CHAPITRE XII
Alsarotti et Michélessi.
Algarotti , qui fut fait comte ]q ne sais par qui, quand , comment , ni pourquoi , avait des connaissances et de l'esprit. Cependant son esprit était plus fin que profond , et ses connaissances plus multipliées que solides. L'amour des sciences et de la célébrité le porta en divers pays. 11 s'arrêta successivement , et surtout en Angleterre et en France, et vint ensuite se reposer auprès de Frédéric ; mais ce repos ne lui convint qutï pendant un temps, et, soit qu'il sentît qu'à cette cour il était éclipsée par d'autres , soit qu'il ait eu secrètement en vue quelques avantages qu'on ne lui accorda point , soit enfin que le climat du Brandebourg ne lui ait pas convenu , ou qu'il ait fini par être atteint de la maladie du pays, il quitta Frédéric et s'en retourna à Venise, où il est mort. Une justice que je me plais à lui rendre, c'est que je n'ai trouvé personne à Berlin qui eût quelques reproches à lui faire, ou quelque mal à en dire.
Bien des années après sa mort, il nous arriva un autre Italien qui avait été en quelque sorte son élève, et qui était fort dévoué à sa mémoire et à sa famille : c'était un abbé Michélessi, littérateur distingué, plein de verve et de chaleur dans ses poésies, et paraissant fort bon enfant d'ailleurs. Cet abbé nous était, en quelque sorte, dépêché par le frère du comte dont il s'agit ici. L'objet avoué du voyage de l'abbé était de présenter à Frédéric la collection des œuvres du comte Algarotti, avec l'épître dédicatoire qui avait été minutée à Venise, et ensuite de faire imprimer cet ouvrage à Berlin. Le roi reçut fort bien l'offrande et le messager. Decker se chargea de l'impression;
AMIS DE FRÉDÉRIC
M. Mérianen fut Téditeur. Cette collection est de sept volumes in-8°. J'ignore ce que Tabbé Michélessi en a pu tirer; car il me parut, dans le temps, que le but secret de toute cette affaire était de procurer quelques avantages à cet aimable homme, et même de lui fournir l'occasion de se faire un sort. Cet abbé n'ayant pu parvenir à rien, nous annonça, au bout de près d'un an, qu'avant de s'en retourner dans ses beaux jardins de l'Italie, il voulait aller voir les glaces du Nord. Il partit en effet pour Stockholm, muni de puissantes recommandations. Le roi de Suède le nomma son bibliothécaire, et lui donna une forte pension ; mais ce bonheur ne fut qu'une perfidie du sort : l'abbé Michélessi mourut à ce poste au bout d'un an.
J'ai dit un mot du talent poétique de cet abbé, et je vais justifier ce mot par quelques vers de sa composition. Durant l'été qu'il passa à Berlin, il témoigna le désir de se retirer quelques semaines à la campagne pour s'y recueillir, et s'occuper de quelques idées auxquelles il paraissait attacher beaucoup d'importance. M. Sulzer lui offrit sa campagne, et l'abbé s'y con- 41na pour cinq ou six semaines. Qu'a-t-il fait dans cette retraite.^ Je ne me suis permis aucune recherche à ce sujet. Il avait fait entendre qu'il y mettrait la dernière main à un poëme en l'honneur du roi ; quand il en revint, il ne parla plus de ce poëme. Comme il n'a rien obtenu de Frédéric , a-t-il voulu qu'on ignorât les avances infructueuses qu'il pouvait avoir faites , ou bien la paresse l'a-t-elle suivi hors de la ville. Quoi qu'il en soit, ce fut de cette campagne , dix ou douze jours après qu'il s'y était rendu, qu'il envoya à M. Mérianles vers suivants. Je les rapporte persuadé que les amateurs m'en sauront gré , et y retrouveront , avec une satisfaction particulière, la saveur, si j'ose m'exprimer ainsi, qui caractérise le génie antique du siècle d'Horace.
« Si quid agam, Meriane, rogas, dulcissimererum;
« Eccecoronato vertice Musa venit; « Fluminis et genium venerata et dulcis agelli,
n Regem hominum cantat, progeniemque deuiii,
ALGAROTTl.
« Per flores, parvumque nemus, zephyrique susurros,
« Dulce tnam afflantis, Spriea nympha, comam, « Quam giavibus parcens studiis aditisqae Minervae,
« Cultor odorato gramine Sulzer alit.
« Sulzer ab extremis haud quœrit semina terris,
a Trans Tanaim occiduasqiie Hesperidumque domos, <f Amissam ut patriam solemque imbremque queratur,
« Advena longinquas dura bibit, arbor aquas ; « Sed divum ignoto ut Fredericum in corlice scribat,
<( Atque illum ignotis frondibus aura canat; « Ut galea exutum ingenli parmaque cruenta
« Arboris heroem conlegat umbra novae, « Et Dryades famos peregrinae inflectere discant
« Dum sacro gaudet pollice fila lyrae « Tangere rex, acies potsquam miseratus inermes,
« Undantem hostili sanguine vertit equum. « Sic te Pbebus amet, spiransque in carmina vires
« Pocula Castaliae plena ministret aquae î « Sic tibi Spreiadum faveat pulcherrima L***,
« El corde in tenero spicula figat amor ! « Sic sua dilecto circumdet bracchia vati,
u Braccbia peninnà candidiora nivel »
Si, en faveur de quelques lectrices, on désire une traduction de €es vers, je hasarderai celle qui suit :
« Si vous demandez à quoi je m'occupe, ô Mérian, le plus chéri « des mortels, voyez la Muse qui vient à moi , une couronne sur la « tête, et qui , après avoir révéré la gloire du fleuve protecteur de ce doux asile, chante le premier des humains et Tenfant issu de la race « des dieux (1); au milieu de ces fleurs, dans ce petit bocage, et au « doux murmure du zéphyr qui se jone dans la chevelure de la « nymphe de la Sprée, dont Sulzer embellit les bords de gazons parn fumés, dans les moments où il quitte le sanctuaire de Minerve et « les études profondes.
« En faisant venir ces plantes>.des extrémités de la terre, plus loin « que le Tanaïsefc que la demeure occidentale des Hespérides, Sulzer « n'a point eu pour objet de leur faire regretter, en les abreuvant des
<l) La irincesse royale venait d'accoucher.