CHAPITRE IX
Le général Ramin.
Ce général s'était acquis la réputation d'un homme brave, et bien plus encore celle d'un homme sévère , mais de cette sévérité qui parfois ressemble à la brutalité et* à la barbarie. 11 était commandant de la garnison de Potsdam , lorsque Frédéric le nomma gouverneur de Berlin . Ce roi s'imaginait que dans cette capitale il était important de placer de temps en temps des chefs propres à maintenir, par la crainte , la discipline dans toute la rigueur convenable à son service; et , sous ce rapport, il ne pouvait mieux choisir. Cependant le gouverneur d'une grande capitale a tant de relations délicates et importantes à avoir, qu'il serait très-convenable que , comme M. de Mœllendorff , successeur de Ramin , il sût associer aux qualités militaires les lumières , Tesprit, le savoir-vivre et la dignité.
Comme le roi sut que son nouveau gouverneur était peu estimé et peu considéré à Berlin , il crut devoir chercher à compenser par des honneurs ce qui manquait si essentiellement à la personne, et , dans ce but, aux premières manœuvres de Potsdam , et en présence de toute l'armée , il se dépouilla lui-même de son cordon jaune , et le passa au cou de Ramin ; mais il sentait si bien ce qu'il y avait de facétieux dans cette scène, qu'il ne put pas garder son sérieux plus d'une minute , et que ce grand acteur fut contraint de se détourner, pour cacher, du moins à Ramin , le rire sardonique qui se manifestait malgré lui sur tout son visage.
Quoique Ramin ait été généralement et constamment reconnu
pour un homme aussi borné que dépourvu de formes sociales il a cependant montré une adresse assez rare et fort heureuse en quelques circonstances. J'en ai rapporté une preuve au sujet de mademoiselle de Valmore : en voici une autre bien plus remarquable. Le neveu et Théritier de Frédéric avait contracté à Berlin , pendant le carnaval , quelques liaisons qui déplaisaient à son oncle : celui-ci , en partant pour Potsdam , le 23 janvier, envoya au prince l'ordre de le suivre dans le jour, et la défense de revenir ensuite à Berlin , et notamment le lendemain , jour oii le prince Henri donnait son grand bal pour la naissance du roi. Le neveu ne vit dans les dispositions de son oncle que la nécessité de mieux se déguiser pour sa course du lendemain. Mais à peine fut-il arrivé à Berlin, que Ramin reçut de Potsdam Tordre de le faire arrêter : l'estafette trouva le gouverneur à table avec son aide de camp, l'un de mes élèves, de qui j'ai su ce fait. A peine eut-il vu l'ordre qui lui était remis , qu'il feignit une vive impatience de ne pouvoir déchiffrer cette pièce. Il ordonna donc à son aide de camp de prendre la lumière et de l'éclairer. Ce jeune homme placé derrière lui , lut aussi facilement que son général Tordre adressé à celui-ci, et comprit que Tintention de son chef était qu'il commît une indiscrétion. En conséquence , après avoir commandé l'escouade convenable pour cette expédition, il se hâta de se rendre au bal sous un déguisement bien complet , et d'avertir le prince , qui partit à Tinstant, et s'en retourna à Potsdam. Ce fut ainsi que Ramin fit les diligences qui lui étaient prescrites , et les fit inutilement. Dans cette circonstance , il fallut sans doute que l'aide de camp fût assez intelligent pour deviner ainsi Tintention du gouverneur : mais on ne peut disconvenir que ce dernier, qui le connaissait , n'ait mis beaucoup d'adresse dans sa conduite, car il reçut Tordre, n'en parla h personne, l'exécuta ponctuellement, et prouva par sa diligence même que le prince n'était pas venu 5 Berlin. Et voilà comment les rois les plus vigilants sont servis par les hommes les plus dévoués et les plus fidèles, dans les affaires
LE GÉNÉRAL RAMIN,
qui tiennent à la politique ou à ceux de qui l'on a réellement à craindre pour le présent ou pour Tavenir.
Ramin mourut d'une attaque d'apoplexie. Quand on annonça cette mort au roi , celui-ci dit : « C'est de sa faute ; il n'a ja-
mais voulu mettre de moutarde dans son café, malgré ce que « j'ai pu lui dire à ce sujet. » Ce roi prétendait que quelques grains de moutarde dans le café, quand on le fait bouillir,sont un préservatif sûr contre cette maladie.