‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 6 sur 60 · CHAPITRE XIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIÎ

Légation d'Angleterre, le chevalier Mitchel, M. Eliiot.

M. iMitchel, chevalier de l'ordre de la Jarretière , ministre dWngleterre à Berlin , m'y avait précédé de bien des années ; et il s'est écoulé depuis cette époque quelque temps encore avant qu'il y eût aucun rapprochement entre lui et moi.

Lorsqu'il était arrivé à Berlin , il avait commencé par causer le plus grand embarras à ceux qui avaient eu à Tinviter, car il Déjouait à aucun jeu, et les maîtres et maîtresses de maison se disaient naturellement : Que ferons-nous donc durant toute « une soirée de cet Anglais , qui ne joue point? » Au bout de quelques jours, ce fut à qui ne jouerait pas pour avoir le plaisir de causer avec cet homme, dont la conversation était toujours aussi spirituelle que simple , aussi agréable que naturelle. 11 avait, en effet, autant de mérite du côté de l'esprit que du côté du caractère ? je n'aurai besoin pour le prouver que d'un seul mot : il avait été lié de la plus étroite amitié avec l'auteur de l'Esprit des lois.

On a cité plusieurs bons mots de lui : mais , sans m'arrêter à des faits plus honorables que tout ce que l'on pourrait dire en faveur de son esprit, j'ajouterai qu'à une époque où le courtier d'Angleterre avait manqué trois fois de suite, le roi lui dit, dans une audience publique : — Est-ce que vous n'avez pas « le spleen, M. Mitchel, quand le courrier manque ainsi? « — Non pas , sire , quand il manque , mais parfois quand ï\ arrive. » Pendant la guerre de Sept ans, qu'il a faite tout entière à la suite du roi , les Anglais avaient promis à Frédéric d'en-

voyor une flotte dans la Baltique, pour protéger le commerce, et contenir les Suédois et les Russes ; cette flotte n'est jamais \enue; de sorte que les Suédois ont librement transporté en Poméranie leur armée , ainsi que tout ce dont elle avait besoin ; et que les Russes ont de même approvisionné leurs troupes par mer, et formé le siège de Colberg. On conçoit d'ailleurs quel tort ce manquement de parole de la part de l'Angleterre devait causer au roi et au commerce de ses sujets : il n'est donc pas surprenant que Frédéric en ait eu beaucoup d'humeur, aussi ne cessait-il de s'en plaindre au chevalier, qui était quelquefois fort embarrassé de répondre. A la fin, celui-ci, qui avait été prié à dîner tous les jours, ne reçut plus l'invitation accoutuniéo; les généraux, le rencontrant vers l'heure de midi, lui dirent : « Allons , M. Mitchel, voilà l'heure du dîner. — Ah ! « messieurs, répondit-il ; point de flotte, point de dîner! » Ce mot fut redit, et les invitations revinrent.

Après l'affaire de Port-Mahon , le roi lui dit : M. IMitchel , « savez-vous bien que vous débutez fort mal? Comment! dès « votre première campagne, votre flotte est battue, et Port- « Mahon est pris ! Le procès que vous faites à votre amiral « Bing est un mauvais emplâtre. qui ne guérit pas le mal. Oh ! « vous avez fait là une fichue campagne. — Sire , il faut es- « pérer qu'avec Taide de Dieu nous en ferons une plus heureuse « l'année prochaine. — Avec l'aide de Dieu, monsieur? Je ne « vous connaissais pas cet aliié-là! — C'est cependant celui qui

nous coûte le moins, sire. — Aussi vous eu donne-t-il pour « votre argent ! »

Le chevalier Mitchel, invité à un grand souper chez le comte Finckenstein , était dans le salon , avec quelques autres personnes , lorsque l'on annonça M. de Schlaberndorff. « Com- <c ment ! s'écria-t-il ; est-ce que ce ministre n'est pas encore « pendu ? — Non , lui dit-on , il se porte fort bien en Silésie , « oii il est toujours. — Ce n'est donc pas lui? — C'est son fils « aîné que l'on annonce. — Mais moi, c'est du père que je

« parle. Il faut qu'il soit pendu, ou bien il n'y a pas de justice « en ce monde. » M. de Schlaberndorff, fils aîné du ministre , très-joli cavalier, qui venait de finir ses voyages, et qui était extrêmement honnête, vint le lendemain faire ses doléances sur ce propos à M. du Troussel , en qui il avait une très-grande confiance. « Voilà, lui disait-il, ce que j'ai entendu , et ce que « j'ai été obligé de paraître ne pas entendre, tant par égard pour « la maison où j'étais, qu'à cause de l'âge et du caractère pu- « blicde l'envoyé d'Angleterre. » M. du Troussel le consola d'abord autant qu'il put ; mais son jeune ami répétantsans cesse qu'il était bien malheureux , son consolateur lui dit avec une gaieté toute militaire : « Mon ami , prenez votre parti ; et persuadez- « vous que c'est en général une fort bonne chose que d'être le « fils d'un père qui a mérité d'être pendu. »

M. Mitchel n'aimait pas ce ministre : il prétendait qu'on avait des reproches très-graves à lui faire, et que pendant la guerre de Sept ans surtout, il en avait recueilli des preuves, 11 l'accusait d'être la cause de la ruine delaSilésie, et de mille sortes de vexations. Je me bornerai à observer, à ce sujet, que, vraiment attaché à son maître, ce ministre a pu, dans des temps malheureux , dans des circonstances extraordinaires , se prêter , pour sauver l'État, à des opérations rigoureuses qu'il ne se serait pas permises sans nécessité : peut-être aussi M. de Schlaberndorff a-t-il cru devoir préférer la sévérité à l'indulgence, dans un pays conquis, oii tant de personnes pouvaient être encore attachées à leur ancien maître. Frédéric n'a pas fait pendre M. de Schlaberndorff : il lui a au contraire conservé les preuves de sa confiance. Celui-ci a été ministre tout-puissant en Silésie , et , en quelque sorte , vice -roi durant trente ans et jusqu'à sa mort.

jVL Mitchel, assez philosophe pour se suffire à lui-même, avait peu de sociétés, ou du moins ne figurait point sans nécessité dans les tourbillons du grand monde. Il était pour lui-même, comme pour les autres, une fort bonne compagnie : son cercle rarticulier n'embrassait guère qu'un petit nombre d'anciennes

connaissances, M. César, et quelques académiciens, à !a têle desquels je place notrç doyen d'âge, M. de Francheville. Le ministre anglais le mettait toujours à côté de lui, et le servait luimême. Le caractère loyal et candide de cet académicien plaisait beaucoup au chevalier, qui éprouvait lui-même une douce satisfaction à n'être que franc et simple : mais si l'un de ses convives se hasardait à troubler ce repos des esprits , par quelques mots propres à mortifier ou embarrasser quelqu'un, alors lui-même était très-prompt à le repousser. Je me rappelle qu'un jour je me trouvai à dîner chez lui avec l'abbé Pernety, qui croyait aux Patagons, et un M. de Roux, de Bordeaux, invité là peut-être comme parent de messieurs de Forcade , famille française très-considérée à Berlin. Ce M de Roux entreprit de badiner M. Pernety sur cette race de géants que l'on dit exister à la pointe australe de l'Amérique. Dès sa première phrase, M. Mitchel prit la parole, et lui dit : « Vous ne croyez donc " point, monsieur, à la possibilité de cette race ? Ainsi vous avez « calculé les forces de la nature , et vous savez quelles sont les ' limites entre lesquelles elle peut promener ses variations , « mais qu'elle ne peut jamais outre-passer? Vous êtes bien sa- « vant, monsieur, et beaucoup plus que toutes les académies » du monde! Et en effet, nous voyons que la nature produit « des individus et même des races extrêmement petites ; nous « avons des endroits oii l'on ne rencontre guère que des espèces de nains. » (Il faut remarquer que M. de Roux était très-petit, et M. Pernety très-grand.) « Eh bien ! pourriez-vous m'expliquer « comment et pourquoi la nature ne pourrait pas faire en plus « ce qu'elle fait tous les jours en moins? Et si vous vouliez nier « mes races de nains , dont au moins vous ne nierez pas les « exemples, expliquez-moi comment la nature ne pourrait pas « faire pour celles-là ce qu'elle fait pour ceux-ci. » Après cet argument , qui n'eut point de réplique , on parla d'autres choses.

Ce chevalier était vraiment ami et partisan de la philosophie et de la vertu. Pendant la guerre de Sept ans, et lorsque Fredé-

rie était le plus mécontent de l'Angleterre, cet envoyé reçut de Londres une dépêche pleine de reproches graves sur ce qu'il ne parlait jamais des sarcasmes mordants et nombreux que ce souverain se permettait contre le ministère britannique. Le chevalier, de qui je tiens cette anecdote, répondit qu'en acceptant sa mission il s'était regardé comme chargé de maintenir et de consolider les liens qui existaient entre sa patrie et un allié trèsimportant; qu il n'avait voulu être que ministre de concorde et de bonne union ; que si Ton avait le dessein de faire de lui un ministre de haine, de petites tracasseries et d'odieuses délations, on pouvait lui nommer un successeur, vu que c'était là un rôle auquel il ne s'abaisserait jamais ; que l'on ne devait pas croire pour cela qu'il fut moins dévoué à son pays que tous ceux par qui on pourrait le remplacer; qu'il savait très-bien démêler ce (jui était de nature à nuire, d'avec ce qui était indifférent ; que si Sa Majesté prussienne venait à changer de dispositions il en serait certainement instruit aussitôt qu'un autre, et qu'il ne perdrait pas un instant pour en informer ; mais qu'il priait de bien considérer que tous les propos qu'on lui citait, et qu il avait très-bien sus dans le temps, n'avaient été que les premiers mouvements d'un homme qui a autant de vivacité et de sensibilité que de génie, ou même de simples plaisanteries jetées en avant, soit pour tromper les autres, soit pour les engager à se découvrir ; et qu'enfin il était de son devoir de rappeler que , pour bien juger de cet homme extraordinaire, et même de ce qu'il disait, ce n'était rien que de recueillir ses paroles, à moins qu'on ne sût également bien en quels moments , dans quelles circonstances , dans quelles vues , il les avàit dites. « Eh bien ! « m'ajouta-t-il, ma réponse produisit tout l'effet que je pouvais désirer. .T'ai toujours su les plaisanteries et les épigrammes « échappées au roi , n'importe contre qui : jamais je n'en ai <^ rapporté aucune dans mes dépêches ; jamais on ne m'en a plus « demandé , et l'on m'a laissé ici. Je rougirais de mon métier, <i s'il fallait descendre à cette sorte de commérage. »

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