‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 23 sur 60 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

M. dePirch.

Le baron de Pirch était le plus jeune de trois frères voués au service militaire : ses deux aînés, beaucoup plus âgés que lui, étaient déjà dans les grades supérieurs, que lui-même n'était encore que page de Frédéric. L'un était général bien avant que ce page quittât la Prusse, et le second était prêt à le devenir. Tous étaient des officiers braves et très-distingués. Quant à leur famille, elle était du nombre de ces familles anciennes, honorées, mais peu riches, et qui souvent sont Fhonneur et le soutien des empires. En quittant la Prusse vers la fin de 1784, j'ai vu à Wésel deux fils du général , lieutenants dans un régiment de cette garnison , jolis garçons , bien nés , et qui parurent tout à fait dignes de leur nom. Ils me chargèrent, pour leur oncle, alors en France, de compliments dont je n'ai pas eu l'occasion de m'acquitter.

Le baron de Pirch avait fait toute la guerrede Sept ans, comme premier page, toujours à côté ou à la suite de Frédéric. Dans ses marches, ses campements et ses batailles, il fut exposé à autant de dangers que son maître, supporta beaucoup plus de fatigues, et coucha toujours sur la dure, à l'entrée de latente royale. Il n'y a pas de marques de dévouement qu'il ne lui ait données. J'ai dit ailleurs comment il lui avait sauvé la vie à la suite d'une bataille perdue. On conçoit que de si longs et si fidèles services étaient gravés dans la mémoire de ce monarque : il était bien évident que celui-ci n'attendait qu'une occasion favorable pour placer avantageusement son page et en accélérer ensuite l'a-

M. DE PIRGH.

vaiicement autant que les circonstances et la bonne conduite de ce jeune homme l'auraient permis.

Telles étaient les positions respectives du page et de son souverain , lorsque des rapprochements malheureux, Fenvie de plaire d'un côté, et une confiance flatteuse de l'autre, firent de M. de Pirch l'affidé secret et intime du prince héréditaire. Bientôt son altesse royale n'eut plus de courses à faire incognito qu'avec cet ami, et bientôt Frédéric fut instruit que souvent, tous deux, en habits bourgeois et sans aucun domestique, partaient à neuf ou dix heures du soir, prenaient au galop la route de Berlin, et revenaient vers les trois heures et demie du matin. Le roi prit Pirch à part, et lui dit : « On m'assure que vous « vous dérangez : j'ai peine à le croire ; cependant, comme vos « égarements vous seraient funestes et que je m'intéresse à « vous, j'ai voulu vous avertir. — Ah ! Sire, quelle horrible u calomnie! — Si ce sont des calomnies, vous devez être as- « suré qu'elles ne vous nuiront pas auprès de moi ; mais si l'ac- « cusation est fondée, faites attention à l'avis queje vous donne, « et profitez-en. «Peu de temps après, nouveau sermon. Pirch,

lui dit le monarque, vous vous perdez : je veux bien vous en « avertir encore une fois, mais prenez garde à vous. — Sire, « ce sont mes ennemis qui veulent me perdre dans l'esprit de u Votre Majesté. — Je ne vous demande point toutes ces dé- « négations ; je me borne à vous montrer l'abîme où vous vous « précipitez. »

Frédéric ordonna de venir l'avertir à l'instant même où les deux cavaliers si bien surveillés seraient sortis sous leurs déguisements, et il n'eut que deux ou trois jours à attendre. Prévenu du départ, informé de l'heure du retour, le roi se leva, s'habilla, et s'en alla dans la chambre de son page. A quatre heures moins un quart, M. de Pirch se présenta une lanterne sourde à la main : dès qu'il parut, Frédéric s'offrit à lui dans toute sa sévérité, et lui dit : « Je suis bien aise, monsieur, de voir par « moi-même comme on vous calomnie ! Vous êtes effective-

« ment Irès-rangé! » En disant ces mots, le roi fit appeler la garde : on vint prendre le pauvre honmie, qui était resté immobile et confondu ; on le conduisit au corps de garde , d'où on le fit partir le lendemain, sous escorte, pour Magdebourg. Il fut placé dans un régiment de cette garnison, en qualité de ba? officier, ou junker : au bout de deux ans, Frédéric, le croyant corrigé et suffisamment puni, le fît sous-lieutenant : son mérite, sa bonne conduite et son exactitude tardèrent même assez peu à rélever au grade de lieutenant, et Ton pouvait présumer que le tort qu'il s'était fait par ses liaisons avec le prince se réparerait entièrement dans la suite.

Mais à son premier malheur en succéda un autre qui le replongea dans de nouvelles peines. Son régiment fut donné à un général qui, autrefois, avait eu une querelle avec M. de Pirch l'aîné, et à qui il paraît que ce dernier avait fait peur. Moins les âmes sont courageuses, plus elles sont vindicatives. M. le général, détestant le nom de Pirch, ne manqua pas de persécuter son pauvre lieutenant à tort ou h travers, et eu toute occasion : celui-ci passait la moitié de sa vie aux arrêts, et ue se montrait jamais sans avoir à essuyer un regard désobligeant, ou à se voir adresser des paroles dures. A la fm, la patience lui échappa, et il se permit de répondre qu'il invoquait le témoignage de tous les officiers du corps, que s'il y en avait un qui fût plus exact que lui à tous ses devoirs, il se soumettait à tout; mais que cela n'étant pas, il espérait que M. le général voudrait bien être plus juste envers lui. Dans l'agitation où il était, il ajouta : « Je sais « monsieur le général, que vous avez eu autrefois une querelle « avec mon frère aîné ; si vous vous en souvenez, vous pou- « vez la terminer avec lui, comme et quand il vous plaira : « mais vous conviendrez, j'espère, qu'il n'y a pas de raison « pour que j'en sois la victime. » Ce mot, dit en présence de tous les officiers du régiment, ne fut reçu que comme une insolence punissable, qui aggrava de beaucoup la position de M le lieutenant, et le détermina enfin à quitter le service.

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