LE GÉNÉRAL LENTULUS
comme on a vu aussi les reproches que ce roi se crut fondéà lui faire au sujet du voyage du graud-duc de Russie. L'opinion publique ne lui était pas d'ailleurs favorable sur l'article du désintéressement. On a conté, dans le temps, qu'un bijoutier étranger s'étant adressé à lui pour faire voir au roi une tabatière aussi curieuse par les figures mobiles qu'elle offrait que précieuse par la matière, lui avait donné dix louis pour engager Sa Majesté à en faire l'acquisition ; que n'ayant ensuite aucune nouvelle ni de ce bijou , ni de la négociation , et ne parvenant même plus à obtenir une audience du général , le bijoutier avait donné au domestique de son excellence quatre ducats pour solliciter son maître de le recevoir et de l'entendre. Le domestique ne put réussir ; mais comme il avait fait pour remplir sa promesse tout ce qui avait dépendu de son zèle, il refusa de rendre les ducats. Poussé au désespoir, le malheureux étranger écrivit dans les termes les plus menaçants au général , qui ordonna à son domestique de restituer l'argent qu'il avait reçu. « Vous savez que " je l'ai bien gagné, » répondit celui-ci : « cependant je le ren- •< drai , si vous rendez la boîte et les dix louis que vous en « avez reçus. » Négociation qui fut terminée par cette réplique : « Tu es un mauvais sujet ; tiens, rends-lui sa tabatière , et qu'il « n'en soit plus question. »
Le général Lentulus n'étant plus reçu comme autrefois , se dégoûta de la Prusse, et désira retourner en Suisse : Frédéric ne demandait pas mieux. Cependant Sa Majesté , qui a toujours eu un faible pour les anciens compagnons de sa gloire et de ses travaux, ne voulut pas que cette retraite eût l'air d'une disgrâce. Comme la place de gouverneur de Ncufchâtel et Valangin était vacante depuis la mort de mylord Marschal, il la lui donna; et ce fut sous ce titre que son excellence alla vivre à Berne, plus encore qu'au chef-lieu de son gouvernement. Ce fut durant cette dernière période de sa vie qu'il fut nommé , par le canton de Berne , commandant des troupes françaises , sardes et suisses qui firent le siège de Genève.
Les MM. Lentulus ou de Lentulus prétendent descendre des Scipions. Une branche de cette famille, si célèbre dans les beaux temps de la république romaine est venue, disent-ils, se cacher en Suisse pour échapper aux persécutions ou proscriptions des empereurs ; et cette branche y est restée. On ne peut pas nier que cela ne soit possible ; mais, alors même que le fait serait probable, des probabilités ne sont pas des preuves; Ton observera, d'ailleurs que déjà du temps de Cicéron, et lors de la conspiration de Catilina , les Lentulus ou Scipions de Rome étaient bien déchus, de ce qu'avaient été les vainqueurs de Carlhage et l'ami de Térence. Au reste, je ne m'arrêterai pas aux sentiments qui provoquent ces prétentions d'origine , que rien ne prouve ; mais j'observerai que le respect dû aux noms illustres que même personne ne nous dispute est un héritage qui s'accroît en faveur de ceux qui héritent en même temps des vertus et de la haute capacité de leurs ancêtres ; que c'est un bien qui , s'il ne s'accroît pas, se maintient encore en faveur des descendants chez qui le manque d'un mérite distingué est du moins racheté par des vertus domestiques et sociales ; mais que lorsque les héritiers des grands hommes n'ont plus que de l'ineptie et des vices, la gloire dont ils sont indignes n'est plus qu'une tradition historique qui , pour eux , change leurs propres noms en une éclatant 3 et juste flétrissure !