‹ Souvenirs de voyage d'un soldat de Pie IX [microforme]Chapitre 36 sur 54 · NOCES D'OR DE PIE IX.—CONCILE DU VATICAN · texte numérisé non relu

NOCES D'OR DE PIE IX.—CONCILE DU VATICAN

Le 11 avril 1869 ! époque à jamais mémorable dans les annales de l'Eglise romaine. Le Pontiferoi, l'immortel Pie IX, célèbre à ia confession des Apôtres Pierre et Paul, le cinquantième anniversaire de son élévation au saceiloce, entouré de cardinaux, de prélats, de plusieurs membres de sa iamille, entre autres Louis Mastaï Ferretti, fils du comte Gabriel, retenu à Sinagaglia par la vieillesse, de tous les représentants des cours étrangères, et de 70,000 à 80,000 pèlerins venus de toutes les parties du monde. Jamais fêtes ne furent aussi pompeuses et aussi universelles, parce que jamais Pape n'avait été entouré de tant d'amour et de vénération, parce que jamais Pape n'avait vu un

règne aussi glorieux et aussi rempli de persécutions et d'amertumes.

Les fêtes des noces d'or de Pie IX, qui coïncidaient avez le retour de l’illustre exilé de Gaëte et de sa préservation mirac::leuse, lors de l'accident de l’église de Sainte-Agnès hors les murs, commencérent le 10 avril et durèrent trois jours,

Pour décrire toute la magnificence et la pompe déployées dans ce jubilé, il faudrait une plume plus exercée que la mienne. Je vous dirai seulement que nous étions transportés au troisième ciel, comme saint Paul,et que parfois nous nous écriions: “ Qu'il fait bon d’être ici, bâtissons nous destentes.” Pie IX lui-même ne put contenir les flots de joie

et de bonheur qui inondaient son cœur, et laissa

échapper ces paroles devant quelques pèlerins prosternés à ses pieds : “Mon Dieu, ayez pitié de moi, c'est trop de bonheur! J'ai peur que bientôt, quand je paraitrai devant votre justice, vous ne me disiez: Tu as été récompensé sur la terre. Non pas à moi, mais à vous, d mon Dieu, à vous seul l’amour des chrétiens” L’archevêque de Cologne, Mgr. Melchers, a peint la fête d'un seul trait : “ Jamais Pape, a-t-il dit, ne s’est vu en relations à la fois si intimes et si universelles avec

le cœur de l'humanité.

La journée du 10 avril fut consacrée à la lecture des adresses présentées par les différentes associations catholiques de la terre. Én jetant les yeux sur ces adresses, couvertes de plusieurs millions de signatures, le Pape dit à ceux qui l’entouraient : “ Voici la véritable expression du suffrage universel catholique.” Après la présentation des adresses, Pie IX passa dans la salle où étaient

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exposés les nombreux cadeaux qui furent faits au Saint-Siége dans cette circonstance. Ces offrandes représentaient la somme de six millions de francs. La réunion de tant de richesses dans le Vatican arracha à Pie IX l’exclamation suivante : “ Enfin, moi aussi, j'ai mon exposition universelle ; elle est le produit, non de l'industrie, mais de l’amour de mes enfants.” Aussi, quelle belle exposition ! Oh! que l'amour du chrétien est fécond en œuvres de tous genres |

Dans l'après-midi, Pie IX, accompagné de sa cour, alla faire une visite à la petite églis: de Sainte-Anne de Falegnami, où le 11 avril 1810, Jean-Marie Mastaï Ferretti disait sa première messe, à l’âge de 27 ans. Retracez dans votre esprit les profondes émotions qu’à dû éprouver le grand Pontife romain en jetant un regard scrutateur sur la période écoulée depuis son enrôêlement dans les rangs des lévites, et les douces larmes qu’il aura versées en présence de cet autel où il avait offert à la Divinité, pour la première fois, le corps adorable de l’'Homme-Dieu. Pie IX, agenouillé sur le marbre, avait en cette circonstance plutôt l'apparence d'un ange que d'un homme.

Le soir, la coupole de Saint-Pierre fut illuminé.

J'avais déjà contemplé cette scène grandiose ;

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mais c'est un spectacle toujours nouveau. J'étais placé, à cette heure, sur le Mont-Pincio, non loin de l’église de la Trinité-des Monts. La coupole me parut comme un immense globe suspendu dans les airs. L'obscurité qui recouvrait la ville augmentait encore l'éclat de la lumière. La basilique de Saint-Pierre était alors la véritable image de la “Jérusalem céleste qui éclaire des rayons de sa gloire les ténèbres et les combats de Sion.”

Le onze, de bonne heure le matin, la vaste basilique de Saint-Pierre était tellement remplie de fidèles qu'un abbé français, placé près de moi, me souffla ces mots à l'oreille : “ Mon bon zouave, j'étouffe. Je ne puis plus y tenir, on m'écrase ; vraiment, je suis réduit à ma plus simple expression.” Je lui portai secours et je réussis à élargir le cercle qui l’enveloppait en faisant jouer les coudes et le pommeau de mon sabre ; tactique que nous avions l'habitude de suivre, lorsque nous étions trop à l'étroit. Monsieur l'abbé X*** me remercia cordialement et m'invita à prendre le diner avec lui à l'hôtel de la Minerve. La politesse exigeait que je déclinasse cet honneur ; mais la faim —et quelque diable aussi—-me poussait, et j'acceptai l'invitation. Qu'on me pardonne cette petite gourmandise ; j'avais jusqu'alors mangé de tant de haricots et de salade !

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À sept heures et trois quarts, Pie IX, porté sur la sedia gestatoria, fit son entrée dans l'église des apôtres Pierre et Paul, passa au milieu des zouaves pontificaux qui formaient la haie de chaque côté. de la grande nef, depuis la grande porte en bronze jusqu’à la confession, et monta à l'autel pour y célébrer le saint sacrifice de la messe. L'office divin terminé, le Pape se tourne vers le peuple: tout genou fléchit, toute tête s'incline. Le Pontife élève les bras, et de sa voix puissante, il chante ces consolantes paroles : “ Benedicat vos omnipotens Deus ” etc, Pie IX rentre au Vatican, suivi de sa cour et escorté de la garde noble, de la garde palatine et de la garde suisse ; et la foule s'écoule silencieuse, en répétant avec le psalmiste : “ Quèm boum, guam jucundum habitare fratres in unum ! ”

La journée se termina par un magnifique feu d'artifice ou girandola, devant l'église de Saw Piedro in Montorio, non loin de l'endroit où saint Pierre fut crucifié la tête en bas. La girandola, à Rome, surpasse tous les feux d'artifice de l'univers :

car il n’y a que les Romains qui possèdent le secret de créer des merveilles.

Le 12, Rome célèbre le double anniversaire du retour de Pie IX de Gaëte et sa préservation miracuieuse à l’église de Sainte-Agnès : deux faits qui font époque dans la glorieuse vie de Jean- Marie Mastaï Ferretti.

En 1848, la révolution, qui menaçait déjà de saper l'ordre social par sa base, se déchaïna sur Rome. Le 15 novembre, le comte de Rossi, le vaillant défenseur de la Bapauté, expire sous le poignard des adeptes du carbonarisme. Le lendemain, une foule furieuse, inspirée par Mazzini, assiége le palais du Quirinal, où Pie IX s'était réfugié pour échapper au glaive des assassins. L'orage grandit ; on essaie d’incendier le Quirinal. Les balles pleuvent ; l’une d'elles tombe dans la chambre où le Pape priait pour ses bourreaux, et blesse mortellement Sa Grandeur Mgr Palma. Le Souverain-Pontife se croit à sa dernière heure, lorsqu'une femme chrétienne, la comtesse de Spaur, forme avec son mari, le duc d’'Harcourt, le projet de sauver le roi de Rome. L’héroïne met son projet à exécution, et le 24 au soir, Pie IX, déguisé, monte dans le carrosse de M. d'Harcourt qui le transporte à Gaëte, dans le royaume de Naples, où il est reçu à bras ouverts par le roi Ferdinand II.

Dans son exil, le Saint-Père ne cesse de protester contre les spoliations de la révolution. Il lance l'excommunication contre les membres de la /eun: Italie et contre les révolutionnaires en général, qui saccageaient Rome, pillaient les églises

et chassaient les religieux de leurs monastères. L'iniquité s'était débordée sur la Ville sainte,

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comme un torrent dévastateur. Mazzini poussa même l’impiété et le cynisme jusqu'à singer le Pape, en montant dans la loge de Saint-Pierre, où le Pontife romain donne la bénédiction wrbs et orbi.

L'Europe s’émeut enfin de tant d’audace et de sacriléges. L'Espagne offre de délivrer Rome du joug des vandales de 48 ; mais la France, la fille ainée de l’Eglise—encore catholique à cette époque —revendique cet honneur et vole assiéger Rome.

« Le 29 juin 1849, le général Oudinot s'empare de

l’ancienne ville des Césars, et le colonel Niel est

chargé de porter les clefs de Rome à Pie IX, qui se trouvait alors à Portici.

Le grand Pape, ivre de joie, reprend le chemin de Rome, dans laquelle il fait son entrée triomphale le 12 avril 1850. Son retour fut salué par des salves d'artillerie, par le son de toutes les cloches de la ville et par les cris de “Vive Pie IX ! Vive notre Saint-Père !” Le peuple romain était au comble de son bonheur. Les révolutionnaires ayant été chassés, l'Eglise continua de gouverner le monde catholiqueet àrepandre partout les bienfaits de son ardente charité.

Voici comment les historiens romains rapportent le fait de la préservation de Pie IX à l'église de Sainte-Agnès. Un jour, le 12 avril 1855, le Très Saint-Père alla célébrer l'office divin à cette basi-

HA lique ;.et une foule innombrableremplissait le temple

de Dieu. Après la messe, le Pape se rendit dans la

1! salle du chapitre pour prendre le déjeûner avec les nombreux invités, et passa ensuite dans la chambre voisine pour admettre au baisement des pieds les

| élèves de la Propagande. Pie IX était à peine assis,

que la poutre principale de l'édifice se rompit, et le

plancher s’effondra. Le Pape et sa suite dispa- |

rurent au milieu d’un nuage de poussière et furent

4 précipités dans l'étage inférieur. Après quelques” instants d'un lugubre silence, on vit sortir, du ! milieu des décombres, Pie IX qui n'avait recu : / aucune égratignure. Personne de l'assistance ne ]

fut blessé grièvement. Le Pape entra aussitôt dans l’église, où il entonna un 7% Deum en l'honneur de sainte Agnès, à qui il attribua sa préservation

miraculeuse.

Entre parenthèse, je vous dirai que la basilique de Sainte-Agnès est située sur la voie Nomentane, à une courte distance des murs de Rome. Cette église, qui a été complètement restaurée par Pie IX, est tres ancienne ; elle a été bâtie en 324 par 1 Constantin, à la prière de sa fille Constance, guérie i miraculeusement par l'intercession de la jeune

vierge martyre, sainte Agnès.

Pendant l'après-midi du troisième jour du tri- d duum, le Souverain-Pontife visita la magnifique

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basilique dont je viens de parler, pour remercier Dieu de lui avoir sauvé la vie, dix ans auparavant. À son retour, il parcourut le Corso dans toute sa longueur. La population entière se porta sur son passage pour implorer sa bénédiction et l’acclamer. On entendait de toutes parts : “ Wiva Pio nono ! Viva il santissimo Padre” ! On viendra nous dire ensuite que Pie IX n'était pas aimé de son peuple. Il n’y a que les ennemis de la Papauté qui puissent proférer cet impudent mensonge, fabriquer cette monstrueuse calomnie. J'ai vécu au milieu du peuple romain, et le peuple romain aimait Pie IX, comme il aime encore Léon XIII.

Nous touchons à la fin du jubilé. Trois jours viennent de s’écouler, mais ce sont des jours pleins, plent dies. Il nous manque encore le bouquet des noces d’or de Pie IX, et ce bouquet nous l'avons eu. Le soir, il y eut illumination générale de la ville de Rome. Ce fut un spectacle féérique. Une personne qui serait tombée tout à coup dans Rome, sans savoir qu'il se trouvait dans la caoitale du

monde catholique, aurait cru assister à un vaste

incendie. J'étais tenté de m'écrier avec saint François-Xavier: “C'est trop, Seigneur, c’est trop”!

Maintenant, franchissons d'un seul pas l’espace

de six mois, et nous arriverons au grand événement annoncé en l’année 1867: au concile du

Vatican que Pie IX convoqua par une bulle publiée le 29 juin 1868. Tous les évêques de la catholicité furent invités à prendre part aux délibérations de ce concile œcuménique, et tous—il faut excepter ceux qui étaient retenus par la vieillesse ou la maladie—se rendirent à l'appel de leur chef.

Le 8 décembre 1869, le jour de la fête de l’Immaculée-Conception, à cinq heures du matin, toutes les troupes pontificales furent appelées aux armes et échelonnées sur la place de Saint-Pierre Nous étions près de l’obélisque de Néron, la carabine aux bras depuis deux heures, exposés à une pluie torrentielle, lorsque le colonel Allet nous donna l'ordre de marcher de l'avant. Cet ordre arrivait à temps: nous étions mouillés jusqu'aux os et transis de froid, nous grelottions comme si nos membres eûssent été mis en mouvement par des ressorts invisibles. Nous entrons dans l'immense basilique constantinienne, et nous formons la haie comme aux grandes fêtes des noces d'or de Pie IX. Les zouaves étaient les enfants gâtés du Saint-Père, car dans toutes les circonstances solennelles, les officiers supérieurs nous assignaient invariablement la place d'honneur. Après quelques moments d'attente, notre bon papa commande le genou-terre. Toute l'assistance tombe à genoux,

comme foudroyée par la foudre, à la vue de l'au-

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guste vieiHard du Vatican et des sept cent soixanteonze têtes mitrées qui le précèdent. Quelle majestueuse procession nous voyons alors défiler ! Quelle grandeur et quelle vertu ! Nous avons devant nous tout ce que l'Eglise renferme de plus saint. Nous avons devant nous les prélats les plus illustres que le Catholicisme aît jamais donnés à la terre. Nous avons devant nous les plus courageux athlètes qui aient jamais figuré sur la grande arène catholique. Nous avons devant nous enfin les plus nobles défenseurs du droit et de la Papauté.

Les cérémonies de l'ouverture du concile se prolongèrent jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous retournâmes à nos casernes complètement épuisés de fatigue. Etre debout depuis cinq heures du matin jusqu’à deux heures de l'après-midi, sans bouger un seul instant et n'ayant pris pour toute nourriture qu'un litre de café noir! C'est presque incroyable. Pourtant c’est la vérité, et encore le temps nous a paru court, tant le cœur avait éprouvé de douces jouissances.

Le concile commença immédiatement ses grands travaux, et, le 24 avril 1870, la vénérable assemblée votait la constitution De fide, que le Pape promulgua le deuxième dimanche après Pâques. Cette constitution, renfermant quatre articles principaux, condamne le rationalisme, le panthéisme, l'indé-

pendance de la raison et trace les devoirs de celleci vis-à-vis de la foi.

Les Pères du concile s'occupèrent ensuite de l’infaillibilité du Pape parlant ex cathedra, et, le 13 juin, on fit l'appel nominal. 601 prélats donnèrent leurs votes ; 451 votèrent #acet, 88 non placet et 62 placet juxta modum. L'infaillibilité, que tous les catholiques reconnaissaient depuis longtemps dans laperson ne du Pape, fut donc décrétée. Ce nouveau dogme, mais ancien pour l'Eglise catholique, fut promulgué le 18 juillet 1870, au milieu des cérémonies et des fêtes les plus imposantes. Les Pères du concile recueillirent de nouveau les suffrages, et il n'y eut cette fois que deux évêques qui répondirent wo : Mgr Louis Riccio, évêque de Cassazzo dans le royaume de Naples, et Mer Edouard Fitzgerald, évêque de Little-Rock, aux Etats-Unis. Mais ces deux prélats se soumirent aussitôt après, la promulgation du dogme.

Un fait assez remarquable, c'est que, le jour où le dogme de l’infaillibilité fut proclamé, une tempête accompagnée de tonnerre et d'éclairs se déchaîna sur Rome. Les protestants s'empressèrent de relever cette coïncidence et de dire que

les Pères du concile avaient attiré sur eux la colère divine. Son Eminence le cardinal Manning répliqua avec finesse que c'était plutôt une répéti-

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tion de la scène qui se passa sur le mont Sinaï, lorsque Dieu donna sa loi aux hommes. La comparaison est frappante ct pleine d'à-propos.

L'orage qui commençait alors à gronder sur le sol de l'Italie décida Pie IX à suspendre les délibérations du concile du Vatican, et l'assemblée s'ajourna sine die, je pourrais dire sève anno , Car l'histoire nous rapporte que les travaux de plusieurs conciles ont été interrompus pendant un grand nombre d'années. Espérons néanmoins que l'illustre prisonnier du Vatican triomphera bientôt de ses ennemis, et qu’il mettra la dernière main au plus grand événement du XIXe siècle.

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