CHAPITRE VIII
Le général Brasseur.
On voit par mille traits différents combien le roi de Prusse honorait ses anciens officiers. Cependant il ne fallait pas qu'ils abusassent de ses bonnes dispositions ; il ne fallait pas surtout qu'ils empiétassent sur les droits réservés aux citoyens.
Dans une petite ville de l'arrondissement de Magdebourg était un régiment de cavalerie commandé par un général couvert d'honorables blessures. Ce brave homme avait eu la faiblesse de permettre à plusieurs de ses capitaines de former une brasserie dans cette petite ville , ce qui ruinait les brasseurs du même lieu. Ces officiers, en effet, ayant, en leur qualité de militaires, le bois à plus bas prix que les habitants, gagnaient «ncore beaucoup en donnant leur bière au rabais. Lorsque le temps des revues arriva, les brasseurs de cette ville se rendirent au-devant de Sa Majesté, l'attendirent à son dernier relais, et lui remirent un mémoire oii leur plainte était exposée et motivée. Le monarque lut ce mémoire , et fut indigné de la spéculation des capitaines et de la condescendance de leur chef. A deux ou trois lieues de là, ce même régiment, sous les armes, attendait le roi, pour subir une première inspection; et ce fut en arrivant que Frédéric, monté à cheval et arrivé devant le front de bandière de ce corps, fixa durement le général , et lui dit avec dédain : « Comment vous tenez-vous là? vous êtes à « cheval comme un garçon brasseur ! — Sire , » répondit avec courage ce général vivement offensé , « ce n'est point comme <^ garçon brasseur que je vous ai servi , et que j'ai reçu les bles-
« sures dont je suis couvert. Mais, comme ce ne sont point « des garçons brasseurs qui doivent commander vos troupes ^ « et qu'il paraît que je ne suis que tel à vos yeux , remettez le « régiment à qui vous voudrez, je me retire. » Effectivement il partit à l'instant, et se retira chez lui pour y rédiger sa démission , qu'il envoya de suite au roi. Au moment où il était parti, le roi avait ordonné au commandeur du corps de le faire mauœuvrer; puis il mit aux arrêts, et les capitaines, dont il fit fermer la brasserie, et le général, qui venait de manquer si essentiellement à la discipline. Le général resta pendant plusieurs mois aux arrêts sans recevoir aucune réponse au sujet de sa démission. On craignait dans le public que le roi ne finît par le mettre en jugement, et l'on ne voyait pas comment on pourrait se dispenser de le condamner, vu la gravité et la publicité de sa faute. Mais le roi ne voulut pas donner le scandale d'un procès semblable contre un homme qui l'avait bien servi, et qui était généralement estimé : il pensa d'ailleurs que la perte de son état suffirait pour détourner les autres chefs de tolérer dans leurs corps les abus que celui-ci avait soufferts ; et que tant de mois d'arrêts étaient une punition assez forte d'une faute que ce chef n'avait commise que par l'effet d'un premier mouvement, et par trop de sensibilité. Ainsi, lorsqu'entin le public ne songea plus à cette affaire , M. le général reçut l'avis que sa démission était acceptée , et qu'il était libre de se retirer où il voudrait.