CHAPITRE PREMIER
De la justice.
Ou a beaucoup vanté le code de Frédéric , et il est vrai qu'il a voulu en créer un : il est même vrai qu'il a été occupé de ce projet durant toute sa vie. Dans les premiers temps de son règne, il le poursuivit avec ardeur : il en conféra très-souvent avec son chancelier, M. de Coccéi , qui lui rendait un compte régulier des travaux de tous ses collaborateurs. Le principal d'entre eux était M. de Jarriges , magistrat à Berlin , secrétaire perpétuel de l'académie avant M. Formey, et chancelier après M. de Coccéi. Le fruit de ces premiers travaux fut un volume in-folio, que M. Formey traduisit en français , sous le titre de Code de Frédéric, en trois volume in-8«. Ce code ne contient que la procédure. M. de Jarriges, devenu chancelier, cessa de s'occuper de ce qui restait à faire. M. de Fiirst, son successeur , n'y songea même pas. Enfin M. de Crammer, successeur de M. de Fùrst , a repris cette tâche immense, et véritablement donné un nouveau code de lois ; mais il s'en manque bien qu'il ait entièrement satisfait le public. J'ai vu de très-habiles jurisconsultes, M. le président de Robeur , par exemple , critiquer amèrement plusieurs articles importants de ce code, et même en démontrer l'inconvenance à Frédéric lui-même. Cependant c'est ce code que l'on suit aujourd'hui, au moins en grande partie. Frédéric l'a adopté, bien convaincu que le sage doit chercher la perfection, mais non espérer d'y atteindre. Il savait que MM. de Coccéi, de Jarriges et de Crammer avaient été aussi savants que laborieux , et que ce n'était que du temps qu'il pouvait attendre un ouvrage
plus parfait que le leur. Aussi doit-on observer qu'il a toujours marqué une très-grande considération pour ces trois hommes , et surtout pour le premier, dont le nom est encore respecté dans ce pays.
Indépendamment des tribunaux d'attributions particulières, du directoire , des chefs des diverses branches de l'administration , du tribunal de justice français pour les réfugiés, etc., on distingue trois instances dans le cours ordinaire de la justice. Partout on prohibe les moyens oratoires : il n'est point permis aux avocats d'être éloquents, ou plutôt il n'y a point d'avocats en Prusse. Il n'y a que des référendaires et des notaires , qui font l'ofûoe d'avocats et de procureurs. La cause doit être présentée avec simplicité, après quoi les juges , sur l'inspection des titres, délibèrent et prononcent. Les référendaires ou rapporteurs sont des jeunes gens qui aspirent aux fonctions de juges : il faut avoir été référendaire pendant quelques années pour y parvenir. Et , cependant, malgré cette simplicité et toutes les précautions que Frédéric et ses chanceliers ont pu imaginer, la procédure est aussi chicanière en ce pays que dans le reste de l'Europe.
On sait qu'en Prusse le roi seul est législateur. II y a sans doute des formes établies pour distinguer la loi d'avec la volonté spontanée ou momentanée du souverain ; mais on n'a recours à ces formes et on ne les emploie que quand il l'ordonne. Jamais Frédéric n'a porté de lois sans avoir bien consulté ses plus habiles ministres et jurisconsultes : mais cette précaution était chez lui un acte de sagesse de prudence et de zèle ; ce n'était pas une mesure nécessitée par les bases mêmes et la nature du gouvernement. On peut bien juger d'ailleurs qu'il n'aimait pas ces entraves : son génie actif, ferme et toujours prompt , ne s'y prêtait qu'avec peine. « Je n'aime pas vos parlements, » disait- il souvent à d'autres Français et à moi : « ces gens « viennent humblement vous baiser les pieds que pour vous « lier les mains ; ils ne prennent l attitude servile que pour arri-
« ver plus sûrement à un despotisme de corps : ce n'est qu'hy po- « crisie ou dérision. Je ne souffrirais pas qu'on voulût me « tromper, ou qu'on se moquât de moi. D'ailleurs, ils font « plus souvent le mal par les embarras et les retards qu'ils amè- « nent , qu'ils ne font le bien par la sagesse de leurs avis ou par » tout le pathos de leurs remontrances très- humbles et très-in- « solentes. »
On a souvent cité l'histoire du soldat catholique en garnison dans une ville de Silésie, où était une chapelle fameuse par la dévotion qu'on y avait à la Vierge, La statue de Marie, qui en décorait l'autel , était chargée ài! ex-voto où l'on voyait plusieurs pierres précieuses. Ce soldat, quand il n'était pas sous les armes, passait des journées entières dans un des coins de cette chapelle, édifiant tout le monde par sa dévotion, son recueillement et sa constance. Peu à peu l'on s'accoutuma à l'y voir, et l'on aurait cru se rendre coupable , si on eût songé à le surveiller ; de sorte qu'un soir, s'y trouvant absolument seul , il dépouilla la statue de ce qu'elle avait de plus riche. Quand on se fut aperçu de ce vol , on fit des recherches , et on trouva sur ce soldat une des pierres fines qui avaient appartenu à la sainte. Le procès fut instruit, et ce faux dévot condamné comme voleur et sacrilège, nonobstant sa persévérance à soutenir que la bonne et sainte vierge, touchée de son zèle, lui avait par un miracle fait présent de ce diamant. La sentence fut envoyée au roi, pour être signée de lui avant d'être mise à exécution. Frédéric fit assembler les plus célèbres théologiens catholiques de Silésie , pour prononcer sur cette question : « Est-il possible , selon la « doctrine des chrétiens catholiques, que, par miracle, la Vierge « fasse présent de ce qui lui est donné à elle-même ? » Les théologiens, en appuyant sur l'invraisemblance d'un pareil miracle , qui en effet s'accorde si peu avec l'esprit de l'Église , ne purent néanmoins se dispenser de répondre affirmativement : sur quoi Frédéric annula la sentence ; mais en ajoutant que , ne pouvant pas défendre à la Vierge de donner ce qui lui appartenait , il dé-
fendait à ses soldats, sous peine de la vie , d'en recevoir les présents à Ta venir (1).
(I) Je réunis dans celte note tout le morceau que le précédent éditeur a intercalé à cet endroit des Souvenirs; je le fais pour faire connaître les motifs auxquels il croit pouvoir attriijuer ce jugement, et les anecdotes qu'il cite à ce sujet. Bon TniÉnAULT.
Frédéric attaquait la religion moins avec des raisonnements qu'avec des railleries. Peu de personnes ignorent son mot à un soldat catholique qui avait commis plusieurs vols dans la cathédrale de Breslaw, et qui assurait avoir reçu ces objets en don de la sainte Vierge. Cet homme avait d'ailleurs donné des preuves d'intelligence et de bravoure. Les prêtres, appelés, reconnaissaient qu'aucun miracle n'était impossible à la puissance de la mère de Dieu. Frédéric prend la parole, et dit au coupable : « Sous peine d'être pendu, je te défends de recevoir à l'avenir aucun « présent de la sainte Vierge, quelques instances qu'elle puisse te faire. »
La tolérance de Frédéric, vraiment philosophique, n'était pas en vaines paroles commes celle de nos philosophes modernes. Il ternissait un peu, par une expression grossière, cette belle maxime : « Je veux que, dans mes États, chacun prie Dieu et fassé Vamour à sa manière. » Le pasteur de l'église du château de Berlin se permettait des sorties violentes contre rirréligion de son souverain. Des invitations d'être plus circonspect semblèrent animer encore son zèle. Frédéric le fait appeler : « Monsieur, lui <c dit-il, voîis désirez que je vous persécute, mais je n'ai pas le moins du « monde l'envie de vous procurer les honneurs du martyre : votre fana taisie n'est pas du siècle-, vivez tranquille et soyez heureux en contri- « huant au bonheur de votre troupeau, »
Frédéric, nourri des auteurs du siècle de Louis XIV, s'était pénétré de la profonde vérité que renferment ces vers de Boileau :
Qui méprise Cotin, n'estime point son roi, ■ Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Aussi, les magistrats d'une petite ville de Brandebourg lui ayant dénoncé un homme criminel de blasphème contre Dieu, contre le roi et contre un de leurs nobles collègues, ils reçurent cette réponse, qui mérite d'être conservée, comme étant la preuve d'une finesse maligne :
« Si l'accusé a blasphémé Dieu, c'est une preuve qu'il ne le connaît pas ; « et Dieu n'a pas besoin de moi pour se défendre : s'il a blasphémé « contre moi, je lui pardonne ; mais s'il a blasphémé contre un de vos « nobles collègues, je le condamne à une demi-heure de Spandau. »
Souvent les plaisanteries de Frédéric manquaient de goût et outrepassaient les bornes qu'un prince ne saurait franchir sans blesser la dignité des convenances. Un bon ecclésiastique lui adressa un livre mé diocre, et ayant pour titre : Les péchés contre le Saint-Esprit. Le prix
Un de ses miDistres d'État , après lui avoir présenté un rapport sur l'administration et la police du Brandebourg durant Tannée qui venait de s'écouler, lui dit que ce n'était pas sans une extrême répugnance qu'il demandait à être entendu sur un fait particulier, mais qu'il pensait être tenu de le faire par devoir et par état. « Qu'est-ce que c'est? » lui répliqua le roi. « Parlez u librement. — Sire , il y a dans votre capitale un homme qui « se permet de parler de Votre Majesté avec une licence abso- « lument impardonnable ; il le fait partout, dans toutes les so- « ciétés , et devant tout le monde , et il y met un acharnement « aussi criminel que les choses qu'il dit : c'est un scandale pu- « blic et intolérable. — Comment donc , et qu'est-ce qu'il dit? u — Sire , des choses que l'on n'ose répéter, et qu'on ne peut « redire à Votre Majesté. — Mais il faut bien que je sache ce « qu'il dit, pour voir ce que je dois ordonner en conséquence. « Répétez sans crainte les propos que vous avez recueillis de « ses conversations. Dites ce que vous savez. — Sire , il ne
de son hommage fut renfermé dans ce peu de lignes : « J'ai reçu vos pé- « chés contre V esprit^ et je souhaite que Dieu prenne le vôtre en sa sainte « et digne garde. »
Quelquefois, emporté par un mouvement d'indignation, il franchissait rintervalle qui sépare l'ironie de l'injure. En 1773, le professeur Sulzer, pour des raisons de santé, demanda sa démission de la place de visiteur du collège Zoachinstal , et à être remplacé par le prédicateur de la cour, Norlelius. Frédéric écrit à la marge du mémoire : « Point de prédicateur, « on ne saurait rien en faire qui vaille ; Mérian sera propre à cela. »
Peu de temps après, sur la demande d'un troisième professeur de théologie pour l'université de Kœnisberg, il donna celte définition remar-quable :
« Un théologien est facile à trouver; <f C'est un animal sans raison. »
Les ministres du culte religieux n'obtinrent jamais ses ménagements. Les rapports présentés par le baron de Seydlitz, pour que le monarque fixât son choix entre deux ou trois candidats proposés par les communautés pour être leurs pasteurs, sont ainsi apostillés de sa main à la marge :
« Le meilleur? Je ne connais pas de telles gens : celui qu'ils
« voudront.
iOO GOUVERNEMENT CFVIL DE FREDERIC
« parle point de Votre Majesté connue d'un grand roi, ni même « comme de son roi : les termes dont il se sert sont ceux de <i tyran, de despote, ou autres semblables. La haine seule « l'inspire. — Et qu'est-ce donc que cet homme ? — Il s'appelle « Tel. — Je ne vous demande pas son nom, article fort peu im- « portant : je vous demande ce qu'il est. — C'est un bourgeois « de Berlin. — Sa qualité m'intéresse aussi peu que son nom : « je désire savoir quels sont ses moyens , quelles sont ses res- « sources. Peut-il mettre deux cent mille hommes sur pied ? « — Non , sire , c'est un particulier qui vit de quelques milliers d'écus , qui forment ses rentes et composent sa fortune. — « Ah ! vous me tranquillisez! C'est qu'il paraît que cethomme- " là n'est point du tout de mes amis ; et vous concevez que <c s'il pouvait mettre des armées en campagne, il faudrait que <i je prisse mes précautions, mais dès qu'il ne peut rien , il n'y « a qu'à le mépriser. Si cependant il poussait les choses trop « loin , on pourrait convoquer une assemblée de famille et le « faire interdire , peut-être même le renfermer dans la maison « des fous. »
Tout le monde sait l'aventure du moulin de Sans-Souci. Frédéric ayant résolu de faire bâtir le nouveau Sans-Souci , à environ une lieue du vieux château de même nom, forma le dessein d'établir une vaste et belle promenade de l'un à l'autre. Un moulin se trouvait placé dans l'enceinte du terrain qu'il voulait y consacrer : il demanda à l'acheter, et offrit de le payer beaucoup plus qu'il ne valait. Le meunier refusa toutes les conditions qui lui furent proposées, et déclara qu'il garderait son moulin, parce qu'il l'avait eu de ses pères et ne désirait aucune autre fortune pour lui et pour les siens. Le roi lui parla lui-même , dans le cours d'une de ses promenades , et n'obtint rien Un peu irrité de la fermeté avec laquelle ce meunier persistait dans ses refus , il lui dit : a Mais ne sais-tu pas que je « suis le maître , et que je puis prendre ce que tu refuses de me « céder } — Oh , répondit tranquillement le meunier, cela ne
<t me fait pas peur : nous ayons des juges à Berlin! » Ce mot frappa le roi , ou plutôt il lui fit tant de plaisir sous tous les rapports , que dès cet instant il renonça au moulin , et le laissa subsister comme auparavant (1). Au reste, si les jardins n'ont pas été entièrement exécutés tels qu'il les avait conçus , ce n'est pas seulement cet honorable inconvénient qui l'a arrêté : c'est encore un autre obstacle dont Frédéric lui-même m'a parlé. Un soir que ce roi voulait me prouver que la haute géométrie n'était guère utile qu'aux nations qui ont une marine , il me dit qu'il avait invité le célèbre et grand Euler à venir le voir à Sans- Souci ; qu'après lui avoir demandé en grâce de descendre un moment du ciel sur la terre pour lui rendre un léger service , il l'avait conduit lui-même sur les lieux, et lui avait fait observer qu'une allée de près d'une lieue serait trop monotone , si elle n'était pas variée et coupée par quelques repos ou constructions ; que, d'après ce motif il avait cherché quel monument il pourrait élever au milieu de cette longue allée , et qu'il s'était décidé à y placer un beau bassin en marbre avec un jet d'eau , le tout entouré de sièges et d'une double colonnade ; mais qu'avant de faire mettre la main à l'œuvre , il lui paraissait nécessaire de s'assurer si l'on pourrait faire monter à cet endroit des eaux de la rivière qui passe à Potsdam , et de savoir combien cela coûterait ; qu'il le priait donc de prendre les niveaux , mesurer les distances , et faire les calculs propres à lui procurer bien sûrement et d'avance les connaissances précises qu'il désirait : que M. Euler avait été deux ou trois jours à opérer comme il l'avait voulu, et lui avait remis , pour résultat, un mémoire sans doute fort savant , mais qui , très-exactement suivi, n'avait pas fait monter une goutte d'eau dans le bassin. Je n'eus pas de peine à établir que ce travail , qui convenait plutôt à un ingénieur hydraulique qu'à un grand géomètre , pou- Ci) Cette histoire se trouve dans tous les recueils d'anecdotes relatifs à Frédéric, de même qu'elle a été mise en scène ; mais elle ne saurait être trop souvent répétée. Bon Thiébault.
vait fort bien montrer ce dernier en défaut, sans rien prouver contre son mérite et son génie , mais le roi n'en persista pas moins dans sa première pensée. Du reste, j'ai vu, peu avant mon départ de ce pays , les ouvrages dont je viens de parler^ non achevés , et toujours abandonnés , comme si jamais on n'eût dû y revenir.
J'ai été témoin d'un autre fait , assez semblable à celui du meunier de Sans- Souci. Le roi ayant résolu de placer son école civile et militaire en face du château le long du quai de la Sprée, et d'y employer l'ancienne maison des messieurs de Sidow, crut devoir y joindre, pour former un carré régulier, une petite maison bourgeoise qui l'avoisinait, et qui appartenait à un vieux médecin : mais ce médecin , qui y était né , déclara vouloir y mourir comme ses pères. Le roi alla jusqu'à lui faire offrir d'en payer quatre fois la valeur, et n'obtint rien. Ce qui retenait le plus puissamment ce vieux médecin, c'était son jardin, qui^ quoique fort petit , renfermait d'excellents arbres fruitiers, et lui offrait à travers le jardin de la maison de Sidow, bien plus grand que le sien, une vue agréable et un tableau mouvant assez varié. Mais le jardin de Sidow devint le sol d'une maison à trois étages sur le quai , avec cour derrière ; le petit jardin du médecin fut entièrement offusqué ; il n'eut plus de vue d'aucun côté ; le soleil lui manqua ; les arbres y périrent : le mé^ decin s'en dégoûta, et fit offrir sa maison au roi, qui répondit avoir réussi à s'en passer et n'en avoir plus besoin. « 11 sait « son Écriture sainte par cœur, disait M. Toussaint; il se sou- « vient de la vigne de Nabod ; et c'est une histoire dont il ne « veut pas renouveler le scandale. »
Voici une seconde aventure de meunier bien plus caractéristique encore que celle qui précède.
Dans une des courses que Frédéric faisait tous les ans pour aller passer ses troupes en revue, un meunier, nommé Arnold, établi près d'un viU.f|ge de Poméranie^ lui remit un placet dans lequel il lui disait : « Je vous paye trois cents reisdalers (environ
« 1,100 livres) pour le moulin que vous avez au village où je « demeure; mais M. le comte N. détourne les eaux qui fai- « saient aller ce moulin , et , de cette sorte , je n'ai plus ni a moyen de vous payer, ni moyen de vivre. » Frédéric ren- ,voya le placet au chancelier, avec cette apostille : « Qu'on rende justice àce meunier. » La cause futplaidée, et le meunier Arnold fut condamné l'année suivante. Nouveau placet du même, portant qu'il avait perdu son procès, et que néanmoins les faits étaient bien tels qu'il les avait exposés à Sa Majesté. Nouveau renvoi avec l'apostille : « Que Ton porte cette (c cause au second tribunal, et qu'on ait grand soin que jusce tice soit rendue à cet homme. Le meunier fut encore condamné ; ce qui amena un placet oij le désespoir avait succédé à la plainte. Le roi garda cette dernière pièce , dans le dessein de faire vérifier lesfaitssur les lieux. Pour cela, il envoya d'abord en ce canton et sous d'autres prétextes un vieux major, trèsdigne homme, avec ordre de tout visiter, et de rendre, à lui seul, un compte exact et fidèle de tout ce qui concernait le moulin^ et l'emploi que M. le comte N. faisait des eaux du ruisseau. Le major, qui avait son bien dans le voisinage, remplit sa commission sans faire naître aucun soupçon , et déclara à son retour , qu'après avoir bien examiné l'état des choses , il était assuré que le moulin ne pouvait aller faute d'eau , et que c'étaient évidemment les saignées faites au ruisseau par le comte N. qui étaient la cause de la ruine du meunier.
Le roi ne s'en était pas tenu à un seul témoin : après le départ du major, il avait encore donné , et toujours secrètement? la même commission à deux autres personnes probes et graves, qui lui firent un rapport tout semblable au premier. Dès le jour où il revint à Berlin ; ce roi, convaincu et indigné fit appeler le baron de Fùrst, son chancelier, et les trois magistrats qui siégeaient au tribunal d'appel : il les reçut en homme sévère et très-irrité; à peine leur permit-il de dire quelques mots : il ne leur répondit qu'en les traitant de juges iniques et de ca-
nailles. Il prit la plume et écrivit delà maia gauche (car il avait alors la goutte à la main droite ) une sentence qui condamnait le comte N. à rendre au meunier tonte Teau que le ruisseau pouvait fournir, et à payer tous les frais du procès , ainsi qu'un dédommagement convenable au père de famille qu'il s'agissait de venger. Après cette tâche pénible pour un goutteux il reprit son ton dur et colère, il envoya le baron de Fiirst au diable^ lui déclarant qu'il n'avait plus besoin de ses services, et fit conduire à Spandaw les trois juges, les chassant tous hors de son cabinet à grands coups de botte dans les jambes.
A l'instant même où il les renvoyait ainsi par un des côtés de son appartement il me faisait entrer de l'autre côté pour remplir le reste de la soirée par une conversation de littérature ou de philosophie. J'étais loin de soupçonner la scène qui venait de se passer, ^et dont je ne fus iustruit que le lendemain ; j'ignorais même qu'il eût vu personne avant moi. Je le trouvai assis dans sa bergère, le chapeau sur la tête , et le bras droit enveloppé d'un coussin d'édredon , qui dépassait les doigts de quelques pouces , et qui était assujetti par un ruban. J'observe ici que pour me faire une honnêteté sans déroger à l'étiquette, il avait coutume d'ôter son chapeau, de le placer à côté de lui au momentoù j'allais entrer, et de le remettre sur sa tête après les trois ou quatre premières phrases. Pour cette fois, je n'eus pas cette politesse, soit parce qu'il était en colère, soit parce qu'il était malade. Il commença par me demander pourquoi on n'apprenait pas aux enfants à écrire également des deux mains. c< Un officier, me dit-il, un citoyen perd la main droite dans « un combat, ou par quelque autre accident , en a-t-il moins « ses affaires à régler et son bien à régir? Que d'embarras n'au- « rait-il pas de moins, s'il pouvait indifféremment écrire de « l'une on de l'autre main? Et pourquoi les hommes se per- « mettent-ils de négliger ou même de proscrire une partie des « dons que nous a faits la nature ? car enfin il est bien avéré A que nos deux mains ont naturellement et originairement
DE LA ,!USTICE. 105
« autant d'aptitude l'une que l'autre à tous les exercices qui leur « conviennent. La main droite n'a pas plus de privilège sur la « gauche pour opérer que l'œil droit pour voir, ou l'oreille « droite pour entendre. N'est-ce donc pas une maladresse très-fu- « neste, et une sorte de mutilation condamnable, que de ne pas « exercer également nos deux mains aux différentes opérations « auxquelles elles sont propres, et particulièrement à l'écri- « ture? Si dans notre éducation on avait suivi le plan que j'in- <c dique, si en conséquence on m'avait fait contracter l'habi- « tude d'écrire tantôt d'une main et tantôt de l'autre, je n'aurais
pas eu aujourd'hui la peine que j'ai éprouvée, celle d'apprendre « à écrire de la main gauche, à cause de l'état oià la goutte me
retient la droite : et n est-il pas cruel , à l'âge de plus de « soixante ans, de me voir réduit à faire un pareil apprentisc sage? Pouvez- vous, monsieur, m'alléguer quelque motif qui (( justifie la société du reproche que je lui fais ? ou pensez-vous
que l'on ferait bien de prescrire à tous les maîtres d'écriture « d'enseigner toujours à écrire des deux mains ? »
Je répondis qu'en général , c'était à mes yeux un usage peu raisonnable et très-nuisible , que celui de condamner la main gauche à la maladresse , et souvent à l'inaction , mais que pour ce qui concerne l'écriture j'avais quelques doutes à soumettre à Sa Majesté. Qu'il me semblait qu'en nous exerçant à écrire des deux mains , on donnerait lieu à de graves inconvénients et à des désordres difficiles à prévenir ou à réparer. « En effet , lui
dis-je , nos écrivains experts les plus habiles ont quelquefois « bien de la peine à constater l'identité de l'écriture d'une même « personne, quoique nous nous servions toujours de la même « main : comment pourraient-ils éclairer la justice , si chacun « de nous avait deux écritures ? Et pourquoi nous en apprendre « deux , s'il en est une dont l'ordre public ne puisse ou ne « doive pas nous permettre de nous servir? J'ajouterai que, « \ u la direction que nous donnons à nos lettres dans les mots , « et à nos lignes dans nos écrits , la main gauche rencontrerait
lOG GOUVERNEMENT CIVIL DE FREDERIC.
« plusieurs obstacles qui n'ont pas lieu pour la droite. Les Hé- « breux peut-être auraient fort bien fait d'écrire de celle-là ; ^ mais tout cbez nous paraît disposé pour celle-ci. Je n'en veux « pour preuve que la marche de gauche à droite , marche dans « laquelle la main gauche cacherait toujours la partie oii elle « aurait opéré , ce qui empêcherait de voir si la plume a réel- <i lement et nettement tracé les lettres qu'on a voulu former. î>
Frédéric parut adhérer à ces diverses considérations : il se contenta d'observer que c'était un malheur, vu que l'homme ne peut rien perdre des dons qu'il a reçus de la nature, sans avoir ensuite à en souffrir; et que c'était ce qu'il venait d'éprouver en se voyant , à son âge , ramené à Texercice d'un écolier.
Ne sachant que répondre sur la nécessité ohW disait avoir été d'écrire lui-même, je me contentai de répliquer qu'il était fâcheux qu'en celte circonstance Sa Majesté n'eût pas pu dicter. A ce mot, je fus très-surpris de le voir changer entièrement de physionomie, relever la tête d'une manière imposante ^ et me
répondre du ton le plus décidé : Monsieur, il le fallait
Comme je vis qu'il mettait le roi en scène, je ne répliquai pas. La conversation continua sur la perversité des hommes, d'abord en la considérant en général , et bientôt après en nous attachant aux vices propres à chaque état , et enfin à ce genre de friponneries désignées vulgairement sous le non de tours du hàton. Ici il devint un peu plus gai : il prétendit qu'il n'y avait ni condition , ni rang , ni profession qui n'eût ses tours du bâton particuliers et caractéristiques, lesquels même ne déshonoraient que les maladroits. Pour prouver son opinion , il se mit à parcourir un certain nombre d'états ou professions connus en Europe , en désignant les tours du bâton qui s'y pratiquent. Ce fut ainsi qu'il passa en revue les marchands , tant dans leurs envois que dans leurs boutiques; les fabricants, dans leurs ateliers et dans leurs magasins ; les prêtres , dans leurs fonctions et dans le sein des familles , etc. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette énumération , vu la circonstance , c'est
qu'il évita de me parler des gens de loi. Il eut beau s'en rapprocher, et rôder pour ainsi dire tout autour, il n'en dit pas un mot. En revanche il s'étendit fort au long sur tout ce qu'on iippelle gens de finances , d'entreprises ou d'affaires; et ce fut par eux qu'il termina cette sorte de satire générale, en me disant : « De toutes les classes de fripons , celle qui me paraît « la plus rapace et la plus redoutable, c'est celle qui se compose « des fournisseurs d'armées : vous ne sauriez croire , monsieur, « de combien de manières, avec quelle adresse et quelle persé- « vérance ils volent ! J'en ai fait la triste expérience. J'avais « beau être prévenu , j'avais beau y faire attention et les ence tourer de surveillants, rien ne pouvait les arrêter ou les « contenir. Si vous aviez vu comme ils m'ont traité pendant la « guerre de Sept ans ! Oh ! monsieur, cela vous aurait fendu le « cœur! Jugez de ma peine ! Je voyais leurs friponneries , j'en « avais assez de preuves pour n'en pouvoir douter ; je n'en « avais pas assez pour les faire condamner en justice , et j'avais u besoin d'eux ! II fallait bien dissimuler et souffrir ! Quand la « paix a été faite , et que j'ai passé en revue toutes les branches « de l'administration , pour appliquer à chacune les remèdes
qui dépendaient de moi , et réparer, autant que je le pouvais , M les maux qu'une pareille guerre avait dû occasionner, j'ai eu « de nouveau lieu de calculer la très-grande part que mes four-
nisseurs y avaient eue, et j'en ai encore été plus effrayé, c Alors je me suis demandé si mes sujets étaient donc plus fri- <' pons que les autres Européens; ou si, dans toute l'Europe, « les fournisseurs portaient la corruption au même degré et <( avaient les mêmes talents? Pour résoudre cette question , j'ai n adressé une instruction spéciale sur cet objet à mes ministres « à Vienne, à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Stock- « holm , en leur recommandant de ne rien négliger pour dé- « couvrir toutes les friponneries des fournisseurs d'armées de
ces diverses nations, dans la dernière guerre, et de m'en « envoyer unctat bien circonstancié. Je dois rendre justice à
< mes ministres, monsieur, ils m'ont fort bien servi. Tous « m'ont fait les mémoires les plus détaillés ; et j'y ai vu à dé- « couvert les tours du bâton des fournisseurs de tous mes ei- (« devant amis ou ennemis. Eh bien ! monsieur, j'ai trouvé que « partout c'était mot à mot comme chez moi ! Or, vous ne i< direz pas que ces gens s'instruisaient les uns les autres, et <c qu'ils se donnaient le mot? Vous ne direz pas qu'il y ait eu « un accord semblable entre les Prussiens et les Autrichiens ? « Oh! non, monsieur, ils ne s'aimaient pas assez pour cela! « C'est donc la chienne de robe, l'esprit de l'état, le génie « particulier de la profession , génie aiguillonné par la perveru sité humaine, qui les a tous endoctrinés et inspirés ! »
Je me suis d'autant mieux souvenu de toute cette conversation , que, vu l'événement qui venait de se passer, elle devenait une preuve frappante de l'empire que Frédéric avait sur luimême , et de l'extrême attention qu'il avait l'habitude de donner aux moindres choses. En effet , j'appris le lendemain à quelle terrible colère il s'était livré à quatre heures et demie , c'est-àdire immédiatement avant de me faire entrer ; et je vis pourquoi il s'était animé jusqu'à vouloir écrire lui-même la sentence qui cassait celle de ses tribunaux; pourquoi il avait été si prompt à reprendre son air imposant pour me dire , // le fallait; pourquoi , ses pensées Tavaient retenu toute la soirée sur les friponneries ordinaires des hommes ; et pourquoi , toujours occupé de ses juges, il avait si soigneusement évité d'en parler.
On s'imagine bien que cette affaire, qui dans le temps fit grand bruit en Europe, occupa aussi tous les esprits à Berlin. Quelque circonspects et modérés que soient les Allemands , on fut plusieurs jours à ne parler que du meunier Arnold, de la colère du 5 roi, du renvoi humiliant du chancelier et des trois juges ren-| fermés à Spandaw. M. de Rôbeur, président du tribunal d'appel, magistrat fort considéré , tant pour ses lumières que pourj son caractère énergique et franc, disait tout haut et partout que le chancelier ne pouvait être coupable de rien relativement à ce
procès , qu'il n'avait pas même dû connaître ; que les trois magistrats prisonniers étaient également innocents ; et que s'il y avait quelqu'un à punir, ce ne pouvait être que lui, qui avait seul jugé cette affaire et dicté la sentence. Les ministres de Zeidlitz et de Mùnchausen s'en expliquaient aussi ouvertement, et dans
le même sens Paroles perdues , que Frédéric feignait de ne
pas entendre ! Ce n'était point par des rumeurs ou des propos de cette espèce que l'on pouvait l'amener à changer de résolution.
Mais plus de six mois après , M. Linguet , qui alors composait à Bruxelles ses Annales politiques , fut si bien instruit de tout ce qui concernait ce procès , et en présenta les détails d'une manière si claire , qu'il fut évident pour tous ses lecteurs que Frédéric avait tort, et que le meunier avait été justement condamné. Selon l'exposé de Linguet, qui se trouva conforme à la vérité, le comte N. n'avait le ruisseau qu'après le meunier : or, il est reçu dans les principes de jurisprudence que celui à qui l'eau arrive peut en disposer à son profit tant qu'elle est et dès qu'elle est chez lui , pourvu qu'il ne l'enlève pas à celui qui la reçoit après lui, pour la donner à d'autres. En ce cas le meunier, placé au-dessus du comte , pouvait employer le ruisseau comme il le jugeait à propos ; mais le comte , placé au-dessous du meunier, avait les mêmes droits dès que le ruisseau arrivait chez lui. Ce dernier n'avait donc commis de délit envers personne , en y faisant des saignées qui , portant les eaux sur des terres plus basses , et leur donnant une pente beaucoup plus forte , en diminuaient assez le volume , même au-dessus de lui , pour que le moulin n'en eût plus assez durant une grande partie de l'année. Ces saignées, au surplus, produisaient ce malheureux effet parce que les propriétés du comte touchaient au moulin , et que c'était à cette proximité que les saignées avaient été faites.
Frédéric lut les Annales de Linguet, et reconnut son erreur, mais il n'en parla à personne , et garda son secret pour lui seul. Le comte n'avait encore rien payé, et il y eut défense de le
poursuivre et d'en rien recevoir. Les trois magistrats furent retirés de leur prison, et leurs places leur furent rendues. Le meunier fut dédommagé d'une autre manière , le tout sans propos, sans éclat et sans bruit. Il n'y eut que M. de Fiirst qui resta disgracié. Madame la comtesse douairière de Kameke me disant un jour, à ce sujet, qu'il était douloureux pour les bons Prussiens de voir que Sa Majesté ne fît justice qu'à demi , et la refusât précisément au plus honnête et au plus galant homme du monde , je lui répondis que je savais bien que M. de Fiirst emportait les regrets de toute la noblesse, parce que jamais aucun homme de marque ne lui avait demandé une entrevue sans l'obtenir, et sans en être écouté , accueilli et traité avec autant d'aménité que de faveur ; mais que jamais ce chancelier n'avait eu une minute d'audience à donner à de simples particuliers. « Madame , continuai-je , vous ignoriez qu'il était inac- « cessible pour tout ce qui est roturier ; mais le roi ne l'igno- « rait pas. Or, il veut que la balance de la justice soit la même « pour tous : il ne lui fallait donc qu'une occasion pour rente voyer et punir un ministre si peu fidèle à suivre ses intentions. « II n'a point manifesté les motifs secrets qui le détermi- « naient, parce qu'il n'a pas voulu blesser la délicatesse des no- « bles , qui aurait souffert d'une punition infligée pour les avoir « favorisés; et parce que, d'un autre côté, il n'a pas voulu <t inspirer une confiance peut-être démesurée aux simples ci- K toyens , et alimenter des sentiments de haine entre ses sujets. « Soyez assurée , madame , que le roi n'a pas eu d'autre mo- « bile ; que M. de Fùrst sait bien au fond ce qui en est , et « que sou successeur le sait également bien. Pour moi , en « réfléchissant à toutes ces circonstances , je ne vois en tout « ceci , de la part de Frédéric , que sa haute sagesse et sa pru- <c dence accoutumée. — Je suis bien aise, me répondit la com- « tesse , moi qui aime le roi et qui suis accoutumée à l'admirer a que vous me le fassiez retrouver grand et digne de lui. J'i- « gnorais que M. de Fùrst n'eût pas été le même pour tout !e
« monde ; je n'avais entendu parler de lui qu'à des personnes « de qualité , ou , ce qui revient au même , qu'à des personnes « qui en sont les échos. »
J'ai vu de mon temps deux ministres de la justice , M. de Sedlitz et M. de Miinchausen. Le premier, qui dans sa jeunesse avait été militaire , avait les cultes , les universités et écoles sous son inspection. C'était un excellent homme , qui joignait un vrai courage à beaucoup de zèle. Il a voulu empêcher la mendicité et n'a pu y réussir : ce que sa tentative, qu'il a fallu ensuite abandonner, a produit de réel , c'est que nous avons tous payé des contributions volontaires pendant quelques années , et que les mendiants ont continué leur métier.
M. de Miinchausen était un original d'une probité rigoureuse et d'un rare mérite. Il avait de grandes lumières comme jurisconsulte , une intégrité à toute épreuve ; mais il fuyait toute espèce de société , et n'allait jamais à la cour. Je ne pense pas qu'il ait vu le roi une fois en dix ans, quoiqu'il n'ignorât pas combien Frédéric avait de confiance en lui. Cet homme , que le public honorait beaucoup et ne voyait jamais , avait une belle fortune qui le rendait indépendant , d'autant plus qu'il ne connaissait aucune espèce de faste ou de luxe. On ne lui a jamais vu d'autre garde-robe que celle du siècle précédent. Ce fut à lui que Frédéric envoya , pour en avoir son avis , le code de Joseph II, lorsque ce code parut. M. de Miinchausen, après l'avoir bien examiné , le renvoya à ce roi , avec un ample cahier de remarques , toutes aussi franches et aussi libres que sages et profondes : il n'avait point l'air de parler à un maître ; il ne voyait que la chose qui l'occupait. Là , il condamnait Joseph sans détour ; ici , il ne prenait aucun ménagement pour déclarer combien il serait à souhaiter qu'on employât les mêmes mesures dans les États prussiens. Cette manière d'indiquer sa façon de penser le rendit encore plus cher à son souverain.