‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 50 sur 60 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quintus, les deux Favra et l'abbé de Paw.

G chard, d'une famille roturière et sans fortune, éiatt né à Magdebourg, où s'étaient fixés ses parents , issus de réfugiés français. Il avait au parc , hors de la porte de Berlin , un cousin, nommé Lacroix , jardinier fameux , et chez lequel on trouvait les meilleures cerises du pays. Ce brave homme , qui avait cru devoir germaniser son nom, ety substituer la traduction allemande Creitz , fut méconnu de son cousin , et n'en obtint jamais un salut. Guichard avait fait ses études avec un succès marqué , et ensuite avait passé en Hollande , où il avait été nommé professeur à Leyde. Peu avant la guerre de Sept ans, il fit un voyage dans son pays. Frédéric, à qui on en parla comme d'un savant, voulut le voir, et lui trouva effectivement des connaissances profondes sur plusieurs parties de l'antiquité, et principalement sur tout ce qui était relatif à Jules César, à ses campagnes, à sa tactique, et à sa réformation du calendrier. Le roi espéra que cet homme , qui toute sa vie n'avait rêvé que science militaire, serait un excellent officier, et il lui proposa d'échanger sa chaire de professeur contre un régiment de chasseurs à pied ; proposition qui fut acceptée avec reconnaissance. Ce fut à cette époque que le monarque , causant avec lui , lui demanda quel avait été le plus parfait aide de camp de tous les officiers attachés à César ? Guichard ayant répondu que c'était Quîntus Icilius ; Eh bien , répliqua le maître , vous serez mon Quint us Icilius^ je vous en donne le nom y ne doutant pas que vous ne le sachiez mériter. En effet, Guichard

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ne fut plus désigné que de ce nom , même dans les ordres militaires ; et ce n'est que sous ce nom qu'il a été ensuite connu du public. Le roi forma pour lui le régiment que ce savant commanda jusqu'en 1763 , oij il fut réformé après la signature de la paix. Tout ce que je sais de ses faits guerriers , c'est que Quintus servit principalement en Saxe.

Le capitaine Favra , dont j'ai parlé , avait servi dans son corps. Ce capitaine m'avait conté les expéditions de l'un et de l'autre ; et c'est ainsi que j'avais appris que Quintus avait été chargé, lors de la conquête de la Saxe par les Prussiens, de vider un château du comte de Brûhl ; qu'il avait exécuté cet ordre , avec la prestesse d'un chasseur et l'exactitude d'un militaire , et qu'il avait rendu compte de son exécution avec la fidélité ordinaire en pareils cas ; que , dans je ne sais plus quelle occasion , il avait été attaqué et presque enveloppé par un corps autrichien bien supérieur en nombre à son régiment ; que le capitaine Favra , frappé du danger de cette position , et voulant rendre un service sigualé à son chef, avait pris sur lui d'avancer avec sa compagnie , qui était de deux cents et quelques hommes, de soutenir tous les efforts de l'ennemi, et de donner par là à Quintus le temps de sauver le reste de son corps, ce qui avait réussi ; que, de cette sorte, le capitaine avait vu sa compagnie détruite à ses côtés, au point qu'il ne lui restait plus que dix-sept soldats et un lieutenant , lorsque lui-même chargé de six blessures , et ayant eu son cheval tué , se rendit prisonnier ; et qu'enfin au moyen de ce dévouement de Favra , Quintus avait sauvé son corps , son honneur, et conservé la faveur du maître , auquel cette affaire ne fut présentée que comme une rencontre particulière étrangère au corps, mais très-honorable au capitaine. Aussi, lorsque le régiment fut réformé, le roi conserva, comme officiei'S à sa suite, le capitaine Favra et le colonel Quintus. Ces deux hommes sentaient également bien ce qu'ils se devaient l'un à l'autre. Favra feignait un attachement vrai pour son colonel , qui au fond était

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son principal protecteur. Celui-ci , lié par le service important que son capitaine lui avait rendu, ne pouvait pas se dissimuler qu'une indiscrétion pouvait lui faire un tort irréparable : aussi était-ce une chose curieuse que de voir ensemble ces deux hommes qui ne se traitaient que de frères , et qui secrètement ne s'aimaient pas. Le désir de se trouver mutuellement des torts perçait malgré eux. Favra me disait que Quintus n'était qu'un mauvais courtisan, vraie poule mouillée y qui ne savait rien faire pour ses amis. Le colonel me disait que le capitaine était un brave officier , mais sans plan , sans docilité , sans ordre, bourreau d'argent^ et toujours entraîné par sacrânerle. J'ai vu celui -ci entrer avec moi chez le premier, et lui dire pour salut : « Frère, avez-vous de l'argent? j'en ai besoin , et n'ai « pas le sou. » La réponse fut : «Je crois qu'il y a quelques du- « cats dans ce tiroir , voyez , et prenez ce qu'il vous faut. » Sur quoi le capitaine ouvre le tiroir, prend les ducats , les compte, et dit : « Il y en a tant; j'en prends la moitié. » Et la négociation se termine par ces mots : « Vous faites bien. » Favra, que l'on surnommait le capitaine Tempête, méritait les reproches qu'on lui faisait : il était fort , et semblait devoir enterrer le genre humain, mais le libertinage l'a entraîné jeune encore au tombeau.

Favra était de Savoie, et se faisait appeler M. de Favra, M. Du Luc Desmaisons, l'un des gouverneurs des élèves dont j'étais professeur, et qui lui-même était Savoyard, et, de plus, connaissait son pays mieux que personne, m'assura que jamais il n'y avait eu de particule de dans la famille des Favra ; que le père du capitaine était un cultivateur aisé , mais aussi crâne que son fils ; qu'il y avait eu dans cette famille un frère qui avait assassiné son frère ; que le père de celui que nous connaissions , frappé de cet événement contre nature , avait craint qu'il ne se renouvelât entre ses fils , et que , pour cette raison , il avait fait passer en pays étranger tous ses fils , dès qu'ils avaient atteint l'âge de dix-sept à dix-huit ans ; qu'il en avait usé de

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même envers celui-ci, avec la défense absolue de jamais reparaître devant lui.

Le capitaine m'a lui-même confirmé depuis , et dans les plus grands détails, tout ce que m'avait dit M. Du Luc Desmaisons. Il avait environ dix-huit ans , lorsque son père lui dit un soir : « Demain tu partiras à quatre heures du matin avec « mon domestique affidé , et tu feras ce qu'il te dira. Adieu. » Cet ancien domestique l'avait effectivement conduit jusqu'à Trente. Là , il lui avait remis un bon cheval , avec un portemanteau assez bien fourni , cinquante louis et une lettre où son père lui ordonnait de se choisir un état, et lui défendait de revenir chez lui.

M. Favra m'a également instruit depuis de toutes ses aventures , des rôles divers qu'il avait joués , et dont le récit me conduirait trop loin ; je dirai seulement qu'il servit en Autriche, dans les premiers temps de la guerre de Sept ans , après quoi il résolut de passer dans Tarmée de Frédéric.

Ce capitaine n'était pas le seul de son nom dans l'armée prussienne : il y en avait un autre qui était major à la suite du roi à Potsdam , et qui était un des plus beaux hommes de la garnison. Tous les deux se disaient frères ; mais Du Luc me raconta , toujours confîdemment , comment cette prétendue parenté s'était formée. Le major , dont j'ai oublié le véritable nom , était compatriote , et non parent ou allié du capitaine. Après avoir fait quelques études , il s'était engagé en France, où il avait été grenadier pendant près de sept anç ; après quoi, ayant déserté en Allemagne, il avait rencontré l'ex-autrichien, et avait quelque temps erré avec lui ; que, dans cette position , ils avaient uni leurs intérêts, conclu leur fraternité , et étaient venus ensemble à l'armée prussienne. Le major, placé comme lieutenant dans un autre corps , avait montré assez de bravoure et de talent pour obtenir promptement des grades supérieurs. Il avait, par une autre aventure, épousé la petite-fille du fameux général Montecuculli , émule de Tu-

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renne , laquelle , toute bossue et contrefaite, avait du moins de quoi satisfaire Fanabition. Ce second Favra , qui avait laissé son épouse en Bohême ou en Silésie, vivait à Potsdam dans la solitude la plus complète: il n'y avait aucune sorte de société ; jamais il ne sortait de chez lui que pour aller à la parade, à laquelle il ne manquait point. Là , il ôtait son chapeau à tout le mande , ne s'approchait de personne , ne parlait à qui que ce fût , restait immobile pendant tout le temps de la parade , et allait ensuite se renfermer jusqu'au lendemain. Un soir que le capitaine me l'amena à souper, dans un voyage qu'il lit à Berlin , je lui témoignai combien ce genre de vie me paraissait singulier et pénible à soutenir. Il me répondit qu'il se ferait un ennemi du comte d'Anhalt , premier aide de camp du roi , s'il rendait quelques devoirs plus marqués au roi ou au prince à& Prusse ; qu'il se perdrait dans l'esprit du prince de Prusse , s'il s'approchait de M. d'Anhalt, et qu'il perdrait infiniment dans l'esprit du roi , s'il faisait sa cour au prince ; que , pour éviter tous ces inconvénients , il ne lui restait que le parti qu'il avait pris , d'autant plus que ce serait les offenser tous trois , que d'en agir ainsi envers eux, s'il voyait quelque autre personne et s'il ne se faisait pas la réputation d'un ours. Il ajouta qu'il en userait de même tant que les choses seraient telles qu'elles étaient ; mais que , pour ne pas s'ennuyer, il travaillait beaucoup, et qu'il s'était imposé des études importantes, outre le temps qu'il consacrait tous les jours à dessiner, et à copier des plans de batailles , de campements et de fortifications.

Cette politique réussit au major : bientôt il fut nommé major dans un beau régiment placé vers les frontières de la Pologne. Il y resta jusqu'à la célèbre campagne de Romansow contre les Turcs. A cette époque, on apprit, avec une surprise générale, qu'il avait demandé et obtenu son congé, et qu'il allait se retirer en Savoie. Comme il était près de la Pologne, il voulut cependant voir ce pays avant de quitter le nord de l'Europe. Arrivé

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à Varsovie, il eut la curiosité de voir l'armée russe , ensuite il voulut juger de celle des Turcs ; et enfin, après six niois d'absence , il passa de Turquie en Italie , et d'Italie en Allemagne , d'oii il demanda au roi à rentrer en son service, et vint reprendre son poste. Ce fut alors qu'on devina le tour que Frédéric et lui avaient joué au public. Bientôt Favra fut promu au grade de commandeur du régiment où il servait. Aujourd'hui, il y a longtemps qu'il est général , et il a prouvé , dans le dernier partage de la Pologne, qu'il n'était pas un des moins intelligents, comme en d'autres circonstances il avait su se faire placer au rang des plus braves.

Je reviens au capitaine , pour revenir ensuite à Quintus. IMa femme , excessivement fatiguée de la route , était tombée malade à Nuremberg. Pour ne point confier le soin de la guérir à quelque charlatan, je me fis conduire à la poste aux lettres, où j'imaginai devoir trouver plus de philanthropie qu'ailleurs ; et m'adressant à l'un des chefs , je lui exposai mon embarras , ma peine et mes craintes , et le priai de m indiquer le médecin qui avait le plus de réputation dans cette ville. Il me donna l'adresse d'un homme déjà âgé, qu'il m'assura être le plus habile à plus de vingt milles à la ronde. .T'en fus effectivement trèscontent à tous égards. ^Pendant les huit jours que cet accident me retint dans cette ville, arriva un voyageur qui, comme nous, se rendait à Berlin : c'était le capitaine Favra , qui revenait de Savoie par Turin , Trente et Augsbourg. Il nous fit demander la permission de nous venir voir dans notre appartement. Il me parla de plusieurs savants , et me proposa de faire ensemble le reste de la route, mais en passant par Dresde, où il avait à s'arrêter un jour ou deux. Comme il était las de courir la poste aussi bien que nous, il fut décidé que nous irions à petites journées. En conséquence, nous fîmes notre marché avec un loueur de voitures , et nous partîmes.

Dans ce voyage , il nous arriva deux accidents : l'un au milieu d'une forêt, en descendant un chemin creux et trop étroit.

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