LA RETRAITE DE VITERBE—LE 20 SEPTEMBRE
Montalembert écrivait au lendemain de l'invasion des Romagnes, en 1860 :
“La vice s'est jouée en trois actes : la diffamation, l'occupation, la votation ; chaque acte a eu ses acteurs : les écrivains, les fantassins, les électeurs ; c'est un procédé désormais connu.
On dénonce un souverain. Son gouvernement est imparfait, intolérable ; ses sujets sont mécontents, opprimés, exaspérés. Il ne se soutient plus que par les armes étrangères ; il manque de force morale, de force matérielle, il est perdu. Voilà le souverain diffamé, et si la dénonciation tombe de haut, tous les matins deux mille journalistes en répètent à deux millions de lecteurs l'écho retentissant.
“ Tout d’un coup on affirme que ce souverain si faible est menaçant, qu’il songe à attaquer, qu'il groupe quelques soldats ; il faisait pitié, il fait peur... Prenons nos précautions, violons ses fron-
tieres ! C'est le second acte : on envahit les territoires.
“Puis, maître du pays, on consulte les sujets. Etes-vous heureux ?-—Non.——Voulez-vous le devenir?—Oui. Le malheur, c'est Pie IX ; le bonheur, ce sera Victor-Emmanuel. Vive Victor-Emmanuel ! La pièce est jouée, la toile tombe ; on s'endort Romain, on se réveille Piémontais, mais toujours contribuable, et, de plus, conscrit.”
C'est la même comédie qui se joua en 1870.
Le comte Ponza di San-Martino se chargea de jouer le premier acte en portant au Pape la lettre qu'on va lire; c'est un monument d’hypocrisie .
“Très Saint-Père,
“Avec une affection de fils, avec une foi de catholique, avec une loyauté de roi, avec un sentiment d’Italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de Votre Sainteté.
“Un orage plein de périls menace l'Europe. A la faveur de la guerre qui désole le centre du continent, le parti de la révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d’audace, et prépare, spécialement en Italie et dans les provinces gouvernées par Votre Sainteté, les derniers coups contre la monarchie et la Papauté.
“Je sais, Très Saint-Père, que la grandeur de Votre âme ne le cèderait jamais à la grandeur des
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ujets.
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événements, mais moi, roi catholique et roi italien, et, comme tel, gardien et garant, par là disposition de la divine Providence et par la volonté de la nation, des destinées de tous les Italiens, je sens le devoir de prendre, en face de l’Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la Péninsule et de la responsabilité du Saint- Siéze.
“Or, Très Saint-Père, l’état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté, et la présence parmi elles de troupes étrangères venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d'agitation et de périls évidents, pour tous. Le hasard ou l’effervescence des passions peut conduire à des violences et à une effusion de sang qu'il est de mon devoiret du Vôtre, Frès Saint- Père, d'éviter et d'empêcher.
“ Je vois l'inéluctable nécessité, pour la sécurité de l'italie et du Saint-Siége, que mes troupes, déjà préposées à la garde des frontières, s’avancent et occupent les positions qui scront indispensables à la sécurité de Votre Sainteté et au maintien de l'ordre.
“ Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte d'hostilité dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et mes forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des
droits facilement conciliables des populations romaines avec l'inviolabilité du Souverain-Pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du Saint-Siége.
“ Si Votre Sainteté, comme je n’en doute pas, et comme Son caractère sacré et la bonté de Son âme me donnent le droit de l’espérer, est inspirée d'un désir égal au mien d'éviter tout conflit et d'échapper au péril d’une violence, Elle pourra prendre avec le comte Ponza di San-Martino, qui lui remettra cette lettre et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui paraîtront mieux devoir conduire au but désiré.
“Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et la Papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance qui n’a jamais su s'éteindre dans Votre cœur, envers cette terre qui est aussi Votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié avec une persévérance infatigable à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le Chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siége glorieux et indépendant de
toute souveraineté humaine.
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“ Votre Sainteté, en délivrant Rome des troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d’être le champ de bataille des esprits subversifs, aura accompli une œuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise, et montré à l’Europe épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peut gagner de grandes batailles et remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.
“ Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m'accorder Sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre Sainteté l'expression des sentiments de mon profond respect.
Florence, 8 septembre 1870.
“ De Votre Sainteté, “ Le très humble, très obéissant et très dévoué fils, ‘ VICTOR-EMMANUEL.
La diffamation est consommée par un roi. Mais la diffamation est repoussée par un autre roi. Pie
IX répondit à Ponza, après avoir pris connais-
sance de ces impudents mensonges et de ces prétendues expressions de dévouement à l'Eglise : “ À quoi bon cet effort d’hypocrisie inutile ? Ne valait-il pas mieux me dire tout simplement qu'on voulait me dépouiller de mon royaume ? ”
Ponza ayant commenté la lettre de Victor-
Emmanuel dans un sens favorable, le Pape lui répliqua : “Mais enfin, vous parlez toujours des aspirations des Romains! Eh bien! vous pouvez voir de vos propres yeux combien ils sont tranquilles?” Le comte Ponza se trouvait donc en présence d’un démenti formel. Lorsque Pie IX congédia le commissaire général des Etats romains Il lui dit: “Je puis bien céder à la violence, mais adhérer à l'injustice... jamais!”
Le comte Ponza di San-Martino était arrivé à Rome le 9 septembre ; il s’en éloignait le 1 1 avec la lettre suivante, que Pie IX adressait à Victor- Emmanuel, le roi galant-hommre :
“Au roi Victor-£mmanuel.
“Sire,
“Le comte Ponza di San-Martino m'a remis une lettre que Votré Majesté m'a adressée ; mais elle n'est pas digne d’un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et se pique d’une royale loyauté. Je n'entre pas dans les détails de la lettre elle-même, pour ne pas renouveler la douleur que sa première lecture m'a causée. Je bénis Dieu, qui a permis à Votre Majesté de combler d’amertume la dernière partie de ma vie. Du reste, je ne puis admettre certaines demandes, ni me conformer à certains principes contenus dans cette lettre. J'invoque Dieu de nouveau, et je
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remets entre ses mains ma cause qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder de nombreuses grâces à Votre Majesté, de la délivrer des périls et de lui dispenser les miséricordes dont Elle à besoin.
“Du Vatican, le 11 septembre 1870.