CHAPITRE XIII
Légation de Russie, le prince de Dolgcrouki.
Le 15 avril 1765 , jour de ma réception à racademie de Berlin , M. Formey avait à peine terminé sa réponse au discours que j'avais eu à prononcer, lorsqu'un homme de quarante ans a peu près, de taille médiocre, mais assez replet, vêtu d'ailleurs fort simplement , et sans aucune décoration , s'iipprocha de moi , me témoigna avoir eu le plus grand plaisir à m'entendrc, et m'invita à dîner pour le lendemain chez lui , ajoutant que si je voulais aller prendre M. Formey, ce dernier me montrerait le chemin. J'acceptai , avec l'embarras que l'on éprouve quand ou ne sait pas de qui l'on reçoit une semblable honnêteté. Il se retira , et M. Formey m'apprit que c'était le prince Dolgorouki , ministre plénipotentiaire de Russie à la cour de Prusse. Le lendemain , à l'issue du dîner, ce prince vint à moi , et me pria de me regarder comme invité chez lui toutes les fois que j'aurais le loisir et l'intention d'y aller. Depuis cette époque , j'ai constamment reçu de sa part les mêmes marques d'amitié. Quand il avait de grands dîners, il me faisait inviter avec les cérémonies d'usage : lorsque j'étais plus d'une semaine ou deux sans aller le voir, il passait chez moi pour savoir, disait-il , si nous étions brouillés. En un mot, il a été le même à mon égard durant les vingt ans que j'ai passés avec lui dans ce pays , sans que jamais les grands événements de la politique ou les petits événements de coterie aient élevé le moindre nuage entre nous deux.
Je ne me rappelle que deux circonstances qui aient pu me faire craindre une rupture , ou au moins quelque refroidisse-
ment de sa part; elles n'ont produit cet effet ni Tune ni l'autre. Je ne rapporterai point la première, où je ne fus impliqué que comme témoin d'un fait particulier'; elle a rapport à une anecdote de société , qui , à la vérité, fait beaucoup d'honneur aux principes de noblesse et de générosité du prince , mais qui d'ailleurs ne peut intéresser les lecteurs que par un mot de Frédéric , qui peint très-bien ce grand homme. Dans une tragique et burlesque aventure , un jeune homme de quinze ou seize ans fut remis à deux bas officiers qui le frappèrent de coups de canne , jusqu'à lui donner des convulsions. Au milieu de cette horrible exécution , faite en très-belle compagnie , le ministre dim prince d'Allemagne, gros et grand homme, jaloux de témoigner son zèle en faveur de l'héroïne du roman ; donna un grand coup de poing dans la poitrine de la victime, qui lui cria : De quel droit me frappez-vous f Lorsque Frédéric apprit ce trait, un sentiment d'horreur et d'indignation lui fit dire : « Et à quel titre ce Jacques Rosbiff ose-t-il frapper mes sujets ? « Qu'on lui dise de ne jamais se présenter devant moi ! Qu'on « écrive à son prince de le rappeler ! Au reste , je n'ai pas be- « soin de ministres de ce pays-là. »
La seconde occasion oij j'ai couru le risque de voir l'amitié du prince se refroidir envers moi est relative à la politique. Dans le temps que se préparait la fameuse campagne du feld-maréchal Romanzow contre les Turcs , le prince nous dit à table , et en me regardant, « que cinq cents officiers français s'étaient « embarqués à Toulon pour aller servir chez les infidèles , ce « qui n'était pas plus chrétien que loyal, puisque les Russes et (c les Français étaient en paix , et liés d'amitié par divers traite tés. » Je fus piqué de ce qu'il disait cela devant moi , et de ce qu'il avait affecté de me regarder en le disant. L'occasion de le lui faire sentir se présenta , et j'en profitai. Lorsque Romansow eut remporté S€S deux grandes victoires , j'allai dîner chez le prince pour l'en féliciter. Quand on but à la santé des vainqueurs, je dis qu'il n'y avait dans ces nouvelles qu'une circonstance que
je ne comprenais pas : qu'il fallait que mes compatriotes eussent bien changé depuis que je les avais quittés , ou qu'ils eussent été bien heureux en cette rencontre ; qu'en un mot , on ne concevait jamais que de cinq cents officiers français embarqués à Toulon, et servant dans l'armée turque, on n'en eût trouvé aucun, ni parmi les morts , ni parmi les prisonniers , et qu'il fallait convenir que tous avaient eu un bonheur merveilleux ou d'excellentes jambes. Le prince fut embarrassé, car il se souvint du propos auquel je répondais; mais il ne répliqua pas , et j'ai eu lieu de croire qu'il m'en estima davantage ; au moins est-il vrai que, depuis cette époque surtout , il ne m'a jamais parlé qu'avec les plus grands ménagements de la nation française , qu'au reste il aimait beaucoup.
Ce prince était essentiellement bon , mais par caractère , et sans faiblesse ; juste par principes , et sans versatilité , comme tous les hommes publics devraient l'être; simple, comme le sont les hommes réfléchis qui se possèdent ; philosophe , en un mot , comme on l'est quand on pratique la philosophie , sans en affecter le ton. Il n'était fier que quand on paraissait lui manquer réellement. M. de Pons Saint-Maurice, qui avait vécu onze ans avec lui, me disait à Paris, en 1790 : « M. Dolgorouki est « le plus estimable de tous les Russes que j'ai connus.»
Bernardin de Saint-Pierre, qui, étant officier de génie, a fait campagne avec lui en Finlande , lorsque tous deux étaient encore jeunes , a si bien senti le prix de ses vertus , qu'il lui a toujours conservé le plus sincère attachement, comme luimême en a toujours été aussi aimé qu'estimé (1).
Le prince Dolgorouki avait fait , comme volontaire , trois campagnes à l'armée française , durant la guerre de Sept ans , et y avait particulièrement connu et estimé M. de Guines, alors
(l; Le prince Dolgorouki est mort en I804, dans un âge fort avancé, à Moscow, où il s'était retiré. J'ai su, par un Russe, témoin de ses derniers moments , qu'il était mort dans le calme que donne une bonne conscience et avec la résif;nation qui caractérise l'âme forte.
M. de Souastre. Lorsque ce dernier fut envoyé à Berlin comme ministre plénipotentiaire , le prince me dit qu'il aurait bien du plaisir à rire de nouveau avec cet ancien compagnon d'armes et de plaisirs , quoiqu'il dût naturellement y avoir entre eux un sujet de querelle par rapport au droit de préséance. « Mais^ « ajouta-t-il , j'espère que notre amitié n'en souffrira pas , et « que cet article délicat s'arrangera sans que nous nous en mê- « lions directement. D'après des traités déjà anciens , je dois « céder le pas au ministre de France ; mais si des instructions « secrètes m'enjoignaient de le disputer, quel parti pensez- « vous que je pourrais prendre? Pour moi , je n'en vois qu'un , « celui d'abandonner cette affaire à nos cochers. »
Un jour, durant le dîner, il me demanda si je pensais qu'il {lit juste de pendre tous les espions. Comme cette question m'étonna , et que je le regardai pour voir à sa physionomie dans quelle intention il me la faisait, il ajouta en souriant : « Je « ne parle pas des espions avoués et privilégiés ; on est con- « venu d'avoir pour eux beaucoup de considération, et surtout « de ne pas les pendre : je parle des espions secrets et cachés ; « et je demande si vous feriez pendre l'homme vertueux qui , « sans aucun intérêt personnel , et par dévouement pour sa « patrie, chercherait à découvrir les desseins et les ressources « des ennemis de son souverain. » Il est aisé de comprendre combien Ton eut à disserter sur ce point de morale et d'ordre public et quelle fut mon opinion.
Le trait qui suit fera voir combien était calme et philosophique la sorte de résignation avec laquelle il attendait les divers événements de la vie. Pendant la guerre de Sept ans , il s'embarqua comme officier ingénieur sur la flotte destinée à faire le siège de Colberg. Un peu fatigué de la mer, il s'endormit profondément, lorsqu'une affreuse tempête survint et fit croire aux plus braves que l'on allait périr. Un autre officier vint en ce moment de crise l'éveiller, en lui criant ; « Comment pou- « vez-vous dormir? Nous périssons î — Si cela est, répliqua-t-il,
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« qu'ai-je besoin que Ton m'éveille? » Et il se rendormit.
Ce prince m'a conté une anecdote assez singulière pour mériter d'être recueillie : « Un père de famille, que je connais très- « bien , me dit-il , avait eu six fils : il s'agissait de commencer « l'éducation du plus jeune, lorsque parut r£'m276 de J.-J. Rous- « seau. Le père crut ne pouvoir faire mieux que de suivre les « leçons du philosophe génevois. Cette éducation terminée , ce « père, au désespoir, écrivit à cet auteur célèbre , qu'en adopte tant sa méthode , il n'avait fait qu'un monstre de son dernier
fils , et qu'il lui demandait le remède du mal dont il était ^ cause! Rousseau lui répondit, dans une lettre que j'ai vue, « qu'en publiant son livre il avait bien pu espérer qu'il se trou- « verait des gens assez curieux pour l'acheter et même pour le u lire ; mais qu'il ne s'était point imaginé qu'il pût y avoir un <c père assez fou pour le suivre. » M. AVéguelin, mon collègue, à qui je rapportai ce fait, me dit que Rousseau avait eu raison : qu'en voulant écrire sur l'éducation de la jeunesse, ce philosophe avait été obligé d'écarter un grand nombre d'articles ou sujets de discussion^ parce qu'il n'avait dû considérer que Thomme en général , et non le citoyen de tel pays , ou le sujet de tel souverain , ou l'homme placé dans telle position, et attaché à un culte ou à un autre , que dès lors son livre ne pouvait plus offrir que des vues générales, et qui ont besoin de beaucoup de modifications ou de suppléments pour être applicables à quelque particulier que ce soit; d'oià il suit que l'homme réfléchi ne peut voir dans VÈmile que des formules, qui ne peuvent être employées qu'à l'aide de plusieurs additions, modifications et transformations successives; ce sont, en un mot, ajoutait-il, des directions fondamentales qu'il faut savoir varier, ou diversifier plus ou moins , selon les temps, les lieux et les personnes. Celui qui voudra y voir une méthode complète et bonne à suivre telle qu'elle est ne sera qu'un homme dénué de sens, qui ne devra jamais lire J.-J. Rousseau, parce que jamais il ne sera capable de l'entendre.
Je ne me rappelle pas en quelle année le prince Dolgorouki eut à me charger d'une commission confidentielle, à laquelle , par principe de bienfaisance et de probité, il mit beaucoup de zèle. Il me prit à part pour me dire qu'il venait de lui arriver trois de mes compatriotes : un jeune homme fort doux de caractère, une sœur aimable et très-jolie, et une cousine qui était bien sans l'être autant , tous trois bien nés , et d'une famille fort honnête ; qu'un de ses parents , voyageant en France , avait eu occasion de faire la connaissance de ces jeunes gens , et les avait engagés à le suivre , offrant de fournir aux frais du voyage, et de leur procurer des établissements convenables en Russie ; mais qu'à leur arrivée à Leipsick , l'argent avait manqué au conducteur, qui les avait abandonnés , et était subitement parti seul. « Ces pauvres délaissés, ajouta-t-il, ont vendu « quelques effets pour venir jusqu'à Berlin ^ et se jeter dans « mes bras. Comme Russe et parent , je pense devoir venir à « leur secours; et comme il en coûterait autant pour les ren- « voyer chez eux que pour les défrayer jusqu'à Pétersbourg , « c'est ce dernier parti qu'il faut prendre. Le premier aurait « d'ailleurs des inconvénients graves et très-mortifiants pour « eux , tandis que le second ne présente que des espérances con- « solantes, mon parent n'étant pas homme à leur refuser son « appui , et leurs qualités personnelles ne pouvant manquer de « leur procurer des places sortables , surtout à l'aide des lettres '« que je leur donnerai ; mais diverses considérations relatives « à ce même parent et à quelques intérêts de famille ne me « permettent pas de me montrer dans cette affaire autrement « que comme ministre public. Je suis même obligé de cacher « le zèle que je mets à les servir. En. conséquence, je vous prie « de vous constituer publiquement leur patron, et de concerter « avec madame de Kameke, déjà prévenue, les mesures néces- <i saires pour leur faire continuer leur route. »
J'acceptai la commission : madame la comtesse de Kameke forma chez elle un conseil composé de madame de Blumenthal ,
de quelques autres dames, et de moi. Le premier avis qui tut ouvert dans cette conférence de bonne œuvre fut de renvoyer ces jeunes gens chez eux , avis que, d'après l'opinion du prince Dolgorouki, je fis rejeter, en représentant que ce renvoi serait très-mortifiant pour les uns , et fort peu honorable pour les autres. On en vint donc au point essentiel ; et d'après les cotisations particulières , où l'on n'oublia pas de taxer le prince pour une bonne part , je me trouvai en état de mettre nos jeunes gens en route. Je leur procurai une voiture de louage jusqu'à Dantzik , et leur donnai par écrit les instructions nécessaires pour se rendre de là à Pétersbourg. Au moment de partir, ils se ressouvinrent que, par malheur, ce jour-là était le premier vendredi du mois. Or, se mettre en route ce même jour parut aux deux demoiselles un signe évident qu'il leur arriverait de fâcheux accidents. J'eus beau les plaisanter sur cette frayeur, je ne pus les rassurer, et j'eus peine à les vaincre. Cette misérable superstition n'eut pas l'influence que les âmes faibles imaginent, car leur voyage fut très-heureux ; et j'ai appris depuis qu'ils avaient été placés tous les trois, et que la belle demoiselle avait épousé un négociant suisse assez riche pour lui procurer une agréable aisance.
En me proposant de parler de ceux qui entouraient le prince , je ne dirai qu'un mot de ses secrétaires : l'un d'eux , nommé Bérézin , était cousin germain de Potemkin , dont il m'a conté toute l'histoire. On me saura gré , je pense , d'en rapporter ici quelques traits des plus édifiants (1).
(I) Ce n'est point la vie de Potemkin que je donne, non plus que celle de tous ceux dont je parle dans cet ouvrage. Je me borne à ciler sur ce trop puissant favori quelques anecdotes qui me semblent plus curieuses et plus intéressantes, de la vérité desquelles je ne saurais douter, et que néanmoins l'histoire a pu oublier ou négliger. Quant à la vie de Potemkin, je renverrai les lecteurs qui voudront la connaître à VHistoire de Calhennell^ par Castera, 2^ édiUon, ornée de portraits et de cartes. Là, on verra l'homme public, son ambition, et ses vues ou opérations politiques et militaires; ici je ne présente qu'une esquisse de la moralité de cet homme trop fameux.
Potemkin était loin d'être bel homme : non-seulement il n'était pas beau de visage , il était même effrayant et rebutant ; il louchait, de plus , et était cagneux ; mais sa taille , sa carrure et sa force étaient extraordinaires. A ce mérite foncier se joignait l'avantage d'avoir la plus belle chevelure de toutes les Russies (1) : aussi le temps de ses audiences était-il employé à se faire peigner. C'est alors que , placé derrière une sorte de balustrade à hauteur d'appui, il voyait devant lui tous les grands de l'empire , décorés de leurs ordres , attendre avec respect un coup d'œil ou un bonjour. Quand il voulait parler à l'un d'eux , il l'apostrophait par son nom , et les mots padiproche ( ine?is ici ) formaient toute sa galanterie , et amenaient prompte obéissance avec un ploiement de tout le corps ; quand il voulait le renvoyer, padi-souda {va-Ven) l'en débarrassait. Cet homme , qui ne payait aucune de ses dettes , ordonnait de tout en despote. Personne mieux que lui ne pouvait faire regretter le prince Orlow, qui n'avait rien négligé pour se faire pardonner sa haute faveur, et qui , se bornant à son rôle , avait toujours renvoyé les affaires à ceux qui en étaient chargés , déclarant qu'il n'avait pas le droit de s'en mêler, promettant peu , mais ne trompant pas , et adoucissant par sa politesse jusqu'à ses refus.
Potemkin , orphelin dès sa première jeunesse , avait été si pauvre, qu'il n'avait eu pour ressource que les bontés de son oncle , le colonel Bérézin , qui alors le recueillit et pourvut à tous ses besoins. Ce colonel , que quelques blessures avaient forcé de quitter le service, n'était pas riche, le gouvernement lui ayant pris, sous Pierre le Graud, une immense étendue de terrain, qu'il a toujours et vainement promis de remplacer. Quand ce vieil oncle eut appris la haute fortune de son neveu ,
(1) Et n'est-ce pas pour toutes ces causes que Calherine II, après l'avoir « vu, dit au prince Orlow : « Je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir « fait connaître cet iiomme : au reste vous avez voulu me le présenter^ « vous vous en repentirez. »
il vint du fond de la Moscovie à Pétersbourg, dans l'espoir d'obtenir enfin quelque justice ; mais son pupille le reçut très-mal , lui demanda ce qu'il venait chercher, et lui déclara que ce n'était pas le temps de former des demandes semblables à la sienne : ensuite il donna des ordres pour qu'il ne fût plus admis à ses audiences. Bérézin, indigné et honteux , voulait repartir à l'instant. Le prince iNariskin , grand écuyer et son ancien ami, le retint , prétendant qu'on pourrait vaincre Potemkin par la persévérance et l'importunité. Ainsi , durant plusieurs mois , on vit tous les jours un respectable vieillard languir, comme un objet de rebut, dans les premiers salons de son neveu et de son pupille ingrat et dénaturé. A la tin , le prince Nariskin , vieux serviteur, qui à cette cour avait le droit de tout hasarder, prit sur lui de dire à Potemkin : « Savez-vous « que votre oncle , mon ancien ami , est dans vos antichambres « à y mourir d'ennui , et qu'il y passe ainsi toutes ses matinées ? '< Est-ce que vous ne ferez rien pour lui? Il convient que cela « finisse. — Qu'il s'en aille ! il y a assez longtemps qu'il m'en- « nuie! Peu s'en est déjà fallu que je le misse hors d'état de « venir faire ici le rôle très-déplacé qu'il y joue. Qu'il s'en aille ! « Dites-le-lui bien, sans quoi je saurai le faire repentir de ses « importunités. — Mais c'est votre oncle. — Qu'il en re- « mercie le ciel, et qu'il prenne garde à lui ! » Le vieux colonel alla donc cacher sa honte et nourrir sa colère au fond de sa province.
Pierre Lafosse , célèbre et savant écuyer, très-connu par ses précieux ouvrages sur l'hippiatrique , avait reçu , étant à Vienne en Autriche , et de la part du ministre de Russie près de cette cour, de si pressantes sollicitations et des promesses si positives , qu'il s'était rendu à Saint-Pétersbourg , chargé de lettres pour les ministres , et d'une recommandation pour le prince Potemkin. Lafosse ne pouvait arriver plus à propos pour le successeur d'Orlow. Ce satrape avait un cheval malade, cheval superbe, le plus beau peut-être de tout l'empire, dont Joseph II
avait fait présent au grand , gros et robuste favori , et qu'aucun Russe ne pouvait guérir. On devine , sans doute , que Pierre Lafosse fut très-bien reçu ; qu'il eut les entrées libres , sûr d'être toujours courtoisement accueilii, et que le cheval lui fut montré et remis. Pierre Lafosse fit construire un hangar pour traiter cet animal si rare avec tous les soins dont il fut capable. Au bout de quelques mois il parvint à le guérir : on l'en remercia avec toute l'exagération d'une fausse reconnaissance , mais on ne lui remboursa point ses dépenses , on ne lui paya pas ses soins , les entrées lui furent ensuite interdites comme au vieil oncle ; en un mot , on ne fit rien pour lui , et il partit de Russie comme on se sauve de l'antre d'un lion ou d'un léopard.
Pierre Lafosse arriva à Berlin , ayant quelques lettres pour moi. Il s'y reposa , et c'est là que je l'ai connu et que j'ai appris de lui ces détails.
La Russie est , je crois , le seul pays où l'état des secrétaires de légation soit un état fixe et stable. Le jeune homme qui entre dans cette carrière est d'abord employé comme apprenti diplomate dans les bureaux du département des affaires étrangères , après quoi on le place dans quelque légation comme actuaire, ou chargé de la tenue des registres, ensuite comme expéditionnaire ou copiste , de là comuie secrétaire-rédacteur, comme conseiller de légation , etc. Il est toujours le maître de se retirer, et, à quelque époque qu'il en prenne le parti, il conserve son traitement en entier s'il veut rentrer dans les bureaux de Pétersbourg ; s'il préfère rester libre , il en conserve la moitié à titre de pension. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les appointements , les titres et les privilèges s'accroissent à mesure que l'on monte eu grade , car on sait quel est , à cet égard , l'ordre établi en Russie , où l'on n'a , pour tous les emplois qui tiennent au service public , qu'une seule échelle, savoir l'échelle militaire. Il suit de là que si l'on veut récompenser un savant , ou tout autre homme de l'ordre civil , on lui donnera le grade de capitaine , de colonel , ou même de
MINISTRES ÉTRANGERS A RERLÏN.
lieutenant général , qui lui assurera le titre d'excellence : c'est ce qui est arrivé au docteur Scheffer, dans le temps où il avait été, à Pétersbourg, médecin du prince de Saxe, duc de Gourlande, et de Paul r% grand-duc de Russie. M. delà Harpe, qui ignorait toutes ces circonstances, lit une bévue assez malheureuse chez ce dernier prince, qui voyageait sous le nom de comte du jSord, Dans un dîner où. M. le comte du Nord avait fait inviter la Harpe, son correspondant littéraire d'Alembert, qui avait refusé d'être son gouverneur, et M. Scheffer, qui alors même avait à le guérir d'une légère incommodité , le prince n^adressait point la parole à ce dernier qu'il ne lui donnât le titre de votre excellence; et M. de la Harpe, se persuadant que ce qui n'était qu'une étiquette était un persiflage , communiqua sa pensée à un cavalier de sa suite , son voisin , qui lui déclara bien sérieusement que ce titre était dû à ce médecin. Cette déclaration ne put convertir l'auteur du comte de fVarwick, qui, s'adressant au comte du Nord lui-même , lui dit : « Mais, « monseigneur, si un médecin a le titre à' excellence en Russie, « quel sera donc le titre que l'on y donnera à un homme de « lettres? — Monsieur, répondit Paul P% je vous avoue , non « sans rougir, que l'on n'a point encore réglé chez nous le « rang des gens de lettres , mais je suis persuadé que si ma « mère était ici, elle vous donnerait de V altesse. » M. de la Harpe, qui ne vit pas que tout le monde souriait malignement , prit , dit-on, cette réponse au sérieux, et en fut très-content.
11 n'a passé par Berlin aucun Russe de marque, aucun étranger n'est allé en Russie, ou n'en est revenu par cette route, durant les vingt ans que j'ai demeuré en Prusse, que je ne l'aie vu et même interrogé, autant que les convenances me le permettaient ; aussi a-t-on souvent cru quej'avais voyagé en Russie. J'ai vuFalconnet lorsqu'il y alla , je l'ai vu à son retour ; je fus du nombre de ceux à qui il donna des morceaux du granit qui forme le piédestal de Pierre le Grand , granit dont la mode alors était de se faire faire des boutons de manches. Le prince B
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allant occuper à Paris le poste de ministre plénipotentiaire, me pressa si vivement de lui donner mes commissions , et me promit si galamment d'avoir soin qu'elles fussent bien faites , que je lui remis quelques exemplaires de mon Traité du style , que Ton venait d'imprimer. Chaque exemplaire avait son enveloppe bien cachetée, et son adresse. Cependant il n'y eut que M. d'Alembertqui reçut le sien.
M. le comte de Schuwarow, auteur de VÉpUre à Ninon de LencloSy s'arrêtant quelque temps à Berlin, à son retour de France, me parla de VOde sur la Navigation ^ pièce qui , quelque temps auparavant , avait valu un prix académique à M. de la Harpe. Je ne sais quelle distraction me fit oublier, dans ce moment, que M. le comte russe avait beaucoup d'obligation à l'auteur de cette ode , les vers de YÉpUre à Ninon ayant été soigneusement revus par lui ; mais enfin je parlai de l'ode avec peu de ménagement, et je parus surpris que M. de la Harpe n'eût pas fait mieux. Je trouvai qu'il y avait des strophes bien au-dessous du médiocre , que même il y en avait peu de bonnes ; que le tout était froid et sans verve , et que cet ouvrage , l'un des plus faibles qui soient sortis de la plume de cet auteur, prouvait que le talent de l'ode lui avait été refusé. Le lendemain de cette discussion , le prince Dolgorouki médit en riant : « Vous vous êtes perdu hier. M. le comt-e « s'était pris pour vous de la plus belle passion du monde ; il « vous estimait et vous aimait singulièrement ; personne peut-^ « être n'avait fait sa conquête comme vous : mais votre sévérité « contre la Harpe a tout détruit ; vous êtes un homme noyé. — «( Mon prince, lui répondis-je , je m'en consolerai si vous ne « partagez pas son indignation. » C'est ce même comte qui, diton , a procuré à M. de la Harpe la correspondance de Paul P^.
L'anecdote la plus curieuse et la plus singulière que j'aie à citer concernant la Russie tient à un ouvrage historique d'une espèce unique. Un seigneur russe , en partant de son pays , avait reçu le manuscrit de cet ouvrage, sous la double
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claus^î de ne le montrer qu'avec la plus grande discrétion , et de le faire imprimer en breloque , au nombre de cinquante exemplaires seulement, qu'il fallait soigneusement se faire remettre, sans que personne pût en avoir connaissance. Ce seigneur , très-empressé de bien remplir cette commission , en était d'autant plus embarrassé , qu'il n'avait aucune connaissance de tout ce qui est relatif à l'art typographique. Il se persuada que je consentirais volontiers à le remplacer, et que je lui garderais le secret ; et , en conséquence , il me confia le manuscrit précieux dont il s'était chargé. Je fis faire cette rare édition avec toutes les précautions que ce mystère pouvait exiger, et je lui remis peu de jours après les cinquante exemplaires , bien assuré que personne n'avait connaissance de ce qu'ils contenaient, et qu'on n'en avait tiré qu'un seul exemplaire de plus, que je gardai pour moi , ainsi que je l'avais déclaré à l'illustre commissionnaire. Je le perdis par un accident qui me causa un véritable regret, tant à cause de l'auteur, qu'à cause du contenu de ce petit ouvrage. En effet , l'auteur était une personne du plus haut rang (1); et ce que l'ouvrage contenait se réduisait à nous dire , sous le titre à! Histoire des empereurs romains , et presque en une seule phrase , « qu'un tel fut assassiné par « un tel^ que tel autre assassina à son tour, etc. » Cette liste d'assassinats commis pour occuper le trône impérial , et qui présentent une chaîne non interrompue et monotone d'un même crime , était devenue , par toutes ces circonstances , l'ouvrage le plus étonnant, le plus original et le plus Hardi , aussi bien que le plus court, que l'on pût imagiaer.
Je m'étais proposé de parler ici de beaucoup de Russes trèsdistingués y sur lesquels j'avais des choses assez intéressantes à citer, mais un volume entier y suffirait à peine. Cependant, j'espère que l'on me saura gré de consigner dans ces Souvenirs ce qui est venu à ma connaissance au sujet des Orlow. Ce que
(I) Catherine II.
j'ai a en dire se réduit à trois points : leur famille ; 2"^ la part qu'ils ont eue à la mort de Pierre III ; et 3" le caractère particulier de celui qu'on nommait le Balafré, Mais je crois devoir auparavant rapporter, sur Catherine II , deux anecdotes qui me semblent aussi piquantes qu'elles sont peu connues.
On sait que cette princesse est née et a été élevée à Custrin, oii son père , général au service de Prusse , était gouverneur. Madame la baronne de Printzen, qui , étant demoiselle , avait été dame d'honneur à cette petite cour, m'a parlé plusieurs fois et des parents et de la fille, qui certes ne songeait guère qu'elle dût être un jour la souveraine d'un grand empire. « Je « l'ai vue naître, me disait-elle; j'ai vu comment on l'éle- <t vait ; j'ai été témoin de ses études et de ses progrès ; j'ai « aidé moi-même à emballer son trousseau lorsqu'elle est « partie pour la Russie. Elle avait assez de confiance en moi , <i pour que je pusse me flatter de la connaître mieux que perte sonne ; eh bien ! je n'aurais jamais deviné qu'elle dût mériter « la réputation qu'elle s'est faite. Je n'ai remarqué en elle et « dans toute sa jeunesse qu'un esprit sérieux, réfléchi et froid, « mais aussi éloigné de tout ce qui est saillant , que de tout « ce qui est erreur, caprice ou étourderie. Je m'étais perte suadé en un mot, qu'elle serait une femme ordinaire. Ainsi, « vous pouvez juger de la surprise où m'ont jetée ses grandes « aventures. »
Cette impératrice , n'étant encore que grande-duchesse , eut une maladie très-grave , dont elle fut sauvée par un chirurgien français , qui quelque temps après se retira dans sa patrie. Lorsqu'elle fut véritablement souveraine, elle se rappela le service que cet homme lui avait rendu , et lui envoya le brevet d une pension de dix mille francs. « Puisque j'ai le malheur, <• lui écrivit-elle , de ne pouvoir être utile aux auteurs de ma « vie , il faut au moins que je le sois à celui qui me l'a con- « servée. :» Ce qui donna lieu à ce mot , c'est que la princesse , sa mère , qui était morte peu avant son avènement au trône ,
avait vécu dans une très-grande médiocrité de fortune à Paris , où elle s'était retirée, et où elle avait occupé un petit hôtel derrière le Luxembourg. Je ne parle pas du frère de Catherine ; il a vécu et est mort inconnu (1).
Ce que les amateurs envieront le plus à cette princesse , c'est la construction de sa bibliothèque ; pour avoir un livre placé sur telle tablette, il ne fallait que presser un bouton portant, le même numéro , à l'instant la tablette venait en avant , et descendait à hauteur d'appui ; on la renvoyait ensuite à sa place en recourant au bouton.
Je viens aux Orlow. Les Orlow étaient cinq frères ; l'aîné , qui n'a jamais voulu aucune place , qui n'a rien été, et qu'on nommait le philosophe; le second, qui a été fait prince; le troisième , qui était le balafré ; et les deux autres , beaucoup plus jeunes et ayant fait peu de sensation. Tous les cinq étaient d'une belle taille , et annonçaient une force bien supérieure à ce que l'on a coutume de voir, du moins en Europe. Le second était néanmoins le plus bel homme de tous ; et le troisième, celui qui était le plus fort ; la balafre qu'il avait au visage provenait d'un pari qu'il avait fait et gagné dans sa jeunesse , de se battre contre je ne sais combien de grenadiers à la fois. Il sortit vainqueur de ce combat extraordinaire , quoiqu'il eût reçu au visage un€ blessure dont il a porté la marque toute sa vie. Je n'ai à citer sur leur origine qu'un fait, au sujet duquel je ne garantis que de Ta voir lu ainsi que je vais le raconter.
J'allai un jour à une vente de livres à Berlin; c'était dans
(0 « Le prince d'Anhalt-Zerbs, frère de l'impératrice de Russie, avait la valeur tiéréditaire dans son antique et illustre maison. Il avait de l'esprit, de la fmesse, des connaissances, et de l'élévation dans le caractère. A la campagne de 1792, il joignit le quartier général du roi de Prusse, et se lit remarquer par plusieurs m<?ts heureux, mais quelquefois piquants. Si malgré ces avantages il a vécu et s'il est mort plus obscur qu'il n'appartenait au frère d'une souveraine qui fixait les regards de l'Europe, la bizarrerie de son humeur en fut la cause; ses singularités fournissaient des sujets de plaisanterie, et il n'imprimait pas ce respect qui seul ouvre la route des grandeurs et fonde les réputations. » Pr. Ed.
l'après-midi. En entrant dans la salle de . vente, je vis M. de la Grange déjà placé et tout près de la table : je parvins à me procurer un siège à côté de lui , et nous nous mîmes à examiner les livres à mesure qu'on les présentait au public. M. de la Grange prit, de cette sorte, une brochure couverte en papier bleu, et de 230 pages in-12, écrite par un officier, et contenant la relation des événements qui eurent lieu en Russie lors de la mort de Pierre III. Mon voisin , en la feuilletant , tomba sur un passage qu'il me montra , et que nous lûmes ensemble à voix basse. On y racontait que Pierre le Grand , faisant décapiter les strélitz rebelles , et ayant , pour abréger la besogne , un bloc devant lui , sur lequel il expédiait, à grands coups de hache , sa bonne part des coupables , il arriva qu'il y eut bientôt parmi ces soldats une vive émulation pour parvenir à l'honneur d'être décapités par l'image de Jésus- Christ , et que cette émulation fut poussée si loin , qu'un trèsgrand et très-bel homme arrivant et ne trouvant plus de place sur le bloc impérial , se prosterna à côté , et posa sa tête contre terre. Pierre P' , frappé de cette singulière obéissance, ou plutôt de cet excès de servilité , fit grâce de la vie à cet homme , qui a été le grand-père des Orlow, par qui Pierre III, descendant et héritier de Pierre V% a péri. « Ainsi, ajoute l'auteur, Pierre n'a épargné le sang d'un rebelle que pour que les descendants de cet homme puissent porter leurs mains sacrilèges sur son petit-fils , et qu'ils achevassent sur ce prince infortuné ce que leurs ancêtres avaient tant de fois tenté contre luimême «
Nous ne pûmes continuer notre lecture, car on mit en vente cette brochure, qui fut poussée jusqu'à un ducat, et qui serait allée bien au-dessus si on avait été instruit que c'était l'envoyé de Russie qui la faisait acheter, et qu'il avait ordre d'en retirer les exemplaires à quelque prix que ce fût.
On nous a donné bien des versions sur les détails de la mort de Pierre III. Je vais rapporter celle qui m'a été communiquée
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par un jeune Russe , qui , particulièrement protégé par le ministre des affaires étrangères en Russie , avait été autorisé à lire tous les papiers réunis dans les cartons , et m'assurait avoir recueilli des pièces originales ce qui soit :
Pierre III avait résolu de faire enfermer sa femme dans un couvent , au fond de la Moscovie , et allait exécuter son projet. On en fut instruit par la princesse d'Achkow, qui avait arraché ce secret à sa sœur, mademoiselle de Voronzoff , maîtresse de Pierre IIl. On tint un conseil , où furent admis la princesse d'Achkow, Grégoire Orlow, qui depuis fut fait prince , et quelques autres personnes bien affidées ; on cite entre autres Alexis Orlow le balafré, le comte Pannin et le comte Razoumoffsky. Ce fut là que l'on décida qu'il fallait gagner les régiments des gardes , tandis que Pierre III était à Oranienbaunn , château ntué à six lieues de Pétersbourg. On y réussit , et l'on fut si bien servi par les émissaires auxquels on eut recours , qu'il n'en coûta qu'un rouble par homme. Pierre III , averti de cet événement , consulta le vieux maréchal de Munich , militaire célèbre, âgé alors de plus de quatre-vingts ans, et qui était auprès de cet empereur. Le maréchal lui dit qu'il n'y avait qu'un parti à prendre , celui de se rendre sur-le-champ à Pétersbourg, à la tête de sa garde de Holstein, et d'aller se présenter aux rebelles avant que l'on eût consolidé les mesures prises contre lui. Pierre n'eut pas ce courage ; de sorte que Munich le quitta en lui disant : « Vous vous perdez sans res- « source, et dès lors je vous deviens absolument inutile. « Adieu. » Pierre, ainsi réduit à lui-même et aux lamentations de sa maîtresse, se rendit à Cronstadt; mais il y arriva trop tard : le gouverneur lui ferma les portes , et menaça de faire feu sur lui et sur son monde s'il ne se retirait. Il revint donc forcément à Oranienbaunn , se démit solennellement de l'empire en faveur de son fils , dont Catherine serait tutrice , en même temps qu'elle serait régente , offrant de se retirer dans le Holstein , et de se contenter de ce duché. Il se livra aux
agents de Catherine. Cette proposition plut d'abord à l'impératrice ^ qui voulait Taccepter ; mais les Orlo w et autres s'y opposèrent , et lui dirent : « 11 est naturel qu'en ce moment « vous n'aperceviez pour vous que des avantages réels dans le « projet dont il s'agit. En effet, vous serez souveraine sans « opposition , sans combat , et dès l'instant ; mais examinons « l'avenir : Pierre va partir. S'il regrette l'empire qu'il aura " perdu, il n'aura pas par lui-même les moyens d'y rentrer, « aussi n'est-ce pas lui qu'il faut envisager ici : c'est sur tous « les cabinets de l'Europe qu'il faut porter les yeux. Quel est « celui de tous ces cabinets où l'on ne se dira pas que, si l'on « peut vous réconcilier avec votre époux , on sera assuré de « jouir chez nous d'un crédit illimité? Le souverain qui aurait « opéré cette réconciliation ne serait-il pas notre premier allié, « à titre de reconnaissance de la part de l'empereur, et à titre « de convenance de votre part? Cette réconciliation sera donc « l'objet, le but de tous les efforts des puissances de l'Europe. « Toutes y travailleront avec une sorte de rivalité soutenue. « En ce cas, madame, vous y refuserez-vous ? Pourrez-vous « résister à ces efforts unanimes , surtout s'il survient des cir- « constances qui vous obligent à de grands ménagements en- « vers les médiateurs? Résister aux sollicitations de toute l'Eu- « rope , c'est une folie que de penser qu'on le puisse. Vous finirez « donc, un peu plus tôt ou plus tard, par vous raccommoder « et alors , un peu plus tôt ou plus tard , nous en serons, d'une « manière ou d'une autre , les victimes , nous tous qui vous « servons. C'est de notre sang que la réconciliation sera scellée ; « nous payerons de notre tête le retour de l'empereur. Les « humiliations , la disgrâce , la proscription , la réprobation gé- « nérale , l'échafaud ou le poison , telle sera la récompense de « notre zèle. Madame, en ces sortes de matières, on ne peut « faire les choses à demi : quiconque fait le premier pas ne doit « plus s'arrêter qu'il n'ait atteint le dernier terme. » Catherine n'eut rien à répondre à ces raisons. Ellle se mit à pleurer, et les
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autres allèrent en avant, sans même lui demander son aveu. Elle n'eut d'autre part à la mort de Pierre III que de garder le silence auquel on la réduisit.
Trois hommes , les plus robustes que l'on connût à Saint- Pétersbourg, Orlow le balafré (1), un major, que quelques
personnes ont dit avoir été le prince B , ou son frère,
et un grenadier, partirent pour se rendre auprès de Pierre. Ils s'annoncèrent comme messagers de Catherine. Les deux premiers s'avancèrent avec lui jusque près de la fenêtre, sous prétexte de n'être entendus de personne , tandis que le grenadier, placé sur la porte , comme pour éloigner les curieux indiscrets, s'approcha ensuite et sans bruit derrière eux. Lorsqu'il fut assez près , Orlow et le major saisirent subitement Pierre, chacun par un bras ; le grenadier lui passa son ceinturon au cou, et lui donna la colique hémorrhoïdale dont il mourut. A la vérité il se débattit plus violemment qu'on ne l'avait imaginé ; mais il était loin de pouvoir se dégager de trois hommes tels que ceux qui le tenaient. Alexis, arrivant à Pétersbourg pour dire, « Madame, c'est fait, » avait sur la figure la marque des égratignures qu'il avait reçues.
Tels sont au reste, et dans leur plus grande exactitude, les faits qui m'ont été rapportés et attestés par un homme qui avait été placé pour savoir la vérité.
(I) Quoique le prince Orlovv fût moins fort que son frère le balafré, il fallait néanmoins qu'il le fût beaucoup, s'ilestvrai, ainsiqu'onmel'à assuré, qne lorsque ce prince, capitaine d'une compagnie des gardes habillée à la romaine, eut donné l'ordre à cette compagnie de prêter serment de fidélité à l'impératrice, un officier, fort replet s'écria qu'il avait prêté serment à l'empereur, et qull ne pouvait par conséquent le prêter à d'autres ; sur quoi Orlow, le saisissant par la poitrine, le lança hors des rangs avec tant de force, que cet homme alla rouler assez loin ; se retournant alors vers la troupe, il dit impérieusement le mat, marche, auquel tout le monde obéit sans oser répliquer, tant il en avait imposé par cette action vigoureuse et hardie.