‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 4 sur 31 · M. CANNING · texte numérisé non relu

M. CANNING

si Ton veut ; mais en France il sonlève encore puissamment nos âmes. La maison de Bourbon, fidèle à rbonneur aussi, ne reconnaît qu'un chef : elle s'est de nouveau réunie après Forage , et nulle insinuation perfide ne saurait aujourd'hui la diviser. Eh bien ! quand le chef de cette maison régnante, la plus antique de TEurope, que nous n'avons pas, c[uant à nous, empruntée à rAllemague, qui est née sur notre sol, dans nos sillons ; quand ces Français, nos rois, qui ont pendant quatorze siècles, partagé nos gloires, nos revers, chassé l'étranger de nos provinces, accru notre territoire et présidé à nos destinées ; quand ces Bourbons du haut de leur trône nous disent qu'un Bourbon est menacé et l'honneur de la France compromis , à ce cri, tout le pays s'ébranle , l'opinion publique se décide , la confiance renaît, l'enthousiasme de l'armée éclate, et les arguments du cabinet de Saint-James n'arrêtent pas plus ce mouvement national en dedans de nos frontières, que ses armes ne l'arrêteraient au dehors. — J'allai plus loin encore dans l'expression énergique de mes sentiments royalistes et innés que toutes les énormités inconstitutionnelles des mois de juillet et d'août 1 830, bien que prédites par M. Canning, n^ont pu dompter ni affaiblir. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

Je dois expliquer toutefois que je fis connaître

22 POLITIQDE OB LA RESTAUR ATIOI9 .

aussitôt à Paris ces prophétiques menaces , en les répétant textuellecoent. Le conseil des ministres s'en émut : on envoya des copies de ma trop véridique dépêche aux grandes ambassades ; les Tuileries s'en inquiétèrent. « Ne transmettez plus de telles pa- <r rôles, » m'écrivit-^on. — Je croirais manquer à tous mes devoirs, répliquai-je, si je ne faisais re* tentir un tel son, échappé d'une telle bouchoi jusqu'aux lieux où il doit avertir et réveiller. . . — Je reviens à mon récit.

M. Canning s'aperçut à ma vive émotion que le trait avait porté au cœur. « Calmez-vous, calmezc vouS| mon cher jeune homme (my dearyouiig^ (( man). Je n'ai voulu dire rien qui vous afflige et a vous blesse. Cet avenir, que la marche ordinaire <x des troubles politiques peut nous permettre de pré* « voir, mais que tous nos conseils doivent conjurer, <x serait un malheur pour tout le monde, et personne a n'en gémirait plus que moi. Oui, si jamais la a France se laissait tenter par Tappât d'une révolu- « tion semblable à la nôtre, révolution qui nous a tf coûté tant de sang, de peines, et que le temps, ce ce premier ministre de la Providence, a pu seul mainff tenir et consolider , un tel changement ne pour- <c rait amener que de grands désastres dans votre « pays. Chez vous, avec vos mœurs telles que votre <k esprit et votre histoire les font, le pouvoir perdrait

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a ainsi son dernier prestige, et le Irône toute dignité, a J'avouerai même, avec vous, que, depuis l'extinc- « tion des Sluarts, la légilimité est redevenue le ce palladium de l'Angleterre, et qu'elle constitue en a Europe, au temps où nous vivons, tout ce qui reste a d'autorité morale à la royauté. »

Le ministre n'était pas toujours aussi effrayant dans ses pronostics politiques; mais souvent une idée mélancolique , sorte de présage de sa fin prochaine, dominait ses entretiens. Je le trouvai un jour solitaire et pensif dans les allées de son petit parc de Glocester-Lodge. Au milieu de cette verdure des gazons anglais, plus douce à voir, plus molle à fouler que Therbe de nos prairies, il tenait un livre à la main, allait d'un arbre à l'autre, et s^arrêtait comme pour mieux jouir de leur ombrage naissant à peine. — « Trêve pour aujourd'hui à la « politique, » me dit-il, en me tendant la main. « J^en « suis las. Tenez, lisons ensemble Virgile. Dans mon « chétif domaine que vous voyez, et qui ne dépasse a guère l'étendue des champs cultivés par le vieillard « du Galèse, pauca relicti jugera ruris erant^ je re- « passais les Géorgiques. Voici où j'en étais : con-

24 POLITIQUE DE LA RBSTAURATIOlf .

a naissez-vous rien de plus attendrissant qae ces vers :

« Hi rootus animorum, atqne bsc certamina tanta, « Pulveris exigui Jactu compressa quiescent.

a Tous ces grands débats, tous ces mouifements « des esprits et des cœurs , un peu de poussière « qu*on jette les étouffe^ et en voiUi pour jamais ?n

Après ces vers, le ministre , comme accablé par ses méditations, laissa tomber le bras qui tenait le livre. Puis, après un moment de silence, il poursuivit ainsi :

« C'est donc à celte petite poussière de la tombe ce que vont aboutir inévitablement nos inutiles ef- « forts! Qu'ai-je gagné à tant de combats ? De nomff breux ennemis, et mille calomnies. Tantôt ente chaîné par la timidité de mes collègues, ou par leur a simplicité naïve (1); tantôt retenu par le défaut cr d'intelligence de mes partisans; toujours gêné par « le déplaisir du roi, je ne puis rien exécuter, rien <c essayer môme de ce qu'une voix intime et solen- « nelle semble me dicter. Je le disais récemment

(1) Expressions sarcastiques que le ministre allait, quelques heures après, répéter au parlement au sujet d'une proposition du duc de Wellington à Vérone, en parlant ainsi : « Ces « phrases où l'on ne trouve ni finesse ni habileté dlplomatf- « qnes, brillent d*une naïve et vertueuse simplicité. »

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a dans ma tristesse ; je me prends quelquefois pour a un oiseau égaré, qui, loin de planer sur les hauc teurs et sur les précipices des montagnes, ne yole « que sur des marais et rase à peine le sol. Je me « consume sans fruit dans des discussions intestines , « et je mourrai dans un accès de découragement , « comme mon prédécesseur et mon matheùreux « ennemi, lord Castlereagh. Combien de fois n'ai-je « pas été tenté de fuir, loin des hommes, Tombre «c même du pouvoir^ et de me réfugier dans le sein « des lettres qui ont nourri mon enfance, seul abri « véritablement inaccessible aux mensonges de la t< destinée 1 La littérature est pour moi plus qu'une « consolation : c'est une espérance et un asile. . . Je « l'ai, en outre, toujours considérée comme la francce maçonnerie des gens bien élevés. C'est à ce si- « gne qu'en tout pays la bonne compagnie se dis^ a tingue et se reconnaît... Ne vaudrait-il pas mieux « pour M. de Chateaubriand et pour moi que nous « n'eussions jamais ni l'un. ni l'autre approché de «t nos lèvres la coupe empoisonnée de ce pouvoir « qui nous enivre et nous donne des vertiges {gid- « ^2>2ej.f)? La littérature nous eût rapprochés encore, « mais cette fois sans arrière-pensée et sans amer- « tume : car il esl^ comme moi, l'amant des lettres ; ce et, bien mieux que moi , il protège de ses pré- « ceptes, si ce n'est toujours de ses exemples , ce

36 POLITIQUE DK lA RBaTAU RATION.

c goût fmr et antique qui va chaque jour s'éleia gaanty ces traditions des grands siècles, ces rè- « gles heureuses, hors desquelles il n'y a point de « saine littérature : règles qu'on ne peut violer sans a déchoir; religion de la forme et de la pensée à « qui notre Byron est resté fidèle dans Chilfle Uo^ « rold^ et qu'il a abjurée dans rkm Juan.

« Combien de fois> je vous le répète, n'ai-je pas « voulu abandonner le monde politique si turbu- « lent, la société des hommes si indociles, pour me fc Vouer tout entier à la retraite et à mes livres, a seuls amis qui ne trompent jamais ! Combien de « fois me suis-je écrié, comme Hamlet : Mon Dieu ! « mon Dieu! que toutes les œuvres de ce monde me « paraissent monotones, fatigantes, insipides et vai- « nés! » Et M. Canning, levant ses yeux et son front chauve vers le ciel, d'une voix harmonieuse qui était un de ses plus grands charmes, prononça lentement ces vers :

tOGodl6i}od!

a How weary, stale, flat, and unproOtable « Seem to me ail the usesof this worldl

« . « . Mais toujours je ne sais quel désir de gloire, « qu'à mon âge on ne peut nommer ainhitiouy me c ramène aux affaires publiques et m'excite. La

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a gloire bnmaine! déception, mockeryl dont l'ana tiquité fit ane déesse, une femme, pour mieux se* « duire I fantôme qui se revêt de tous les prestiges « de Tamour du paysL.. Voilà même qu'en ce mo- « ment, où j'aimerais tant à rêver avec Virgile, « il me faut aller tenir tête à Brougham dans la « chambre des communes. Je sais qu'il médite de « s'attaquer directement à moi ; mais je ne suis et pas homme à lui céder le terrain sans coup féa rir. Venez nous entendre ; je pars, et vous mène « à Westminster. Croyez-moi, ce sera à la fois un « exercice pour l'esprit et une étude constitution* anelle; la littérature nous aide encore dans lés « nécessités du parlement. »

Je le suivis; et, tout préoccupé qu'il était, M. Canning ne put s'empêcher de sourire à une réflexion rapide, et de me dire, en descendantavec moi de sa voi» tnre, au milieu de la foule, à la porte du parlement : M Dans les circonstances si critiques de nos relations « avec la France et l'Espagne, que vont penser de noa tre longue conférence et de notre intimité si publique tf tous ces spectateurs et même mes collègues ? Quant a aux vôtres , snr ce semblant, ils expédieront des a courriers ; la bourse s'agitera \ et néanmoins nous « n'avons traité aujourd'hui que de quelques inté- « réls littéraires^ et nous n'avons cité autre chose que « des vers élégants et mélancoliques. »

28 POLITIQUE DE L\ RESTAURATIOIC.

A Weslminster, je fus témoin d'une scène violente. M. Brougham, dans une véhémente argumentation, accusa M. Canning, non sans doute d'avoir changé d'opinion sur la question catholique (car en Angleterre dire d^un homme qu'il a modifié ses opinions pour se rapprocher du pouvoir, c'est lui infliger une sanglante injure, et pourtant c'est un pays de liberté et de progrès ) ; mais il reprocha au ministre d'avoir hésité, en quelque sorte, et tergi^ i^ersé...Ace mot, celui-ci perdit tout son sang-froid, et se levant impétueusement: Cest fauxl s'écriat-il d'un ton qui fit trembler les voûtes , et que je crois entendre encore... — « La chambre est outracc gée, » répliqua aussitôt l'habile antagoniste, en s'asseyant au milieu d'un profond silence. ^ Je n'ai « plus qu'à me taire , c'est à elle à se venger. » — Puis survint un grand tumulte, que domina enfin le {speaker) président. — « Je fais la motion qu'on « arrête à la fois M. Canning , le ministre, et <( M. Brougham, le jurisconsulte, m dit le malicieux M. Banks, « puisque tous deux ils ont troublé l'or* « dre de la chambre ; c'est l'usage, et c'est d'aiU <c leurs le seul moyen de terminer l'affaire. »

La motion est appuyée. Déjà se levait l'huissier, qui allait conduire les deux coupables sous les verrous, quand les paroles calmes et conciliatrices de M. Peel conjurèrent la tempête; et le débat prit fin

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après avoir jeté une égale défaveur sur la violence de M. Canning et sur les outrageuses provocations de M. Brongham.

L'orage, s'éloignant de Westminster, semblait se reformer ailleurs sur la tête de Fimprudent minis-tre et grossir du désaveu de ses collègues, du blànie de ses adhérents, de la haine de Topposition, enfin du mécontentement vivement exprimé par le roi. On parla de disgrâce, de chute... Je ne les prévis pas un instant. Quand le vaisseau qui devait entraîner M. Canning dans Texil somptueux des Grandes- Indes n'attendait plus que lui au rivage, je Pavais vu , vainqueur du roi , du ministère et de Taristocratie, s'asseoir au gouvernail de TÉtat. Je ne pouvais croire que la mort du marquis de Londonderry n'eût pas une signification providentielle, et que son rival fut resté en Europe pour abandonner sitôt la scène politique...

— « Je m'attendais depuis longtemps à cet assaut « personnel, » me dit le lendemain M. Canning, avec lequel je dtnais chez le prince Esterhazy, » et j'a- « vais différé de repousser les invectives de Brou- « gham contre les souverains de l'Europe ou leurs « ministres jusqu'après ma propre querelle. Main- « tenant vengé le premier, je n'en suis que plus lice bre de venger les autres. Vous avez vu quelle «t leçon brusque et sévère je lui ai donnée ! — Une

30 POLITIQUE DB hk RESTAURATIOlf.

« leQon! Mais qui donc Ta reçue? répIiqoai*je. — ff Je vous entends, reprit*il. Vous n'êtes pas encore « initié à ces manœuvres parlementaires, qui font c tourner au profit d^un orateur TimpréYU , et K même tout ce qu'il a dans le caractère d'irritable « et de prompl. Il fallait en finir avec cet aboyeur; ce mes amis me le demandaient. On dira que je me « suis trop ému peu^être ; mes adversaires parleront « de mon échec prétendu. Certaine aitière ambas- « sadrice prodiguera à mes rivaux toutes les préve^ « nances et tous les sourires dont elle me sèvre. « Mais j'aurai mon tour. N'y aurait-il donc de faveur « dans les trois royaumes que pour un illustre guer- «rierPLe duc de Wellington croit-il que, pour « triompher, il suffise toujours d'une forte artillerie, a de soldats nombreux , d'une épée droite et lon<- « gue? Il ne sait pas lout ce qu'il faut d'habileté oo ce de ruse, de tactique, de génie même pour manœu* « vrer en pleine paix et pour vaincre avec une ar- <x mée de cinq cents intelligences diverses, obstinées, « exigeantes, s'agitant sans discipline sur les bancs <c de Westminster, qu'il faut flatter, convaincre et « dominer à la fois. »

M. GABnorck 31

Peu de jours après, j'entrai au Foreign^ Office (hôtel des affaires étrangères) , pendant que le duc de Wellington et lord Liverpool y étaient. Je fus reçu dans le grand cabinet du conseil, tout tapissé de cartes géographiques. — «Vous êtes, » me dit le premier ministre, ^c un jeune étudiant dans Tart du tt gouvernement représentatif} faisons doncensem- « ble un travail tout constitutionnel , qui ne vous «c sera pas inutile plus tard. » — Là-dessus , lord Liverpool s'approcha d'une table auprès de laquelle je m'assis avec lui : M. Ganning s'assit à mon autre côté, comme si les deux ministres avaient voulu me serrer de leurs personnes autant que de leurs ai^uments. Le duc de Wellington resta debout, derrière nous, dans une attitude négligente et distraite.

« Nous avons, me dit lord Liverpool, repassé^ a pendant une partie de la nuit dernière, nos anté- « cédents historiques; et jamais, depuis cent ans, « TAngleterre n'a commencé une guerre avec une ic majorité parlementaire aussi faible que celle qui « vient de se manifester chez vous. — Nos recher* a ches sont exactes, interrompit M. Ganning. Voyez « plutôt. » Et pointant sur une ligne de chiffres avec sa plume: — «En 1730, le ministère Walpole,

32 POLITIQUE D£ LA BESTAUBATION.

<c obligé de céder à l'opinion publique, déclara la i< guerre à TEspagne, à la majorité de quatre con- « tre un. — Eu 1756, pour la guerre contre la « France, la majorité a été de trois contre un. — « Dans la guerre d'Amérique, )> a repris lord Liverpool , continuant la démonstration avec son crayon ; « la guerre d'Amérique ! la plus malheu- <c reuse de toutes les guerres que l'Angleterre ait « entreprises dans les temps modernes, la majorité a fut plus forte encore, quatre cinquièmes contre un a cinquième. — Enfin , la guerre avec la France, en « 1793, a été votée par acclamation. Tandis que oc voire majorité actuelle, pofUr l'entrée en Espagne, « n'est que de deux contre un dans vos deux cham- « bres. »

Pendant ces calculs , le duc de Wellington regardait avec insouciance par-dessus nos têtes la note des chiffres dressés dès la veille par ses collègues, et qu41s m'expliquaient si complaisamment.

Je n'étais pas de force à lutter contre ces supputations mathématiques , et je me contentai de dire aux ministres que ces guerres qu'ils venaient de citer avaient toutes plus ou moins pour objet l'agrandissement de l'Angleterre et le progrès de son commerce ; que même la guerre de 1 793 ne me semblait point entièrement dépourvue de ce carac^ tère, puisqu'elle avait donné à la Grande-Bretagne

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de nouvelles colonies : mais que je les priais de s'arrêter avec moi sur celte guerre de 1793, et sur le discours de la couronne qui Tinaugura, lorsque M. Pilt proclamait que du succès de la guerre contre la France révolutionnaire dépendaient le maintien de la constitution, des lois britanniques, et la sûreté de toute société civile. Si M. Pitt, ajoutai-je, a cru devoir alors attendre le 21 janvier pour publier cette déclaration à Paris et à Londres, Louis XVin doiWl être aujourd'hui aussi patient ? Le duc de Wellington , toujours debout, vers qui je me retournais parfois^ hochait la tête en signe d'assentiment à mes répliques. Puis, mettant la main sur mon épaule. — « Je ne suis pas aussi ferré que « mes collègues, me dit-il, sur les chiffres parlemena taires; mais je connais l'Espagne mieux qu'eux. « Avancez sans retards, sans hésitation, et vous c( réussirez. La meilleure majorité, croyez-moi, c'est a le canon et une bonne armée. » Ce disant, il prit son chapeau et sortit. — « Vrai propos d'homme ce de guerre, » dit lord Liverpool, « mais point a d'homme d'État. — Le duc de Wellington, i> ajouta M. Ganning , « se croit toujours sur un champ de a bataille. Il a pourtant lui-même mis fin à l'époque <c sanglante des. conquêtes. D'un autre côté, il n'ena tend rien aux dominations constitutionnelles, les

« seules qui aient chance de durée maintenant. »

Le duc de San-Lorenzo, ambassadeur d'Espagne à Paris, s'éloignant de sa résidence dès que l'armée française eut franchi les Pyrénées, venait d'arriver à Londres. Il fut accueilli avec les honneurs habi-* tuels que la populace y rend à ses favoris d'un jour. Le mob s'attela à sa voiture, qui fut amenée à grands cris dans Portland-Place ; et, comme l'hôtel où descendait l'ambassadeur était en face de celui que j'occupais, le moh mit à profit ce voisinage pour je* ter de la boue et casser quelques vitres chez moi* Il est vrai que, dès le lendemain, les autorités du district où était sise la maison m'écrivirent pour me prier de souffrir que mes vitres fussent rétablies et mes mws badigeonnés à leurs frais. Je refusai. Je répondis que le crédit éventuel de cent millions , que les chambres françaises venaient de voter pour couvrir les dépenses extraordinaires et im^ pré\fues éà i^fSLZy nous permettrait de supporter le dommage de quelques éclats de verre, et que, quant aux murs, la boue qui les avait atteints sécherait et tomberait d'elle-même le jour de notre entrée à Madrid.

Peu de temps après, le lendemain du jour où le Mo* niteur avait fait connaître à Londres le discours pro*

M* GAniVG. 35

nonoé par M. de Chateaubriand le 26 avrils M. Can^ ning reconduisant à sa voiture la duchesse de San* Lorenzo, et le duc de Saa-Lorenzo madame Ganning, sortaient de l'Opéra, au moment où j'en sortais moimême, donnant le bras à lady Harrowby, femme remarquable par son esprit et par Tempire qu'elle exerçait sur la société. La foule qui s'échappait des loges avait placé auprès de nous, sur le grand asca* lier, lord Batburst , lord Westmoreland, lord Harrowby, membres du conseil, lord Palmerslon, ministre de la guerre , enfin lord Lowther, lord Hartford, lord Lansdowne et plusieurs autres personnages distingués. A la vue du duc de San*Lorenzo^ nouvel arrivant, si étrangement fêté dans la rue, le silence s'établit, et fat bientôt interrompu par M. Canning. Celui«<^i, en m'apercevant, ôe rap*> procha^de moi; et, avec un geste malin, coaune d'une voix haute et claire :

-^ « Eh bien! M. de Harcellus, vous vous ca- « chez; vous n'osez plus venir me voir?j»

Moi. — Me cacher I et pourquoi ? Demain à oûdi je serai à Glocester-Lodge.

Dès ces premiers mots, toute rattention se porta vers nous.

— « Non, dit le ministre, vous ne l'oserez pas. »

— Vous ignorez^ répliquai^je en souriant, combien je suis confiant et hardi.

M. GÀNNiNG. — <c Vous ne l'oserez pas, vous ne « l'oserez pas, je le répète. »

Un peu piqué à mon tour, je répliquai assez vivement : — a Est-ce donc une invitation ou une « défense ? »

— a Oh! non, my dearfriendy » répondit M. Canning, en m'offrant une main "^qu'il ne m'avait pas encore tendue. <r Je serai charmé de vous voir. »

La Joule, après nous avoir séparés sur le grand escalier de TOpéra, nous réunit de nouveau dans le salon d'attente. M. Canning, sans quitter le bras de la duchesse de San-Lorenzo, me chercha encore, et tout le monde écoutait.

M. G4NNING. — Que d'esprit dans ce discours de M. de Chateaubriand, et que de jeux d'esprit !

MOI. — Oui, sans doute , beaucoup d'esprit, mais un esprit sage.

M. GANNING. — Ah! comme toujours, du brillant et du vague.

MOI. — Non, du positif et de l'éloquence.

M. GANNING. — Il uo trouvera pas ici dix Anglais pour l'applaudir.

MOI. — Il aura là-bas trente millions de Français pour Tappuyer.

M. GANNING. — Disciplo fanatique!

MOI. — Dites Français enthousiaste.

M. GAlfnilfG. 37

— «A demain, à demain! » me dit le ministre en partant et en terminant le dialogue.

Surpris de cette attaque publique et de la légèreté du ministre, l'illustre auditoire qui nous avait entourés me félicita de l'avoir repoussée. Le bruit en vint aux oreilles du roi. — «Quel singulier langage ! «c dit Georges IV. Canning, dans le festin que lui a « donné, ce même jour, la compagnie des négo- « ciants portugais, aurait-il donc trop prolongé les <x libations du dessert?... En tout cas, je dois un dé- €( dommagement à Marcellus. Il est entouré d'Anft glais malveillants, de journaux hostiles, d'un « parlement aigri, de Français conspirateurs et de « ministres offensifs. Je veux au moins qu'il sache «r quMl a le roi pour lui. C'est mon rôle d^ailleurs. (c Et quand mes ministres se font radicaux, il me « semble que je puis bien, de mon côté, devenir « ultrà-royaliste. »

Le lendemain, je craignais de trouver des nuages à Glocester-Lodge ; je n'y rencontrai que la sérénité. Ce n'était plus le provocateur de la veille. Gisant dans son lit où le retenait la goutte, M. Canning me reçut dans sa chambre à coucher; puis, me montrant ses mains enflées et endolories : ic Voyez, ce me dit-il en souriant, voyez comme j'expie mes « malices. Une nuit a sufB pour vous venger. Je

Ci Muffre cruellement , et n'ai pas à espérer de re- « mède :

« Tollere nodosam nescit medicina chiragram. »

Parmi tant de réminiscences que je retrouve dans mes notes ou qui se pressent dans mon esprit, je n'en ferai plus passer qu'une seule dans ces pages rapides.

Il y avait bal chez le roi ; je devais y danser d'autant plus gaiement, que mes amis et mes frères se battaient plus vaillamment en Espagne : telle est la règle diplomatique. M. Canning me chercha. Des hommes politiques qui se sont parlé le matin ont toujours, en rectification ou en prolongation d'argu* ment, quelque chose à se dire le soir. Je fus entratné par le ministre loin du salon de danse^ à mon trèsgrand regret, je Tavoue , jusque dans l'embrasure d'une fenêtre, où Georges lY nous aperçut ; et , s'approchent : — « Ah 1 mon cher Marcellus, me dita il , les choses ont bien changé de face depuis que « nous ne nous sommes vus. Vous triomphez en « Espagne, et j'en suis ravi... Mais on prétend que « le rôi Ferdinand a repris pour ministres à Cadix (c les gens qui l'cmt déposé à Séville : c'est une fai* 4 blesse que je n'imiterai jamais. On a voulu^ quant

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« à moi, me faire passer pour fou; et vous en saa vez mieux que personne l'occasion et la cause, » ajouta le roi. « Mais je le disais tout à Theure à lord « Liverpool : si mes ministres en venaient à déclarer <K ma folie, je pourrais bien reprendre mon bon sens, « mais jamais mes ministres. »

M. Canning écoutait déjà décontenancé, quand le roi se tournant vers lui : — « Que contiez-vous « donc , Canning , au jeune représentant de la ce France ?» — Sire, a répondu le ministre se remettant un peu de son trouble , je lui vantais l'excellence du gouvernement représentatif, et je lui expliquais en même temps les trasf aux forcés (1) de la chambre des communes, qui en sont la suite. M. de Marcel Iu8^ ne pouvant être encore orateur chez lui, est auditeur chez nous. — • <c Je le sais, » interrompit le roi, ce cette année, mon cher Marcellus, vous avez (c été auditeur dans des circonstances bien pénibles, a Je vous ai plaint sincèrement pour tout ce qu'il oc vous a fallu entendre et supporter. Certes , si vous « n'aviez eu bouche close^ et si le parlement eût pu

(1) Expression empruntée par M. Canning loi-méme an discoars si offensant de M. Brongham. — « On sait, n avait dit le grand moqueur (ainsi le désignait M. de Chateaubriand) , a qu'après l'avoir déporté aux Grandes-Indes, ses collègues •I commuèrent la peine en celle des travaux forcés du cabinet.»

40 POUTIQIIE DE LA RESTAUBATION.

« VOUS écouter, vous auriez en beau jeu à répon- « dre. » — Sire , ai-je répliqué, le matelot oublie l'orage dès que le calme est revenu. — « A la ce bonne heure, » a dit le roi ; a mais ne vous laissez <c pas éblouir par notre système de gouvernement « que Ton dit si parfait. S'il a des avantages , il a a aussi de grands inconvénients; et je n'ai jamais fc oublié ce que m'en disait un roi, homme d'es- « prit (1).— Votre gouvernement anglais, m'assurait- « il, n^est bon qu'à protéger les aventuriers (S) et à

(1) J'ai toujours soupçonné que cet homme d'esprit, roi, désigné par Georges IV, n'était autre que Louis XVIU luimême.

(2) Ce terrible mot à'aventuriefj pour n'être pas nouveau aux oreilles de M. CanniDg, ne les frappait que plus sensiblement. Mais il n*était encore tombé que des ièvres des wliigs : « Je ie sais, » avait dit M. Ganning à Liverpool, en 1812, « ces « mêmes hommes qui, tout en appelant la risée publique sur « le principe de l'hérédité des couronnes, tendent à perpétuer « l'opposition dans leurs grandes familles, et se croient, quant « à eux, des génies politiques héréditaires ; ces hommes, mes « adversaires, me traitent d*aventurier. Je me demande, sans « le comprendre, ce que signifie un tel reproche dans un pays « où toutes les carrières sont ouvertes à tous. £h bien I oui, « J'accepte ce titre, s'il désigne un homme qui ne veut dépen- « dre que de sa nation, et qui, pour servir sa patrie, n'a pas « besoin de se cacher derrière l'éclat d'une longue suite d'an- « cêtres. »

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ce intimider les honnêtes gens. -—Qu'en pensez-* vous, « Canning?» — Et comme le ministre embarrassé balbutiait et hésitait à répondre : — « Toujours estce il, » a continué le roi, « que, pour le bonheur du a monde, nous ne devons souhaiter à aucun peuple a nos propres institutions. Ce qui est à peu près bon ce chez nous, ne vaudrait rien chez d'autres : toute a terre ne porte pas à sa surface les mêmes fruits, « et le même minéral dans son sein. Il en est ainsi a des nations, de leurs mœurs et de leur caractère, a Souvenez-vous de ceci, mon cher Marcellus, c^est « ma conviction inaltérable. » — Et sans attendre de réponse , Georges IV nous tourna le dos , en me lançant à la fois un regard et un sourire malins.

M. Canning, tout à fait déconcerté, eut peine d^abord à retrouver son sang-froid. Puis, me pressant vivement le bras : — « Le gouvernement représena tatif, » me dit-il avec amertume, « est encore bon « à une chose que Sa Majesté a oubliée. Il fait que a des ministres essuient sans répliquer les épigram- « mes d'un roi qui cherche à se venger ainsi de ce son impuissance... »

Je finis par ce fragment d'une lettre que, le lendemain du bal de Caiiton^House, j'adressais à M. de Chateaubriand :

H M. Canning a besoin de se relever : en dépit de a son engouement momentané pour la nation espa-

42 POLITIQUE M LA HESTAURATIOIî.

« gnole, il favorisera l'émaDcipation de ses colonies, <r et fera, sur ce point comme snr quelques autres, « moins ce qui est juste et raisonnable que ce que « lui commanderont l'opinion et Tintérét mercantile : « cette opinion dont il est Tesclave , son prédéces- « senr lord Londonderry aimait à l'affk'onter. Par tf des harangues obscures et inélégantes , celui-ci « foisait rire ses antagonistes que son air impasse sible déconcertait , et que son intrépidité faisait « trembler aussi. M. Canning, au contraire, séduit « ses ennemis comme ses amis, et les éblouit égaleff ment par la supériorité de son éloquence. Il sait « bien que jusqu'ici il ne pèse dans les conseils c< de la couronne que du poids d'une popularité « conquise , à droite et à gauche, par son talent « oratoire. »

J'ajoutais : « Vous voudrez bien excuser la lémé- « rite de mes jugements. Il me semble que je me « suis laissé entraîner à oublier avec vous le pré^ « cepte de Quintilien : Modeste tamen , et circum- « specto judicio de tantis viris, etc., etc., et que je a pourrais bien avoir blâmé en ces grands person- « nages ce que je ne sais pas y comprendre. »

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