X. DE CHATBAinmUHD A M. DE HABCELLCS
Puis, 35 man 1823.
Je reçois votre dépêche n^ 73, et votre lettre particnlière. C'est cela : une dépêche pour mes bureaux; la lettre et les longs détails pour moi. — Je verrai à vous faire passer quelques fonds pour danser ; car il faut continuer à distraire l'attention du mot, et lui montrer, comme vous dites, qu'il ne vous fait pas peur ; mais je suis horriblement gêné, parce que je multiplie les coarriers.
Peu m'importe l'usage que M. Ganning veut faire de mes lettres, je les écris pour qu'elles soient publiées. Peut-être un jour j'en ferai autant des siennes. Laissons-le donner à notre intervention toutes les raisons yW/ej qu'il voudra; ne le gênez pas sur les interprétations. Il suffit qu'il convienne que nous avons raison, par un motif ou par un autre.
Soignez bien les journaux, et faites qu'on prenne notre parti; nous avons le beau côté. C.
M. DK HABCBUl» A H. DK CHATSAOtEUin»,
Londres, 26 mars 1823.
M. Ganning m'écrivit hier pour me prier de le venir voir à Glocester^Lodge, où, à défaut de nouvelles ) il avait quelques explications importantes à me donner.
Mes dépêches vous ont déjà dit que mardi M. Can* ning, sans y être provoqué, avait annoncé la neu* traliiit de l'Angleterre, bien qu'il dût s^en tenir an langage qu'il avait formulé ainsi dans notre conversation de ce même jour : — « Presque aucune a espérance de paix \ mais point de guerre cornce mencée. » — Il est évident pour moi que le ministre est allé plus loin qu'il ne voulait, en déclarant le système de neutralité, bien décidé sans doute par le ministère britannique, mais que lui, Ganning, ne désirait pas proclamer encore.
Le discours de lord Liverpool, dans la chambre des lords, est aussi une sorte de rétractation ; et, en provoquant notre entrevue, M. Ganning a cherché avant tout à concilier le sens de ce discours avec ses propres aveux. Il m'a expliqué longuement qu'il y avait
GOEfiJBSPONDAKGE. 1 79
entre ces deux déclaralioDS officielles Tintervalle de viogt-qoatre heures, ce qu^il ne fallait pas perdre de vue pour en comprendre l'esprit. Ainsi, le 18, il disait aux Communes / et pensait qu^il n'y avait presque plus rien à espérer pour le maintien de la paix; mais, le 19, un courrier arrive et raconte les troubles de Madrid et des environs. L'espoir renaît; et dans la soirée, lord Liverpool communique cet espoir à la chambre haute. Tout le reste du discours de lord Liverpool est mal rapporté par les journaux. Les deux ministres oui également annoncé le dépôt des documents politiques; mais ils ont calculé celte démarche de manière à ce qu'aucun vote ne puisse s'ensuivre. En effet » les budgets de larméeetde la marine étant déjà consentis, le blâme que l'Opposition pourrait jeter sur telle ou telle né< gociâtion, sur l'une ou Tautre phrase des documents, ne sera exprimé que par des observations sans résultat. Il n'en eût point été de même si les documents avaient été soumis au parlement dès l'ouverture de la session : car alors une telle communication eût pu influer non-seulement sur la rédaction de l'adresse, mais encore sur le vote du budget dans les diverses branches du service extérieur.
Après ce minutieux préambule, M. Canning a poursuivi sur un ton plus insinuant : a Dans une a lettre particulière que j'ai adressée mardi soir à
180 POLITIQLIS DE LA IIESTALUATIOW.
<c sir Gh. Stuart, et qu'il a dd communiquer à M. de « Chateaubriaudy j'ai expliqué le langage que je ve- « nais de tenir aux Communes, et j'y ai ajouté quelce ques réflexions sur la conversation que nous <c avions eue ensemble, vous et moi, dans la même ce matinée. Vous m'aviez dit qu'il fallait considérer . oc votre action en Espagne comme un secours à un ce parti qui l'implore. » — Jamais, me suis-je récrié, dans aucun entretien, officiel ou amical, ce langage n'est sorti de ma bouche. — Le ministre a insisté. — Je suis sûr de ma mémoire; ai-je dit, et voici mes propres paroles : Le danger moral qui résulte pour nous du voisinage de l'Espagne étant le premier motif de notre intervention , nous ne pouvons reconnaître à la cour de Naples les mêmes raisons dMnterférence. — « Ah ! oui , vous aidez ma méa moire. Ce que je croyais votre assertion, se trouve a dans la réponse de votre cour au roi de Naples, « que vous m'avez lue. N'y dites-vous pas que tout ce est convenu avec les chefs royalistes d'Espagne, « et que vous allez les secourir? C'est ainsi qu'il falc( lait présenter la question pour la faire agréer ici. » J'ouvrais de grands yeux, et cherchais en moimême comment la guerre d'Espagne allait tout à coup devenir populaire en Angleterre, si elle partait de ce nouveau point de vue, quand je me suis souvenu que lord Londonderry établit quelque part la
GORRESK>NDANCE . 181
légitimité d'une intervention appelée par nne partie de la nation ; et j'avoue que j'aurais mis moins de chaleur à nous défendre à cet égard, si je n'avais prévu que le ministre voulait en déduire notre inconstance, notre repentir politique, et une sorte d'adhésion à son propre système. — Nos motifs, ai-je repris, ont été solennellement posés, et clairement développés dans le discours de M. de Chateaubriand; pour ne pas blesser inutilement l'Angleterre, il a évité de traiter directement \e principe Bourbon^ mais il a victorieusement démontré le danger moral ^ et cela nous suffit. —
« Cela ne nous sufBt pas à nous , » a interrompu M. Canning ; « car voyez combien de motifs difféor rents vous avez assignés depuis deux mois à votre « agression. — Dans le discours du roi, c'est un « Bourbon délivrant un Bourbon, et voulant que c< Ferdinand soit libre de donner des institutions à f( ses peuples. — Dans les commentaires de ce disa cours, vous déclarez que vous ne voulez point tf imposer vous-mêmes des institutions à l'Espagne, « qui les choisira ou réformera d'accord avec son tf roi. — Plus tard, M. de Chateaubriand appuie le « droit de la guerre sur un danger moral. — Et en- « fin, dans sa réponse à la cour de Naples, il anet nonce qu'il va seconder les royalistes espagnols « qui l'implorent.
« Hie tum niuliiplicl populos sernione replebat.
ce Vous le voyez ; ce sont des points tous distincts. « Vous revenez à nous 9 cela est clair; mais que « croire? et à quelle nuance nous arrêter? » — Rien n'est plus simple, ai-je répondu : ces nuances prélendues, ne les séparez point; réunissez-les, con- Ibndez-les, et ce ne sera plus qu'une seule et même couleur. Je le répète, en gros et en détail, nous voulons et nous avons toujours voulu, par tous les moyens possibles, la an des troubles civils de TËspagne, qui menacent la vie du roi, soulèvent les provinces, et compromeltent notre sécurité. Or, puisque vous m'autorisez par votre exemple à parler latin :
Hœc mala de nostris pellite limitibus. —
Le ministre fera précéder les documents diplomatiques d'an texte historique, dont la rédaction lui est confiée par le conseil ; car, sans ce secours, m'at-il dit, le parlement ne comprendrait pas la suite et la connexion des affaires. Parmi ces documents ne figurera pas la note que je lui ai adressée le 26 novembre dernier, pour mettre à l'Angleterre /e//7ârrchéà la main. Or, comme cette note nous fait quelque honneur, je médite de la faire insérer dans
un 00 deux journaux anglais le lendemain de la déposition des documents.
le n'avais fait que lire à M. Canning la lettre du prince RufTo et votre réponse; vous voyez quel singulier parti sa mémoire en a tiré. « L'exemple <t de l'Autriche à Naples vous abuse , » m'a-t-il dit en achevant. « Naples prise, tout était terminé; ici, oc emparez-vous de Madrid, ce n'est encore que le a début d'une guerre sans fin. » —
Dt, talem avertite casom I
Ai-je repris en souriant, — et je me suis retiré.
H. DE GBATEAUBBIAND A M. DE HAECEIXUS.
Paris, 26 mars 1A23.
Je remarque dans vos dépêches, et surtout dans vos lettres particulières, l'humeur croissante de M. Canning. Gela passera, et j'en tiens peu de compte. Le temps de la soumission est fini pour nous. Mon confrère de Londres est obscur dans son langage, cela doit être; il n'a pas encore pris son parti. Soignez-le toujours. Je ne lui écrirai pas, parce que je
ne veux pas avoir Tair de le chercher. Dites-lui seulement que j'ai évité, à cause de lui, Ganning, dans mon discours à la chambre des pairs, de dire un seul mot de la politique continentale et du Congrès. Cela rengagera peut-être à se taire. C.
m. DB HAECBLU» A H. PE GHATKAOHUAirD.
LoDdraB, 30 mars 181B.
a Je connais d'avance , » me disait hier M. Canning, « toute la tactique de notre Opposition. Elle « va me dire : — Pourquoi n'avez-vous pas menacé « la France de la guerre ? — Pourquoi ? C'est, d'a- « bord, qu'il ne faut jamais menacer sans effet; « ensuite, parce que la France aime naturellement a la guerre; et que, si cette guerre-ci est impopu- « laire, c'est uniquement parce que c'est une guerre <c d'institutions politiques. Ce n'est pas la France a qu'il faut jamais menacer d'une guerre : car c'est a le plus sûr moyen de rompre la paix. — Eh a bien ! nous dira-t-on, pourquoi ne pas déclarer « la guerre alors? — Pourquoi? C'est qu'il n'y a
GORRISPOHDAliaS. 185
« là, pour nous y ni droit ni nécessité. Le droit, a nous ne pouvons le revendiquer pour nous-mé* « mes, quand nous le dénions à la France. La né- « cessité y est bien moins encore : car, si quelque a chose garantit TEurope d'une conflagration gé- « nérale, c^est la neutralité de TÂngleterre. »
a D'ailleurs, depuis cent ans, » a ajouté le ministre , d'un ton toujours léger et railleur , « jamais <K guerre ne s'est déclarée, sur le continent , que oc l'Angleterre n'ait voulu en prendre sa part , et a qu'elle n'y ait perdu d'immenses trésors; témoin « sa dette nationale. Il est piquant d'essayer si la a neutralité la servira aussi mal. Enfin, cette guerre « est un malheur pour deux nations : craignons « qu'elle ne le devienne pour trois.
« L'Opposition nous attaquera encore sur la ques* « tion de Portugal ; mais elle connaît mal nos traite tés avec la cour de Lisbonne. Notre alliance n'est tf point offensive; et notre garantie cesse quand a- le Portugal , provoquant lui-même une guerre, « amène ainsi l'ennemi chez lui. Je donnerai cette « explication au parlement. »
« Mais voyez, » a continué le ministre, « quel terri- « ble argument l'Opposition nous prépare à ce sujet ! « Nous admettons , dira-t-elle , cette explication de « nos traités avec le Portugal ; et, adoptant ces prin-
«cipes, nous les appliquons à une autre garantie.
186 POLITIQUE m LA AtâTAU RATION.
a Vous avez garanti aussi l'expulsion du trône de ff France de la famille Bonaparte; mais, aujourd'hui, « en provoquant une guerre et un mécontentement « intérieur, la France peut ramener chez elle, par « quelque hasard des révolutions , celte même fa- « mille. Vous n'êtes plus, dès lors, liés par votre « garantie ; et , comme celle de Portugal , elle cesse « d'avoir son effet. » — Je suis peu frappa, ai*je in* terrompu, de la force de ce raisonnement; je n'y verrais, de la part de l'Opposition, qu'une attaque inconvenante et sans portée.
M. Canmiug. (k Mais ce n'est pas une simple con- «jecture de ma part; vous avez vu lord Russell c dans la chambre des Communes, et lord Holland «dans l'autre, nous poser ces insidieuses ques** ce tions. »
Moi. Sans doute ; mais j'ai aussi entendu vos ré* ponses; et je n'ai pas oublié ces magnifiques ta« bleaux des malheurs du despotisme militaire et des bienfaits de la paix, que vous dérouliez devant nous, dans votre discours de Bordeaux, è votre re-* tour de Lisbonne. Je les admirais alors , sans me douter qu'ils me serviraient un jour d'argument
M. Canning. a Ah! vous avez trop de mémoire 1 »
Moi. Au reste, ce retour de l'Empire, dont vous avez l'air de nous menacer , serait-il bien avanta^ geux à l'Angleterre? Aurait-il donc pour effet de
CORRBSPOUDAKGE . 187
sauver TEspagne de Tinfluence française? Non, di TAngieterre se repent d'avoir contribué à exiler de France la famille de son plus mortel ennenii, qu'elle a voulu expulser lui-même de l'Europe, et si elle regrette de nous avoir conservé les Bourbons sur son sol ouvert à toutes les infortunes, elle détruit le bienfait, et nous dégage de la reconnaissance. Nous oublierons d'où nos rois sont revenus; et maintenant que nous les avons repris à l'étranger, et que nous avons avec eux des institutions , fruit de leur sagesse, nous les maintiendrons à nous seuls ; et nous défendrons la légitimité contre toute contagion voisine , contre toute conspiration extérieure, et contre la malveillance de toutes les oppositions britanniques réunies.
Je m'emportais. — <c Je le souhaite comme vous, » a répliqué en souriant M. Ganning ; « mais voilà ce a que votre guerre avec TEspagne remet aujour- « d'hui en question. » —
Eh bien ! dans tout ce développement d'humeur et de mauvais vouloir, M. Ganning n'était qu'à moitié sincère. Son rôle aujourd'hui n'est pas de nous abandonner aux attaques de l'Opposition. Il ne peut invalider nos droits dans le parlement comme il le fait à plaisir dans le cabinet. Il lui est imposé de les soutenir : c'est dans ses devoirs ministériels, dans sa situation parlementaire, que nous
trouverons la clef de son iacerlitude , de ces attaques détournées , de cette finesse qui s^épuise en interprétations nuancées et subtiles. Il se flatte en vain de présenter en silence des documents diplomatiques à un parlement muet : ces documents n'amèneront point de résolution active, sans doute; mais les ministres seront contraints de prouver à leur tour , malgré eux et de mauvaise grâce il est vrai y mais enfin pour la justification de leur neu* tralîté, que la France a Je droit d'agir pour protéger sa sécurité morale et ses intérêts essentiels, quand elle les croit menacés. H.
M. BE GHATBAUBEIARD A H. DB MABGBLLinL
Paris» 2 anil 1813.
Les affaires de Madrid rendent la partie bien meilleure pour nous ; et il est impossible désormais que TAngleterre puisse songer à s'allier avec un gouvernement aussi révolutionnaire que celui d'Espagne. On a fait une véritable violence au roi ; et le ministre britannique se trouve maintenant dans le
GORR£SPOiMDAMC£. 189
cas prévu par les instructions de lord Londonderry ; aussi je suppose qu'il ne le suit à Badajoz que pour sauver la vie de ce monarque , et par un mouvement généreux d'humanité.
Nous allons renvoyer deux Anglaises qui nous font beaucoup de mal ici, et dont Tune a des liaisons très-compromettantes.
J'ai reçu des nouvelles de toutes les cours : mon discours nous a ramené toutes les opinions du continent. C.
M. DE HAROSLLUS A H. HE CflATEAUBEUNl».
Londres, 4 avil 1823.
Si j dans mes entretiens avec les ministres anglais, que vous lisez dans mes dépêches périodiques, j'avais confondu les documents et les transactions de Vérone, je vous prie de vous en étonner médiocrement. Je n'ai jamais connu ces transactions autrement que par la lecture rapide que le prince Esterhazy m'a permis de prendre des pièces déposées ici à son ambassade.
190 POLITIQUE D£ LA RESTAU AATION .
Je réponds à ce que vous me diles pour la presse quotidiepue en me recommandant de la soigner.
Il est très-difficile, en Angleterre, d*agir sur les journaux. Ici, les gazettes prépondérantes ne se vendent pas. On en dispose quand, par des communications plus importantes , ou par des nouvelles plus rapides , on accroît leur valeur en leur procurant un plus grand nombre d'abonnés. Toute autre influence est sans effet. Le Times est le plus à craindre 9 parce que, à Faide de nouvelles qu'il achète fort cher ou publie le premier, et qui muUiplient ses lecteurs , il jette au loin et partout la réprobation de notre politique. Le Morning-Chronicle est bien moins dangereux ; sa violence et son cynisme portent avec eux leur antidote. Le Siui et le Mormng'Heraldy étoiles satellites, ne réfléchissent que la lumière du Times. Le New-Timesy le Qmrrier^ et môme Cobbctt^ sont pour notre cause. Toutes ces feuilles répètent mes nouvelles plus que mes raisonnements ; et l'on ne saurait guère exiger davantage de ces spéculateurs politiques, qui , pour le succès de leur commerce» ont besoin de toute la faveur du public. M.
. GORRISPONDASCS. 191