‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 54 sur 60 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L'abbé de Prades .

Je dirai peu de chose de cet abbé, que je n'ai jamais vu; car il vivait fort retiré et presque oublié depuis plusieurs années, dans son canonicat de Glogaw en Silésie, lorsque j'arrivai à Berlin. Mes Souvenirs en ce qui le concerne se réduisent à deux points : la cause de sa disgrâce, et la conduite de Frédéric envers ses héritiers.

Pendant la guerre de Sept ans, l'abbé de Prades, qui s'était retiré à Magdebourg, y fut arrêté comme traître envers le roi : quand je dis arrêté, je me sers d'un mot qui doit être modifié; l'abbé ne fut retenu que chez lui , il ne le fut que peu de jours, après lesquels il eut la ville pour prison. Cette sorte de détention dura quelques mois, pendant lesquels U est aisé de concevoir qu'il écrivit beaucoup au roi , et probablement sans en avoir de réponse, si ce n'est la notification de l'ordre de se retirer en son canonicat à Glogaw, avec le conseil très-sérieux d'y vivre tranquille , de ne pas sortir de cette ville sans nécessité , et surtout de ne s'y mêler et de ne parler de rien. Ce ré* sultat fait présumer qu'il n'y eut point de preûves contre lui , que l'on ne voulut pas avoir l'air de l'avoir jugé avec trop de précipitation, et que l'on eût été embarrassé d'avoir autour de soi un homme envers qui l'on avait été injuste. D'ailleurs , l'abbé de Prades était un de ces hommes instruits , réfléchis^ et cependant assez ordinaires, que Frédéric renvoyait au bout de quelque temps , parce qu'en bon vampire il les avait suffisamment sucés et épuisés. Du moins est-il vrai qu'il ne l'a ja-

AMIS DE FRÉDÉRIC

mais regretté, et même n'en a presque jamais parlé. Mais de quoi cet abbé avait-il été accusé, et quel avait été son accusateur?

Je n'ai eu à recueillir sur ces deux questions que des réponses laconiques, telles qu'on les donne sur des matières délicates dont on n'aime pas à parler. Néanmoins j'ai vu, par ces réponses mêmes, que ce pauvre abbé de Prades avait été dénoncé au roi comme ayant des correspondances secrètes, et par conséquent criminelles avec les Autrichiens ou les Français. J'ai bien vu que tout le monde était parfaitement convaincu de son innocence : il ne restait à personne le moindre doute là-dessus. J'ai vu aussi qu'en général on le plaignait , et qu'il s'était conduit de manière à ne point mériter d'avoir des ennemis; et toutefois il en avait eu, puisqu'on l'avait accusé, ou, pour mieux dire, calomnié. Mais quel avait été son calomniateur? C'est ici que la réticence était extrême : j'ai trouvé peu de personnes qui osassent me désigner le coupable. « Un « ennemi caché, me disait-on; un courtisan adroit : voyez, « cherchez à quel homme de cet ordre le pauvre de Prades « pouvait faire ombrage. » C'est par ces sortes de détours qu'on reportait mes pensées vers le très-redoutable abbé Bastiani. Je ne sais jusqu'à quel point mes soupçons à cet égard m'ont approché ou éloigné de la vérité , mais il est vrai que je ne suis parvenu à rien de plus.

Lorsque l'abbé de Prades mourut ( ce fut quelques années avant que je quittasse ce pays ), le roi, qui savait déjà ou qui apprit que ses héritiers n'étaient pas riches , ordonna que l'on réalisât avec soin tout ce qu'il avait laissé de biens ou d'effets pour le leur envoyer. On trouva parmi ses manuscrits une tra • duction de Tacite en fort bon état et complète : le roi l'adressa à l'Académie, avec ordre de l'examiner, et de chercher quelque libraire qui voulût l'acheter, si elle méritait les honneurs de l'impression. M. Mérian fut chargé de cette commission ; et son rapport fut que la traduction était très- bien écrite, et aussi

l'abbé de prades.

fidèle qu'elle pouvait le devenir en français. Malheureusemeni aucun libraire de Berlin ne voulut traiter de ce manuscrit, que Ton renvoya au roi, qui le fît parvenir à la famille de Fabbé de Prades. J'ai toujours été surpris qu'on ne l'ait point fait imprimer en France, et que même on n'en ait jamais reparlé. Du reste, Frédéric avait présumé qu'on en pouvait tirer au moins cent louis, somme qu'il avait fixée dans sa lettre.

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