‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 51 sur 60 · QUINTUS, ETC · texte numérisé non relu

QUINTUS, ETC

OÙ il nous devint impossible de reculer , et très -difficile d'avancer, il fallut donc, et pendant qu'il neigeait abondamment, couper la roche à coups de hache , pour ouvrir un passage à nos essieux, et ensuite nous procurer des leviers dans la forêt, pour soulever la voiture, et la faire ainsi avancer peu à peu. L'autre accident est que le timon de notre voiture se rompit en voulant tourner dans une descente assez rapide, et que nous versâmes. Le capitaine ne se fit aucun mal , et cependant il perdit connaissance pendant quelques instants Revenu à lui, il gagna le premier village, me laissant le soin d'y conduire ma femme encore malade et extrêmement faible. Ce manque d'égards me piqua , et comme le lendemain il me demandait si je ne l'avais pas d'abord pris pour un aventurier, je lui répondis que son habit suffisait pour écarter toute idée semblable , et assurer qu il était un galant homme , quoiqu'il ne m'eût pas prouvé qu'il fût un homme galant.

J'eus besoin de me tenir sur mes gardes pour l'article de la dépense : il voulait que je payasse tout, sous prétexte que nous compterions à Berlin. Ce plan me déplut, et tout en plaisantant, je ne manquai pas de régler no-tre dépense tous les jours. Il résulta de là qu'au moment de notre séparation il ne me redevait qu'une bagatelle, dont il ne m'a jamais parlé. En revenant de Savoie , Favra dit au roi : « S'il y a guerre, je prie Votre « Majesté de me ranger parmi ceux qui se porteront contre « l'ennemi avec le plus de zèle et d'ardeur ; mais en me con- « servant mon grade, daignez , Sire , me dispenser d'assister à « la parade : je n'en ai plus besoin , et elle m'ennuie. » Le roi lui accorda sa demande, et le nomma directeur des fabriques, emploi dont Favra ne s'occupa que pour pressurer les fabricants et faire des dettes. Un jour nous rencontrâmes , lui et moi , M. Étienne Bordeaux, libraire, l'un de ses créanciers, qu'il appelait ses Anglais. « Ah çà, lui dit le capitaine en l'abordant, « quand me payerez- vous ? Je suis bon et patient, vous le « voyez ; mais cependant il estterme à tout, et il faut en finir. »

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Cet homme aiaiait tout ce qui était extraordinaire : il avait acheté et conservait l'habit très-usé et percé de balles sous lequel Frédéric avait fait ses dernières campagnes. Il avait quelques livres rares ; il m'a montré un volume relié , qu'il tenait toujours sous clef, et qui contenait, en manuscrit, le récit de tout ce qu'il avait fait et vu. J'ai voulu acheter ce volume après sa mort ; mais on ne l'a point retrouvé : sans doute l'autorité s'en était emparée.

Quintus , quoique d'origine française , n'aimait pas les Français ; il en disait tout le mal qu'il pouvait imaginer, et les desservait en ce qui dépendait de lui. Un jour, que je trouvai chez lui l'abbé de Paw , il y eut une sorte de lutte entre ces deux hommes , pour savoir lequel traiterait le plus mal notre nation. Quintus nous considéra sous le rapport politique ; et, parcourant tous les siècles passés , depuis les émigrations gauloises et les vêpres siciliecnes jusqu'à présent, il prétendit que, toujours et partout , nous avions commencé par séduire , et fini par nous faire détester. Je lui fis quelques objections auxquelles il eut l'air de ne pas s'arrêter. L'abbé de Paw réduisit notre littérature à quelques colifichets, et avança que si le dernier écolier de philosophie , dans le plus mince collège d'Allemagne , n'était pas en état de faire une meilleure distribution de nos connaissances que celle de d'Alembert dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie , on le jetterait par les fenêtres. A ce propos , je me retournai vers Favra, et je lui dis : « Capitaine , pensez- vous »v que je doive répondre? — Non, me dit-il en riant; ils sont u dans le délire ; ne répondez rien. »

Cet abbé de Paw , qui venait alors de publier son ouvrage sur l'Amérique et les Américains, avait été tant prôné par Quintus et quelques autres , que Frédéric avait conçu l'idée de l'avoir auprès de lui. De Paw vint, et resta quelques mois tant à Berlin qu'à Potsdam; mais il était tranchant et dur, il décidait péremptoirement ; en un mot , il avait à un très-haut degré cet air de morgue et de suffisance qui n'a été que trop ordinaire h

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nos philosophes modernes, et qui ensuite , adopté trop généralement parla jeunesse , a détruit cette urbanité délicate qui caractérisait nos mœurs. Or, Frédéric tenait à cette aménité , dans ses conversations surtout, de sorte qu'ayant quelque temps éprouvé combien de Paw avait les formes âpres et raboteuses , il comprit que cet homme ne lui convenait pas , et le négligea : d'où ce dernier sentit à son tour qu'il ferait bien de se retirer, et partit.

Son ouvrage sur l'Amérique lui avait d'ailleurs attiré quelques mortifications. Dom Pernety, bibliothécaire du roi à Berlin, en avait publié une réfutation longue et bien ennuyeuse, mais qui cumulait beaucoup de preuves incontestables de la fausseté du principe fondamental avancé par le chanoine de la Gueldre. Un officier français qui avait été autrefois aide de €amp du maréchal de Saxe , et qui était à Spandaw pour le reste desesjours, le réfuta également par une brochure où Ton trouva ce mot heureux, que tout le monde recueillit : « Chapitre pre- « mier : comme quoi, pour être autorisé à dire qu une chose a dé- « généré, il faut préalablement prouver qu'elle a été meilleure. »

Quintus perdit ainsi une des colonnes sur lesquelles il avait le plus compté ; il ne lui resta que son propre mérite. Il se remit donc à ses études, et prépara les ouvrages précieux qui nous restent de lui. Frédéric le maltraita en plusieurs occasions. Dans un des séjours qu'il fit à Sans-Sonci , le roi sembla même avoir pris à tâche de le harceler à chaque dîner, et poussa les choses au point de lui demander un jour, devant de nombreux témoins , combien il avait volé en démeublant le château du comte de Brûhl. « Cela est vieux, lui disait ce monarque; tout A est effacé par le temps et par le traité de paix : il n'y a plus •t aucune recherche à craindre, d'ailleurs vous avez toute « honte bue ; tout le monde sait que vous êtes un pillard ; c'est « une réputation dont les frais sont faits; ainsi vous ne devez « pas faire difficulté de nous dire ici bonnement ce que vous <' avez pilléen cette circonstance. Allons, un petit effort ; com-

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« bien cette aubaine de fripon vous a-t-elle valu ? Dites. » Quintus ^ qui avait tant souffert d'attaques semblables, ne put tenir à celle-ci, et répondit : « Votre Majesté doit le savoir, « car je n'ai rien fait que par vos ordres; je vous ai rendu « compte de tout, et vous avez partagé avec moi. »En disant ces mots , il se leva de table , sortit , quitta Sans-Souci , et revint chez lui à Potsdam. Cette regimbade les brouilla. Le roi^ cependant , le rappela au bout d'un an , mais ils vécurent ainsi toujours un peu plus froidement ensemble , jusqu'à la mort de Quintus, qui se trouva ne laisser presque point de fortune à sa îemme et à ses enfants. Comme il avait toutefois une bibliothèque assez nombreuse et fort bien composée , le roi l'acheta huit mille reisdalers , et l'envoya à la bibliothèque royale et publique à Berlin , où elle forme encore une collection particulière et distincte.

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