CHAPITRE XI
Légation d'Autriche, le général Nugent.
L'envoyé d'Autriche à Berlin , lorsque j'y arrivai , était le général Nugent, Écossais d'origine , homme respectable^ et l'un des plus dignes qu'il y eût alors dans le corps diplomatique : il était vraiment noble , simple , franc et loyal ; il avait d'ailleurs une belle taille, et beaucoup de dignité, a Écoute , disait- il un « jour, en ma présence, au baron de Strutterheim , ministre « de Saxe , tu es toujours et partout ministre plénipoten- « tiaire ; et c'est grand dommage, car tu es un brave et excellent homme : sois donc moins boutonné, mon ami, que l'on « sache comment te prendre. Tiens , fais comme nous : je te « jure qu'en sortant de mon cabinet pour me rendre en société « je laisse, et comme sous clef, le ministre de Vienne. Je suis « persuadé que ces messieurs ( en montrant les autres envoyés « qui étaient à la même table) en usent de même. Eh bien, imite « cet exemple, et sois libre. »
11 agissait comme il le disait ; il avait la philosophie qui convient à un brave et ancien militaire et à un homme de la meilleure société. « Je n'estime et ne veux connaître, me disait-il « en une autre occasion , que la philosophie qui nous attache « à nos devoirs et qui nous rend plus sociables et plus utiles ; « tout le reste est sottise et duperie. » 11 se moquait souvent de son secrétaire , homme déjà âgé , et qui était tout plein d'idées scolastiques. Son aumônier, au contraire, en était fort bien venu, parce que c'était tout à la fois un jeune homme rangé et un fort bon garçon.
Le général Nugent , en me parlant des rhumatismes dont il
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était tourmenté, me dit que c'était un des fruits de la guerre de Sept ans , et principalement d'une expédition qu'il avait eue à faire pendant les froids les plus rigoureux. Ils étaient allés , par je ne sais quel chemin , visiter une des plus hautes montagnes de Bohême. Arrivés au sommet , ils n'eurent d'autre moyen pour descendre que de s'asseoir sur la glace, chacun d^eux tenant par le corps celui qui se touvait assis de même entre ses jambes, et de glisser ainsi par bandes de vingt à trente hommes, du haut de la montagne en bas. Il avait beaucoup sué en grimpant sur cette montagne ; et quand il arriva dans sa tente , sa chemise s'était gelée sur son corps, au point que, quand on la lui eut ôtée, elle resta droite, et comme debout.
Vers la fin de 1768, le général Nugent apprit tout à coup que Frédéric venait de donner des ordres pour rentrer en campagne. Le général d'artillerie de Olzendorff avait reçu plusieurs milliers d'écus pour les premières dépenses. On donnait des ordres pour faire revenir les chevaux de trait et tous les hommes de service; dans peu de jours l'armée devait se mettre en marche. A l'instant il vient chez le comte Finckenstein , et le prie de solliciter pour lui , et dans le plus court délai , une audience du roi. La réponse arrive de Potsdam le même soir, et porte que Sa Majesté recevra M. l'envoyé de Vienne le lendemain dans la matinée. Le général part avec le comte Finckenstein, arrive et est reçu. « M. l'envoyé, lui dit le roi, quel est Fobjet de « l'audience que vous m'avez fait demander? — Sire, Votre « Majesté paraît vouloir recommencer la guerre! Est-elle donc « lasse de voir l'Europe en repos ? Et quel peut être le motif « qui la détermine? — Monsieur, mon motif est fort simple; « j'aime mieux prévenir que d'être prévenu. — Eh ! qui donc, « sire , songe à la guerre ? Personne au monde n'en a la pen- « sée ; je réponds du moins que la maison d'Autriche ne désire « que la paix. — Qu est-ce donc, monsieur, que les remontes « extraordinaires que vous venez de faire ? quatre mille che- « vaux d'un seul achat! — Sire, que Votre Majesté m3 per-
mette de lui rappeler des faits qu'elle peut avoir oubliés : après la paix de Hubersbourg, l'impératrice-reine proposa à Votre Majesté de réduire les armées à moitié de ce qu'elles étaient , et cela pour le soulagement des peuples , déclarant en même temps qu'elle obtiendrait certainement que l'on prît les mêmes mesures en France. Votre Majesté ne crut pas devoir adopter ces propositions ; des considérations puissantes l'en détournèrent, et elle témoigna en éprouver les plus grands regrets. Cependant, sire, l'impératrice-reine , pleine de confiance dans la solidité des traités , touchée des besoins des peuples, et voulant remettre de Tordre dans ses finances , fit ce qu'elle avait proposé à votre majesté; en quoi la France l'imita jusqu'à un certain point. Cinq années consécutives de paix et d'économie ont rempli ses vues , au moins en partie. La mort de l'empereur^ grand-duc de Toscane, a mis de plus à sa disposition un trésor qui a suffi pour achever à peu près le payement des dettes de l'Etat. Dans cette position, elle a pensé qu'il était de la convenance , et même de son devoir, de remettre son armée sur le pied qu'exige l'étendue de ses États, et c'est ce qu'elle fait. Certainement, votre majesté conviendra que, depuis la paix jusqu'à présent, la maison d'Autriche a eu beaucoup moins de troupes qu'il ne lui convenait d'en avoir, vu l'étendue et la population de ses provinces , et dans la proportion des troupes de toutes les autres puissances de l'Europe. Ainsi, l'impératrice-reine ne fait que ce que Votre Majesté ferait elle-même à sa place, et cela avec les intentions les plus pacifiques. Aussi, ne balancéje pas à vous assurer, sire , comme chose qui m'est bien connue, et dont je réponds, que la souveraine pour qui je parle ici ne désire rien tant que de maintenir la paix qu'elle s'applaudit tous les jours d'avoir conclue avec Votre Majesté. — M. le général , Sa Majesté impériale ne pouvait pas mieux faire que de vous donner sa confiance, et de vous employer dans la diplomatie. Vous êtes un excellent ministre pléni-
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potentiaire, et il n'est pas possible d'en mieux remplir les fonctions. — Il est vrai , sire , que c'est à ce titre que je dois l'honneur que j'ai de paraître devant Votre Majesté : c'est à ce titre que vous me permettez en ce moment de vous parler d'affaires aussi importantes. Mais, sire, la permission que vous donnez au ministre de la maison d'Autriche, daignerez-vous l'accorder pour un moment à Nugent? Ahî souffrez , sire , que je ne sois que moi-même, et daignez encore m'entendre lorsque je me dépouille de tout caractère public et que je ne suis plus qu'un homme d'honneur! Eh bien, sire, c'est l'Écossais Nugent qui, dans toute la plénitude des sentiments d'honneur qu'il n'abandonnera jamais , vous garantit ici, sur sa tête, que l'impératrice-reine serait au désespoir de rentrer en guerre avec Votre Majesté , et qu'elle lia aucun desseiaqui puisse l'y ramener ; en un mot, qu'elle chérit la paix, et est entièrement disposée à la conserver en to'jt ce qui dépendra d'elle ! Si je n'en avais pas une certitude absolue , je me bornerais à remplir péniblement un devoir qui ne serait qu'officiel ; je ne constituerais pas l'homme d'honneur caution du ministre. Sire, recevez le serment que , si vous jugez dans la suite que je vous aie dit autre chose que la vérité , au premier mot que vous m'en ferez savoir j'apporte ma tête à vos pieds. — M. le général, dois-je vous croire? — Qui donc croirez-vous , sire, si ce n'est pas celui à qui l'honneur et la vérité sont plus chers que la vie? Permettez à l'homme qui vous admire et voiis respecte le plus, permettez-lui de vous dire la vérité tout entière. Oui, sire, personne à mes yeux n'a honoré l'humanité par déplus rares et de pluo brillantes qualités que Votre Majesté ! Personne n'a porté à un aussi haut degré tout ce qui caractérise et constitue le génie et l'héroïsme! Mais par quelle fatalité faut-il que néanmoins vous ayez à payer un tribut à la nature ? Je ne vous déplairai pas pour vous l'avoir dit, je l'espère; vous le pardonnerez à ma franchise et à la circonstance où je me
« trouve. Oui, sire , vous avez un défaut bien redoutable pour « le genre humain : vous êtes trop méfiant. — Je vais vous « prouver, M. le général, que vous vous trompez, lui répondit « le roi en souriant, car je me fie à vous, ministre d'Autriche. « — Cest à Nugent, sire, que vous vous fiez; et vous n'y ris- « quez rien. — Allons, qu'il n'en soit plus question : nous res- « terons en paix (1). »
Le général Nugent était à peine rentré à Berlin , que déjà tout l'argent délivré pour les préparatifs était replacé dans le trésor. Ce fut la probité d'un seul homme qui sauva pour cette fois l'Europe! Aussi ce même homme, toujours si considéré et si estimé jusque-là, le fut-il encore plus dans la suite. On peut dire qu'il était vraiment chéri et respecté. Malheureusement sa santé , toujours chancelante , le mettant hors d'état d'aller assidûment à la cour, le détermina, peu de temps après, à demander son rappel. Il fut nommé gouverneur de Prague, oii ses maux empirèrent au point qu'il perdit entièrement l'usage des jambes. Ce fut une véritable affliction pour la cour de Berlin , de le voir dans cet état lors d'un voyage qu'il y fit, quelques années après , pour se retrouver encore une fois au milieu de ses amis. Frédéric voulut être du nombre de ces derniers. « Mais , sire, lui dit-on, il ne peut pas faire un pas ; il ne peut « pas même se tenir debout un instant ; on le porte dans son
(I) « Comment a-t-il pu se faire, ont dit quelques écrivains aUemands, « que personne n'ait parlé de celle anecdote avant moi?... » Le temps passé fourmille de faits aussi importants, d'abord oubliés ou supprimés, et ensuile devenus très-problématiques quoique très-réels. On n'a point parlé de celui que je cite ici, parce que peu de personnes en ont été instruites; qu'on l'a regardé comme un secret qu'il était prudent de taire, et que ce fait n'a été qu'un premier mouvement, qui n'a eu aucunes suites. Pour moi, je l'ai su par M. du Troussel, auquel les ordres avaient été transmis, et chez qui je vis alors plusieurs ofliciers fort occupés de ceux qu'il fallait expédier pour faire venir de toutes parts les hommes et les chevaux qui appartenaient au service de l'artillerie. Si le silence des auteurs allemands devient un litre d'incrédulité pour mes lecteurs, il faudra rejeter parmi les mystères incompréhensibles le singulier attachement de Frédéric pour le général Nugent, avec lequel il n'avait d'ailleurs aucune liaison particulière.
« fauteuil , qu'il ne quitte que quand on le met au lit. — Eh « bien! ne peut-on pas l'apporter ici comme on le porte ail- » leurs? Dites- lui que je le prie de me mettre sur la liste de ses >i amis, et que je demande à pouvoir l'assurer moi-même de <c tous mes sentiments pour lui. » Le général alla donc à Potsdam ; et ce fut en lui prodiguant toutes les marques possibles d'intérêt, d'estime et d'attachement que le roi le reçut. Quand il fut de retour à Berlin , il ne pouvait parler des bontés de Sa Majesté que les larmes aux yeux.