‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 8 sur 60 · ET SON GOUVERNEMENT CIVIL ET MILITAIRE · texte numérisé non relu

ET SON GOUVERNEMENT CIVIL ET MILITAIRE

Cette quatrième partie fournirait la matière d'un long et immense ouvrage, si je voulais détailler tout ce qui tient au gouvernement du souverain qui peut-être a le plus travaillé, qui du moins a mis le plus d'ordre dans son travail. On ne peut, en effet, et sans en être émerveillé, se rappeler tout ce qu'a fait ce monarque durant les quarante-six ans de son règne. Que l'on examine chacune des branches de l'administration de son royaume, et Ton verra qu'il n'en est pas une seule qu'il ait négligée, pas une qui n'ait paru l'occuper tout entier, et où il n'ait fait une masse d'améliorations qui, seules, auraient suffi pour remplir la vie de plusieurs hommes appliqués, laborieux et supérieurs. Mais, ainsi que je Tai dit bien des fois, je n'écris pas la vie de Frédéric le Grand : je me borne à recueillir les anecdotes les plus intéressantes de son règne, autant que ma mémoire me les retrace. Ici je vais réunir celles qui appartiennent à son gouvernement civil et celles qui concernent son gouvernement militaire.

Dans son administration civile, ce roi fut le plus modéré et le plus indulgent de tous les souverains qui ont gouverné par eux-mêmes, et dont l'histoire nous a transmis la conduite et les actions. C'est ce que démontreront les anecdotes que je vais rapporter. Je n'ai à excepter que quelques mouvements de vivacité, le plus souvent excités par de puissantes considérations, et les fautes qui intéressaient le secret de sa diplomatie, la gestion de ses finances, la justice et la discipline militaire, et dont je parlerai ensuite. Mais, à ces exceptions près, on peut dire qu'il avait pour principe de pardonner autant que l'ordre public pouvait le permettre. Ce n'est pas dire qu'il fût indifférent au bien ou au mal : il méprisait ceux mêmes sur lesquels il étendait le manteau de l'indulgence ; il ne les voyait plus, dans le cas OLi il les eût précédemment admis dans sa société , ou il ne les voyait que pour les accabler des marques de son mépris ; de même qu'il ne les employait plus , s'il lui était possible de s'en passer.

Je dois ajoute, et l'on verra que lorsqu'il ne pouvait soustraire les coupables à la vindicte publique , il cherchait au moins à mitiger leur punition. Pendant les vingt ans que j'ai vécu dans sa capitale, je ne me rappelle pas que l'on ait exécuté d'autres criminels que les soldats convaincus d'homicides. Dira-t-on que cette sorte d'impunité devait multiplier les délits, et compromettre la sûreté publique? Ce serait tirer une conséquence absolument contraire à la vérité. Le caractère ferme de Frédé-

rie, ses intentions bien connues, sa vigilance soutenue et celle qu'il exigeait de tous les hommes publics, en imposaient à tous les esprits. D'ailleurs l'indulgence qu'il avait pour les coupables n'était pas une véritable impunité ; les lois étaient sévères , et l'on ne pouvait pas se promettre qu'il voudrait toujours en adoucir la rigueur. Frédéric faisait comme le sénat de Venise , qui avait soin de se rendre toujours très-redoutable , et de maintenir à cet égard son ancienne réputation, mais qui de cette sorte était parvenu à n'avoir eu qu'un seul homme à frapper de mort en tout un siècle. Il admettait quelquefois, et selon les délits, les amendes modérées, les confiscations partielles , l'emprisonnement même ; mais il avait une répugnance presque invincible à signer une sentence de mort. On en a déjà vu des preuves ; j'en donnerai encore plusieurs autres. Le grand secret de Frédéric, pour pardonner beaucoup sans compromettre l'ordre public ou son autorité , c'est que l'on voyait , par deux ou trois articles sur lesquels il ne pardonnait jamais, de quelle fermeté il était capable ; c'est qu'il avait soin de maintenir la réputation qu'il s'était faite d'un homme absolument inflexible ; c'est que l'an savait quelle était cette vigilance active, au moyen de laquelle rien ne lui échappait ; c'est qu'il aimait d'ailleurs et voulait la justice ; c'est enfin que le bien qu il cherchait à faire lui conciliait Tamour des peuples , tandis que son grand caractère en imposait aux plus téméraires. Ce secret est admirable sans doute, mais il ne peut être connu que des grands hommes» Au reste, les efforts de Frédéric ne furent pas tous couronnés d'un succès entier, de même que toutes ses actions ne commandèrent pas l'admiration. Et en effet, il fit ce qu'il put pour savoir la vérité, et il ne la sut pas toujours ; pour opérer le bien, et il fit quelquefois le mal ; pour encourager les citoyens capables et zélés , et il protégea quelquefois de grands hypocrites ; pour faire régner la justice, et il fut plus d'une fois injuste lui-même. Mais, en célébrant sa mémoire, nous ne le présentons que comme plus parfait que les autres; enfin, c'est

encore moins sa gloire que le triomphe de la vérité et l'utilité publique que nous avons en vue.

Nous ne croyons point devoir aborder les anecdotes de détail, avant d'avoir jeté un coupd'œil général sur les principales branches du gouvernement prussien. Ce coup d'œil est d'ailleurs d'autant plus nécessaire , que ce gouvernement a une forme qui lui est particulière, et qu'il est en général moins connu que celui des pays les plus éloignés ; et cependant c'est par ce gouvernement surtout que la Prusse s'est élevée, et se soutient à un degré de prospérité qui étonne l'Europe (1).

(I) L'administration de la Prusse, m'assure-t-on, a subi, depuis la mort de Frédéric, et même depuis la rédaction de ces Souvenirs, des modilications et des changements si notables que ce que mon père en rapporte ne peut plus guère servir qu'à faire connaître ce que la Prusse était sous ce grand roi : mais cela suftit pour conserver à ce tableau un intérêt que rien n'affaiblira. Bon Thiébault. .

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