‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 24 sur 60 · M. DE PIRCH · texte numérisé non relu

M. DE PIRCH

Ce projet, qui devait avoir de si grandes conséquences par rapport à lui, n'était pas facile à exécuter. Mais de quoi une volonté forte, une attention soutenue et une industrie persévérante ne viennent-elles pas à bout? Dans l'armée prussienne, chaque officier supérieur prend dans la compagnie à laquelle il est attaché un soldat qui lui sert en quelque sorte de domestique, et qu'on appelle ordonnance. Les chefs ont ces ordonnances de droit et pour le service militaire : quant aux officiers des grades inférieurs , ils n'ont pas cet avantage ; cependant ils ne manquent guère de se choisir quelque soldat qu'ils tiennent habituellement auprès d'eux, et c'est un usage que l'on tolère par raison d'économie. M. de Pirch avait pris de cette sorte un soldat français, actif, intelligent et adroit, et il en fit son confident. Pour parvenir à obtenir son congé, il fallait que M. le lieutenant devînt malade, le fut longtemps, et enfin fût reconnu incurable et incapable de servir : ce sont trois points qui offraient bien des difficultés. La première chose était de choisir l'espèce de maladie que l'on voulait avoir. M. de Pirch se décida pour une maladie de poitrine : il fut aisé de se procurer un petit rhume; ses chagrins pouvaient y joindre de l'agitation et quelques mouvements de fièvre, et la diète ainsi que la retraite lui donnèrent en même temps l'air pâle et la maigreur. C'étaient là de bonnes avances ; mais elles ne suffisaient pas, il fallait cracher le sang, et même habituellement et durant toute la maladie, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût son congé. Pour cela, il eut soin d'avoir toujours secrètement et dans un coin bien caché , quelques pigeons en vie. Il eut soin de plus de se tenir lui-même constamment à la fenêtre, ou d'y placer son soldat, aux heures oii il savait que les gens de la faculté ou les officiers supérieurs pouvaient le venir visiter ; et dès que l'on apercevait un de ces argus officieux et dangereux, on coupait le cou à un pigeon, et le malade mettait du sang de ce pigeon dans sa bouche, et l'y retenait. Dans cet état, il ne répondait aux questions obligeantes du visitant qu'avec embarras, et d'une

voix entrecoupée et faible : après quelques mots ou courtes phrases, il toussait et crachait le sang presque pur. Ce jeu dura jusqu'à ce qu'enfui M. le général de Saldern, gouverneur de Magdebourg, qui le venait voir fréquemment , écrivit au roi que ce pauvre jeune homme était attaqué de la poitrine de manière à ne pouvoir pas en revenir; et que si, même par miracle, il pouvait encore se traîner quelques années, il était bien certain qu'il ne serait plus en état de faire aucun service militaire. Sa Majesté donna donc son congé à M . de Pirch, avec la reversale d'usage, dont on tient peu de compte, et qui porte qu'on n'entrera dans aucun service.

J'étais seul à causer avec madame du Troussel, un soir au moment où le jour baissait, lorsqu'on introduisit un jeune homme de fort bonne mine et en habit bourgeois. « Ah ! mon a Dieu, s'écria la dame en le voyant, comment, mon enfant, « vous voilà ! Je suis charmée de vous voir ; mais l'habit que « vous avez indique-t-il un voyage fait incognito^ ou bien avez- « vous votre congé .^^ — Madame , j'ai mon congé absolu. — « Croyez que j'ai bien su toutes vos adversités, et que j'y ai pris « une part très-vive. — Je n'ai point ignoré , madame , l'intérêt « que vous avez daigné prendre à mon sort; et c'est au mo- « ment même où j'arrive à Berlin que je viens vous en témoi- « gnerma reconnaissance. — Eh ! dites-moi, que comptez-vous

devenir maintenant? — Madame, mon sort à venir n'est « point encore décidé : cependant je n'en suis pas fort inquiet. « — Restez-vous quelque temps avec nous ? — Non, madame, a je pars demain à quatre heures du matin. — Et pour quel « endroit? Allez-vous rejoindre vos frères? — Non, madame : « mon voyage en ce moment est un secret : pardonnez-moi « de le garder encore , mais comptez qu'il ne tardera pas à « vous être révélé. — Pouvez-vous passer la soirée avec nous ? « — Je ne puis, madame, avoir cet honneur-là : je vais prendre « un peu de repos, et demain je partirai sans avoir vu aucune « autre personne que vous. — Je vous suis obligée d'avoir songé

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