CHAPITRE IX
Le marquis d'Argens.'
Le marquis d'Argens avait près de soixante-dix ans lorsq j'arrivai à Berlin. Fils aîné du procureur général du parlement d'Aix, il avait refusé , dans sa jeunesse , d'endosser la robe sénatoriale, et était entré dans la marine. Il avait de plus été reçu chevalier de Malte. La fougue de son âge , jointe à la pétulance de son caractère, à la vicacité provençale , le jeta successivement dans plusieurs écarts , qui devinrent un grave sujet de chagrin pour son père. Nous ne citerons ici qu'un des traits qui appartiennent à cette époque de sa vie. Il quitta tout à coup la France pour courir le monde , et alla étudier les Turcs chez eux-mêmes. Arrivé à Constantinople, il forma le dessein de voir les cérémonies usitées dans les mosquées : rien ne put le détourner de cette entreprise, dans laquelle^ s'il eût été découvert ou trahi , il n aurait pu échapper au supplice qu'en prenant le turban. Il s'adressa donc au Turc qui avait les clefs du superbe édifice de Sainte- Sophie , et le gagna à force d'argent. Ils convinrent entre eux qu'à la prochaine grande fête, l'infidèle introduirait le chrétien pendant la nuit et en secret, et qu'il le cacherait derrière un grand* tableau placé depuis longtemps au fond de la tribune qui est au-dessus du portail. Le marquis devait être d'autant plus en sûreté dans cet endroit , que cette tribune n'était ordinairement ouverte à personne ; que , de plus, elle était à l'occident de la mosquée, et que les mahométans devant toujours, dans leurs prières, être dirigés vers la Mecque, c'est-à-dire vers l'orient de Constantinople , nul d'eux
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ne pourrait retourner la tête sans causer un grand scandale , article sur lequel ils portent le scrupule au point de ne sortir de leurs mosquées qu'à reculons.
Le marquis d'Argens vit donc fort à Taise les cérémonies de la religion turque : cependant il causa de fréquentes alarmes à son guide : car il fallait bien que son caractère se manifestât par quelques iuiprudences. A chaque moment il quittait son asile et s'avançait jusqu'au milieu de la tribune , pour mieux voir tout ce qui se faisait ; sur quoi son pauvre Turc , qui savait ne pas risquer moins que d'être empalé , le conjurait, par les signes et les gestes les plus expressifs, de se retirer bien vite derrière son tableau. La frayeur de cet homme amusait singulièrement le chevalier de Malte, qui n'eu était que plus porté à multiplier ses étourderies.
Ce fut bien pis quand celui-ci s'avisa de tirer de sa poche un flacon de vin et un morceau de jambon , et qu'il se mit à faire usage de l'un et l'autre. Le disciple de Mahomet, troublé et confondu , se désespérait ; mais que faire ? Il fallait tout supporter, pour ne pas découvrir son crime et périr. Il fallut même ( car le marquis l'exigea , menaçant de se montrer si on ne lui obéissait pas), il fallut que le Turc bût du vin et mordît au jambon, et que, de cette sorte, il profanât lui-même et son culte et la mosquée. Ce malheureux fut quelques instants comme pétrifié ; il lui semblait avoir le glaive de son prophète suspendu sur sa tête. Peu à peu néanmoins il se calma ; il se familiarisa même avec son crime , et lorsque tous les dévots furent sortis , et qu'il se vit seul avec son chien de chrétien , on acheva le déjeuner de bonne grâce , en riant du danger que l'on avait couru , et enfin on se quitta bons amis.
Les équipées du jeune chevalier de Malte déterminèrent enfin son père à le déshériter, d'autant plus que la famille n'était pas assez riche pour suffire aux dépenses qu'une semblable conduite occasionnait. L'exhérédation ne laissant au marquis que le choix du travail et d'une rigoureuse économie,
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il se rendit en Hollande , et tâeha d'y vivre du produit de ses ouvrages. Ses Lettres juives eurent surtout un très-grand débit : elles le firent compter au nombre des philosophes de ce temps-là. Frédéric , qui n'était encore que prince royal de Prusse , fut si enchanté de cet ouvrage , et conçut une opinion si favorable de Fauteur, qu'il désira sauver celui-ci de l'abîme où il était tombé, et l'attacher à son service 11 lui écrivit en conséquence, et lui fit des offres aussi utiles qu'honorables. Tout semblait assurer que le marquis accepterait avec d'autant plus d'empressement , qu'on ne lui proposait que de vivre en amis et de philosopher ensemble. Cependant sa réponse ne fut point telle qu'on l'attendait. Après les justes témoignages d'une vive reconnaissance , il ajouta : « Daignez considérer, « monseigneur, que pour me rendre auprès de vous , il fau- « drai't passer bien près des trois bataillons des gardes qui « sont à Potsdam. Le puis-je sans danger, moi qui ai cinq « pieds sept pouces , et qui suis assez bien fait de ma per- « sonne? »
Quel que fût le motif qui avait dicté cette réponse du marquis, et quelles que fussent les réflexions qu'elle fit faire au prince , la négociation s'arrêta là , et ne fut reprise qu'après la mort de Guillaume et les premières campagnes de Frédéric .
A cette dernière époque , le monarque écrivit au philo- « sophe : « Ne craignez plus les bataillons des gardes , mon « cher marquis ; venez les braver dans Potsdam.» Lorsque le marquis reçut cette lettre , il était attaché au service d'une princesse allemande , qui désirait vivement voir Berlin et Frédéric : la vocation de son cavalier la détermina à satisfaire son envie , et ils firent le voyage ensemble. Lorsqu'ils furent arrivés, le marquis s'aperçut ou s'imagina que la princesse était amoureuse de lui ; et un soir qu'il crut son innocence en un danger imminent , il se sauva en sautant par la fenêtre do l'hôtel de la Fille de Paris, rue des Frères à Berlin. La po-
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litique n'a pas trop permis au public de connaître les détails de cette petite aventure : tout ce qu'on peut dire , c'est que la princesse était laide et parente du roi. Aussi celui-ci exigea-t-il que son philosophe rentrât au service de cette prétendue amante et la reconduisît jusque chez elle, pour ensuite reveuir en Brandebourg. Tout se fit ainsi que la politique l'avait ordonné ; et le marquis , après cette double course, vint loger à Berlin, dans une auberge , en attendant que son sort fût fixé. Le roi le reçut très-amicalement : tous les jours il le faisait inviter à venir dîner avec lui : la conversation était agréable et vive : rien n'était en apparence plus flatteur et plus propre à satisfaire les \œu\ ou l'ambition d'un Aristippe ; mais les semaines s'écoulaient, et l'on ne parlait point de remplir les promesses d'après lesquelles ce nouvel hôte avait quitté un poste , moins brillant sans doute, mais suffisant pour ses besoins. Était-ce, chez Frédéric, oubli, épreuve, manque d'égards, ou avarice ?
Notre Provençal , après avoir vainement discuté ces questions et vainement attendu pendant environ six semaines, perd enfin patience ; et en rentrant chez lui un jour, immédiatement après le dîner, il envoie au roi un billet conçu en ces termes : « Sire, depuis six semaines que j'ai l'honneur d'être auprès de « Votre Majesté, ma bourse souffre un blocus si rigoureux, « que si vous, qui vous entendez aussi bien à secourir les villes « qu'à les prendre, ne venez promptementà son secours, je « serai obligé de capituler , et de repasser le Rhin dans la hui- « taine . « Le roi avait son ami Jordan auprès de lui lorsqu'on lui apporta ce billet. « Voyez donc, lui dit-il, ce que m'écrit ce « fou de d'Argens qui vient de nous quitter. » Jordan aimait le marquis ; c'est pourquoi il dit à son maître, après avoir lu le billet : a Je connais les Provençaux et leur vive impatience; » je connais en particulier le marquis ; dès que l'inquiétude le « tourmente , et que son esprit s'y arrête, il ne dormira plus; « et après avoir menacé de partir dans huit jours , il dispa-
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« raîtra dans deux ou trois jours au plus tard. >^ Le roi eut peur que Jordan ne devinât juste, et il renvoya au marquis ces deux mots en échange du billet : « Soyez tranquille , mon « cher marquis; votre sort sera décidé demain pour dîner, < et j'espère qu'il le sera à votre satisfaction. » Eu effet , le marquis reçut, le lendemain en arrivant^ la clef de chambellan avec une pension de quinze cents reisdalers, et fut, de plus, nommé directeur de la classe de belles-lettres à l'Académie ; ce qui lui donnait encore annuellement cinq cents autres reisdalers
Le marquis d'Argens n'a jamais autant brillé dans la société de Frédéric que les Voltaire, les Maupertuis , et quelques autres; mais il n'y a jamais été nul ou déplacé : il avait même , de plus que quelques-uns de ses compagnons de fortune , ce ton de bonne société qui dépend si exclusivement de la première éducation , une bonhomie de caractère qui le faisait aimer, et la vivacité provençale, qui rendait sa conversation très-piquante. Mille anecdotes plus ou moins curieuses peuvent être citées comme preuve de ces vérités. Nous en placerons ici quelques-unes.
Dans l'un de ces soupers qui , jusqu'à la guerre de Sept ans , se sont assez souvent prolongés bien avant dans la nuit , Frédéric demanda aux convives comment chacun d'eux voudrait gouverner s'il était roi. Il y eut une vive émulation entre tous pour étaler leurs maximes politiques : c'était à qui tracerait ses plans le premier, et établirait le mieux son système. Le marquis les écoutait, souriait et ne disait rien. A la fin le roi s'aperçut de son silence, et le pria de dire aussi ce qu'il ferait s'il était à sa place. « Moi, sire, » répliqua le marquis, « je « vendrais bien vite mon royaume pour acheter une bonne « terre en France. » Cette plaisanterie, au moyen de laquelle il échappait au ridicule de débiter une doctrine peut-être dangereuse , et au moins très-déplacée et inutile , obtint l'approbation du roi ^ et fit cesser cette discussion. C'est d'après plu-
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sieurs entretiens de cette nature que Frédéric a écrit , dans la suite , que s'il voulait bien punir une province il la donnerait à gouverner à des philosophes. C'est que, philosophe comme eux dans ses opinions , il n'était que roi dans la pratique ; deux rôles entre lesquels il a toujours maintenu une indépendance absolue.
Ce fut dans un autre souper que les mêmes philosophes , s'appuyant sur la déclaration faite par Frédéric, qu'il n'y ava t point de roi présent , et que l'on pouvait sans risque penser et parler tout haut, se mirent à censurer les gouvernements et les gouvernants avec une liberté si franche et si sévère, que leur hôte trouva qu'ils allaient trop loin , et jugea qu'il était de sa prudence de les arrêter : c'est pourquoi il leur dit tout à coup : « Paix, paix! messieurs; prenez garde, voilà le roi qui arrive: « il ne faut pas qu'il vous entende; car peut-être se croiraitil obligé d'être encore plus méchant que vous. ^ Le baron de Poëllnitz m'a souvent conté un autre trait , on l'on retrouve bien sensiblement la vivacité et la franche loyauté du marquis. Ce baron devant dîner chez le roi, qui a constament dîné à Theure précise de midi, et ayant à parler de quelque affaire au marquis d'Argens , vint pour le prendre vers onze heures. Surpris de le trouver encore au lit, il lui demanda s'il était malade, et lui apprit l'heure qu'il était; sur quoi le marquis , effrayé et furieux , appelle son domestique , nommé la Pierre y et lui reproche durement de ne l'avoir pas averti. « Ma foi, lui dit la Pierre ^ que ne regardez-vous à votre « montre, moi, je fais ma besogne, et ne sais pas quelle doit « être la vôtre. Est-ce qu'il me faudra tout vous dire , comme « à un petit enfant? » Le marquis, ne se possédant plus de colère , s'élance hors de son lit , court s'emparer d'une bûche , et revient sur la Pierre, qui , restant immobile , et croisant les bras, lui dit d'un ton flegmatique : « Voilà donc ce qu'on ap- « pelle un philosophe? Allons, monsieur, pour me punir de ^ vos torts , et payer mon zèle et ma fidélité , tuez-moi , cela
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« fera beaucoup d'honneur à la philosophie ! — Ah, mon ami ! » s'écria le marquis en jetant sa bûche , « je vous demande para don! mais, je vous en prie, habillez-moi vite, afin que j'ar- « rive encore , s'il est possible, avant qu'on se mette à table. » La Pierre fit tant de diligence , que le vœu de son maître fut rempli. Pour le baron,, il ne pouvait conter cette anecdote même longtemps après , sans rire encore du jeu et du contraste de ces deux physionomies , qu'il croyait toujours avoir devant lui.
Dans le premier voyage que M. de Voltaire fit à Berlin , la franchise du marquis ne lui permit pas de dissimuler, même devant l'auteur de la Henriade^ que Jean-Baptiste Rousseau était à ses yeux un homme d'un talent rare ; qu'il en plaignait les infortunes, et qu'il le croyait innocent des couplets qui lui avaient attiré tant de chagrins. Voltaire n'ayant pu le convertir sur ce point, en ressentit une colère qu'il dissimula, mais qu'il voulut néanmoins satisfaire. Pour concilier le désir qu'il avait de se venger avec les ménagements qu il croyait devoir garder, il fit en grand secret une épigramme sanglante contre le marquis , cherchant à le couvrir de ridicule, tant pour son caractère que pour ses talents, et le désignant surtout par le titre de Juiferrant, Espérant d'ailleurs pouvoir compter sur sa crédulité, il vint ensuite lui faire une visite affectueuse, et lui dire : « Mon « cher marquis, vous avez en faveur de ce misérable Rousseau « une prévention que j'ai en quelque sorte respectée , parce « qu'elle fait honneur à la franchisse de votre âme ; mais, mon « ami, je suis aujourd'hui contraint de vous entretenir de nou- « veau de cet homme : votre propre intérêt et mon amitié pour « vous m'en font un devoir. Je viens vous convaincre que vous « êtes la dupe d'un ingrat et d'un monstre qui ne sait que ré- « pandre du venin. Lisez cette épigramme : un de mes corres- « pondants vient de m'en adresser une copie , qu'il tient de ce- « lui à qui Rousseau l'a envoyée. Elle est peu connue encore , « parce que Rousseau craint qu'on ne le devine , et ne la
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« montre que sous promesse de la plus grande discrétion. Je viens de recommander à mon correspondant, homme d'allié leurs dont je suis sûr comme de moi-même , de ne négliger « aucune des mesures qu'il est à portée de prendre pour faire « supprimer cette abominable épigramme , ou au moins pour « la rendre aussi odieuse aux yeux du public, qu'elle le sera « toujours aux yeux de ceux qui vous connaissent. »
Le marquiscommença par être dupe : il remercia sincèrement Voltaire, et déclama contre Rousseau ; il jura qu'il se vengerait , et qu'il ferait en réponse , non de petites épigrammes, mais un ouvrage qui serait un monument pour les temps à venir, et dans lequel il démasquerait cet hypocrite, et le vilipenderait jusque chez la postérité. Voltaire eut donc d'abord un triomphe complet; mais d'Argens ne tarda pas à faire des réflexions. Cette infamie lui semblait trop grande pour ne pas lui laisser des doutes. Rien ne pouvait l'avoir provoquée : elle exposait l'auteur à un ressentiment trop dangereux. Le marquis trouva dans ses amis lesmêmes doutes et les mêmes soupçons , ce qui le détermina à en écrire à Jean-Baptiste Rousseau lui-même, qui détruisit si parfaitement la calomnie , offrit si loyalement toutes les garanties que Je marquis pouvait désirer, et donna enfin des preuves si sensibles de son innocence , qu'il fut bien constaté que l'épigramme n'avait pour auteur que celui qui l'avait dénoncée. Mais la politique, qui avait engagé Voltaire à prendre des voies si obliques pour punir le marquis de s'être déclaré l'admirateur de Rousseau , engagea le marquis à dissimuler aussi son ressentiment : il ne voulut point faire imprimer, comme Rousseau l'y autorisait , la lettre qui l'avait détrompé. Frédéric fut instruit , dans la suite , de tous ces détails et de cette rouerie littéraire.
L'époque où se manifesta le mieux le véritable attachement du marquis pour le roi fut celle de la guerre de Sept ans. Toutes les fois que l'on éprouvait quelque embarras , ou que l'on était à la veille d'une bataille, ce courtisan loyal ne respirait
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P plus ; il était absolument hors de lui. La correspondance du héros et de son admirateur était aussi suivie que les circonstances pouvaient le permettre. Ils passèrent souvent ensemble le temps des quartiers- d'hiver. Il fut même une époque où' le roi n'eut presque plus que d'Argens dans le sein de qui il pût épancher son âme ; ses anciens amis étant morts ou absents, et ses parents le boudant tous , parce que, résistant à leurs efforts réunis , il leur avait fermement refusé de demander la paix à la France. Ce fut dans cette position douloureuse que Frédéric, voyant la Prusse et la Poméranie entre les mains des Russes , la Silésie et le Brandebourg occupés en partie par les Autrichiens , et la Westphalie par les Français , se voyant d'ailleurs mal seconde par ses alliés , ses armées ayant été presque détruites par ses victoires presque autant que par ses défaites , et se trouvant sans argent et sans ressource , résolut de mourir, prit les mesures nécessaires pour l'exécution de ce projet, et en fît part au marquis d'Argens , par une lettre qu'il qualifiait de lettre d'adieux. Dès l'instant où d'Argens eut reçu cette lettre au palais de Vernesobre , où il logeait alors à Berlin , il se renferma dans son cabinet , passa la nuit à rédiger sa réponse , qui partit peu avant le jour. Là, dans l'épanchement le plus chaud de l'amitié, Frédéric trouva tout à la fois le langage de la philosophie , les ressources et les espérances de la politique , et enfin le courage que l'amour de la gloire et de la vertu peuvent inspirer à une âme forte. Cette lettre , le morceau le plus précieux et le plus parfait de tout ce que d'Argens a écrit, et qui honore autant son cœur que son esprit , ses connaissances et ses talents, produisit l'effet qu'il avait osé en espérer. Les préparatifs de mort furent rejetés : Frédéric se battit , remporta de nouvelles victoires , trouva les moyens de pourvoir à ses besoins les plus urgents , redevint l'effroi de ses ennemis , et finit par faire la loi dans l'Empire.
Le zèle du marquis pour le monarque se manifestait jusque dans les plus petites choses. Le prince de Kaunitz ayant té-
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moigné en 1764 un vif désir d'avoir deux portraits de Frédéric, J'un pour l'impératrice , et l'autre pour lui-même , le roi se détermina à donner quelques séances à M. Vanloo , son peintre. Les séances furent courtes et peu nombreuses : le pauvre Vanloo s'en tira comme il put. Lorsque le premier de ces tableaux fut achevé , le peintre l'apporta au château pour le faire voir, et entra d'abord chez le marquis , avec qui j'étais, ayant été appelé pour me rendre chez le roi avec lui. On ne peut se figurer l'enthousiasme et la joie de ce vieux ami : il invitait tout le monde à admirer ce portrait ; il le faisait placer sous tous les points de vue. 11 fit monter la Pierre sur une table contre la muraille , pour le tenir à la hauteur de sept ou huit pieds , sachant , disait-il , que ce serait ainsi qu'il serait placé à Vienne , et toujours il le trouvait plus parfait , et voulait que les autres en parlassent comme lui. 11 me tourmenta pour me faire avouer que la ressemblance était frappante. Comme malheureusement je n'en avais pas jugé de même, je lui dis qu'à la vérité je voyais le roi tous les jours , mais que je ne le voyais qu'aux lumières , et qu'il savait bien que cela ne suffisait pas pour pouvoir certainement juger des ressemblances. Il ne me laissa que ce moyen d'éviter de blesser M. Vanloo, que j'estimais, mais qui n'avait fait le roi ressemblant qu'aux yeux trop prévenus du marquis.
Après la paix de Hubertsbourg, les deux amis philosophes achevèrent un ouvrage auquel ils avaient travaillé de concert depuis longtemps : c'est un Extrait ou Abrégé du Dictionnaire de Bayky qui fut imprimé en deux volumes in-8°^ vers la fin de 1765. M. de Beausobr.e, qui avait été choisi pour en être l'éditeur, mais qui s'occupait de beaucoup trop d'affaires pour avoir le temps de revoir trois ou quatre épreuves de plus de soixante feuilles en caractères fins et à deux colonnes, endossa cette pénible besogne au professeur Toussaint, qui lui-même ne tarda pas à la trouver trop longue. Tous deux vinrent me prier de les aider, en m'observant, d'un air mystérieux, que c'était
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travailler pour le roi. Je cédai à leurs instances, mais par d'autres motifs que celui qu'ils me présentèrent, et bientôt il n'y eut plus que moi qui me mêlai de ce travail.
Le marquis d^Argens était non-seulement attaché au roi par les sentiments de l'amitié la plus franche, mais il observait, de plus, les règles de la plus rare réserve, et de la prudence la plus soutenue. Son frère, le président d'Eguilles, l'étant venu voira Berlin, ne fut présenté au roi que parce que celui-ci en parla le premier au marquis, et témoigna le désir d'en faire la connaissance et de l'admettre dans sa société, ne voulant pas, ajoutat-il, séparer un instant deux frères si dignes de l'amitié l'un de l'autre, et qui avaient peu de temps à passer ensemble.
Après la guerre de Sept ans , le marquis reçut la visite d'un neveu nommé le comte de la Canorgue. Ce neveu passa environ six mois chez son oncle, soit à Berlin, soit à Potsdam ; il se maria dans ce pays avec la fille du banquier Coffkouski ; il repartit pour la France, et emmena son ép.ouse, sans que le marquis eût jamais parlé de lui au roi, et sans que le roi eût jamais paru être instruit de rien de ce qui le concernait. « Vous êtes certainement « un honnête homme, incapable d'aucune action criminelle, » me disait le marquis un jour que nous passions la soirée ensemble. « Je vous connais si bien, et je vous rends si bien jus- « tice, qu'il n'est pas d'homme de qui je répondisse avec plus « de sécurité ; et cependant si le roi m'assurait bien positive- « ment que vous avez projeté et voulu exécuter quelque crime « capital, je paraîtrais étonné sans doute, mais je ne prendrais « point votre défense. Non, je ne me chargerai jamais auprès « de lui delà cause d'aucun de ceux qu'il accusera, parce qu'un « homme à sa place a trop de moyens de savoir raille choses a que nous ignorons tous. » Cet aveu de sa part semble d'abord prouver de la pusillanimité ; mais il atténuait du moins ce soupçon par le courage avec lequel il repoussait tout ce que l'on se permettait contre la nation française. Il n'a jamais laissé sans réplique ferme et courageuse aucun trait semblable, fût-il lancé
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par le roi : il ne les pardonnait pas même à la plaisanterie la plus gaie; et comme ses réponses étaient en général justes, franches, vives et honnêtes, elles ne pouvaient que produire à îa longue un effet très-sensible, surtout dans une cour où tant d'autres personnes ont toujours mis autant de persévérance que d'adresse à nous décréditer. 11 n'y a point d'exagération à dire qu'à cet égard nul autre homme n'a été aussi utile que lui à la France auprès de Frédéric, qui n'était que trop enclin à estimer aussi peu les nations que les individus.
Les ménagements politiques que l'amitié, l'âge et l'expérience faisaient prendre au marquis étaient extrêmes. Je me rappelle qu'un soir où mon ordre portait d'aller le prendre pour monter ensemble chez le roi, il me prévint que Frédéric voulait me consulter sur une rime qui le tourmentait depuis huit jours. « Mon ami, ajouta-t-il, je sais que cette rime n'est pas bonne . « mais vous le jetterez dans le plus cruel embarras si vous le lui « dites, car il a vainement épuisé tous les moyens de la remplacer « par une autre , et il s'agit d'une pensée à laquelle il tient « beaucoup. J'ai eu pitié de lui, et lui ai cité quelques vers de « I^a Fontaine, où l'on retrouve la même faute. J'ai cherché, « pour sa propre tranquillité, à lui persuader que si cette rime « n'était pas conforme aux règles de l'école, elle était uéan- K moins tolérée. N'allez pas me contredire, je vous prie : con- « sidérez combien il importe pour les sciences et les arts que K les plus grands souverains les aiment, estiment ceux qui les « cultivent, et s'en occupent eux-mêmes. Et qu'importe , au « fond, qu'il y ait quelques mauvaises rimes dans les poésies du « philosophe de Sans-Souci? Je lui répondis en riant qu'il me donnait des raisons excellentes à la cour ; mais qu'ayant résolu de ne jamais dire que ce que je croirais vrai, je dirais que la rime était contre les règles, si le roi me consultait; que seulement je tâcherais de le dire sans le mettre en colère. Heureusement le roi, qui connaissait ma véracité et qui tenait à sa rime, s'était ravisé, et ne m'en parla pas.
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Le marquis d'Argens méritait, à tous égards, que Tamilié du roi pour lui fût constante et toujours délicate. Je ne dirai pas que pour trouver un ami constant dans un roi, il faut remonter jusqu'aux temps qu'on appelle, à si juste titre, les temps fabuleux ; on m'objecterait l'amitié de Frédéric pour Jordan ^ et l'on aurait raison, quoique je puisse observer que Frédéric et Jordan n'ayant guère vécu ensemble que douze ans , et à* une époque où ils étaient loin d'être vieux, leur amitié peut être jugée moins constante que sincère et fidèle. Jordan, au reste, était homme à n'avoir jamais aucun tort; d'Argens, avec tant de titres pour se faire aimer et chérir, était de caractère à fournir des armes contre lui. C'est ainsi que plusieurs causes contribuèrent peu à peu à faire descendre ce philosophe provençal, du noble rang d'ami au simple rang de courtisan usé, négligé et même peu estimé. Ce sont ces causes que nous allons développer ; nous en distinguerons quatre. La première est la familiarité à laquelle l'habitude de vivre ensemble, la gaieté de Frédéric et les saillies de son esprit amenaient naturellement tous ceux qu'il admettait dans sa société ; familiarité dont il abusait ensuite. Et en effet, la gaieté de ce monarque devenait pour ainsi dire contagieuse. Comment voir un grand roi se livrer de si bonne grâce à ce mouvement qui semble caractériser les belles âmes , sans s'y laisser aller soi-même ? On veut payer une saillie par une autre saillie ; on est flatté de s'acquitter avec celui qui semble n'être occupé qu'à rendre sa société agréable ; mais trop souvent il faut une victime aux railleurs : nous ne rions guère que ce ne soit aux dépens de quelqu'un. Dans ks sociétés ordinaires, on ménage au moins ceux qui sont présents ; mais cette attention peut-elle être une règle pour un roi ? Le sarcasme était si facile et si naturel à Frédéric ! son esprit fin le saisissait si heureusement ! comment, avec sa vivacité, aurait-il songé à le réprimer ou à l'adoucir? De plus, et ainsi que je l'ai déjà dit, il paraît qu'il s'était fait un système de se délasser le soir des travaux de la
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journée, et de sauver, en quelque, sorte, la nuit de toutes les sollicitudes du jour. En ce cas , il ne devait , pour ainsi dire, avoir alors aucun frein ; car ce n'est que dans le plein et entier exercice de la liberté que les hommes, et surtout les rois, trouvent des jouissances qui les satisfassent ; d'oij il résulte que Frédéric ne mettait souvent aucune mesure à ses plaisanteries. Dans cette position, que pouvait faire le courtisan? il se prêtait Je mieux qu'il lui était possible à la nécessité ; il tâchait de se faire au moins un mérite de sa condescendance ; il s'efforçait de rire avec les autres, et Frédéric, quand il était seul, réfléchissait sur tout ce qui s'était passé, et ne manquait pas de suspecter de lâcheté ceux qui avaient trop complaisamment subi l'humiliation de ses railleries. Ainsi que je l'ai déjà observé, il entrait de la politique, même dans ses délassements; il harcelait principalement les autres pour connaître leur esprit et leur caractère; et, pour savoir jusqu'où pouvait aller leur bassesse, il poursuivait à outrance ceux qu'il avait d'abord attaqués plus gaiement que méchamment. Aussi n'a-t-il jamais eu qu'un véritable mépris pour les hommes qui avaient eu le plus de patience et de résignation dans ces occasions dangereuses et délicates.
Par malheur, le marquis d'Argens était trop vif et trop loyal pour prévoir et éviter ce danger. Enchanté de trouver d'abord tant d'aménité et de politesse dans un roi, et tant de gaieté et d'esprit dans ses conversations^ il ne songea qu'à en jouir, e'c crut s'en rendre plus digne en y coopérant de son mieux. Lorsque l'expérience lui eut appris que là, plus qu'ailleurs, la familiarité avait des suites funestes, il ne fut plus temps d'adopter un autre système.
La seconde cause du discrédit où le marquis d'Argens était tombé provenait de ses propres faiblesses, et Surtout de sa superstition. Il craignait la mort au point que la seule idée d'en être menacé pouvait lui faire faire des choses ridicules. C'est d'après ces dispositions , qu'ayant ouï dire que l'urine de ceux
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qui approchaient de ce dernier terme de la vie se noircissait dans les vingt-quatre heures , il a été longtemps dans l'habitude de conserver de la sienne dans des vases qu'il allait examiner plusieurs fois le jour, jusqu'à ce que quelques personnes instruites de cette pusillanimité eussent secrètement découvert ce dépôt, et y eussent mêlé un peu d'encre ; ce qui l'effraya tellement, qu'il fallut lui avouer la supercherie pour lui sauver une maladie grave (1).
Il lui était impossible de tenir à une table où il y eût treize
(I) La mort jetait d'Argens dans de trop vives terreurs pour qu'il ne la crût pas sans cesse suspendue sur sa tête. Un jour que l'appréhension d'un catarrhe le retenait au lit, un ordre de Frédéric lui enjoint de venir au château sans perdre un instant. Hors de lui, et très contrarié, il se lève et s'habille à la hâte. Introduit dans le cabinet du roi, et engagé dans une discussion intéressante, il jette par hasard un coup d'oeil sur ses jambes; son air devient sombre, la pâleur couvre son visage, ses jambes faiblissent, et son esprit ne fournit aucun trait à l'entretien. Frédéric cherche à pénétrer la cause de cette subite révolution : il ne reçoit aucune réponse ; et bientôt inquiet, ou peut-être piqué de ne tirer aucun parti de son confident ordinaire, il le renvoie en lui disant d'aller se faire soigner.
Le marquis rentre chez lui et y jette l'alarme. Sa femme et sa fille s'abandonnent à la douleur, et s'informent des moyens de le soulager; il les remercie avec attendrissement, et accompagne d'un soupir l'annonce que des symptômes trop sûrs le menacent d'une mort prochaine. Son fidèle valet survient; nouveau Sidrac, à la vue de son maître,
« Il devine son mal, il se ride, il s'avance. »
« Monsieur, je gage que ce sont vos jambes qui vous effrayent? — Tu « as raison, mon ami, regarde l'enflure prodigieuse de la droite : il n'existe « pas de signe plus assuré d'une entière décomposition. — Eh bien î je « ne demande que trois minutes, et je vous guéris radicalement. — « fais pas mal à propos l'important, aide- moi à me coucher. — Il le faut « bien pour accomplir ma cure. »
La Pierre sort victorieux. En effet, le marquis portait habituellement cinq paires de bas ; pressé de se rendre à l'ordre du roi, il av-ait, dans son trouble, mis huit bas sur la jambe droite, et n'en avait laissé que deux sur la jambe gauche.
De cette distraction était provenue l'enflure prétendue qui avait amené de si bizarres incidents. (Pr. Éd. )
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convives. Je l'ai vu à un repas , où j'étais à côté de lui, prendre mon couteau et ma fourchette, qui par hasard étaient croisés, et les remettre sur des lignes parallèles ; et comme je lui témoignais ma surprise de lui voir prendre ce soin, me dire : « Je sais bien que cela n'y fait rien, mais ils seront aussi bien « comme je les place. » Sa nièce , madame de la Canorgue , m'a raconté que, dans le temps qu'il travaillait à son long ouvrage Sur C Esprit humain ^ il lui arriva un soir de se trouver si bien disposé et si heureusement inspiré, qu'il ne fut pas possible de lui faire quitter son bureau avant minuit, et qu'il vint souper très-content de lui-même, et Tort gai, quoique son gigot se fût desséché devant le feu à l'attendre ; mais que s'étant rappelé , en se mettant à table , que c'était le premier vendredi du mois , il était allé à l'instant même jeter au feu tout ce qu'il avait écrit dans la journée.
Le jeune prince Guillaume de Brunswick , en me parlant du silence respectueux dans lequel il se renfermait à la table du roi son oncle, me disait que, seulement lorsque la conversation paraissait languir, il avait soin de pousser quelque plat vers celui des convives qui semblait vouloir en prendre , mais de le pousser de manière à renverser une salière ; sur quoi le roi ne manquait pas de s'écrier : « Ah! mon neveu, qu'avez-vou& « fait? Prenez garde que le marquis ne s'en aperçoive ! Eh vite^ <t vite ! jetez une pincée de sel au feu ! Jetez-en une autre par- « dessus votre épaule gauche, mais en riant. » Et voilà comment, me disait ce jeune prince, je ranime la conversation pour au moins un quart d'heure.
Quoique le marquis fût très-superstitieux, et qu'il eût été impossible à sa raison de dompter, à cet égard ,. son imagination trop vive , trop ardente, et frappée, dans son enfance , des fables absurdes dont le peuple surcharge la religion, il n'en détestait que plus fortement la superstition en général ; jamais il ne lui faisait grâce dans les autres. On était sûr de retrouver enlui l'auteur de la Philosophie du bon sens, dès qu'il était eiii
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état de consulter sa raison. Dans un petit voyage où Maupertuis et lui n'eurent pour eux deux qu'une seule chambre à coucher, je président de l'Académie s'étant mis à genoux devant son lit pour dire ses prières du soir avant de se coucher, son compagnon, surpris, s'écria : « Maupertuis, que faites-vous? — Mon « ami, nous sommes seuls ! »
Puisque j'ai replacé ici le nom de Maupertuis, je citerai une autre anecdote où il est encore question de lui. Dans le temps que le marquis était le plus occupé de son Recueil sur V Esprit humaî7i, je fus témoin d'une longue contestation entre lui et ses amis, Sulzer, Mérian, de Beausobre et Le Catt, au sujet d'un article que le marquis avait placé dans son ouvrage, et dont les autres académiciens demandaient et obtinrent enfin la radiation. Je ne pris point de part à cette discussion , parce que j'étais encore nouveau venu dans ce pays et étranger aux personnes dont on parlait ; mais j'étais intérieurement de l'avis de d'Argens, persuadé, comme lui, que la vraie philosophie proscrit les faux et misérables ménagements qui inspiraient tant de zèle contre la publication d'une anecdote peu honorable à feu le président de Maupertuis. Certainement l'honneur de la philosophie est très-indépendant de la moralité d'un homme qui porte le nom de philosophe, au lieu qu'il tient essentiellement a la vérité. Quoi qu'il en soit, le fait dont il s'agissait, et sur la certitude duquel on était d'accord, est que Maupertuis, résidant souvent à Potsdam, s'y était fait une maîtresse d'une jeune personne pauvre, mais très-jolie ; et que cette fille étant devenue grosse , il eut peur que ses amours ne vinssent à s'ébruiter, et ne lui fissent une querelle très-fâcheuse avec sa femme , avec toute la famille des Bredow, à laquelle cette dame appartenait , et même avec le roi, qui n'aimait pas les scandales propres à indisposer le public. Pour prévenir les chagrins et les tracasseries qu'il redoutait, Maupertuis usa de tout son crédit auprès du commandant militaire de Potsdam, qui fit enlever cette fille dans le plus grand secret , et la fit renfermer, sans bruit , à
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Spandaw, où elle a vécu assez longtemps , toujours entièrement inconnue ; car on avait pris toutes les précautions possibles pour que ses parents ignorassent ce qu'elle était devenue, et pour qu'elle-même n'os-at parler, et , en tout cas , ne pût se faire entendre.
Frédéric aimait beaucoup à parler de théologie , et même à imiter le style des écrivains ascétiques, ainsi que je l'ai dit ailleurs : c'est ee qui nous a valu , entre autres , son commentaire sacré sur le conte de Peau d'Âne, et un autre écrit théologique ou religieux, intitulé ; Mandement de monseigneur ÏÉvéque d'Jix, contre les impies se disant philosophes. Immédiatement après la guerre de Sept ans , le marquis était venu passer quelques mois auprès de sa famille. Lorsqu'il fut près de retourner à Berlin , Frédéric composa le mandement dont il s'agit, le fit imprimer, et en fit parvenir des exemplaires sur la route du voyageur philosophe, en prenant ses mesures pour que celui-ci trouvât de ces exemplaires dans les auberges où il s'arrêterait , et même dans les appartements qu'il y occuperait. La pièce était une franche déclaration de guerre à la philosophie. Le marquis y était nommé , et personnellement excommunié. L'ouvrage avait toutes les convenances de ce genre d'écrits : le ton en était apostolique, les citatio-ns très-chrétiennes, et les discussions bien plus animées par le zèle que fortifiées par des raisonnements approfondis. Il y avait, en un mot, tout ce qu'il fallait pour que le marquis y^fût trompé , et il le fut complètement. Le chagrin qu'il conçut en lisant cette pièce fut extrême, surtout à cause de son frère, premier président du parlement de Provence. Dans sa colère , il ne songeait qu'à se venger : l'imprimé ne sortait pas de ses mains ; à chaque instant il y reportait les yeux. A la fin, relisant le titre et le préambule, il vit que le saint pasteur se qualifiait à'évêque et non d'archevêque; et cette observation fut pour lui un trait de lumière, grâce auquel il devina toute la supercherie. Aussi, le lendemain , avant de se remettre en route , il fit jeter à la poste
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une lettre où, rendant compte à Frédéric de son empressement à le rejoindre, il lui racontait comment le démon de la guerre avait cherché à soulever une brebis fidèle contre son pasteur ; ajoutant : « Que le diable voulant faire le mal n'est presque « jamais assez fin ; qu'il lui échappe toujours quelque balour- « dise; qu'en ce cas particulier, cë^ génie de discorde avait né- « gligé de consulter V Aima nach royal , livre précieux, que « l'on n'aime pas en enfer, attendu que, comme l'a observé « un roi très-chrétien, c'est, après les livres saints , celui qui « contient le plus de vérités; que si le diable avait jeté les yeux « sur VAlmanach royal, il y aurait vu que la ville d'Aix a un « archevêque y et non simplement un petit évêque , ainsi que « tant de bicoques ; que cette erreur décelait tout à la fois « l'ignorance et l'œuvre du méchant; que pour lui, dès qu'il « aurait mis son hommage aux pieds de Sa Majesté, il ferait « un traité complet historique , philosophique et chrétien sur
les ruses et les maladresses du malin esprit ; et que , s'il ne « parvenait pas à faire rougir le père du mensonge, il contri- « huerait au moins à prévenir les âmes simples et honnêtes « contre ses pièges; qu'en attendant, il allait écrire à notre « saint père le pape, pour lui dénoncer cette diablerie, en inter- « jeter appel au futur concile, et cependant demander que cet « écrit de ténèbres fût frappé d'un juste anathème et convena- « blement noté à Tlndex. »
Le mariage du marquis d'Argens est la troisième des causes de discrédit que j'ai annoncées. Il épousa, dans le cours de la guerre de Sept ans , mademoiselle Gochois l'aînée , comédienne française, à Berlin. Cette famille Cochois était attachée au théâtre de cette ville depuis longtemps : le père et la mère y étaient morts. Le fils , qui remplissait supérieurement les rôles d'Arlequin , avait passé en Russie : il y avait de grands succès , y était chèrement payé et fort aimé, mais il s'y déplaisait extrêmement , et ne s'occupait que des moyens de quitter ce pays, lorsqu'il y mourut de mélancolie , dans un âge peu avancé
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L'actrice , devenue marquise d'Argens , avait encore une sœur plus jeune, fort jolie, et première danseuse à l'Opéra de Berlin.
La demoiselle Cochois l'aînée, femme plutôt laide que belle ,^ mais douée d'un excellent esprit , avait d'ailleurs beaucoup de connaissances et de talents. Elle peignait fort bien , et était surtout grande musicienne. Elle savait, outre le français, l'allemand et l'italien, la langue latine, et même un peu la langue grecque, qu'elle avait apprise par complaisance pour le marquis. Celui-ci avait voulu la conduire jusqu'à l'hébreu; mais elle en avait trouvé les lettres trop barbares, et n'avait pu en digérer l'alphabet. Quant à son caractère, il était doux, réfléchi, honnête, et très-soutenu. Elle avait l'art de réunir , sous l'apparence de la plus grande simplicité , toutes les attentions propres à plaire à son mari , et à se concilier l'estime générale.
Dans un souper que le marquis donna aux académiciens , à l'époque où M. de la Canorgue était venu le voir, il eut avec sa femme la dispute la plus gaie et la plus originale, par le ton d'importance et de vivacité qu'il feignit d'y mettre : il s'agissait de la musique italienne , que madame d'Argens préférait à la musique française. « Mes amis , s'écriait le mari, je vous an- « nonce, que si jamais il y a divorce entre madame et moi, ce « sera pour la musique italienne! Eh bien, madame, il faut enfin « terminer cette querelle , et prendre nos amis pour juges. Di- « tes-moi donc quel est l'air italien oii, selon vous, la musique « rende le mieux le sens des paroles ? » La marquise cita une ariette dont les paroles sont fort tendres ; et à l'instant son mari , à soixante-dix ans , ou bien près, se mit à chanter cet air, d'abord sur les vers italiens, et ensuite en le parodiant sur ces mots français , qu'il prétendit y convenir encore mieux : Pierrot ^ tourne le rôt; tourne le rôt^ Pierrot, Pierrot y etc. J'ai vu peu de scènes plus comiques. J'étais à côté de la marquise , et je lui demandai ce que c'était que l'architecture gothique , observant ensuite que tout ou-vrage de l'art surchargé d'ornements devait être réputé gothique , soit qu'il nous vînt du Midi ou du
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Nord. « Âh ! monsieur, me dit-elle, je ne vous croyais pas si méchant, mais vous me le payerez. >j
Le mariage du marquis , contracté pendant la guerre de Sept ans, avait été fait à Finsu du roi. Après la paix, il fallut bien se résoudre à le déclarer ; affaire vraiment délicate , dans laquelle intervinrent tous ceux qui tenaient à la société philosophique de Sans-Souci. Après avoir bien discuté les moyens dédire le mot fatal, il fut décidé que la marquise irait se promener dans les jardins de Sans-Souci , à l'heure où le monarque avait coutume d'y prendre l'air; que sa toilette serait assez soignée pour attirer l'attention , mais noble et très-décente , et que milord Maréchal se chargerait du reste. Ce plan fut suivi : le milord , qui accompagnait Frédéric dans sa promenade , en passant par une allée peu distante de celle où était la marquise , la salua comme on salue de loin une dame que Ton connaît et que l'on respecte. Ce salut fit naître la question que l'on avait prévue : Quiest cette Milord Maréchal ré-
pondit simplement, et avec une sorte de négligence. La marquise d'Argens. « Comment ! reprit le monarque surpris , et «c d'un ton sévère , est-ce que le marquis est marié — Oui , « Sire. — Et depuis quand? — Depuis quelques années. — « Eh quoi, sans m'en avoir parlé ! — C'était pendant la guerre, <« et alors on n'eût osé occuper Votre IMajesté de semblables ba- « gatelles. — Et qui donc a-t-il épousé? Mademoiselle Cochois. « — Mademoiselle Cochois! C'est une extravagance que je ne « souffrirai pas. " Il fallut du temps et beaucoup de zèle pour calmer l'indignation du roi. Tandis que tous ceux qui entouraient ce monarque y travaillèrent, le marquis ne fut point appelé, etne se présenta point. Enfin , Frédéric prit son parti, comme il l'avait pris pour le fils du chancelier de Coccéi et pour un autre encore, il revit d'Argens, mais ne lui parla jamais de sa femme.
Le roi savait bien néanmoins , et depuis longtemps , que le marquis la voyait beaucoup, et lui était fort attaché ; mais aux
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yeux de la politique, il y a loin de ces sortes de liaisons à un mariage. Je citerai une plaisanterie dans laquelle on la voit jouer un rôle , et qui suffît pour prouver que leur attachement mutuel était connu. Mademoiselle Cochois avait fait une robe de chambre au marquis , d'une robe riche qui lui avait servi sur le théâtre dans les rôles de reine. Lorsqu'elle l'apporta, le marquis enchanté voulut l'essayer à l'instant, et la trouva tellement à son gré, qu'il ne voulut plus la quitter du reste de la soirée. Comme néanmoins il devait monter chez le roi à sept heures , il fit annoncer qu'il était malade. Frédéric, instruit de ces détails, et pour punir l'enfantillage et le mensonge de ce philosophe , s'affubla en prêtre , fit mettre en noir ceux qui se trouvaient auprès de lui , et tous descendirent en procession chez le marquis , logé au-dessous de l'appartement du roi. Celui qui marchait le premier avait une sonnette qui fut entendue dans les appartements lorsque l'on était encore sur l'escalier. La Pierre courut pour savoir ce que c'était, et son prompt rapport persuada que c'était au marquis qu'on en voulait. Pour ne pas être trouvé debout, et n'ayant plus le temps de se déshabiller, celui-ci s'enfonça dans son lit avec les vêtements qu'il avait. A l'instant, la procession entre lentement et gravement, et vient se ranger en demi-cercle devant le prétendu malade. Le roi , qui fermait la marche , se place au milieu de ce demicercle, annonce au marquis que l'Église, toujours mère, et pleine de sollicitude pour ses enfants, lui envoie les secours les plus propres à le fortifier dans l'état critique où il se trouve : il lui fait une courte exhortation pour l'engager à se résigner ; et ensuite, soulevant la couverture du lit et répandant une bouteille d'huile sur la belle robe de chambre , promet à son frère mourant que cet emblème de la grâce lui donnera immanquablement, pour peu qu'il ait le don de la foi, le courage nécessaire pour passer dignement de ce monde en l'autre : après quoi on lui dit adieu, et la procession se retire du même pas et aussi sérieusement qu'elle est venue. Il serait difficile de dire
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combien le marquis regretta sa belle robe de chambre, et combien cette farce le mortifia, quoiqu'il sût bien quel était le goût du roi pour ces sortes de mystifications , et que lui-même eût joué son rôle dans quelques autres, et notamment dans celle que je vais rapporter.
Le pasteur d'un village situé au fond de la Poméranie, irrité contre Frédéric, on ne sait pourq uoi , fit , dans un sermon sur le meurtre des Innocents , une sortie violente contre ce souverain, qu'il compara an tyran Hérode. Bientôt on fut informé à Potsdam de cet excès de démence, et le club philosophique eut à délibérer s'il fallait punir le coupable , et ensuite à concerter quelle peine lui serait infligée. En conséquence de l'arrêté qui fut pris à cet égard , le pasteur reçut un mandat en bonne forme, mais bien grave et bien sec, par lequel le vénérable consistoire supérieur lui enjoignait de se présenter en sa séance de tel jour, à Potsdam. Cethomme^ très-inquiet, ne vit d'autre parti à prendre que celui de l'obéissance. Il fît , sur les chariots de poste , cette longue route dans les froids les plus rigoureux de l'hiver. Les ordres étaient donnés partout pour qu'il ne pût découvrir la fausseté du mandat. On sut à point nommé son départ et son arrivée. Il n'avait encore eu le temps de faire aucune information , lorsqu'un homme , ayant le costume d'un bedeau , vint le prendre et le conduire au consistoire assemblé. Ce consistoire avait le roi pour président : les confidents de Sa Majesté achevaient de le composer. Tous étaient vêtus en pasteurs ou en anciens : habits et manteaux noirs , grandes perruques, chapeaux à cornes arrondies, et maintien grave. M. le président commença par lui demander s'il était un tel^ pasteur à tel endroit. Après en avoir eu une réponse affirmative, il lui dit que le vénérable consistoire avait appris qu'il était scandaleusement ignorant dans les choses mêmes dont il était chargé d'instruire ses ouailles, et que l'on avait décidé, vu l'importance de l'accusation , qu'il serait mandé pour être examiné et interrogé à cet égard; qu'ainsi, et d'après les ordres du vénérable
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consistoire , il allait lui faire quelques questions relatives à la doctrine de l'église , et aux parties de l'histoire que les ministres du saint Évangile peuvent avoir à citer. Ensuite il lui demanda combien il y avait eu d'Héiodes, rois en Judée. Ici, le pauvre pasteur, qui n'avait jamais ouï parler que d'un seul Hérode , ne put que répondre , avec embarras et tremblement^ qu'il pensait qu'il n'y en avait eu qu'un. «Vous vous trompez, « mon frère, répliqua le président : on en distingue deux, qui « sont très-connus : Hérode VJscalonite^ surnommé le Grand, a et Hérode Jntipas^ son fils. Mais lequel des deux ordonna « le massacre des nouveau-nés ? et quel âge fallait-il avoir pour « n'être pas compris dans cette proscription » Après avoir vainement attendu une réponse à ces nouvelles questions , et à quelques autres de la même nature , le président reprit la parole, et dit au pasteur • « Ce n'est qu'avec une vive douleur, « mon frère , que nous voyons qu'on nous a fait un trop fidèle « rapport sur votre compte. Gomment avez-vous pu, étant vousu même dans les plus épaisses ténèbres de l'ignorance , vous « charger de l'important et redoutable emploi d'éclairer les en- « fants de l'église? Ne concevez- vous pas que, relativement au « troupeau qui vous est confié, Dieu et les hommes vous repro- « cheront éternellement, et les égarements d'où vous ne l'au- « rez pas ramené, et ceux où vous l'aurez fait tomber ? Et s'il « est vrai que nos crimes ne sont en général que des résultats « de notre ignorance, jugez vous-même du risque auquel vous « vous exposez ! Malheureux , vous vous damnez , et , sans « doute , vous eu seriez le maître , s'il ne s'agissait que de « vous ! mais doit-on encore vous permettre de damner ceux « que vous avez à conduire au port du salut? Non, sans « doute, et nous devrions vous déposer, ou au moins vous « interdire pour un temps. Cependant nous n'oublierons « pas que l'esprit de la religion est un esprit de douceur et de « charité, et nous différerons encore pour cette fois cet acte de « rigueur , dans l'espérance que vous vous corrigerez ; que vous
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« VOUS imposerez la loi de ne jamais parler de ceque vousn'au- « rez pas appris , que vous consacrerez tous vos moments à « rétude , et qu'en un mot vous nous promettrez ici , sur votre « conscience et votre salut, de ne rien négliger pour édifier au « tant par vos lumières et votre retenue , que vous avez scan- « dalisé par votre insouciance et votre témérité. Allez donc , « mon frère; retournez dans votre paroisse , vous humiliant, « vous confondant devant le Seigneur, et n'oubliant pas que « le vénérable consistoire aura toujours les yeux ouverts sur « vous, w
Le pasteur ainsi congédié fut reconduit à son auberge par le bedeau supposé, qui lui conseilla de bonne amitié de repartir tout de suite. Il revint en effet à Berlin dès le même jour ; mais ayant voulu voir quelques amis avant de continuer sa route, il apprit, et n'en fut que plus effrayé, que jamais le consistoire supérieur ne s'assemblait à Potsdam; et qu'enfin c'était le roi qui lui avait donné cette leçon, pour le punir de la belle comparaison qu'il avait osé faire.
La dernière des causes du discrédit du marquis d'Argens tient à un marché conclu entre le roi et lui, dans les premiers temps de leur amitié. Ce fut à cette époque que le marquis déclara qu'il se dévouait au service de Sa Majesté jusqu'à l'âge de soixante-dix ans ; mais qu'il demandait d'avance la permission de se retirer lorqu'il aurait atteint cet âge, d'autant plus qu'alors on ne pouvait guère vivre à la cour sans y être inutile, ridicule et malheureux. Comme Frédéric voyait un intervalle de trente ans entre le terme où cette séparation pourrait avoir lieu et la proposition qu'on lui en faisait, il ne fit aucune difficulté de souscrire à ce 'marché. « Ainsi, lui dit le marquis, le jour où « j'aurai atteint mes soixante-dix ans, je vous enverrai mon « extrait baptistaire , que vous voudrez bien recevoir comme <f un extrait mortuaire ; et vous direz : Le marquis d'Argens « est mort. — J'y consens, répondit le roi : mais alors où irez- « vous? Sire, reprit le marquis., j'irai végéter et mourir réelle-
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« meot au sein de ma famille. — En ce cas vous deviendrez donc « dévot et religieux? — Oui, Sire, très- dévotement reconnais- « sant de toutes vos bontés pour moi, et très-religieusement « admirateur de tout ce que vous avez fait et aurez fait pour « le bien de l'humanité, les sciences et la gloire. — Fort bien ; « mais il y a en ce monde une autre religion dont vous n'êtes « pas un partisan bien zélé : finirez-vous par en reprendre le « masque, et vous prêter à ses lois, après l'avoir frondée pen- <' dant toute votre vie ? Irez- vous jusqu'aux petites cérémonies « qu'elle recommande, lorsque vous serez près de mourir ? — « Oui, Sire, je m'y résoudrai par amitié pourmon frère et pour « l'intérêt de ma famille. — C'est-à-dire que vous trahirez les <y intérêts de la philosophie? vous lui deviendrez infidèle? — « Nul homme sensé ne sera la dupe de cette apparente infîdé- « lité; et si le rôle que je jouerai ne paraît pas d'abord bien « noble, on l'excusera à cause du motif qui m'aura'déterminé ; « et en tout cas ce n'est pas à moi qu'il faudra s'en prendre de « ce que les hommes ne m'auront laissé que l'alternative de fein- «■ dre ou de faire beaucoup de mal à des parents que je chéris, «■ et qui m'aiment. »
Ces sortes de questions très -souvent répétées et discutées n'étaient pour le roi qu'un amusement, tant qu'on n'en apercevait l'objet qu'à si grande distance. On pouvait croire que le temps, de. nouvelles circonstances, des intérêts nouveaux, d'autres liaisons, et enfin l'inconstance humaine ferait oublier ou abandonner ce projet. Peut-être ces conjectures se fussentelles réalisées, si le marquis eût perdu son frère, et que le roi lui eût toujours conservé les mêmes sentiments et montré les mêmes égards. Mais l'amitié des deux frères s'accroissait avec l'âge : à chèque voyage que le marquis faisait en France, le président d'Eguilles le recevait toujours avec Une tendresse nouvelle ; et l'esclavage , la gêne , les sarcasmes ou le persiflage qui l'attendaient au retour lui rendaient d'année en année sa chaîne plus pesante , et l'affermissaient dans son
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premier plan. A. la fin, ce n'était qu'avec une vive impatience qu'il attendait que ses soixante-dix ans amenassent enfin le jour de son départ, c'est-à-dire de sa délivrance. Dans le voyage qu'il fit en 1763, son frère lui céda le terrain qu'il paraissait désirer à Eguilles, pour y bâtir une maison et y former un jardin. Les plans de l'une et de l'autre furent arrêtés entre les deux frères, et l'on commença tout de suite les travaux. En 1766 tout fut achevé, la maison sèche et meublée, le jardin planté et bien entretenu, le tout par les soins et sous la direction du premier président. Cependant l'heure avait sonné, et le marquis n'osait partir. Depuis long temps on ne parlait plus du marcbé. Quelque adresse que le courtisan eût mise une ou deux fois à en rappeler l'idée, le monarque en avait témoigné de l'humeur. Le premier n'eût pu insister ou y revenir^ sans s'exposer à de cruels reproches ou à des mortifications plus cruelles encore. Il est aisé de concevoir le malaise que le marquis devait éprouver dans une semblable position : il en avait un chagrin qu'il n'était quelquefois pas le maître de dissimuler, et c'était pour lui un adoucissement nécessaire que d'épancher son âme avec une entière confiance. « Ah 1 mon « ami, » me disait-il lorsque nous étions seuls, « ne comptons « jamais pouvoir civiliser les rois ! En vain on espère les adoucir o par le secours des arts ; en vain on parvient à les leur faire « aimer, et même aies leur faire cultiver avec succès ; ce sont « des lions que Ton se flatte mal à propos d^avoir apprivoisés : « ils sont essentiellement farouches, fantasques et sanguinaires. « Au moment qu'on s'y attend le moins , leur instinct se ré- « veille, et vous tombez victimes de leurs griffes ou de leurs « dents, sans que vous ayez pu le prévoir, » — « Croyez-vous, » me disait-il dans une autre occasion, « croyez-vous qu'un « grand roi puisse réellement conserver quelque sensibilité « pour des individus ? Que la nature lui ait donné tout le génie '< et tous les talents qu'il vous plaira; qu'il chérisse les muses, « et en protège les favoris ou les nourrissons ; que même
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son âme soit douée de mille qualités aimables, qu'elle soit na- « turellement sensible et expansive, qu'est-ce que tout cela « doit devenir dans un long et continuel exercice de la souve- « raineté ? Et que sont les particuliers aux yeux de celui qui « journellement décide du sort des nations ? Qu'est-ce que des « atomes pour celui qui ne voit , ne connaît et ne manie que, « de grandes masses ? Ne nous y trompons pas ; les souverains « qui restent accessibles, soit à la pitié, soit à d'autres senti- « ments semblables, n'ont jamais gouverné par eux-mêmes, « ou ne sont que des âmes faibles et sans consistance . Et que
sera-ce si ces souverains ont eu à soutenir de grandes et de « longues guerres, et les ont soutenues d'une manière glo- « rieuse? Quand un homme de ce rang a vu trente fois sous « ses yeux vingt mille de ses semblables étendus morts ou mu- *^ tilés sur un champ de bataille, et qu'il s'est dit : ^oila le » fruit de mon génie et de mon courage : Foilà la base sur « Laquelle repose ma puissance, et s'élève^ pour les temps à a venir, le trophée de ma gloire! comment voulez-vous qu'il « puisse encore compter pour quelque chose, et les individus, et H leurs droits ou leurs souffrances? Non : il faut nécessairement « qu'en pareil cas la plus belle âme du monde devienne froide, <- sèche, dure et absolument insensible ! En ce cas, quelle folie « que de lui parler d'amitié ou de toute autre vertu consolatrice ! « Le nom en sera toujours insignifiant à ses oreilles ; et sur ses « lèvres ce sera un blasphème et une profanation, ou bien une
dérision encore plus odieuse. »
Telles sont les idées affligeantes qui ont tourmenté le marquis d'Argens dans les derniers temps de son séjour à Berlin et qu'il a remportées dans son pays , comme le fruit de plus de trente ans d'expérience et le salaire de sa bonne foi. L'amertume et l'exagération qu'on y remarque nous montrent combien ce vieillard était aigri : comment alors ne pas devenir injuste?
Les soixante-dix ans étaient donc bien passés, et l'on n'osai/
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présenter l'extrait baptistaire. Jamais le marquis ne put prendre sur lui de parler ni de son âge, ni de congé; et après avoir inutil^.ment lutté contre sa propre faiblesse, ou, si l'on veut, contre sa prudence, il se décida enfin à mourir victime de son attachement pour le roi, ou au moins à attendre la mort de <îe monarque pour redevenir libre. C'est ainsi qu'il se borna à demander un congé de six mois, pour aller dans son pays embrasser encore son frère , et terminer quelques affaires de famille. Ce ne fut pas sans regrets qu'on lui accorda sa demande; le roi exigea même de lui sa parole d'honneur qu'il reviendrait au t^rme fixé.
Je n'ai pas besoin de dire avec quel empressement d'Argens fit le trajet de Berhn à Aix, ni combien il lui en coûta de repartir de cette dernière ville, pour venir reprendre des chaînes que tant de causes accumulées avaient rendues si pesantes, ^lais enfin il voulut tenir sa parole, et se remit en route.
Tant d'effort sur lui-même, à son âge surtout, n'avait pu manquer d'influer sur sa santé : aussi ne marcha-t-il que de souffrances en souffrances, et par conséquent avec plus de lenteur qu'il n'aurait voulu, jusqu'à ce qu'enfin il fut forcément arrêté à Bourg-en-Bresse par une maladie longue et très-grave. La marquise, entièrement occupée à le soigner, ne songea point à écrire, et cependant le terme du congé expira. Frédéric qui n'oubliait rien, soupçonna le marquis d'avoir voulu le tromper. On vint chez la sœur de la marquise, et chez tous les académiciens qui avaient eu quelque liaison avec leur directeur, s'mformer si l'on n'avait point de ses nouvelles ; et comme il se trouva que personne ne savait rien, et qu'il y avait plusieurs mois qu'il n'était venu aicune lettre ni de sa femme ni de lui, les soupçons du roi se changèrent tout à coup en certitude. Alors l'indignation et la colère furent extrêmes. Des ordres adressés le mêmejour à toutes les caisses qui avaient à payer les pensions du marquis, enjoignirent d'effacer son nom sur les états, et défendirent de lui rien payer à l'avenir. Sulzer, ayant vu cet ordre
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à la caisse de l'Académie, crut qu'il était de son devoir d'en prévenir notre ancien directeur, et remit en conséquence, mais en secret, une lettre à un voyageur, qui promit de s'info-rmer du marquis sur toute la route, et de lui donner la lettre s'il le rencontrait, et s'il ne le rencontrait pas, de la lui adresser de France chez le président d'Eguilles. Le voyageur trouva à Bourg le marquis convalescent et prêt à repartir pour Berlin. La lettre produisit l'effet que l'on devait en attendre : l'ancien courtisan philosophe en fut plus irrité qu'affligé. 11 en écrivit à son tour une dont on n'a point su mais dont il est aisé de deviner le contenu, et s'en retourna dans sa chère retraite, d'où il n'est plus sorti que pour quelques petits voyages dans la Provence.
C'est dans une de ces courses qu'en janvier 1771 il est mort à Toulon, des suites d'une indigestion, et avec un calme qui a contrasté avec les pusillanimités de sa vie. Dès que l'on eut appris sa mort à Potsdam, le roi envoya à madame d'Argens la somme nécessaire pour élever un mausolée au marquis. Ce monument, en marbre, fut construit à Ai x, dans l'église des Minimes, oii se trouvaient les tombeaux de sa famille, et reçut une épitaphe composée par Frédéric lui-même, pour cet ami auquel, sur de simples soupçons, on avait si précipitamment ôté des traitements acquis par tant d'années de franchise, de services, d'attachement et de mortifications.
Je finirai cet article par quelques détails qui caractériseront M. le président d'Eguilles, et achèveront de peindre le marquis d'Argens.
Peu après son retour en Provence ( le 18 décembre 1769 ) le marquis d'Argens réunit toute sa famille au château d'Eguilles , et déclara par-devant elle , un notaire et plusieurs témoins , que la jeune personne amenée dans son précédent voyage, sous le nom de mademoiselle Mina Giraud, nièce de sa femme , et alors présente à Eguilles , où elle était revenue avec lui, était sa fille, née le 15 avril 1754 de son légitime mariage, célébré à Berlin, le 21 janvier 1749, avec mademoiselle