‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 24 sur 31 · M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE MARGELLCS · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE MARGELLCS

Parte, 25 juin 18S3.

Les journaux vous porteront la nouvelle la plus importante : celle de la déchéance du roi, prononcée par lesCorlès, et la nomination d'une régence révolutionnaire. Mes lettres de Madrid, reçues ce matin et datées du 18, disent que sir W. A'Court et le, reste du corps diplomatique ont déclaré qu'ils étaient accrédités auprès du roi , et non pas auprès d'une régence, et que par conséquent ils resteraient à Séville , en attendant de nouveaux ordres de leurs cours. Je doute que tout soit aussi bien et aussi correct que cela ; mais, pour un ministre habile , quelle belle occasion de se tirer d'affaire! Gomme M. Canning pourrait réparer sans danger ses étranges fautes! Il ne peut plus, avec une ombre d'honneur, reconnaître une com^ention révolutionnaire, réduite pour tout empire à un écueil dans l'Océan : ce serait par trop humilier et abaisser l'Angleterre. Dès lors, il est libre de revenir aux alliés et de faire cesser la guerre en exigeant la liberté du roi. Ce rôle a quelque chose de séduisant encore : saura-t-il le

CORRBSPONDÀKCE. 313

joner, et ne pas manquer l'éTénement ? J'en dente. Il avisera trop tard.

C'est dans ce sens néanmoins que je vons engage à parler. Âppuyez-vous sur le duc de Wellington» et démontrez à la partie saine du ministère quel parti elle peut tirer de la circonstance; mais faites toujours bien comprendre que , quant à noas , nous n'entrerons jamais avec les Certes dans aucun ar-rangement politique; nous ne les reconnaîtrons plus comme corps. Seulement nous ferons aux mdwidus tous les avantages personneh qu'ils désireront pour délivrer la famille royale.

On dit ici que vous épousez mademoiselle Canning; si cela est, je vous promets, pour dot de la mariée, une ambassade (i).

(1) Pardonnez, ô mes graves confrères, et convenez-en tont de suite avec moi : il n'y a si sage diplomate qui ne se soit arrêté parfois dans le coors des affaires les plus sérieuses pour écouter un son qui lui vient de sa Jeunesse , pour contempler encore dans sa pensée une image qui réveille un heureux souvenir. Il jette alors loin de lui les protocoles, les dépêches, et il se prend à rêver aux jours passés, jusqu'à ce que le songe en s'envolant le ramène aux réalités de la vie et aux soods des affaires.

Au bal de Garlton-House dont j*ai déjà parlé, après les sar* casmes du roi Georges IV » M. Ganning avait terminé on

314 POLITIQUB Ufi LA ftCSTAURATlO^!.

Du re»lé| les évéQ^niMla voni si vite» que loiil ce que je vous dis sur celle déchéance du roi peut ôlre reoda inutile à chaque instanti Nous ne sooi-

i*aÉ*É«Miih^^H«it

entretien pénible pour lui par ces mots : — «Je ne vous re- • tiens plus; ullez danser, mon gendre, allez danser. «

Cette appellation cooratt lemotide; le Time$ disait, depuis longtemps I que mon oÉsiduité ehez U. Gannlng allait être ronreiinaa par mon mariage avee sa fille Henriette, Yaccomplie. C'est répithète que les Journaux anglais appliquent galamment à toutes les jeunes femmes, épithètesl méritée cette fois; et quand M. Canning m'appela son gendre, titre qu'il me donnait parfois en plaisantant : « Prenez «garde," loi dis-je. «Ces deux mots suffiraient presque, si « nous étions en Ecosse. >» — • Oui ! mais doUs sommes en An- « gleterre et ehez le roi. •• — « Oretna-Oreen n'est pas loin *< « ajoutai-je. — «Ma fille est encore plus près,» reprit-il en riant) «ailes, ailes vous faire pardonner rindlserétton dn « Times. » —En effet, Je le quittai bien vite pour rejoindre miss Henriette, et pour danser avee elle^

Et maintenant que J'écris ces lignes, quand le temps a tout emporté, rois et ministres, Louis XVIII et M. de Chateaubriand, Georges IV et M. Caiining, au milieu de tant d'inté* rets si vifc alors, si oubliés aujourd'hui, Je doute encore al, parmi tous ces souvenirs que J'évoque, eelul qui Aiit battre le plus puissamment mon cœur n'est pas cette heureuse con> tredanse, qui finit si vUe, et qui ne devait pas se renouveler* Serais-Je donc devenu frivole en vieillissant, ou bien M. de Chateaubriand m'aurait*!! enfin inoculé cette Insouciance politique préservatrice qui lut est venue si tard?

QOrtRfiSroïKDABrCB. 31(1

niG6 pOB sans appréhension que les Cortès s'embai*<< qiient pour Outa, si elles croient ne pouvoir leflir dans Cadix. Si elles allaient à Gibraltar^ il n'of^t pas permis de croire que les Anglais voudrainni eux-mêmes retenir le roi prisonnier, et renip(>ctier de retourner a Madrid quand il en exprimeruit la volonté.

Mina est détruit, Valence tombée, tout croule ; la Providence est pour nous. C.

M. DB HARCBLU» A ■. DIS CHATBAUBMAIIII.

Londres, 16 juin 1813.

Vous avez vu quels tourbillons de colère a soulevé sur tous les points des trois royaumes le nom deFerdi* nand. La haine pour le nom d'Alexandre n'y est pas moins vive, et a donné sans doute naissance aux étranges bruits qui ont cirdiilé : disgrâce à Pétersbourg des ministres favoris } complot dans la capitale ; conspi-» ration dans les provinces russes contre l'empereur { les forteresses d'Asie livrées à la Sublime Porte) re-* fus d'obéissance du général YermolofT, etc. Tout

ceci est trop vague pour agiter longtemps les prils; mais le cabinet britannique commence à prévoir la fin du système modéré d'Alexandre, et à parler de grandes mesures collectives pour veiller à rintégrité de TOrient. Et si, par un effet de la magnanimité de l'autocrate, FAngleterre se trouve encore aujourd'hui médiatrice à Conslantinople, dès que des relations directes se rétabliront entre Pétersbourg et le Divan, il faut s'attendre à voir renaître sur les bords du Bosphore une grande lutte d'influences. Là, sans doute, la Turquie ne se divisera point, comme la Perse, en faction russe et anglaise, dirigées, chacune, par un héritier du trône; mais on verra se renouveler cette rivalité secrète dont les progrès n'ont pas peu contribué à la rupture de 18âl.

A propos de la Perse, un tableau des négociations qui ont eu lieu depuis vingt ans entre ce royaume et l'Angleterre, tracé en peu de pages, a attiré l'attention des commerçants et des hommes d'État, qui se touchent ici de plus près qu'ailleurs. On y voit les progrès de l'influence russe à la cour de Téhéran, en même temps que la décadence du crédit anglais. L'impcritie du dernier chargé d'affaires britannique en Perse y est exagérée sans doute; mais cet ensemble de détails historiques, et les conséquences déduites do la mésintelligence qui règne entre le

C01in£8r0NDAJHCB. 3 1 7

schah et Témissaire anglais ont remoé Tesprit public. D'un autre côté, les fréquentes ambassades de Tempereur Alexandre sur les Trontières de Perse, ses traités d'alliance avec les khans de Bakarie et les petits États qui ceignent la mer Caspienne, y étaient représentes au vif. Ces renseignements étaient dus à Tindiscrétion ou plutôt à l'adresse d'un agent de Perse que j'ai vu fréquemment cet hiver, Mirza- Mohammed-Salèh, homme iuleiligeut, actif et dissimulé comme la plupart des négociateurs levantins. Le sentiment d'inquiétude et de jalousie qu'il a su réveiller vient de décider la mission de sir J. Malcolm, qui va partir prochainement pour la Perso en qualité d'envoyé extraordinaire.

Pardonnez-moi celte excursion sur le terrain de mes premières armes diplomatiques. J'ai essayé de faire luire quelques rayons du soleil d'Orient parmi les nuages et les brumes occidentales dont je suis exclusivement entouré. M.

P. S. « Cadix est imprenable, » me disait hier M. Canning, « et a résisté à Bonaparte. » — Cadix ouvrira ses fiorles, ai-je répondu ; nous ne sommes pas des conquérants, mais des libérateurs.

318 H>uTiqtB lift Uk mwrAUiiAiioR.

Page 1