CHAPITRE X
M. de Pons Saint-Maurice et M. d'Estemo.
Plus d'un an et demi après le départ de M. de Guines arriva son successeur, M. le marquis de Pons Saint-Maurice, âgé de trente et quelques années, et d'une très-ancienne famille, homme assez grand, presque maigre, toujours modéré et assez habituellement sérieux. Il ne ressemblait à son prédécesseur ni par les qualités extérieures, ni par son luxe, quoique sa représentation fût noble et très- convenable.
Sa suite répondait à son caractère et à sa^ maison ; elle était composée de M. l'abbé Mat, du chevalier de Gaussen, premier secrétaire de légation, et de M. Sylvestre, second secrétaire.
M. Mat était un ancien jésuite, qui avait beaucoup de mémoire, et plus de connaissances que de philosophie. C'est un des trois hommes qui, parmi tous ceux que j'ai rencontrés, m'ont paru posséder dans un plus grand détail l'histoire ancienne et moderne. Les deux autres étaient M. AVéguelin, mon collègue, et un M. Guénégaud, voyageur, connu sous le nom de M. de Valmont. Je les ai vus un jour réunis par hasard chez moi, faire entre eux un assaut d'érudition , qui dura plusieurs heures , et qui fut l'un des entretiens les plus curieux et les plus intéressants dont j'aie été le témoin. Chez toutes les nations où la conversation les porta, ils entrèrent dans les plus petits détails, et chacun d'eux se trouva connaître également les faits et les anecdotes, et même les familles et les individus. Ils savaient précisément, par exemple, combien de noms tel Anglais, vivant sous tel règne, avait successivement portés ; à quelle époque et pour quelle cause il avait quitté tel de ces noms, pour prendre
tel autre; enfin, M. Wéguelin convint que les deux autres connaissaient aussi parfaitement que lui la Suisse, où il était né, oii il avait vécu, et qu'il avait si bien étudiée.
M. Mat aimait à faire parade de ce qu'il savait ; il parlait beaucoup, et racontait presque toujours. Ses visites semblaient être écrites d'avance : dès qu il arrivait, il n'y avait plus d'autre conversation que la sienne ; il en déterminait assez brusquement le sujet par les questions qu'il lui convenait de faire, puis il décidait, plaçait ses anecdotes, et s'en allait. Il n'y avait à cet égard d'autre différence entre l'abbé Raynal et lui, si ce n'est que ce dernier mettait dans son ton un peu plus de cajolerie envers les dames et plus de brusquerie envers les hommes , faisait surtout ses visites pour dîner, les prolongeait autant qu'on paraissait disposé à l'entendre, et apostrophait insolemment ceux qui ne l'écoutaient pas. Du reste, ils avaient les mêmes prétentions : tous deux despotes et grands parleurs ; tous deux intolérants, et ennemis de ceux qu'ils ne parvenaient pas à subjuguer, mais tous deux fort instruits, intéressants à entendre, parlant bien, aimanta citer les grands, et uniquement occupés de leur vanité et de leurs intérêts.
M. Mat ne fut pas adroit à Berlin : son amour-propre éleva un mur de séparation entre lui et les personnes qu'il aurait dû voir le plus, et le confina entre madame de Blumenthal, grande gouvernante de la princesse Henri, M. de Launay, régisseur des finances prussiennes, quelques envoyés, et un très-petit nombre de gens de lettres. 11 n'y avait pas là de quoi l'initier dans les secrets qu'il était jaloux de pénétrer, car madame de Blumenthal ne savait rien , M. de Launay ne s'occupait que des détails de sa besogne, les ministres ne disaient que ce qu'ils voulaient bien dire , et pour les autres , qui ne se mêlaient guère de politique, ils n'avaient rien à lui apprendre. Il résulta de là ce qui devait en résulter : M. Mat s'ennuya , retourna en France au premier voyage que M. de Pons y fit au bout d'environ deux ans, et ne revint plus à Berlin, qu'il a toujours détesté
depuis. Je l'ai retrouvé à Paris en 1784, tout occupé des grands, chez lesquels il allait dîner, et surtout de jM. le maréchal de Richelieu et de madame de Mauconseil, grande amie de M. de Vergennes. Je Tai revu tel que je l'avais connu , toujours affairé , toujours important , et toujours occupé de lui , dont il ne reste plus qu'un si faihle souvenir. 11 a eu le bonheur de mourir quelque temps avant la révolution , dont il aurait été l'une des premières victimes. Après la destruction des jésuites , M. Lallemand de Baie l'avait retiré chez lui. Lorsque le parlement exigea le serment de renoncer à l'institut de saint Ignace, M. Mat, qui était profès, s'en alla à Rome ; rentré en France au bout de quatre ans , il fut assez heureux pour y obtenir quelques modiques pensions bénéficiales , et devint l'éditeur des œuvres de plusieurs de ses anciens confrères , dont les manuscrits lui avaient été remis ou légués , tels que ceux du père Griffet , du père de Neuville , et de quelques autres .
M. le chevalier de Gaussen, âgé d'environ trente ans, était lils d'un lieutenant-colonel au service de France. Particulièrement chéri et protégé par le duc et la duchesse de INivernais , il justifiait cet attachement et cet appui par son mérite , sa sagesse , une conduite aussi mesurée que régulière et une sociabilité parfaite. Ces qualités également appréciées à Berlin^ l'y firent aimer et estimer de tout le monde. Au moment où , après onze ans de résidence , il quitta la Prusse , il désira les portraits des dames dans la société desquelles il avait le plus habituellement vécu ; et cette idée n'ayant blessé personne , il emporta un volume contenant les portraits de cinquante dames , volume qu'il n'avait qu'à ouvrir pour se retrouver au milieu de nous. Mais si ce témoignage de confiance et d'amitié put le flatter, il dut s'honorer d'une exception dont il est le seul exemple. Frédéric, en effet, et malgré l'étiquette, d'après laquelle on n'accordait des audiences de congé qu'à des ministres plénipotentiaires , voulut en donner une au chevalier de Gaussen , le reçut avec une grâce particulière, le chargea verbalement de
plusieurs commissions pour Paris , et bientôt le remercia par écrit de la manière dont il les avait faites. Ces faveurs, au reste, furent principalement attribuées à un service mémorable que, durant la guerre de la succession de Bavière , M. de Gaussen , chargé des affaires de France en l'absence de M. de Pons, rendit à sa cour et à la Prusse.
M. de Pons était fort instruit, raisonnait avec justesse , parlait bien, et racontait avec aisance , agrément et simplicité. Frédéric lui témoigna beaucoup d'égards ; et les intentions de ce roi ajoutèrent encore à la considération que le public avait pour lui. Extrêmement circonspect, il ne donna lieu à rien qui fut de nature à le découvrir ou à le compromettre. Convaincu que jamais on ne doit dire ni plus ni autrement qu'on ne sait, il se fit une si grande réputation d'homme véridique. que , vers la fin de la négociation de Teschen , à l'époque où le monarque prussien voulait livrer une bataille , dans laquelle , selon ses calculs , il aurait eu trente mille hommes à sacrifier pour forcer le camp de l'empereur et en détruire l'armée , et oii le baron deHersberg, cherchant à l'en détourner, écrivait au roi que la Russie et la France feraient marcher chacune une armée contre l'empereur si celui-ci n'admettait pas les conditions convenues entre Sa Majesté et ces deux cours , Frédéric , toujours méflant, répondit : <' Je le croirai si le marquis de Pons en répond d'une « manière positive. » Et sur ce que Hersberg répliqua qu'il en avait eu la déclaration formelle du marquis : « Eh bien , dit Frédéric, je ne donnerai point la bataille. » Depuis cette époque, M. de Pons fut , à Berlin, le membre du corps diplomatique le plus considéré, comme il avait toujours été l'un des plus estimés.
Après la paix de Teschen , M. de Pons eut à acheter trois à quatre mille chevaux que Frédéric réformait, et qu'il nous vendit. Mais les officiers de cavalerie chargés de recevoir cette remonte se laissèrent tromper, et ramenèrent des chevaux non de réforme, mais de rebut : à peine put-on en employer le tiers. Parlons d'une personne bien moins recommandable que M. de Pons.
Un jeune fat du pays d'Hanovre, arrivé à Berlin comme voyageur, s'extasiait, en soupant à table d'hôte^ sur la beauté de mademoiselle de Marschal , dame d'honneur de la princesse Henri. On lui en montra le père dans un homme maigre , noir, ayant de si petits yeux qu à peine pouvait- on les voir, et de plus arrivant à l'instant même de sa terre, sans toilette, et habillé comme un campagnard. Jamais le jeune étranger ne voulut croire qu'un homme aussi laid fût le père d'une aussi belle demoiselle ; et il n'y eut sorte d'esprit de coulisses qu'il ne déployât à ce sujet. Il prétendait que c'était déshonorer la mère de mademoiselle de Marschal que d'être tel, et s'en dire le mari. M. de Marschal , homme de beaucoup d'esprit , pardonna durant quelque temps ces mauvais propos : mais enfin il fut forcé de prendre un ton plus sérieux, et de déclarer à l'étourdi qu'il était bien le mari de madame de MarschaP^ et le père de la jeune dame d'honneur, et de plus bon gentilhomme et homme d'honneur. Ces mots ne paraissant pas avoir été sentis , il se retira , et envoya le lendemain matin à M. l'Hanovrien , M. de Schack, son neveu , jeune officier des gendarmes , pour demander une explication honnête des mauvais propos de la veille, ou , si absolument on ne pouvait rien obtenir de semblable , un rendez-vous. L'Hanovrien persista , ajouta même à ce qu'il avait dit, donna le rendez-vous au parc pour le jour suivant, de bon matin , et y arriva à cheval , et caracolant avec toutes les grâces de la fatuité. M. de Marschal le suivit de près en voiture. « Ah ! lui dit l'étranger persifleur, vous venez en voiture ! Je c vois que vous êtes homme de précaution. — Oui , monsieur, « répliqua le père de famille ; j'ai pensé que vous auriez besoin (( de voiture , et que , comme étranger, vous n'en aviez point « à Berlin. » Les témoins placèrent d'abord M. de Marschal dans l'allée voisi-ne , et conduisirent l'Hanovrien à douze ou quinze pas plus loin. « Où me menez-vous donc? s'écria celui- « ci : voulez-vous me porter à l'autre bout de l'allée? — Vous « serez encore trop près , lui dit M. de Marschal. — Eh bien ,
o8 FRÉDÉRIC LE GR4lND ET SA COUH,
« monsieur, reprit le jeune homme arrivé à sa place , tirez ; « vous êtes le plaignant. — J'aurais droit de le faire ; mais c'est « un droit que je vous cède , car rien ne me presse moins que « de vous tuer. » L'Hanovrien tire , manque , et , prenant une 'ittitude fîère , dit en frappant sur sa tabatière avant de prendre du tabac : « Je vous attends. — Monsieur, lui répliqua son « adversaire , je ne vous tuerai pas ; cependant , comme vous a me paraissez avoir grand besoin d'une leçon, je vous la « donnerai ; je vais vous tirer à la cuisse droite , au-dessus du « genoux, w Le coup partit, le jeune homme tomba, et on le ramena dans la voiture de M. de Marschal , qui rentra à pied , fît ses préparatifs pour se sauver, et demanda à M. de Pons , dans une entrevue secrète , des lettres pour Paris , où il voulait se retirer. M. de Pons offrit de lui en donner des plus instantes, et autant qu'il en désirerait ; mais il lui avoua ne point approuver ce projet de fuite. « Vous êtes assez mal avec Frédéric, « lui dit-il , et si vous partez, vous achevez de vous perdre dans « son esprit. Vous voilà donc, et peut-être pour longtemps^ « loin de votre patrie, de vos propres affaires, de tous vos « amis, de madame votre mère, très-âgée, de madame votre « épouse et de vos enfants. L'ennui et les regrets vous prendront « à Paris, où vous serez dans une entière inaction, et où, à « la fin , on ne vous regardera que comme un oisif et un pros- « crit. Au lieu de vous en aller, je vous conseillerais d'écrire « à l'instant même au roi , de lui faire un exposé simple et « fidèle de cette malheureuse affaire , et de lui déclarer que , « soumis aux lois, et sachant bien ce que la justice peut pro- « noncer contre vous , mais sachant aussi combien un aussi « grand monarque est attentif à apprécier les intentions et a les circonstances , vous attendez chez vous les ordres qu'il « plaira à Sa Majesté de donner par rapporta vous, également « résigné, et confiant en sa clémence.... Vous irez à Spandaw « malgré cette lettre, j'en conviens; mais je connais le roi. Cl il ne vous retiendra que quelques mois à la forteresse. Après
MIMISTRES ÉTRANGERS A BERLIN.
« ce terme , vous serez rendu à vous-même et aux vôtres ; et « même cette conduite vous aura remis dans les bonnes grâces « de Frédéric. « M. de Marschal suivit ce conseil , fut envoyé à Spandaw, et fut libre au bout de quatre mois.
Quant au jeune Hanovrien, il avait reçu un coup malheureux. M. de Marschal, le plus habile homme du Brandebourg dans ce genre d'escrime , lui qui coupait sa balle sur la lame d'un couteau , fut cependant maladroit en cette occasion : sa balle frappa à un pouce plus bas qu'il n'avait voulu , et brisa la rotule de ce jeune homme , qui expira au bout de trois jours dans les plus horribles souffrances.
M. le marquis de Pons nous ayant quittés pour aller remplir à Stockholm la place d'ambassadeur, eut pour successeur dans la légation de Berlin, M. le comte d'Esterno , dont j'ai d^'à parlé ailleurs. Je n'entrerai dans aucun détail sur la mission de ce dernier, parce que je partis assez peu de temps après son arrivée. Je dirai seulement qu'il se fit remarquer par une figure noble et des manières distinguées ; qu'il montra autant d'honnêteté dans ses relations que de sagesse dans toute sa conduite , et qu'il fut très-bien accueilli à cette cour, quoi qu'ait pu dire de contraire Mirabeau, qui calomnia sans retenue un homme dont il convoitait la place. M. d'Esterno est mort à Berlin plusieurs années après mon départ (1). Je dirai de lui et de M. de Pons ce que j'ai dit de M. de Guines : je n'en ai reçu que de très-honorables marques de bienveillance pendant tout mon séjour à Berlin, et lorsque les circonstances m'ont permis de les revoir à Paris.
(I) La première fois que mon père dîna chez lui, il fut témoin d'une scène horrible. Ce comte d'Esterno avait, par un défaut de conformation, le malheur d'avaler très- facilement de travers. Ace diner, en effet, une raietle de pain passa dans le conduit de ia respiration : M. d'Esterno à l'instant tomba de sa chaise, avec une sorte de convulsion, et manqua périr.
Le fils de ce comte d'Esterno, homme d'esprit et de la sociablilité la plus douce, est mort à Paris, en 1822, membre de la chambre des députés. Il avait épousé madame la comtesse de Mornay, et n'a pas eu d'enfants. Bon Thiébault.