MAUPERTUIS
d'autres torts plus graves encore : M. de Maupertuis eut des maîtresses, chose que sa femme et ses alliés ne lui pardonnèrent pas. Ce fut à la suite de tant de faits peu propres à le recomfiiauder, que cet homme, tombé dans une langueur qui ne fit que s'accroître, demanda et obtint^ durant la guerre de Sept ans, la permission de venir essayer si l'air de sa patrie pourrait le rétablir. Il resta quelque temps en France , mais toujours triste , toujours malheureux et souffrant ; enfin , fatigué et ennuyé de tout, il se remit en route pour retourner à Berlin, et mourut chez les MM. Bernouilly, à Baie. J'ai eu un oncle qui le vit plusieurs fois durant ce voyage , et au rapport de qui cet homme, à charge à lui-même, ne savait plus que se plaindre : son ennemi l'avait devancé en France ; ses ennuis durent l'y suivre {Sedet atra cura). Mais c'étaient Berlin et Potsdam qui pesaient le plus sur son cœur : il n'en parlait qu'avec amertume et ne pouvait guère parler d'autre chose. Quand on m'offrit la place que j'y ai occupée, le témoignage de Maupertuis fut celui que cet oncle m'opposa avec le plus de force.
Une anecdote assez curieuse , c'est qu'étant tombé à Baie dans un état d'épuisement qui persuada à ses hôtes qu'il allait mourir, cet homme eut auprès de lui un confesseur qui ne le quitta plus qu'il n'eût expiré. Ce confesseur fut-il demandé par lui ? c'est ce qui ne m'a point été prouvé. Il me paraît probable que ce sont les Bernouilly qui , pour eux-mêmes, ont désiré qu'il en eût un , mais néanmoins de son consentement. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces messieurs, quoique bons protestants, ne voulant s'exposer à aucun blâme public, sollicitèrent et (par une dérogation aux lois de cette république, qui défendent à tout prêtre catholique d'exercer sur son territoire les fonctions religieuses ) obtinrent du magistrat de la ville la permission de faire venir et de recevoir chez eux un capucin de Huningue ; que ce capucin y resta deux jours, ne quittant pas M. de Maupertuis, ainsi que je l'ai appris de M. de Bernouilly, aujourd'hui et depuis longtemps académicien de Ber-
AMIS DE FBÉDÉRIC.
lin, et qu'enfin ce fut entre les bras de ce M. Bernouilly, jeune alors, et du capucin, que le président de T Académie de Prusse expira vers le milieu de la nuit. M. de Maupertuis fut- il administré par ce prêtre? Il le paraît : cependant M. Bernouilly n'a pu me Taffirmer, vu que si cet acte a eu lieu, ce n'a été ni en sa présence, ni en celle de personne de sa famille. Les Bernouilly n'ont voulu prendre connaissance d'aucune des pratiques réligieuses qui pouvaient se faire chez eux : à cela près , ils ont prodigué tous leurs soins à cet illustre ami, et l'ont constamment veillé, ainsi que le révérend père, qui ne le quittait pas.
M. de Maupertuis, je le répète, avait de l'esprit, et il en avait beaucoup , quoiqu'il en eût bien moins que Voltaire : il avait étudié et approfondi les grandes questions qui, de son temps paraissaient devoir dévoiler les secrets de la nature. Son ardeur pour le travail , la force d'âme et de corps dont il était pourvu , la sorte de courage que peut donner à un homme semblable une ambition démesurée et tourmentante , tout cela devait le jeter de bonne heure dans les premiers rangs. Il y parut avec éclat. Je citerai à ce sujet-une de ses maximes favorites , maxime qui peint mieux son caractère que sa conduite , mais aussi que sa destinée n'a pas justifiée : « Rien n'est impossible <c à l'homme , pourvu qu'il le veuille bien, disait-il. Mais savez- « vous ce que j'appelle bien vouloir? C'est ne vouloir qu'une « chose , la vouloir à tous les instants de la vie , et toujours de « toutes les forces de son âme. » Son voyage en Laponie pour découvrir la figure de la terre, les opérations pénibles auxquelles il s'y livra, la relation qu'il en publia à son retour, rehaussèrent de beaucoup son nom et sa réputation; son séjour à Cirey ne le mit point au-dessous d'elle ; en un mot, il fut rangé parmi les savants du premier ordre de son siècle, jusqu'au séjour de Voltaire auprès de Frédéric. Si Maupertuis avait eu un orgueil moins fier, moins exclusif, moins indomptable, il aurait eu de justes ménagements pour f homme supérieur qui ve-