dont j'ai fait connaître les travaux ailleurs, avait trois fils : l'aîné voué à la magistrature , et les d hix au-
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très à rétat militaire. L'aîné devint éperdument amoureux de mademoiselle Barberini, danseuse italienne, attachée à l'Opéra de Berlin, et aussi célèbre alors pour ses talents que pour sa beauté et ses grâces. Cette passion fut si violente , que le roi , cédant aux sollicitations du père, et croyant devoir réprimer la pétulance du fils, condamna celui-ci à six mois de forteresse : mais cette pénitence n'opéra point la conversion que l'on en attendait : l'amant, redevenu libre, mit le comble à ses sottises, et termina son roman en épousant sa belle maîtresse. Le roi , qui fut averti que le père allait venir se jeter à ses genoux pour demander que son fils fût arrêté de nouveau , et qu'en même temps le mariage fût déclaré nul, prévint l'éclat de ce scandale, en saisissant, dans une audience publique et nombreuse, le moment où il vit son chancelier entrer, et en disant à voix haute et comme à tout le monde : « Messieurs, je vous annonce une noua velle : le fils aîné de mon chancelier a épousé mademoiselle « Barberini. » Le père pétrifié resta immobile. Le roi, paraissant alors l'apercevoir, vint à lui , le combla de marques de bonté, le prit à part, et parvint à le calmer. Dans la suite, il nomma M. de Coccéi l'aîné, président du tribunal supérieur de iGlogaw, oii il est mort.
Le second des jeunes MM. de Coccéi ne nous offre aucune particularité. Il a suivi d'abord la carrière militaire , ensuite il a été ministre du roi en Suède, après quoi il est revenu, comme colonel, mourir de mélancolie et d'ennui à la suite du roi, c'està-dire à Postdam ; destinée ordinaire de ceux qui étaient condamnés à vivre en cette résidence , qui n'a et ne peut avoir d'agrément que pour le roi.
Le troisième fils, l'un des plus beaux cavaliers de son temps, avait aussi embrassé l'état militaire : il était officier dans le régiment des gardes ; mais la gaieté de son caractère et de son âge le faisait souvent condamner aux arrêts. Cependant Frédéric avait bien delà peine à se fâcher sérieusement contre lui, parce que ce roi a toujours eu un faible, si je puis m'exprimer
de la sorte, pour ceux qui réunissaient à de l'esprit, la gaieté, la vivacité et la franchise, soit que ces sortes de caractères lui plussent, soit qu'il les regardât comme plus sûrs, plus fidèles et plus féconds en ressources. Il y a peu de jeunes gens à qui il ait plus pardonné qu'à ce Coccéi. Cet officier avait tant de fois obtenu la permission de venir à Berlin, il avait aussi tant essuyé de refus à cet égard, que, n'osant plus en faire la demande, et ne pouvant se résoudre à y renoncer, il prit le parti de faire ces petits voyages sans permission et au risque d'être découvert et puni.
Un jour, étant en route pour une équipée semblable, il aperçut le roi , et chercha aussitôt à s'enfoncer dans la forêt : mais il avait été vu^ et il reçut par un page Tordre de se rendre auprès de Sa Majesté. « Où allez-vous, Coccéi? lui dit Frédéric d'un f ton sévère. — Sire , je vais à Berlin incognito, » Ce mot fit rire, et valut une permission à Coccéi.
Une autre fois, le roi s'étant bien déguisé, et se mêlant avec lesautresmasquesàla Redoute, y trouva Coccéi, le reconnut, lui prit la main, et y traça les lettres de son nom. L'officier à son tour reconnut le roi, mais feignit de ne pas savoir qui c'était, et lui dit avec chaleur : « Beau masque, je suis trop franc pour <' ne pas convenir que vous devinez juste ; mais vous êtes trop « galant homme pour me nuire. Je suis ici sans permission ; « et je vous demande que mon général ne le sache pas : cela « lui ferait de la peine , et j'en serais au désespoir- J'aimerais « mieux que le roi le sût. » Ces deux phrases étaient d'autant plus adroites, qu'elles indiquaient de la confiance envers le roi, et une crainte vive de désobliger le général. Aussi furent-elles suivies de la promesse positive que le général ne saurait point cette course furtive.
Nous n'avons point eu de pages en France de qui l'on ait eu plus d'espiègleries à raconter que de lui. Il en a fait à son frère aîné de très-comiques, lorsque celui-ci était le plus amoureux de la Barberini ; il en a fait même à son père , dont il a traîné et perdu la belle perruque de chancelier à un bal de
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rOpéra : mais il a terminé toutes ses originalités par un trait qui Ta enfin brouillé avec le roi.
11 se persuada que la coiffure militaire n'était pas assez fo urnie, il'voulut y en substituer une autre qu'il prétendit être bien plus belle; en conséquence, il laissa croître ses cheveux, et vint un jour à la parade avec des boucles énormes et un toupet d'une ampleur et d'une épaisseur ridicules. Le roi le traita devant tout le monde comme il le méritait, et l'envoya aux arrêts pour je ne sais combien de jours. Quand il fut libre , il reparut à la parade le toupet et les boucles entièrement rasés , et prétendit n'avoir fait qu'obéir. Le roi lui ordonna d'aller reprendre ses arrêts en attendant la prison. Sa tête se monta ; il eut de rhumeur; il demanda son congé et l'obtint. De Postdam, il passa à Varsovie, où, dans la suite, il est parvenu au grade de général ; et c'est lui qui sauva le roi Poniatowski, lorsque les confédérés l'enlevèrent. Je l'ai vu à Berlin dans un voyage qu'il y fit après la mort de sa mère. Il avait compté sur cette succession pour payer quelques dettes. Mais, outre que la masse à partager fut peut-être moins considérable qu'il ne l'avait espéré, il fallut beaucoup plus de temps qu'il ne l'avait cru pour la liquider et en toucher sa part. Ce dernier contre-temps le jeta dans de pénibles embarras : il en devint triste et mélancolique , et le chevalier Mitchel , ministre d'Angleterre à Berlin depuis tant d'années, ce chevalier qui l'avait connu depuis sa jeunesse, et qui avait pour lui autant d'amitié que d'estime, non-seulement vit le mal dont le général de Coccéi était tourmenté, mais en devina la cause , et résolut de la faire cesser. « Mon « ami, lui dit-il un matin dans une entrevue particulière, vous « avez du chagrin et vous vous y abandonnez avec une faiblesse u qui ne vous convient pas. Vous avez d'autant plus de tort « que, sans parler ici de vos autres amis ,vous savez que vous « pouvez compter sur moi . J e suis assez riche et assez sage pour « ne pas dépenser tout ce que j'ai à recevoir : je suis garçon, et « n'ai point d'héritiers qui soient dans le besoin. Ainsi ne crai-
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« gnez point de me mettre dans la gêne : combien vous taut-il ? « La somme sera beaucoup plus forte que je ne puis l'imaginer, ou bien je serai peu embarrassé de vous la fournir. Si vous « ne profitez pas de mon offre, j'en conclurai que vous ne me « regardez point comme votre ami , et dès lors nous ne nou& « verrons plus. » M. de Coccéi , extrêmement touché de ce discours, présenta le tableau de sa situation : M. Mitchel pourvut à tout, et cet homme aimable rendu à toute sa gaieté , repartit pour Varsovie.
Je reviens à Frédéric. Les dix ans de paix qui se sont écoulés depuis les deux premières guerres de ce roi, jusqu'à la longue guerre de Sept ans, forment l'époque qui semble devoir nous fournir le plus d'anecdotes intéressantes : c'est en effet celle où Frédéric a le plus sacrifié aux Muses , etoij il s'est le plus occupé des arts et de la philosophie , sans compter les soins infatigables qu'il a donnés au gouvernement de ses États et les projets qu'il a conçus, exécutés ou préparés pour la suite. Nous ne chercherons cependant pas à épuiser tout ce que cette époque pourrait nous fournir d'intéressant : une grande partie des faits qu'elle rappelle se retrouveront naturellement dans les articles qui nous restent à consacrer aux personnes qui ont entouré , secondé ou servi Frédéric. Ainsi nous allons le suivre dans cette guerre de Sept ans, mais avec plus de rapidité encore qu'il n'en mettait à voler de victoire en victoire, ou à réparer les désastres auxquels il n'avait pu échapper.
Ce roi ayant découvert qu'en 1746 les cabinets de Vienne et de Pétersbourg avaient conclu un traité secret , dont le but était de préparer les moyens de le dépouiller et de l'anéantir, ne i)ouvait manquer de surveilber avec un soin égal , non-seulement ces deux cours , mais encore celles qui paraissaient le plus attachées à leur politique. C'est ainsi que, par la trahison d'un secrétaire de la légation saxonne , il fut instruit qu'après une longue attente l'on s'occupait enfin de l'exécution de ce dessein , et que la Russie et l'Autriche se disposaient à com-
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mencer les hostilités. Il sut de même que la France ne tariferait pas à devenir leur alliée , et qu'elle serait suivie par la Suède et par la Pologne; mais que cette dernière, ayant tout à redouter pour la Saxe, ne se déclarerait que lorsque lui-même serait hors d'état de lui nuire. Tl sut également qu'il y avait eu et qu'il y avait encore de grandes négociations sur cet objet à Pétersbourg ; que le comte de Bruhl jouait un grand rôle dans cette affaire ; et que ce qui occupait le plus alors était non-seulement de parvenir à retarder ses opérations jusqu'à ce que l'on fût entièrement prêta l'attaquer, mais surtout de le détourner de l'idée de s'allier avec l'Angleterre. Je ne parle pas de la Saxe : on regardait la feinte neutralité du roi de Pologne comme suffisante pour couvrir ce pays. Ce fut dans ces vues et ces circonstances que, pour l'amuser par le projet d'une alliance qui ne devait jamais se conclure , ou qui ne l'aurait sauvé de rien , la cour de France envoya à Frédéric M. le duc de Niveruois , comme ambassadeur extraordinaire. M. de Nivernois arriva en effet à Berlin , et y fut reçu avec tout le cérémonial d'usage en pareille occasion. On le logea dans un grand et bel hôtel , occupé aujourd'hui par la fabrique de porcelaine , et on lui donna des sentinelles. Le baron de Poëllnitz , faisant les fonctions de premier chambellan, fut chargé de se concerter avec lui pour tout ce qui concernait sa première et grande audience. Ce baron, au jour et à Theure fixés , vint prendre M. le duc et sa suite dans les plus beaux carrosses de la cour ; escorte nombreuse , marche lente , tout fut aussi pompeux que les moyens le permirent. M de Nivernois trouva le roi sur son trône, lui fit un beau discours , remit ses lettres de créance, et Frédéric reçut ^ écouta, et répondit avec dignité et laconisme; puis, substituant aux règles de l'étiquette les formes les plus agréables et les plus obligeantes , il se mit à causer amicalement avec M. l'ambassadeur, et ne lui parla que de l'Académie française. Tel fut le fruit de cette grande audience , et de plusieurs autres qui la suivirent. Frédéric en accorda autant qu'on lui en demanda;
mais jamais il ne répondait que quelques mots insignifiants sur les affaires, et en revenait toujours à la littérature et à la philosophie, ce qui lui fournissait les occasions de dire les choses les plus gracieuses à M. l'ambassadeur. Celui-ci était au désespoir, et ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'eufin Frédéric lui accorda une audience particulière. Ce monarque avait éloigné toute explication jusque là, parce qu'il négociait son alliance avec l'Angleterre , et en attendait de jour en jour le résultat. Il venait enfm de recevoir de Londres le traité signé par le roi Georges, et c'est ce qu'il apprit à M. de Nivernois, en lui disant : « Monsieur Tambassadeur , je vais vous apprendre une nou- « velle qui sans doute vous surprendra , et qui , sous plusieurs « rapports , me fait à moi-même beaucoup de peine. Je viens « de conclure un traité d'alliance avec l'Angleterre. — Sire , « cela n'est pas possible. — Cela est vrai cependant ; c'est une « affaire terminée : les circonstances m'en ont fait la loi. Vous « savez que nous sommes rarement nos maîtres , ce sont les « événements qui nous conduisent. J'ai été l'allié de Louis XV ; « je n'ai pas eu à m'en plaindre , et je l'aime. Eh bien ! me « voilà son ennemi. Une me reste qu'une espérance, c'est qu'il « viendra un temps où je serai plus heureux, et où je pourrai me <i rapprocher de lui. Dites-lui bien, je vous prie, combien je « désire voir arriver ce temps ; dites-lui combien je lui suis et « lui serai toujours sincèrement attaché ! — Ah ! Sire, quel mal- <« heur' Comment pourrai-je annoncer une nouvelle aussi inat- « tendue et aussi affligeante au monarque qui chérit si particu- «1 lièrementVotre Majesté, etqui ne m'avaitenvoyé auprès d'elle « que pour resserrer les liens d'une amitié aussi convenable à « tous les deux? — Que voulez- vous, monsieur le duc ? C'était « un mal nécessaire, et il est sans remède*, mais Louis XV peut « aisément former d'autres alliances : il peut, par exemple, « s'unir d'intérêt avec la maison d'Autriche. — Votre Majesté « ne parle pas sérieusement? — Pourquoi pas? une alliance « entre la France et l'Autriche est si naturelle! Si j'étais à votre
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« place , j'en proposerais l'idée à ma cour. Croyez-moi, il nous « peut venir quelquefois de bons avis de nos ennemis eux- « mêmes , et alors il est de l'homme sage d'en profiter. — En « ce cas, Sire, je vais dépêcher un courrier pour dire que Votre « Majesté nous donne ce conseil. — Vous ferez fort bien (1). »
M. de Nivernois expédia en effet un courrier le même jour, mais ce fut pour annoncer le résultat de sa mission et son retour.
Le roi de Prusse ne perdit pas de temps : bien assuré que le roi de Pologne , électeur de Saxe , était un de ses ennemis secrets , il tomba à l'improviste sur cet électorat, et s'en rendit maître. Dès qu'il fut entré dans la ville de Dresde , il envoya un de ses généraux à la reine de Pologne, qui y était restée, et lui fit dire qu'il ne venait pas lui faire visite en personne , parce qu'il savait que la vue d'un ennemi n'était jamais agréable, mais qu'il lui faisait donner les assurances les plus positives qu'elle serait toujours respectée et libre ; que même elle con-
(I) Ce récit et ce discours, dit- on, ne sont point d'accord avecles dépêches de M. de Nivernois. J'ignore ce que la crainte de déplaire à la cour de Vienne, à Louis XV, au ministère français, et surtout à madame de Pompadour, a pu dicter à cet ambassadeur ; il n'en reste pourtant pas moins évident que, dans le même temps que la cour de France s'alliait avec l'Autriche et la Russie, déterminées à détruire Frédéric, dont Louis XV était jaloux, on chercha à détourner cette future victime de s'allier avec l'Angleterre, et que ce fut là le motif de la mission de M. de Nivernois, qui, du reste, ne pouvait pas en avoir d'autre. Si ce point était contesté, il n'y aurait plus rien de certain en histoire, et une fi^>is admis, qu'importe la sorte de poliUque qui aura dicté les dépêches ? Ma conviction n'en peut être ébranlée. Je ne dis rien d'ailleurs qui n'ait été généralement connu sur les lieux, et avéré par tous ceux qui entouraient Frédéric, ïlqui avaient été les mieux instruits. On aimait beaucoup M. de Nivernois à Berlin : le prince Henri et le roi ont toujouss eu pour lui une haute estime; mais on riait de sa mission, qu'on ne regarda que comme une jonglerie diplomatique. Le sarcasme qui tient à ce mot, une alliance entre l'Autriche et la France est si naturelle ^ \m fait authentique et incontestable. Le comte Finck, le baron de Poëllnitz,- et d'autres personnes qui Tont entendu, me l'ont dit et l'ont répété vingt fois devant moi.
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serverait ses gardes particuliers , et que Ton prendrait les mesures convenables pour que rien ne manquât à son service ordinaire : mais que l'on espérait que Sa Majesté ne se scandaliserait pas que l'on fît quelques perquisitions que commandaient les considérations politiques les plus importantes; que Sa Majesté prussienne était autorisée à penser que certains papiers , dont il avait besom , se trouvaient à Dresde, et que ce serait manquer à elle-même que de négliger de se les procurer. Ce fut à la suite de ces préambules que M. le génénéral prussien supplia Sa Majesté polonaise de vouloir bien lui permettre de faire les recherches indiquées dans les ordres qiïiï avait reçus , et même de les lui faciliter en lui faisant remettre les clefs des secrétaires , bureaux , armoires et cassettes. La reine ne fît pas grande difficulté d'accéder à cette première demande, parce que sans doute elle savait bien qu'on ne trouverait point de cette sorte ce que l'on cherchait ; mais elle se livra à l'indignation la plus marquée et à la colère la plus vive, lorsque , ces premières recherches ayant été vaines , elle vit qu'on se disposait à en faire d'autres même jusque daus son lit. Elle déclara avec véhémence qu'elle ne souffrirait jamais cet excès d'indignité, et elle se plaça devant son lit pour le défendre. M. le général, en multipliant les excuses qu'il pouvait employer en cette occasion , lui représenta que quand il s'agissait d'affaires d'État aussi graves , on s'arrêtait peu aux autres considérations , et que rien au monde ne pouvait le dispenser de suivre les ordres qu'il avait reçus. Elle eut beau crier, on passa outre , et l'on trouva , dit-on , dans son lit , la cassette oii était le traité signé à Pétersbourg.
Si ces faits sont aussi certains qu'on le soutient dans les États prussiens , s'il est vrai que les pièces trouvées dans ce lit sont encore conservées dans les archives à Berlin , Frédéric est sans doute assez justifié, non-seulemçjit de la prise de possession de la Saxe, mais encore de la conduite qu'il a tenue envers la reine de Pologne. Quelles que soient les couleurs sous lesquelles les
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gazettes du temps nous l'aient présenté, le fait est que toute la France regarda alors Frédéric comme un sauvage , comme un barbare, comme le monstre du Nord , et que le cabinet de Versailles, qui fit répandre et soutenir ces opinions, savait parfaitement qu'elles étaient fausses. On alla jusqu'à craindre pour les jours de la reine de Pologne ; et tous les cœurs furent, extrêmement attendris de voir avec quel désespoir madame la Dauphine sa fille vint se jeter publiquement aux pieds de Louis XV, et demander vengeance des souffrances de sa mère (1).
(I ) Il y a ici deux questions à examiner : l° Est-ce bien dans le lit de la reine qu'on a cherché et trouvé le traité dont il s'agit ? L'idée d'approcher aussi indiscrètement du lit d'une reine a, selon nos mœurs, quelque chose de si hardi et de si peu décent, que tout le monde s'est accordé à dire que c'était dans la chancellerie qu'on avait fait cette découverte importante. Mais on n'a pas pensé que, s'il est très-naturel qu'une reine s'oppose de toutes ses forces à des recherches aussi déplaisantes jusque dans son propre lit, il'serait absurde et très-ridicule qu'elle voulût mettre la même violence à interdire l'entrée des archives au vainqueur. Sa résistance en ce cas ne serait qu'une puérilité ou une démence : rien au monde ne pourrait la justifier, ni même l'excuser. D'ailleurs, les recherches dont il s'agit ne furent et ne purent être un secret ni pour la cour de Dresde, ni pour l'armée prussienne. Or c'est du lit et non de la chanoellerie qu'on a constamment et uniformément parlé sur les lieux et dans le temps, quels que soient d'ailleurs les motifs qui depuis ont déterminé à substituer le second mot au premier.
20 Qu'est-ce que ce traité que Frédéric mit tant de soin à se procurer? M. de Herlzberg nous dit lui-même que ce n'est qu'un traité éventuel^ traité par lequel le roi de Pologne ne s'engageait à s'unir aux autres contre Frédéric, qu'autant que celui-ci l'attaquerait le premier. C'est la position de la Saxe qui avait obligé l'électeur à prendre cette tournure propre à le justifier en apparence, et à le sauver au besoin ; mais un seul mot ici détruit l'illusion : quel besoin Auguste avait-il de faire un trailé pour s'engager à se défendre si on l'attaquait? M. de Hertzberg parait douter qu'on eût voulu exécuter le projet de dépouiller Frédéric, si lui-même n'avait pas envahi la Saxe : mais la poliUque, et M. Herlzberg plus que personne, ont pu ou dû mesurer les mots selon les temps. Tout ce que ce ministre disait à l'académie de Berlin, longtemps après la paix, pOutait parfaitement convenir à une époque où il importait d'adoucir les esprits, et de montrer autant de modération ; ce qui n'empêche pas que Frédéric n'eût été perdu s'il avait agi en I756d'après les opinions que soû
On fit un nouveau crime à Frédéric de la manière dont il se rendit maître du camp de Pirna, et la politique avec laquelle il dissémina dans toute son armée les quinze mille Saxons qu'il y fît prisonniers : cependant il ne fit en cela que profiter adroitement des fruits de son activité et des dons de la fortune et de Ja victoire.
Au bout de quelques mois, il fut obligé d'user d'une plus grande sévérité qu'il ne se l'était d'abord proposé. La reine de Pologne, et surtout madame de Briihl, qui ne la quittait pas, se servaient des gardes qu'on n'avait pas voulu ôter à la première pour faire passer aux Autrichiens la connaissance de tout ce qu'on découvrait à Dresde des forces, des mouvements, des opérations et des projets de ce monarque : pour éviter cet abus , il aurait fallu attenter, en quelque sorte , à la liberté que ces gardes avaient de se promener, et c'était un inconvénient qui n'aurait pas moins fait crier, sans même produire l'effet qu'on se serait proposé. Le roi de Prusse prit un parti plus simple et plus sûr. Il fit dire à la reine que les haines nationales pourraient amener des querelles qu'il était prudent de prévenir ; que les gardes saxonnes risqueraient trop d'en être victimes ; et qu'en ce cas Sa Majesté polonaise en aurait du chagrin, ou au moins de l'inquiétude ; que , sur ces considérations , il avait pris le parti de donner ses propres gardes à Sa Majesté, qui n'en serait que mieux servie , plus tranquille , et non moins libre. Ainsi cette reine perdit les gardes qu'on lui avait laissées d'abord , et ne fut plus dans la possibilité de servir les ennemis, ainsi qu'elle l'avait fait jusque-là. Onconçoitque cette nouvelle mesure réveilla et augmenta les clameurs publiques.
Dans le moment de cette invasion de la Saxe , le roi étant à Leipsick , y vit arriver le baron de Knyphausen , qui revenait
ministre émettait plus de trente ans après. Ce dernier semblait accuser Frédéric : mais c'était un an après la mort de ce grand homme, et sous le règne de Guillaume II, qui lui avait donné son grand cordon et le titre de comte, et qui avait choisi pour gouverneur de ses enfants le fils du comte deBrùIh, ennemi très-ardent de Frédéric.
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de France, où il avait été son ministre plénipotentiaire. Ils eurent dans la matinée un long entretien, oii le baron rendit compte à Sa iMajesté de tout ce qu'il avait pu découvrir des dispositions, des desseins et des préparatifs du gouvernement français. Quand il eut rempli ce premier devoir, il ajouta : « Je me croirais court pable envers Votre Majesté, Sire , si je ne lui disais pas que « l'on sait à Versailles tout ce qu'elle dit, même dans ses en- <c tretiens particuliers. Je n'ai pu apprendre par qui ni com- « ment la cour de France est si bien instruite : mais je savais, « par des personnes qui y tiennent, jusqu'aux moindres paroles « qui avaient échappé à Vcnre Majesté. J'oserai donc vous « supplier, sire , de vouloir bien prendre quelques précautions « à cet égard, d'autant plus que Votre Majesté n'ignore pas qu'un « mot qui blesse fait quelquefois plus de mal que les actions « même les plus importantes. — Gela est bon, répliqua le roi : « je suis bien aise de vous avoir entendu. En ce moment « il faut que je monte à cheval , mais vous viendrez dîner avec « moi. »
Quand on fut à table , le roi s'adressant à ses convives , en présence même de ceux qui les servaient , leur dit en riant : « Avouez , messieurs, que j'ai une singulière destinée ! On sait « combien je respecte les dames ; eh bien ! moi qui ne les offense « et ne les gêne en aucune manière, moi qui n'ai rien de com- « mun avec elles , et qui ne me mêle jamais de leurs affaires , « je suis, vous le voyez, appelé en champ-clos par trois femmes, « une Élisabeth en Russie , une Marie-Thérèse à Vienne , et « unePompadour en France ! Et que leur ai-je fait? Concevez-
« vous quelque chose de plus original? les trois premières c
« de l'Europe qui se réunissent pour combattre à outrance « l'homme du monde qui devait leur être le plus indifférent. « — Ah ! quelle tête se disait le baron de Rnyphausen. Voilà « donc le fruit du sermon que je lui ai fait ce matin ! »
Je n'entrerai point ici dans le détail des marches que ce roi q faites, des batailles qu'il a livrées, parce que mon but n'est que de
recueillir des souvenirs. Je rappellerai cependant qu'il eut peu à souffrir des Suédois : on daignait à peine les porter en ligne de compte, et l'on était des campagnes entières sans en entendre parler. On imagine bien que c'était la reine Ulrique qui les réduisait à cette sorte d'inaction ou de nullité. Mais il n'en était pas de même des Russes; ils s'emparèrent de la Prusse, et y exercèrent tous les ravages de la guerre : impositions extraordinaires, pilbges, incendies, ils n'épargnèrent rien, et ce pays fut ruiné. Frédéric leur livra plusieurs batailles extrêmement meurtrières. Dans l'une il fit prisonniers plusieurs généraux très-importants, et entre autres ce Grégoire Czernicheff, qui depuis a été ministre de la guerre. Le soir on lui présenta ces messieurs, en annoçant MM Aes généraux russes : Frédéric, lançant sur eux un regard d'indignation, répliqua : Des généraux ? dites des barbares incendiairesî et leur tourna le dos. Quelques années après, ces généraux, ayant été échangés, se retrouvèrent à la tête de Tarmée russe, lorsque Pierre III, immédiatement après son avènement, fit la paix avec Frédéric. Ce roi eut à ce moment, et avec les chefs quil avait précédemment si maltraités, une conversation d'une heure; et là, par ses politesses et les raisons qu'il leur donna, il obtint d'eux que, jusqu'au lendemain, ils garderaientle secret de la paix, si bien que , livrant bataille aux Autrichiens, et employant contre eux la totalité de ses forces , il remporta une victoire due à l'ignorance des vaincus, à Tinfidélité des témoins, et à la très-adroite activité du vainqueur. Aussi le général Grégoire Czernicheff, ce barbare incendiaire, reçut-il , de la part de Sa Majesté, une magnifique épée enrichie de diamants. Leschefs russes ne furent point réputés coupables à Pétersbourg, même aux yeux de Catherine II, qui n'eut besoin que de lire la correspondance de Frédéric avec Pierre III pour être détrompée sur le compte du premier. Elle avait , en effet , imaginé qu'il avait été tout au moins indifférent aux mauvais traitements qu'elle avait eu à lecevoir et à craindre de son mari ; et les lettres qu'elle lut
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lui prouvèrent qu'au contraire ce monarque n'avait manqué aucune occasion de travailler à fléchir ou adoucir Pierre, son admirateur enthousiaste, et toujours en disant beaucoup de bien d'elle. C'est à cette modération et à cette sagesse prévoyante de Frédéric qu'il faut attribuer la neutralité dont Catherine adopta le plan , peu de jours après avoir paru disposée à reprendre le système d'Élisabeth.
Tous ces détails m'ont entraîné au-delà de quelques événements auxquels j'ai à revenir. Dans une bataille que Frédéric livra aux Russes près de Francfort-sur-l'Oder, la victoire fut si bien décidée en sa faveur^ qu'il écrivit sur un tambour un billet qui l'annonçait , et qui , selon l'usage du pays , fut apporté par trente postillons donnant du cor. Mais il abusa de la victoire, et il la perdit. Un corps russe de douze mille hommes environ, avec trente pièces de canon ^ se trouva posté sur les bords de l'Oder, au haut d'un monticule de sable , que l'on nomme le Cimetière des Juifs. Frédéric ne voulut point leur laisser de retraite : il ne voulut pas même les faire prisonniers ; il décida qu'il fallait tous les jeter dans le fleuve. En conséquence, il envoya successivement contre eux toutes les divisions de son armée victorieuse : toutes y furent anéanties, luimême fut blessé, et le célèbre Kleist, auteur d'une charmante description du printemps, y périt. Cette grande faute changea toute la face des choses. Les autres corps de l'armée russe déjà en retraite, s'arrêtèrent et rétrogradèrent : Frédéric, attaqué de nouveau fut battu sur tous les points , et une heure après avoir reçu à Berlin la nouvelle d'une grande victoire, on vit arriver un second courrier, porteur d'un billet ainsi conçu : « Sauvez « à l'instant, jusqu'à Magdebourg , la reine, la famille royale, f le trésor, et tout ce que vous pourrez : tout est perdu.
Tandis que les tristes débris de son armée se retiraient, luimême restait immobile sous les batteries foudroyantes des Russes ; et il fallut que l'un de ses pages ou aides de camp prît son cheval par la bride pour l'emmener. J'ai vu plusieurs militaires
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qui l'avaient bien observé dans ce moment, et qui étaient persuadés qu'il n'avait agi de cette sorte que dans le désir et l'espérance de périr d'un boulet de canon.
L'année suivante, les Russes vinrent à Berlin ; et ces incendiaires de la Prusse y furent beaucoup mieux disciplinés, plus modérés et moins barbares que les Autrichiens. On donna des sauvegardes à un grand nombre de familles, et notamment à toutes celles qui furent recommandées par le célèbre Euler : on ne leva que des contributions modiques (1); on respecta les monuments publics; on fit fustiger au milieu de la place même un aumônier ou pope qui avait fait une friponnerie , le général lui ayant bien respectueusement baisé la main avant et après l'exécution. La monarchie prussienne était vraiment alors à deux doigts de sa perte : il était difficile de prévoir comment elle pourrait échapper à sa ruine entière. Heureusement la mort d'Élisabeth survint; et l'on peut regarder cette mort comme l'un des événements inattendus et miraculeux qui ont sauvé Frédéric.
Ce roi ne livra en personne qu'une seule bataille contre les Français , la bataille de Rosbach. Il eût été dans le plus grand
(I) Voici, relalivemenl à cet événement, une note que j'ai trouvée dans les manuscrits de mon père, et de sa main.
Bon TniÉBAULT.
Lorsque, durant la guerre de Sept ans, le général Tothlében, Russe, et le général Haddiek, Autrichien, vinrent à Berlin, celle ville fut imposée à la somme très-modérée de cinq cent mille écus de Prusse. Ce tut le banquier Kcffkousky, étranger établi en cette ville, et ami du baron de Tothlében, qui obtint le rabais auquel on se lixa, et qui termina cet accord confirmé ensuite par la ville; ce fut également lui qui fournit la majeure partie de cette somme que la ville de Berlin éprouvait quelque difticulté à acquitter de suite. Mais pour quelle raison secrète Frédéric a-t-il été si peu reconnaissant d'un si grand service? Ce qu'il y a de certain, c'est que Koffkousky n'a reçu aucune marque de satisfaction de la part de ce monarque, et que ce prêt ne lui ayant pas été remboursé, il est mort presque ruiné. Sa iille unique, comtesse de la Canorgue, et depuis madame de Rouy, n'a eu que cent mille francs de dot; et je ne sais même s'ils ont jamais été payés en totalité.
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embarras du monde , si le prince de Soubise avait su agir d'après d'autres principes que ceux d'un amour-propre enfantin et ridicule. L'homme réfléchi et de bon sens aurait dit : « J'ai « environ soixante mille hommes, tant<de l'armée des Cercles, « que de troupes françaises : le roi de Prusse n'a pas plus de « vingt mille hommes à m'opposer. Si je l'attaque, puis-je « compter sur les troupes de l'Empire, et ne dois-je pas crain- « dre le désespoir et le génie de ce roi ? Si je ne l'attaque pas, « et qu'au contraire je me place dans une position retranchée « et bien choisie, que pourra-t-il faire? Venir m'attaquer? il a « trop peu de monde : attendre que je sorte de mon camp ? « mais pendant cette inaction on achèvera de lui prendre ce « qui lui reste, et bientôt il sera entre deux feux. M'abandonner « pour courir au secours d'un autre point? en ce cas, je le « poursuivrai avec vigueur, et je délivrerai la Saxe. » Au lieu de s'en tenir à ce calcul si sage et si simple, on se livra au fol espoir de battre le roi de Prusse : on ne craignit rien tant que d'en perdre l'occasion, et l'on marcha à lui sur trois colonnes. On avait à suivre deux coteaux parallèles, et la colonne de droite et celle de gauche avaient ordre de tenir la crête de ces coteaux, pendant que la colonne du centre marcherait dans la vallée. Si cette disposition avait été exécutée, ou seulement si les mouvements de l'armée de Frédéric avaient été observés , on aurait vu à temps le changement de front qu'il avait fait la veille au soir, et on échappait encore à une défaite honteuse. Mais le prince de Saxe Hildbourg-Hausen , commandant en chef les troupes de l'Empire, alternait , pour le commandement général, avec le prinçe de Soubise , et n'avair ce jour-là aucune autorité à excercer ; et cependant il se rendit à la colonne de gauche et la força à descendre dans la vallée^ et à appuyer la colonne du centre . sous le prétexte de s'éloigner d'un bois que les Prussiens n occupaient pas , et qu'en tout cas il eût été de son devoir de faire éclairer. Outre cela , aucune précaution de nature à reconnaître l'ennem.i ne fut prise ; et il eu résulta que , sans
être on mesure de se déployer, cette colonne de gauche arriva sous le feu jdes batteries prussiennes. On conçoit le ravage que firent des boulets qui prenaient cette colonne dans toute sa profondeur, et le désordre qu'ils produisirent. Six mille hommes d'infanterie, à la tête desquels le prince Henri chargea avec la plus grande vigueur, rompirent cette colonne. Enfin, la division de cavalerie du général Seydlitz la prit en flanc, et acheva de rendre la déroute tellement complète , que bientôt les Prussiens n'eurent plus que des fuyards à poursuivre.
Cependant le jour commençait à baisser, et le comte de Saint-Germain, commandant une réserve de quinze mille hommes , se plaça sur une hauteur d'où il couvrit les fuyards; et comme il paraissait résolu à une forte résistance , Frédéric rappela ses troupes, fit l'épître en vers dans laquelle il remercie de si bon cœur le prince de Soubise, et partit le lendemain pour la Silésie.
Personne dans l'armée prussienne n'a douté de la trahison du prince de Saxe Hildbourg-Hausen. On a même observé ^ dans la suite, que ce prince , chargé de dettes, avait un appui dans Frédéric, et que ce monarque empêchait ses créanciers de le poursuivre. On a aussi répété souvent un mot de ce roi , qui, en parlant de M. de Soubise, avait dit : « Il a vingt cuisi-
niers, et n'a pas un espion : et moi , j'ai vingt espions, et n'ai « qu'un cuisinier. »
Dans la campagne où M. le maréchal de Richelieu succéda au maréchal d'Estrées et profita si mal de la victoire que celuici avait remportée, ce général courtisan forma le projet de faire le siège de Magdebourg : il s'avança pour cet effet jusque dans le pays de Halberstadt , où il reçut la visite d'un homme qui eut assez de courage et de patriotisme pour supposer des ordres qu'il ne pouvait ni demander ni recevoir à temps , et charger sa responsabilité de tout ce que les circonstances lui firent regarder comme nécessaire. Cet homme était le gardien du trésor de Frédéric, que l'on avait transporté à Magdebourg;
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et il offrit bien secrètement au maréchal de Richelieu une somme que celui-ci accepta, sous la condition de ne pas aller plus loin. C'est du moins ce que m'ont cent fois affirmé les personnes de la cour de Prusse les mieux instruites de ces sortes de faits. Le service que cet homme , nommé Dankelmann , rendit à sa patrie fut d'autant plus grand , qu'à cette époque il n'y avait pour toute garnison dans Magdebourg que deux ou trois bataillons ruinés avec environ quinze cents déserteurs ou autres recrues que l'on excerçait, et sur lequels on ne pouvait pas compter. Tout le monde était convaincu que si les Français étaient venus jusqu'à cette place, elle eût été prise en peu de jours. Ainsi M. de Richelieu perdit du temps, et attendit que le prince Ferdinand le fit reculer jusque vers le Rhin. Depuis ce temps, Dankelmann a constamment joui de la confiance du roi et d'une considération particulière dans le public.
Mais la grande lutte de Frédéric durant cette guerre a surtout eu lieu contre les Autrichiens. Quand ce roi, longtemps après la paix, alla voir un des camps de Joseph second , il se trouva à un grand dîner auquel assistaient les principaux chefs de l'armée autrichienne. Au moment de prendre place au banquet, il vit que le feld-maréchal Laudon allait s'asseoir à l'autre côté de la table , et lui dit : « Monsieur le maréchal , venez, « je vous prie, vous mettre auprès de moi ; j'aime baucoup mieux « vous avoir à mes côtés qu'en face. » C'est en effet ce général qui a fait le plus de mal et donné le plus de peine à ce monarque, en qui on ne savait ce que l'on devait le plus admirer, ou de sa constance à supporter les plus grandes fatigues, ou de son courage invariable, ou de sa fermeté dans les revers, ou des ressources de son génie.
Sous le premier point de vue , il savait à propos se mettre à pied à la tête de ses soldats, et dans les froids les plus rigoureux faire ainsi les marches les plus pénibles, avec une résignation qui empêchait les autres de se plaindre. C'est ce qu'il fit en particulier, en se rendant de Rosbach en Silésie, sur la fin
de novembre , et pendant la moitié de décembre. On Ta vu de même , lorsque le pain était si mauvais que les troupes s'en plaignaient hautement, en demander un morceau au soldat qui se trouvait près de lui , le manger, et dire ensuite : « H est vrai « que ce pain n'est pas trop bon : cependant on peut le « manger • j'aurai soin qu'on nous en donne du meilleur, dès « que cela me sera possible. Jusque-là, faisons de nécessité « vertu. »
Lorsqu'il eut perdu la bataille de Collin , il partit au galop avec quelques généraux, pour faire lever le blocus de Prague avant que le prince Charles fût informé d« ce funeste événement. Après avoir longtemps couru, ils arrivèrent à un village à l'entrée duquel ils rencontrèrent une femme qui avait un panier de cerises. Le roi acheta le panier, et dit à ses compagnons : « Messieurs , nos chevaux ont besoin de repos ; nous pouvons « nous-mêmes perdre une heure ou deux sans risque, vu l'ace vance que nous avons gagnée ; arrêtons-nous ici. » Ils entrèrent dans une grange, et tandis que l'on soignait leurs chevaux, ils se firent donner de la paille pour leur servir de siège, et se placèrent à l'entour du panier, qu'ils eurent bientôt vidé ; après quoi Frédéric leur dit : « Qui de vous a le moins besoin de dormir ? » Il était naturel que le baron de Pirch, son page, s'offrît le premier. « Eh bien! lui dit le roi, regardez à votre montre l'heure « qu'il est. Veillez, et au boutd'une heure éveillez-nous, et que « tout soit prêt pour partir. » Après ces mots , le roi se couche sur la paille , en disant : « Allons , paix, et que l'on dorme. » Et lui-même en moins d'une minute est profondément endormi ! A quel degré cet homme rare devait-il être devenu maître de lui-même , pour s'endormir ainsi à volonté, malgré les cruelles agitations et les inquiétudes qu'il ne pouvait manquer d'éprouver après une bataille perdue, et lorsqu'il avait un camp à sauver.
Je ne pense pas que jamais homme ait donné de plus grandes et de plus constantes preuves de courage. J'en ai cité ailleurs
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plusieurs exemples; et l'on pourrait les multiplier, pour ainsi dire, à l'infini. J'ai vu les vêtements qu'il avait quittés à la fin de cette terrible guerre et que le capitaine Favra avait achetés de ses domestiques ; c'est-à-dire le chapeau , l'habit , la veste ^ la culotte et les bottes : le tout était bien usé et bien poudreux ; mais rhabit et le chapeau étaient percés de balles : j'ai également vu entre les mains de M. le Catt un étui d'or, qui , placé dans le gousset de ce roi, avait été applati par une balle, durant la bataille de Zonnedorff , et lui avait préservé la cuisse , où il n'eut qu'une contusion assez forte. On sait qu'un soir, après une grande bataille , il s'était approché d'un bon feu que venaient d allumer quelques soldats de ses gardes; que ceux-ci lui avaient demandé ce qu'il était devenu durant le combat, lui qui avait coutume de se battre avec eux , et qu'ils n'avaient pas vu de la journée ; qu'il leur avait dit , non-seutement oii il s'était tenu , mais pourquoi il l'avait fait; que, commençant alors à se réchauffer , il avait ouvert sa veste , qu'il en était tombé une balle que ses soldats avaient ramassée en s'écriant qu'on voyait bien que c'était toujours à l'endroit le plus dangereux qu'il se plaçait , et qu'ils l'avaient conjuré de se ménager davantage à l'avenir.
Ce dernier trait indique de quelle sorte de familiarité il permettait à ses soldats et surtout à ses gardes d'user envers lui. En voici une autre preuve. Lorsqu'il eut confié une partie de ses finances à des Français, il se fit faire un manteau neuf dont le collet était bordé d'un galon d'or. La première fois qu'il fit manœuvrer son régiment étant revêtu de ce manteau, les soldats dirent assez haut : « On voit bien que notre Fritz est de- « venu financier français, car le voilà qui prend du galon. » Frédéric trouva ce mot plaisant, et se détourna pour en rire. C'était par attachement que ses soldats lui donnaient ainsi le nom de Fritz (1).
Non-seulement il était familier et aussi bon avec ses gardes
(I) DiminuUf aUemand du mot Frédéric.
que la discipline militaire pouvait le permettre, mais on le voyait même quelquefois se livrer à cette sorte de gaieté et de plaisanterie qui a toujours été un des principaux traits de son caractère. Dans un temps où les hommes lui étaient d'autant plus précieux qu^il lui en restait peu et qu'il n'avait pas d'argent pour s'en procurer, on lui ramena un grenadier, Français de naissance, qu'on venait d'arrêter au moment où il désertait. « Grenadier, lui dit-il, pourquoi donc voulais-tu nous quitter? « — Ma foi, Sire, c'est que les affaires vont trop mal. — Elles « ne vont pas très-bien ; mais écoule : battons-nous encore une « fois ; et si après cela les choses ne vont pas mieux , nous dé- « serterons ensemble. — Marché fait. Sire, j'y consens.
11 n'était pas seulement bon camarade avec ses soldats; il rétait aussi, mais sous d'autres formes, avec ses officiers. Un capitaine, dans je ne sais quel régiment, avait toujours montré tant de zèle et de bravoure, qu'il lui envoya la croix du mérite. « Mon ami , » dit le capitaine au page qui lui apportait cette décoration, « l'usage est de vous donner en échange onze du- <c cats, et j'en ai fort peu au delà de ce nombre : ces ducats me « sont plus nécessaires que la croix du mérite que vous m'ap- « portez, car il me les faut pour vivre, au lieu que si jusqu'à « présent j'ai été un brave homme sans cette croix, je le serai « encore dans la suite sans la porter, et que si j'étais un jeauct fesse, cette croix ne me rendrait pas plus galant homme. Allez « donc reporter cette croix au roi, et dites-lui ce que vous ve- « nez d'entendre. » Le page rendit compte de sa mission ; et Frédéric renvoya le lendemain par le même page , au même capitaine, la croix du mérite avec un billet où il lui disait : « Mon « cher capitaine, j'avais oublié que je vous devais cent duoats,
je me le rappelle, et je vous les envoie avec la croix du mérite, « qui vous est si légitimement due. — Ah ! dit le capitaine au « page, ceci change la thèse : au lieu de onze ducats, recevez- " en vingt-deux, et dites au roi que puisqu'il paye ainsi ses det- « tes, je payerai aussi les miennes. »
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Dans une des batailles qu'il perdit, ce roi, sur le déclin du jour, se trouva presque seul avec son page de Pirch. En courant après son monde il aperçut une ferme isolée, et se dirigea de ce côté-là, en disant au page : « Voilà une maison où nous " trouverons, à ce que je présume, un détachement de mes gar- <i (jes. — Sire, ne nous y exposons pas : il pourrait tout aussi « bien y avoir des Autrichiens. — Non, non, allons toujours. a — Eh bien î Sire, permettez au moins que j'aille voir ce qui a en est. » En disant ces mots, Pirch part au galop et prend les devants. Quand il fut près de la maison, et que l'on put voir qu'il était Prussien, il essuya une décharge, dans laquelle il re çut une balle dans l'épaule. Cette- blessure est la seule que le baron de Pirch ait reçue durant toute cette guerre.
Frédéric eut dans un temps un officier supérieur autrichien (c'était un major, on dit un M. de Retzow) qui lui donnait avis des projets du général Daun, autant que cela lui était possible. 11 arriva à ce traître ce qui arrive tôt ou tard à ceux qui font ce métier ; il fut découvert. Le général Daun rencontra son messager ayant un panier sous le bras , lui demanda ce qu'il portait, et ayant eu pour réponse que c'étaient des œufs, lui ordonna de les remettre à son cuisinier. Ce fut en cassant ces œufs, que l'on ouvrit celui où était l'avis de l'officier. Le général Daun fit appeler le coupable, s'enferma avec lui, et lui dit : « Voilà un billet que vous vouliez faire parvenir à l'ennemi : « vous ne pouvez le nier, car il est de votre main. Votre crime « est donc aussi évident qu'il est affreux ; vous méritez de pé- « rir, et je ne pense pas que parmi les témoins de votre sup- « plice il puisse s'en trouver un seul qui vous plaigne ; mais « vous appartenez à une famille respectable, et pour laquelle « je conserverai toujours les sentiments que vous ne méritez « plus. Cependant comment sauver l'honneur de vos proches? « Je ne vois qu'un moyen. Mettez-vous à ce bureau : écrivez « au roi de Prusse le billet que je vais vous dicter, et nous le « ferons parvenir mystérieusement à ses avant-postes. Quant
« à vous, je ferai valoir à Vienne, autant que je le pourrai, le « service que, de cette sorte^ vous aurez rendu; et si cela ne « suffit pas pour vous maintenir dans la jouissance de votre « liberté, au moins cela servira-t-il, ainsi que je l'espère, à vous « sauver deFéchafaud. «
Le traître découvert et confondu se soumit à tout ce que Ton désira de lui. Le général Daun lui dicta un billet oii il annonçait au roi de Prusse qu'il y avait eu un conseil de guerre ; que le général en chef avait proposé de livrer bataille à Sa Majesté; que les avis avaient été tellement partagés et même soutenus avec tant de persévérance, qu'on n'avait pas pu s'accorde r , qu'e n conséquence on avait envoyé un courrier à Vienne pour demander les ordres de sa majesté impériale, et qu'il était décidé qu'on en attendrait le retour avant d'agir : d'où il résultait que l'on serait au moins huit jours en repos. Le roi, ayant reçu ce billet dans la soirée, résolut d'accorder quelques délassements à ses généraux : il les invita tous à souper, et les reçut avec gaieté : le plaisir de causer prolongea même ce souper plus avant dans la nuit qu'on ne devait s'y attendre dans un camp. On était cependant prêt à se séparer, lorsque les postes avancés envoyèrent un déserteur autrichien qui paraissait désirer de parler au roi. « D'où viens-tu? lui dit le roi. — Sire, je (c viens du camp du général Daun. — Et qu'est-ce qu'on y fait « dans ce camp ? — On s'y prépare à attaquer Votre Majesté, u — Ce que tu dis-là, mon enfant, est impossible, le général a Daun n'y songe pas. — Il y songe si bien, Sire, que les ordres
de décamper étaient donnés avant mon départ ; que j'ai vu « tout le monde occupé à lever les tentes; que l'on doit se « mettre en marche vers une heure du matin, et que vous se- « rez attaqué vers les trois ou quatre heures au plus tard. — « Mon cher, vous vous trompez: je sais mieux ce qui doit se « faire que vous. » Sur cela Sa Majesté ordonna à l'officier du poste de remettre ce déserteur au chef de tel régiment, et d'ordonner qu'on en eut soin. Quand il fut parti, les généraux re-
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présentèrent au roi combien l'avis de ce déserteur pouvait être important, et combien il était sage de prendre des mesures en conséquence. « Mes amis, répondit le roi , j'en sais plus sur les « desseins de Daun que tous les déserteurs du monde : celui-ci « nous conte des fables, ou bien Daun a voulu donner le change " à ses troupes pour les tenir en haleine. Ainsi, tranquillisez- « vous : vidons encore cette bouteille de vin de Champagne, après « quoi allez vous coucher, et dormez la grasse matinée. — Et « quel mal y a-t-il, répliqua le général de Ziethen, que nous « nous tenions sur nos gardes? Ce n'est qu'une nuit à perdre, « et c'est fort peu de chose. — Mes amis, reprit Frédéric, vous « avez eu tant de mauvaises nuits î vous en aurez peut-être « encore un si grand nombre de semblables à passer, qu'il est » bien juste au moins que vous profitiez de celles qui peuvent '( être meilleures. Je vous ordonne donc d'aller dormir bien « tranquillement, ainsi que je vais le faire de mon côté. Allons « messieurs, bon soir et bonne nuit. » — « Frères, » dit le général Ziethen à ses camarades, lorsqu'ils eurent quitté le roi, « est-ce que vous comptez vous coucher? — Mais, oui, répon- « dirent la plupart des généraux ; le roi paraît sûr de son fait ; « ei nous nous en rapportons à lui. — Eh bien I moi, dit Ziethen, je vais faire seller tous les chevaux de mon régiment^ « et ordonner que tout le monde se tienne prêt. Le roi prétend « que nous avons eu tant de mauvaises nuits ! En ce cas , une « de plus n'est rien : c'est un très-petit mal ; le rapport du dé- « serteur est d'ailleurs trop positif pour pouvoir le négliger. Le a roi croit être bien sûr que cet homme se trompe : mais ne « peut-il pas être trompé lui-même? En des choses aussi graves, « je ne supporte pas que l'on néglige les précautions qu'il est « possible de prendre. » L'exemple de Ziethen en entraîna encore deux autres ; et ce furent ces trois régiments qui sauvèrent le roi et son armée. A quatre heures du matin Daun arriva. Dès la première alerte, les trois régiments de cavalerie parurent et procurèrent aux autres corps le temps de prendre les armes.
Frédéric fit sur- le-champ les plus belles dispositions possibles ; il se battit toute la matinée, et après avoir perdu le maréchal Keith, un prince de Brunswich, et près de dix mille hommes ; après avoir été blessé lui-même, ainsi que la plupart de ses généraux, il fit marcher son armée à une lieue de là, sur une hauteur, où elle se trouva si bien postée, que Daun n'osa pas l'y attaquer. Mais au milieu de ce désordre, de cette bagarre, et de ces mouvements précipités, les ennemis s'emparèrent d'une partie des bagages, des canons, et en particulier de tous les équipages et autres effets du roi. Telle fut la bataille de Hochkirchen, l'une des plus cruelles leçons que la fortune ait voulu donnera Frédéric pour le rendre plus méfiant encore qu'il ne l'était.
Au reste, cette occasion n'est pas la seule ou le général Ziethen ait rendu au roi les services les plus signalés : j'en pourrais citer plusieurs. Dans une autre bataille, par exemple, et sans avoir reçu ou demandé aucun ordre , il disparut tout à coup avec son régiment , qui était de deux ou trois mille chevaux ; et lorsqu'on ne concevait plus ce qu'il était devenu ^ on le vit apparaître sur la crête de la montagne à laquelle l'ennemi était adossé ; et à la faveur d'une pente assez douce , le prendre à revers , au moment où il était le plus vivement attaqué de front.
Rien n'est plus franc, plus loyal et plus beau que la manière dont le roi de Prusse termina cette guerre si longue et si cruelle. Il était au château de Hubertzbourg en Saxe , lorsque, parlant de politique avec le baron de Hertzberg, celui-ci lui dit que l'impératrice-reine était très- disposée à faire la paix, ainsi que l'en avait assuré telle personne qu'il nomma.... « La paix ! ré- « pliqua Frédéric ; il y a longtemps que je la désire et que je « la propose. Si ce que vous me dites est vrai , elle sera bien- « tôt faite. î) Sur cela il prit une demi-feuille de papier, et y écrivit ce qui suit : « Si Sa Majesté impériale est disposée à « faire la paix ainsi qu'on me l'assure , j'ai l'honneur de lui « déclarer que je le veux également bien ; mais il faut qu'elle
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se fasse Irès-promptemeat : point de congrès , point demé- <^ diateurs, point de cérémonies diplomatiques. Au surplus , mes « conditions sont fort simples :
« 1° Chacun rendra aux propriétaires les pays dont le sort des armes Ta rendu maître;
ce 2° Il ne sera accordé de dédommagement à personne : chacun supportera ses pertes ;
'« 3^ On confirmera les traités précédents ;
« 4" On me garantira encore spécialement la Silésie ;
« o'^ Je donnerai ma voix électorale à l'archiduc Joseph, lors « de l'élection du roi des Romains.
« Si ces conditions conviennent à Sa Majesté impériale , nous « ferons la paix : si Sa Majesté ne les agrée pas, les armes déci- « deront de la destinée des peuples. Mais il est nécessaire « que je sache bientôt sur quoi je puis compter. Je ne puis « attendre que huit jours la réponse de Sa Majesté impériale. »
Le roi signa cette note , et la remit à M* de Hertzberg , pour la faire parvenir à l'impératrice-reine. Les ministres autrichiens auraient bien voulu continuer la guerre , mais Marie- Thérèse rejeta cette idée. On envoya au roi de Prusse un simple conseiller de cour, avec les pleins pouvoirs ; l'électeur de Saxe y joignit un conseiller privé, et ces deux hommes rédigèrent les articles du traité, sous les yeux du roi , et avec M, de Hertzberg , alors conseiller de légation. Ce traité fut signé à Hubersbourg, ratifié ensuite , et, dès le 17 février les corps prussiens se mirent en marche pour revenir chez eux. Cette manière de négocier, aussi expéditive que simple , suffirait pour faire connaître le vrai caractère de Frédéric.
Les historiens ne repoussent qu'assez faiblement deux reproches que l'on a quelquefois hasardés contre ce grand homme, sous le rapport de roi guerrier : l'un d'avoir fait de grandes fautes par trop de présomption , de vivacité ou de vengeance , et l'autre , de n'avoir point su se défendre d'une jalousie aussi odieuse qu'injuste contre ses généraux les plus habiles et les
plus zélés. A l'appui du premier de ces deux reproches , on cite principalement les changements très -malheureux qu'il fit, durant la bataille de Collin, aux dispositions très-belles qu'il avait arrêtées d'abord ; son opiniâtreté à vouloir marcher contre 01mutz , pour en faire le siège ; sa persévérance à garder le camp de Hochkirchen malgré les avis des militaires les plus sages ; sa résolution de détruire entièrement l'armée russe à la bataille de Zonnendorff , etc. En un mot, on lui reproche toutes les actions où il aessuyé des revers. Voilà lesjugements des hommes : le succès fait tout; et, quels que soient les moyens justificatifs ; on condamne quiconque n'est pas heureux ; car, aux yeux du vulgaire , la fortune ne peut pas avoir de torts. Certainement ceux qui blâment les déterminations ou les plans de Frédéric dans les occasions où il a essuyé des échecs ne l'ont pas entendu sur les motifs qui le déterminaient, ils ignorent donc trop de choses pour qu'il leur soit permis de le condamner. Ce n'est pas néanmoins que je veuille soutenir qu'il n'ait pas fait de fautes; il en a lui-même avoué plusieurs: je veux seulement rappeler au lecteur que l'on doit toujours montrer beaucoup de réserve lorsqu'on hasarde quelques accusations contre un homme d'un si grand génie.
Le second reproche dont j'ai fait mention peut bien aussi devenir plausible à Faide de quelques anecdotes. La manière dure dont il a traité le maréchal de Schwérin devant Prague, sa brouillerie avec le général Fouqué, les reproches quelquefois peu mérités qu'il a faits à des hommes auxquels il devait au moins de la justice, et la sévérité avec laquelle plusieurs autres généraux ont été disgraciés ; tous ces faits peuvent donner lieu à des soupçons , qui , néanmoins, ne sont pas des preuves. La jalousie est une faiblesse, et il faut bien des raisons pour imputer un défaut semblable à celui que tant de titres élèvent au-dessus des autres hommes. Si pourtant Tonne peut entièrement repousser ce reproche ; si ceux qui veulent être équitables peuvent , comme madame de Kameke , regretter de ne
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pas toujours trouver Frédéric entièrement digne de lui-même, ils ont au moins à se consoler dans une infinité de traits nobles et généreux , qui montrent comment ce monarque savait honorer ceux qui avaient bien servi l'Etat : qu'on en juge par les statues qu'il a fait ériger à plusieurs d'entre eux , et par les égards qu'il a toujours eus pour le général de Zielhen et pour tant d'autres. Ici s'élèvent, en effet, contre quelques faits isolés , et qui peuvent être faux ou très-exagérés , des milliers d'anecdotes. J'en ai rapporté beaucoup dans mes Souvenh^s : et combien n'y en a-t-il pas encore que je pourrais y joindre, sans compter celles que j'ignore ! Je ne dirai donc pas que le tableau de la vie de Frédéric n'ait pas quelques ombres, ni même que ces ombres soient nécessaires pour faire ressortir les parties brillantes de ce tableau; mais je ne craindrai pas d'avancer qu'il n'est pas de tableaux de cette nature qui offrent plus de beautés.
Après avoir dit ce que je pense des deux reproches que je viens d'examiner, je vais en citer deux autres qui sont , je crois, tout à fait injustes.
Il s'agit de choses qui semblent d'abord se concilier difficilement , et qui néanmoins ne sont au fond que les conséquences du système très- philosophique que Frédéric s'était tracé, mais qu'il n'avait garde d'avouer formellement : je veux parler de sa persévérance à exiger, en quelque sorte, que les familles nobles s'attachassent principalement et presque exclusivement à la profession des armes; et de la dureté avec laquelle il rejetait , du moins en temps de paix , hors du corps des officiers , ceux qu'il savait ou imaginait ne point appartenir à la noblesse.
C'est conformément à la première partie de ce plan , qu'il témoignait peu d'égard aux nobles qui ne plaçaient pas leurs fils dans quelque régiment : il affectait de ne pas les voir, ou ne paraissait les connaître que pour les mortifier : il ne leur accordait aucune grâce ; en un mot , il était manifeste que c'é-
taient des familles en défaveur. C'est ainsi que j'en ai vu plusieurs qui même, à la fin, n'allaient plus à la cour, et que j'en ai connu à qui il avait dit : ^ A quoi songez-vous de tenir vos « fils dans l'oisiveté , ou de les traîner dans la poussière d'une <^ université, pour y devenir des sujets inutiles ?. . . Ne me parlez
pas, » disait-il en d'autres circonstances, « de tous les comtes « de mon royaume , ils ne sont bons à rien : si quelques-uns « d'entre eux mettent leurs fils dans l'armée, ce n'est que « pour parvenir jusqu'à la dragonne , et se retirer ensuite : « ils n'ont que de la vanité en tête ; aussi voyez-vous qu'ils ne « cherchent à entrer que dans le corps de mes gendarmes, pour « briller quelque ten ps à Berlin , et de là s'en aller chez eux. « y étaler leur fastiit^use oisiveté. Ce sont de tous mes sujets a les plus inutiles, w
D'un autre côté, i^ y avait peu d'années , en temps de paix ,, qu'il ne renvoyât dans ses revues quelques officiers , sous prétexte de roture. Cette époque était vraiment redoutable pour ceux dont la noblesse n'était pas bien connue. Sans doute, lorsqu'il était en guerre^ il recevait tous ceux qui avaient les qualités convenables au service, et qui désiraient y entrer ; mais ensuite il revenait impitoyablement à son système. .Te n'ai connu qu'un seul roturier qu'il ait laissé tranquille : c'était le beau -frère de Sulzer, devenu major dans le régiment du prince Frédéric de Brunswick , mais combien d'autres , très-braves militaires, qui avaient fait avec zèle toute la guerre de Sept ans, congédiés ensuite d'après ce seul mot : il n'est pas noble! Je pourrais en citer plusieurs , qui tenaient néanmoins à de très-honnêtes familles. Ce roi allait encore plus loin quand on lui présentait, avant la revue, les officiers reçus dans un corps , ou promus à un nouveau grade depuis la revue précédente, il avait grand soin de s'en faire dire le nom , et de les interroger sur tout ce qui concernait leur patrie et leur famille ; et souvent alors , lorsqu'il s'agissait de familles françaises ou d'autres pays étrangers , il rejetait les sujets , en soutenant qu'ils n'étaient pas no-
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bles. J'ai vu , daus des cas semblables , les pères envoyer leurs titres eu bonne forme à ce roi, qui, en les leur renvoyant, répondait que ces paperasses ne signifiaient rien; qu'il savait à quoi s'en tenir, et qu'en un mot ce n étaient que des roturiers.
Toute cette conduite porte sur un motif facile à découvrir, et que pourtant on ne devinait pas. Frédéric s'était persuadé que la plus grande population n'est un bien qu'autant que tous les hommes se rendent utiles au corps social ; or, les roturiers peuvent servir la société de toutes les manières possibles, d'où il suit que le nombre n'en peut pas être trop grand ; au lieu que les nobles , liés par le point d'honneur ou leurs privilèges , ne peuvent occuper que certaines fonctions , et ne doivent remplir que les premières places dans les différentes branches de l'administration. Si donc il y a beaucoup plus de nobles que de places qui leur conviennent, il arrivera qu'un très-grand nombre d'entre eux ne seront qu'un fardeau pour l'État, et qu'ils n'auront à offrir au public que la bassesse qui suit la misère , ou le scandale , le faste, l'oppression etla plus honteuse inaction. 11 faut remarquer que la plupart des provinces prussiennes sont chargées de nobles , parmi lesquels il y en a beaucoup trop qui , pauvres , ignorants et sans ressources , ne servent qu'à opprimer les citoyens laborieux. On voit donc pourquoi ce roi avait tant à cœur d'appeler tous les nobles aux places qui seules pouvaient leur convenir, et pourquoi il était si attentif à les leur réserver, et à en repousser les roturiers. On voit aussi pourquoi il répugnait en quelque sorte à augmenter le nombre de ses nobles , en reconnaissant pour tels les étrangers qui venaient s'établir chez lui. Cette manière d'expliquer les vrais motifs de la conduite de Frédéric peut paraître arbitraire, en ce qu'il n'a jamais avoué les pensées secrètes que je lui suppose ici : die n'en est cependant pas moins fondée, puisque c'est la seule qui s'accorde avec les faits. Je sais que l'on dira encore que , dans l'application , il a souvent été dur et peu équitable. J'ai moi-même partagé le
chagrin de quelques-uns de ceux qu'il avait ainsi congédiés ; mais , en gémissant sur ces faits particuliers , je n'en sentais pas moins l'importance du principe politique qui les avait commandés. Au reste ^ il y avait même chez lui des exceptions à cette règle. Les roturiers n'avaient aucun risque à courir dans les régiments de l'artillerie et du génie, et dans ceux de chasseurs à pied.
.Te terminerai ce qui tient au gouvernement militaire de Frédéric par quelques articles consacrés à des militaires assez célèbres pour que le public désire les connaître avec un peu plus de détail. Les généraux prussiens formaient naturellement le cortège le plus imposant que l'imagination puisse se peindre à la suite de Frédéric. Mais combien en était-il mort avant mon arrivée en Prusse ! combien d'autres ont encore vécu de mon temps , et ne m'ont pas été connus , ou ne me fournissent aucune anecdote intéressante à rapporter : c'est ainsi que je laisse à l'histoire à retracer les belles actions et à faire connaître le mérite personnel de plusieurs princes de Brunswick et d'autres maisons souveraines de l'empire, que l'on retrouve dans les armées de ce monarque , lorsqu'on le suit dans ses campagnes aussi glorieuses que pénibles : c'est ainsi que je ne parlerai pas de tant de généraux, que je sais bien avoir existé avec honneur, mais que je n'ai pas vus ; tels que les Schwérin , les Winterfeld, les Seydlitz, etc. Il y en a même un très-grand nombre qui ne m'offrent, pour ainsi dire, qu'un seul trait ou qu'un mot à rapporter ; tels que M. le comte de Lottum , commandant à Berlin, homme d'esprit, aussi aimable que brave; M. de Saldern, gouverneur de Magdebourg, et M. de Tauenzien , gouverneur de Breslaw , tous deux singulièrement estimés et respectés dans toute l'armée. M. de Gaudi, très-digne frère du ministre d'État, de qui Mirabeau disait : « Homme capable, instruit, ferme, dé- « cidé, et le plus fait pour influencer un grand directoire. M. de Braun, exemple remarquable par le zèle constant et simple avec lequel il se concentrait dans le cercle de ses devoirs
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<?t que pour cela Frédéric décore de l'ardre de l'Aigle-Noir. M. de Prittwilz , général du corps des gendarmes , homme réputé brave , mais joueur, et qui se plaignant à Frédéric de n'avoir pas reçu le cordon jaune avant M. de Braun, son cadet, en reçut cette réponse : « Mon ordre est comme la grâce efficace : il se « donne, et ne se mérite pas. » M. le feld-maréchal deKelth, frère de milord Marschal , Écossais, aussi aimé et respecté de tout le monde qu'il était chéri de Frédéric, et au sujet de qui ce dernier dit à la bataille de Hochkirchen : « Je perds tous mes « amis, w M. de Klein , qui commença la guerre de Sept ans comme lieutenant, et fut général bien avant qu'elle fût terminée. Les frères de ce dernier, qui ainsi que lui ont fait toute cette guerre si meurtrière , et dans laquelle un seul a été blessé même assez légèrement. M. de Fouqué , qu'elle illustra , et qui 'Ensuite, mécontent , s'est retiré à Brandebourg , d'où il n'a plus voulu sortir, et où il est mort. Enfin, M. de Rrokow, fort considéré à la cour, aussi bien qu'à l'armée.