‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 27 sur 31 · M. DE CHATEAUBRIAND A M. DR MARCELLUS · texte numérisé non relu

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DR MARCELLUS

Pari«y 5 juillet 1823.

Je vous ai mandé dans le temps que le discours bâtard, de l'ouverture de la session britannique m'avait été ici présenté à moi-même; mais je ne savais pas alors qu'il aurait pu être pour vous d'un effet si lucratif. Il estécritquejefaillirai,commevous, à toutes les occasions de m'enrichir, pour lesquelles j'eusse

326 POLITIQLK DE LA llESTAURATIOll.

uéanmoins trouvé de bons précédents épiscopaux dans le ministère que j'occupe; et je vois bien que je tirerai toujours le diable par la queue. C.

M. DE MAECELLITS A M. DE CHATfiAIJBRlAND.

Londres, 2 juillet 1823.

Rien de nouveau d'Espagne, ou pour mieux dire de Cadix. Mais si , d*un côté, Georges IV veut que rien n'entrave notre action , de Taulre, M. Canniug a besoin de jouer un rôle quelque part pour cou* vrir sa conduite passée et ses imprudents aveux. Si la scène de TEspagne manque sous ses pieds, il se construira un théâtre dans les colonies espagnoles. Il a vivement regretté que, malgré tout, sir W. A'Court n'ait pas suivi le roi à Cadix, puisqu'il se trouve' ainsi privé de toute nouvelle directe et de toute interférence dans les négociations ou dans les capitulations à \euir. Il souhaite personnellement que les Certes amènent Ferdinand à Gibraltar. Dès lors, le roi sera libre; mais TAngleterre, tout naturelloincnt et sans avoir Pair de faire des avances

COfenESPOADAKCË. 327

aux alliés, pourra traiter des institutions futures de la Péninsule. Notre détermination, dô ne point inaugurer de forme de gouvernement jusqu'à ta délivrance du roi, l'impatiente; enfin l'intention manifestée par nous, de laisser agir en ceci les volontés du maître et des sujets , excite sa jalousie et un dépit bien marqué contre une modération si conciliante.

Vous avez déjà compris que je parle de M. Canning, et non de ses collègues. Les menaces do sir Gh. Stuart ne reposent sur aucun fait, pas même sur une espérance, et ne sont dictées que par riinmcur excessive du minisire des affaires étrangères de la Grande-Bretagne. L'ambassadeur à Paris met autant de zèle à refléler son chef direct que j'en mets à I-ondres à vous reproduire. Ne craignez rien de ces bouderies : nous avons pour nous lo roi et Tiinmense majorité du ministère. Ceux-ci nous approuvent, nous louent, et souhaitent nos succès en raison de leur désir sincère du repos de TEurope, et par hain^ des révolutions. — a N'écoutez pas nos « cris et notre humeur, » me disait lord Westmoreland , vieux Breton de formes et de langage, « allez a votre train : laissez les Espagnols se choisir leurs tt institutions. Retirez-vous sur TÈbre quand le roi « sera libre; et votre entreprise sera Tune des plus ff belles pages de l'histoire de notre siècle. » Ceci

m'a été répétéi presque dans les mêmes termes, par lord Harrowby, par le duc de Wellington , et par M. Peel I Tami constant de la politique positive.

On m'assourdissait , il y a un mois , des bruits d'une division dans le ministère français ; tout retentit aujourd'hui de la nouvelle de son union rétablie. Votre prétendue réconciliation avec M. de Yillèle consolide tout. Ces deux influences prépondérantes dans lu conseil vont, par leur fusion, affermir à jamais le ministère royaliste ; et leurs succès communs en Espagne leur garantissent une longue jouissance du pouvoir. — Comme j'ai nié la guerre, je nie la paix.

Pour fortifier cette majorité du ministère anglais qui nous est favorable, ne penserez-vous pas, comme déjà je vous l'expliquais dans ma dépêche du 22 avril, qu'il faut se hâter d'envoyer un ambassadeur à Londres ? Ce représentant direct de la royauté raffermira le système de neutralité invariablement résolu, et pratiqué déjà tant bien que mal ; il trouvera l'oreille du roi ouverte^ les tribunes fermées , et vous dispensera de rapports trop suivis avec le menaçant sir Ch. Stuart. Ces considérations sont de quelque poids.

Peut-être trouverez-vous que l'une de mes dépêches de ce jour, intitulée Cabinet ^ mérite aussi quelque attention. M.

GOBEESPORDAKCB. 329

Vk DB GBATBAI7BBIA1ID A M. DE MAECELLUS.

Paris, S juillet 1S23.

Je VOUS envoie le bulletin qui m^arrive ce matin de Madrid, et qui ne sera dans le Moniteur que demain. Nouvelle victoire! tout est maintenant à Cadix. Nous croyons ici que les ordres du cabinet, pour sir W. Â'Court, sont de rester à Séville, et d'aller à Gibraltar, ou même à Cadix , si la vie du roi était compromise. Vous voyez que ce ne serait qu'un misérable prétexte pour faire une chose indigne comme gouvernement, et dangereuse pour nous. Il faut s'attendre à tout de gens que nos succès désolent. Si nous obtenons vite Ferdinand, notre position politique sera la première en Europe. Mais TAngleterre pourrait encore la partager avec nous, et se relever de la misérable attitude qu'elle a prise, en exigeant la remise du roi. Comment souffre-t-elle que cent soixante coquins tiennent les puissances en armes et l'Europe en souffrance? C.

330 POLITIQUK OC LA BKtTAURATIOR.

M. DB MAECSLMJ9 A H. DB GRATBAVBEUKB.

Londres, 4 joillet IS33.

Vptre correspoDdance avec le Portugal est chanceuse : la lettre que vous m'annonciez pour M. do Lesseps ne s'est trouvée ni jointe aux dépêches, ni même comprise dans le portefeuille. J'y ai sup* pléé autant et aussi promptcment que je le pouvais, en annonçant aussitôt à ce consul général l'ordre que vous lui adressiez do reprendre le rang et le titre de chargé d'arfaires; ordre formel, puisque vous m'en aviez donné avis.

Ma dernière lettre confidentielle a répondu d'avance à vos questions , et mes dépêches successifves vous ont transmis des nouvelles de Lisbonne jusqu'au 24.

Le produit du bal espagnol , qui se donne ce soir, ne couvrira pas les frais de la fête; mais il a déjà pour résultat une foule de quolibets sur les dames radicales f constilutionnelles^ etc.

A propos de dames, puisque vous ne désapprouvez pas que, de temps à autre, \q post-scriptum essaye de dérider les faces diplomatiques assombries par la

GOilllESPOllDAlfGB. 331

gravité dé la dépêche, voici quelques chiffres que je D*eusse pas osé adresser même à notre ili vision commerciale.

Le prix courant de la vente des femmes, qui, sur ]e marché de Smithfîeld, s^était maintenu dans les environs de 10 à 12 schellings la pièce (de 12 à 15 fr.), est en grande hausse depuis quelques semaines. Le taux a doublé , et s'élève en ce moment au chiffre de 20 à 22 schell. (de 25 à 28 fr.). On cite même, ce qui ne s'était jamais vu, un mari qui a trouvé récemment à se défaire de sa marchandise pour la somme exorbitante de 50 liv. sterling (de 12 à Î300 fr.). C'était le prix de la plus bollo et jeune esclave noire d'Âbyssinie sur la place du Caire, quand j'y passais il y a trois ans. ici, Téchantillon qui a donné une telle valeur à Particle n'était, dit-on, ni blanc, ni jeune, ni joli.

O excentriciljr ! M.

332 POLITIQUE D£ LA RESTAUBATIOH.

n. DE CHATSACmiAHD A H. DB MAECBLLUS.

Paris, 6 jaiUel 1833.

M. de Chabroli préfet de Paris, est parti aujoord1iui pour Londres : je vous le recommande. Je lui ai donné aussi un petit mot pour M. Ganning, trèsamical quand même. Nous verrons ce que cela produira.

A Paris, nous ne vendons pas les femmesy comme à SmithGeld : quand elles nous gênent^ comme lady OxFord, mistriss Hutchinson et madame de Bourcke, pour lesquelles vous avez essayé de m'intéresser, nous les renvoyons poliment à Londres ; mais au marché, jamais.

SeraiUce donc parce que vous dansez avec la jolie miss Fox que vous prenez si vivement fait et cause pour son père, lord Rolland? C.

CORAESPONDAlfCE. 333

M. DE MAHCELLUS A M. DE OUTEAUBRUND.

Londres, 4 juillet f823.

L'humeur de M. Ganning ne se révèle pas seulement par Torgane de son truchement fidèle, sir Ch. Stuarty elle agit encore puissamment ici sur le ministère entier, et lui communique une partie de son âcreté. Voici ce qui vient de se passer récemment, et dont je ne parlerai dans mes dépêches courantes que si vous le souhaitez. Je réponds de la fidélité de mes informations , bien qu'il m'ait é(é assez difficile de pénétrer ces transactions mystérieuses.

Dans un des derniers conseils tenus anforeignoffice y M. Ganning a tracé, avec une grande énergie, un tableau précis de la situation politique de l'Angleterre, et a principalement attiré latlention de ses collègues sur les institutions futures de l'Espagne. Démontrant par la nature môme des derniers événements la connexion intime de Lisbonne et de Madrid, il a prouvé ainsi combien son étroite alliance avec la cour de Portugal devait intéresser

334 POLITIQUK DE Là R£STAUn\TI05.

TÂDglelerre au sort de TEspagae; il a représenlô notre ministère comme divisé et incertain; il a nommé la régence de Madrid un clnh de partisans du despotisme ; il a blâmé ses derniers actes comme dépassant le principe qu'elle s'était posé d'abord, de ne pas agir avant la liberté du roi. Laissant de côté la Prusse, dont en général il tient peu de compte, et dont on s'occupe assez rarement en Angleterre, il a parlé avec ressentiment de l'Autriche, et sur* tout des volontés de la Russie. Enfin, décrivant les mouvements et peignant les excès des troupes roya* listes espagnoles, il a présagé l'éternité d'une guerre civile dans la Péninsule.

Ces considérations habilement groupées ont Frappé tous les esprits, mais n'ont amené aucune résolution. Jamais le ministère britannique n'a jeté un regard plus sérieux et plus inquiet sur l'avenir, et nos succès, après avoir réjoui les véritables hommes d'Ëlat, commencent à leur donner de l'ombrage.

Ce revirement est en entier l'œuvre de M. Canning. Il acquiert tous les jours plus de poids daus le cabinet par ses talents et sa popularité, malgré le peu d'estime politique qui s'attache à son inconstance. (Vous voyez que j'évite à dessein le mot caha* listiquo do tcrgix^ersation.) On l'avait choisi commo une trompette sonore pour bruire à Westminster; il a retenti plus loin. Il n'est point en harmonie avec

conntspoiiiojLKGE. 335

ses collègues, et cependant il les domine. H a d'abord plié sons leur effort sans rompre, il se redresse aujourd'hui (1).

Ce minisire jello une grande incertitude par ses demi-mois dans nos conversations sur les directions dernières données à sir W. A'Court ; ce n'est donc point de lui que je tiens les détails suivants; mais ils n'en sont pas, pour cela, moins authentiques.

Les instructions envoyées primitivement à Madrid, le 13 février dernier, avaient été de suivre Ferdinand en tout lieu, non seulement si la proposition

(i) En Angleterre, on n'admettait pas encore, en 1828, (|u*un homme politique pût honorablement changer de parti, et par eons(k]aent de langage. En France, l'opinion publiqae est moins sévère : on n'exige plus, même pour obtenir un semblant d'estime générale, toute une vie do constance et de probité; quelques années y suffisent. Étrange effet des révo« luUons et de la démoralisation qui les suit! Les réputations défailiies se refont, comme les fortunes naufragées, en conUnuant leur commerce. L'homme d'État n'a besoin que d'une certaine dose de considération en monnaie courante du siècle. On ne lira pas sa biographie tout d'une haleine, mais ar fragments et en sautant quelques feuillets : voilà tout*

L'histoire, au moins, Timmortelle histoire^ fera-t-elle justice de ces renommées intermittentes, de ces fidélités temporaires, et vengera- t-clle l'antique iionneur français si oublié? Oui, si l'historien n'est pas lui-même, comme ses héros, doué seulement d*une moitié de courage et de vertu.

en était faite au ministre anglais , mais même si la proposition qu'il devait en faire lai-méme, n'était pas déclinée. Il lui était enjoint, en cas d'atteinte portée au pouvoir politique ou à la sécurité personnelle du roi| de cesser ses fonctions. — Le départ de Madrid de Ferdinand n'ayant pas présenté aux yeux de l'Angleterre un caractère suffisant de violence, et le départ de Séville, précédé d'une décbéauce, mais suivi d'une réintégration du pouvoir royal, ayant modifié les premières instructions, sir W. A'Court n^a pas cessé ses fonctions , mais il les a suspendues. Voilà la nuance. Bientôt après il aura reçu une lettre semi-officielle de M. Canning, l'engageant à se rendre à Gibraltar dans le cas de la déposition du roi. Cette lettre était écrite avant la nouvelle des événements de Séville. Maintenant, les dernières directions transmises par M. Ward sont celles-ci : — « Sir W. A'Court retournera auprès de a la personne de Ferdinand VU, si la proposition « lui en est faite par les Cortès, ou si le roi la lui a adresse personnellement. Si néanmoins sir W. « A'Court s'apercevait que le roi a été contraint « de lui faire cette proposition, il ne prendrait con- « seil que de lui-même et des circonstances pour la « refuser ou pour s'y rendre. Dans Cadix, sirW. « A'Court devra débuter par protester solennelle* « ment contre toute atteinte à la personne du roi,

cotti;i:si»OKDA>cE. 337

« OU à la sécarité de la famille royale; et il devra « conserver par devers lui les moyens de se trans* « porter à Gibraltar. » —

Telles sont les instructions tracées par le cabinet. Je Q^ai pas pu savoir si on y avait joint des directions secrètes pour favoriser l'évasion de Ferdinand; mais je croirais assez que quelque chose a été dit dans ce sens. L'avis personnel de M. Canning avait été d' ordonner à sir W. A'Court V expectative, et de l'envoyer à Gibraltar ditus tous les cas. Georges IV à modifié cet avis, en voulant que son ministre plénipotentiaire se rendit auprès du roi Ferdinand sur la moindre invitation, entendant par là que, dès que Ferdinand serait libre, au moindre désir exprimé sir W. A'Court, sans attendre de nouvelles communications de Londres, reprendrait auprès du roi son caractère et ses fonctions à Madrid ou ailleurs.

Comptez sur la parfaite exactitude de ces renseignements. M.

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338 roLUiQti: de l\ restauration.

CXXXVUI.

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