LE GÉNÉRAL ZIETHEN
que Sa Majesté avait été extrêmement gaie durant toute cette séance. Quand Frédéric se retira, accompagné de son vieux général .y qui le remerciait de l'honneur qu'il avait bien voulu lui faire , il passa entre une double haie formée par tous les officiers du corps , et dit à leur chef en riant : « Mon cher gé- « néral , vous avez toujours fait par vous-même des choses « admirables; mais aujourd'hui je remarque que vous avez là « des aides de champ qui promettent beaucoup , et qui peuvent •tt merveilleusement vous seconder. « Le général , revenu près son fils , trouva sur le berceau un papier que le roi y avait placé sans que l'on s'en aperçût ; c'était un brevet par lequel Sa Majesté nommait cet enfant sous-lieutenant dans le régiment <ie son père , à dater du jour de son baptême , le dispensant du service jusqu'à ce que son éducation fut finie, et ordonnant néanmoins qu'il percevrait les appointements , avancerait en grade à son tour, comme s'il était présent au corps. Le père se hâta de renvoyer ce brevet au roi , avec une lettre , où, après avoir exprimé sa vive reconnaissance , il représentait qu'une faveur semblable était contraire aux principes de la justice et aux règles de la discipline militaire ; que son zèle pour le service de sa majesté et pour l'honneur de l'armée ne lui permettait pas de l'accepter, et que même son acceptation serait un scandale. Cette affaire donna lieu à plusieurs lettres ; et enfin le roi , cédant aux vœux et raisons du général de Ziethen , consentit , mais avec regret , à ce que l'avancement et la paye n'eussent lieu qu'à dater du jour où son filleul commencerait son service, t voulant néanmoins qu'à cette époque il devînt le premier des i sous-lieutenants du corps. J'ignore ce que le jeune Ziethen i\ I fait depuis une vingtaine d'années. Ce que j'avais remarqué 1 dans le cours de sa première jeunesse, c'est qu'ayant un forl ^ bon esprit, une application soutenue, des principes invariables. ' d'honneur et d'attachement à ses devoirs , et surtout un caractère bien prononcé et très- ferme, tout annonçait que dans la ' -suite il serait digne de son père, ainsi que des bontés du roi.
2l6 GOUVERNEMENT MILITAIRE DE FRÉDÉRIC.
J'ai rapporté ailleurs quelques-unes des actions militaires du général Ziethen : celles où il a pu suivre son propre génie ont toujours été remarquables , inattendues et heureuses. C'est en conséquence de ce caractère singulier, que le roi a voulu plusieurs fois le consulter sur divers hypothèses qu'il lui détaillait.
Écoutez -moi bien , mon cher général , lui disait-il un jour : « représentez- vous que vous êtes dans telle position,, avec trente
mille combattants ; que votre aile droite et votre aile gauche ce aboutissent la première à tel point , et la seconde à tel autre ^ » que l'ennemi , fort de quarante mille hommes , vient pour ce vous attaquer, et que vous le voyez marcher à vous dans telle « direction , en tel ordre : dites-moi ce qu'en pareil cas vous K feriez? — Sire, je n'en sais rien; je n'ai jamais eu d'idées u sur de simples suppositions ; ma tête n'est pas faite à opérer « en l'air : il faut que je voie les choses ; ce sont les faits qui ce me frappent et m'inspirent ; je sens alors ce que je dois faire. « Sans les faits, je ne vois rien; ainsi je ne suis propre qu'à <c agir. Je ne vaudrais rien s'il était question de former des ce élèves. — Mais ne pouvez-vous pas vous figurer deux arec mées comme je viens de vous les décrire ? — Non , sire ; je ce sens toujours que la réalité m'offrirait quelques détails, (' quelques circonstances que je n'imagine pas ; et que ce se- « raient précisément ces circonstances et ces détails qui me « détermineraient. » Le roi ne put jamais en avoir d'autre réponse.
Le général de Ziethen avait plus de quatre-vingts ans lorsqu'eu 1784, le roi étant venu, selon son usage , visiter , vers le mois de septembre , les travaux des canonniers au Gésundbrunvem, près de Berlin , trouva à un quart de lieue de cette ville sa garnison sous les armes , la passa en revue , et la fît manœuvrer. Ayant à faire exécuter une charge aux housards de Ziethen , il vint à son vieux général et lui dit avec le plus tendre intérêt : <e Vous savez bien tout le plaisir que j'ai à vous voir; mais « pourquoi vous donner la peine de venir vous-même ici à la