LA RESTAURATION
M, DE CHATEAUBRIAND
AVIS
On vient de voir mes relations intimes avec M. Canning. On va trouver ici mes premiers rap^ ports d'affaires publiques avec M. de Chateaubriand ; et si, renversant Tordre de la chronologie , je place, comme avanirpropos d'un épisode, ou comme prologue d'un drame , quelques scènes qui l'ont suivi, c'est que j'y rencontre tout à la fois
46 AVIS
rexplicatioDy le corollaire de^ma publication etmoa excuse d'éditeur. Dans le premier de ces entretiens, l'auteur du Génie, en 1837, préoccupé de l'avenir, cherchait encore à faire retentir au loin son renom politique. Dans le second, en 1846, lassé du monde et de tout, il ne pensait plus qu'à la tombe, et laissait sa réputation aller, disait-il,
« Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. »
M- DE CHATEAUBRIAND
Nous étions en 4837. Je me trouvaisi un matin^ dans le cabinet de M. de Chateaubriand, seul avec lui. — «Nous avons fait autrefois de V histoire enc semble, me dit^il ; maintenant, il faut récrire. On « m'y force. On a tant déprisé et si mal connu cette « courte époque de la Restauration pendant laquelle
« j'ai été ministre, que je ne puis me résoudre à <c mourir sans avoir rétabli la vérité. Je dirai tout^ ce ou presque tout; et je donnerai, le premier dans <c notre époque, l'exemple de dépêches confidence tielles exposées en plein soleil, au grand effroi ce de nos archivistes. Je vais manquer, sans remords, ce à la discipline, et divulguer le mot d'ordre. Mais ce c^est sans danger ; il y a longtemps que la senti- <c nelle a été relevée, et que la place est prise. La ce gravité de nos mystères diplomatiques y perdra a quelque chose peut-être ; mais notre caractère ce national^ soyez-en sûr, y gagnera. Voici ce que « je compte dire pour expliquer et pour justifier ce mes révélations. » Et , prenant quelques feuilles tracées de sa grosse et large écriture, à cinq ou six ligues la page, encore toutes surchargées de ratures, il lut ceci :
ce Si, comme la plupart des secrétaires d^État, ce nous avions commandé des dépêches à nos chefs ce de division, nous pon tentant de minuter lamarge... « — Comprenez-vous? » me dit-il en s'arrêtant. — Je comprenais à merveille ce trait décoché contre M. de Talleyrand , dont c'était l'usage , et dont le crayon marginal se voit encore sur les papiers de l'époque. M. de Talleyrand , bête noire ou plutôt violette (grâce pour le jeu de mots) de M. de Chateaubriaud, lequel sous le costume diplomatique du
M. DE CHATCAUBRIAND. 49
prince de BéDévent, n'avait jamais voulu voir que la mitre de l'évéque d'Autun. — « De pareilles dé- «t pèches 9 continua-t-il , n'auraient de valeur que « celle des documents de fabrique, faits à la mate chine des bureaux ; mieux vaudrait sans doute « alors compulser ces banalités politiques, pour en « extraire une histoire. Mais peu de diplomates se « sont trouvés dans notre position; le hasard une « fois avait placé dans un emploi éminent un (K homme ayant Tusage &^ écrire. De là, notre correscr pondance porte l'empreinte d'un caractère indlifice duel : sorties de notre télé, nos lettres sont de « notre main. On a vu nos ouvrages littéraires, on or va voir nos œuvres diplomatiques, mêlées aux « lettres que nous recevions des rois, des ministres, ff des généraux et des ambassadeurs, j»
Je hasardai quelques objections sur la portée de ces confidences, où pouvaient figurer les noms de quelques tiers non consentants. — « Bah ! » me répondit M. de Chateaubriand^, « la Ferronnays m'a déjà ra- « conté ses scrupules et les vôtres. Rassurez-vous : a j'ai beaucoup retranché pour vous plaire. Vous me «coûtez, tons les deux, quarante mille francs (1).
(1) Poor rintelligence de ce paragraphe, il est bon de savoir que, aux termes des engagements de l'auteur avec la société chargée exclusivement de l'impression de ses œuvres,
a — Soit, quarante mille francs, repris-je , plutôt « que des regrets trop tardifs. — Non, vous ne vou» c( êtes pas suffisamment Tun et l'autre mis par la (c pensée en dehors de votre siècle et des affaires, ce Pour juger d'un effet de ton , il faut se placer à « distance. C'est en disant tout qu'on se distingue de a la foule des hommes d'État boutonnés et méticua leux. J'ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan ; a je parle tout haut. Vous aviez tort de redouter mes « révélations ; elles ne pouvaient que vous faire hon- « neur.Jevous le prédis : vous ferez plus tard, quand oc vous croirez le danger amoiudri, la Ferronnays « ou vous, et par le même motif, ce que vous m'em-
chaque volume en dehors des Mémoires d'outre-iombe devait lui être payé sur le pied de vingt mille francs. Nos réclamations, unies h celles de plusieurs des sociétaires eux-mêmes, firent opérer tant de suppressions dans Thistnire do Congrès de Vérone, que les quatre volumes^ déjà imprimés presque en entier, dont Touvrage devait se composer primlUveoient, fa* rent réduits à ses deux volumes actuels. M. Delloye, qui s'était chargé de les publier, détruisit^ m'a-t-il dit, tout le surplus imprimé des volumes. Il n'en garda qu'un seul exemplaire en feuilles, sur lequel il nota lui-même j)our sa Justification, de sa main et à la marge» les retranchements demandés, refusés ou consentis. Or, cet exemplaire, sMl existe encore, et si la frénésie des éditions princeps et des raretés bibliographiques se maintient, ne peut manquer d'exciter un Jour une véritable curiosité.
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ft péchez de faire maintenant. D'avance, pour mon « compte, je vous y autorise.
tf Quoi donc ? Est-ce que les lettres de d'Estrades « et de Torcy ne jettent pas un grand jour sur les « annales de leur temps ? Et les Négociations de « Jeannin ?. . . Ce ne sont là pourtant que les émaa nations de nos archives. Tout récemment encore ff le public a-t-il trouvé mauvais que M. de Saintce Simon y ait été admis pour en extraire un supplé- « ment aux satires de son aïeul? Non, non, croyezce moi , il ne s'agit pas ici de ménager quelques ce amours-propres. Nous n'avons , quant à nous, a rien à cacher. Ce n'est pas notre pudeur qui a « besoin d'un huis clos. Je suis mieux placé qu'un a autre pour tout dire, puisque apparemment j'ai su « tout mieux que personne ; et vous me connaissez CI assez vous-même pour comprendre que je nem'ar- « roterai devant aucune vérité, me fût-elle défavo- » rable: car, en déflnitive, je n'attache aucun prix à i< quoi que ce soit.
«Mais quoi! faudrait-il par hasard attendre, les a plumes croisées, qu'il plût à nosseigneurs des ar- « chives d'entrouvrir V armoire aux secrets^ pour les a historiens tels quels de leur choix? Et devons-nous « ainsi fier, sans garantie, notre réputation à Leur « véraciléPCes directeurs de nos arcanes, si malléa- « blés, et prosternés pendant mon règne datant les
a décrets de mon génie y se redresseront-ils fière- « ment, tout de suite après mon passage^ entre mes « dépêches et moi pour m'en interdire l'accès? (c Non, l'histoire est pour tout le monde; son flamcc beau, juge et arbitre, doit luire aux yeux de tous, a L'époque rapetissée qui nous a succédé appren- « dra quels furent ses devanciers. Je la défie de tt dire, à son tour, ce qui s'est passé depuis sept « ans avec cette même sincérité qui me fait mettre ce à nu mon ministère. Ah! si jamais la chronique a intime de cette substitution d'un régime sans nom ce au système légitime nous était révélée , quels a étranges mystères épouvanteraient la droiture et c l'honnêteté de nos cœurs! Nous n'avons plus pour « nous que notre loyauté et notre constance ; il faut a les montrer. La fidélité, qui était jadis le plus simff pie des devoirs, est montée au rang de vertu, « depuis qu'elle est si peu pratiquée. Enfin, si les « grands seigneurs cousus d'or en font- peu de a cas, elle bat encore, qu'on le sache bien, dans la <c poitrine de quelques gentilshommes de province <c déguenillés !...
— a Mais, me dira-t-on, comment vous, qui com- <c battiez les indiscrétions de M. de Chateaubriand, « allez- vous les renouveler? )>
Je réponds d'abord que, aidé du temps, il m'a ramené à son opinion, et que ce n'est pas, certes,
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la première fois : ensuite^ que ce que j'ai à faire connaître est uniquement le développement et l'accessoire de ce qu^il a lui-même publié ; qu'il ne peut en résulter rien que d'honorable pour sa mémoire et de glorieux pour la France ; que cette Restauration tant oubliée, ruotre meilleur temps d arrêt sur la pente des réi^olutions , comme il l'a intitulée luimême, vaut bien qu'on en parle encore. Enfin, et ce dernier mot tranche la question, ces lettres appartiennent à la correspondance intime , inaugurée avant mes fonctions de Londres par nos souvenirs communs de Jérusalem, et continuée dans tous les temps, que le grand écrivain m'avait permis d'entretenir avec lui. Or, ces mêmes lettres, dont les originaux sont restés dans mes mains ou dans les siennes, n'ont jamais figuré ni laissé de traces dans les archives de l'État (1). — Et comme je prenais congé de M. de Chateaubriand : « Il est temps, je
(1) c Mais après une si longue suite d'années, après vingt- « cinq ou trente ans^ peut-on dire qu'il y a un secret d^Estat « de ne pas divulguer des lettres, qui ne contiennent autre « chose que des affaires du tout terminez... Sa doctrine, sa « preud'homroie, et la profonde cogmoissance qu'il avoit de « tous les interests des princes de la chrestienté, surtout i'a- « mour grand et incomparable qu'il avoit pour son pays, pa- « roissent en toutes les pages de ce livre; mais avec une telle « candeur et liberté, que ceux qui estoient lors ennemis de la
tt VOUS assure; me dit-il, que cette époque de la Reste iauration soit connue, et qu'on lui rende enfin jus- <K tice. 11 ne faut pas que toutes ces royales supercheoc ries dont nous sommes chaque jour témoins aient « le pouvoir d'obscurcir la vérité. Les trahisons de face mille ne sont jamais des nécessités politiques. Ces a traits de foi mentie, ces usurpations de sang, ont <c beau se draper d'un lambeau de pourpre et se pava- « nersousune couronne éphémère, toutce vernis doit a tomber devant un œil observateur. De tels actes, a mis en vue de tous, portent avec eux leur peine ce et leur fruit : ils enfantent la démoralisation généa raie par la contagion de l'exemple et par Tappât a d'une riche récompense attachée à la déloyauté; (( enfin, ils font au corps social plus de plaies que (c tout le zèle administratif et la prospérité matéct rielle n'en sauraient guérir. N'en doutez pas^ la (c France ne pardonne jamais les fautes contre l'honcc neur, surtout quand elles profitent : Tor et le <c diadème les font ressortir, loin de les voiler. Ces a serments pris, quittés et repris comme la haireet la a cuirasse de Joyeuse, ne peuvent consolider que
< France et du feu Roy^ le craignoient et le révéroieot tout « ensemble. >
(Cette citation est extraite de VAvis au lecteur des Lettres au cardinal d'Ossat, publiées sous Louis XIII.)
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a r immoralité; par conséquent, ils fonderont le dé- « sordrOy et non une dynastie. Sous la Restauration ^ a nous étions des géants auprès des cirons d*aujourft d'hui ; et notre probité tranche vivement sur la ce corruption qui l'a suivie. Quant à notre dignité, <c jugez-en. Cette Angleterre, qui nous voit si hum- « blés depuis 1 830, vous souvenez-vous comme nous a la tenions de court en 18S3 ? Ne lui avez-vous pas a vous-même, dans la note que vous envoya M. de « Villèle, proposé la partie ? On reconnaîtra que, fc sous ma gestion des affaires, nous portions au loin ce la tête aussi haut que le cœur, et que j'ai voulu a donner aux Bourbons une armée fidèle , une cam- « pagne glorieuse; àlaFrance,son indépendance de a l'étranger, l'affranchissement des traités de Vienne ; « et enfin rajeunir l'antique race de ses rois. Il faut a qu^on l'avoue : sous la Restauration , la liberté ff avait remplacé dans nos mœurs le despotisme ; la « nature humaine s'était relevée; il y avait plus a d'air dans la poitrine, comme disait madame de a Staël ; la publicité de la parole avait succédé au « mutisme ; les intelligences et l'esprit littéraire re- « naissaient; et bien que le Français soit né courti- « san, n'importe de qui, toujours est-il qu'on ramer pait moins bas.
« Je vous le répète, je ne veux pas , pour Thona neur de nos annales , que la Restauration reste
tf étonfTée soas la vulgarité des temps qui sont vecc nus après elle ; et, certes^ il ne tiendra pas à moi er qu'elle ne reprenne et ne garde le rang qui doit « lui être assigné dans Thistoire. »
Voilà donc ce qui s^était passé en 1837; voyons ce qui eut lieu en 4846.
Le journal te National du 8 avril, dans un article intitulé : Point d*hisioire à éclaircir; traité jecret de Vérone, disait :
— n II y a deux ans, nous lûmes dans le Moming^ « Chronicle deux articles d'un traité secret conclu à « Vérone. C'était le correspondant de ce jour o al à Lis- « bonne qui Faisait cette révélation, que nous repro- « duisimessans la garantir. M. de Chateaubriand nous « écrivit le lendemain qu'il n'avait existé aucun traité a secret à Vérone, et que les faits publiés par le jour- « nal anglais étaient con trouvés. Le correspondant « de cette feuille nous écrivit quelque temps après «r pour justifier son assertion. Nous n'avions pas le a désir de prolonger cette polémique ; et Ton ne nous « avait pas mis dans les mains des preuves suffisantes <c pour balancer la paroledeM. de Chateaubriand. — (( Le caractère anglais est peu ductile , et sa téna- «cilé ne cède guère que devant l'évidence. Or,
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ce Fauteur de l'article que nous avons reproduit il y a a deux ans, étant arrivé à Paris, s^est empressé a de venir nous fournir le texte précis des docu- « ments qui avaient formé sa conviction. »
A la suite de ce préambule, venait le soi-disant traité secret de Vérone, en sept articles, extrait de VjémericanrDipbmatic-Code, de Jonathan Ëlliot (comprenant les conventions entr^^les États-Unis et les puissances étrangères de 1778 à 1834), et d'un recueil périodique imprimé à Baltimore {Niles fVeeklj Register). Le traité portait la date du 22 novembre 1822, et les signatures de, — pour FAulriche, Metternich; pour la France, Chateaur briand;^o\v[ la Prusse, Bemstet; pour la Russie, Nesselrode. —
Le 9 avril, la Gazette de France réfuta l'article du National de la veille.
Le 10 avril, aux probabilités négatives de la GazeUej le National^ fortifiant son article de la surveille, opposa la versatilité de la plume de M. de Chateaubriand ; et le 1 1 avril, revenant à la charge , il expliqua, en outre, que le traité secret avait été, en 1823, traduit sur Toriginal français par le Morning-Chronicle à Londres, «journal qui, à propos «c de ce qui s'est passé à Vérone, a reçu, dit-il, plus <c d'une communication à laquelle M. Ganning n'é- « tait pas étranger... »
Le H avril aussi, le Courrier et VÉcho français ^ entrant d'eux-mêmes en lice, commentèrent le traité secret , et la fusillade s'engagea sur toute la ligne de la presse pour ou contre son authenticité.
Ce même jour, je m'acheminai vers la rue du Bac, muni de toutes les gazettes aflirmatives ou négatives, et j^entrai cheâ: M. de Chateaubriand.
Je le trouvai dans sa chambre à coucher du rezde-chaussée donnant sur le jardin; habillé à demi, affaissé sur lui-même, assis sur une chaise à côté de son feu, auprès d'un fauteuil où gisaient déployés l'un sur l'autre de nombreux journaux, entre son lit et sa grande table à écrire. Sur le coin de ce bureau étaient des manuscrits, petits in-quarto pressés sous des cartons verts et serrés de cordons. On lisait sur le carton supérieur, dans sa largeur : Mé-moires (Poutre 'tombe. Onzième volume.
M. de Chateaubriand me reçut avec un sourire triste, me tendit la main, et me dit quelques paroles d'amitié ; puis, je m^assis auprès de lui, et j'en vins tout de suite au fait.
Partant de l'article du National et de la polémique des trois derniers jours, je lui expliquai que je connaissais mieux que personne l'histoire secrète de ce prétendu traité secret ; que ce document avait beau se dire natif de Vérone^ marqué à sa naissance du sceau de la langue diplomatique de l'Europe, et
H. DE CHATEAIJBRIAND. 59
issu en droite ligne des plénipotentiaires des cours tinies par la Sainte- Alliance, il n'en était pas moins originaire de Londres, où il était sorti, tout armé de style anglais^ du front d'un seul créateur ; enfin, que jamais, à ma connaissance, il n'avait paru en français ailleurs que dans les colonnes du National, où sa traduction u^avait pas été suffisamment revue et corrigée.
le dis encore que, pendant ma gestion des affaires de France à Londres, en 1823, cet article, fabriqué tout chaud pour les presses du Mormng" ChrorUcley avait attiré mes regards; que le jour même de son apparition, «le prince Esterhazy pour « l'Autriche, le baron de Werther pour la Prusse, lô tf comte de Lieven pour la Russie, et moi pour la «( France, » nous avions reconnu en lui une de ces tentatives journalières combinées pour agir sur les fonds publics d'un côté du détroit comme de l'autre ; et qu'après avoir unanimement pensé que, par son caractère apocryphe, il portait en lui-même sa condamnation et son antidote, comme il ne méritait pas une réfutation sérieuse, nous nous étions bornés à le faire démentir à Londres , sans commentaire et sans signature, dans le New-Timesy journal du matin, et dans le Suriy journal du soir.
J'ajoutai qu'au moment de Téclosion artificielle de ce traité secret, M. Canning m'en avait parlé légè-
rement à Glocester-Lodge, mais sans le soumettre à aucuD examen politique ou grammatical, et le rangeant lui-même parmi ces documents que la presse^ disait-il,
« Sopposita de matre nothos Airata creavit. »
— Sans doute, lui avais-je répondu , il est bien bâtard, et il en porte tous les signes. C'est un produit de fabrique anglaise , et je pourrais montrer dans le Strand la boutique d'où il sort. — «c Ah ! or vous connaissez donc nos ateliers de Forger/ ? » — Oh ! non, pas plus que votre ambassadeur à Paris ne connaît les laboratoires de nos gazettes. —
J'offrais à M. de Chateaubriand de publier le jour même cette explication revêtue de ma signature, disposé que j'étais à tout dire. * J'éprouvais néanmoins quelque honte à corroborer, comme s'il en avait eu besoin, le démenti qu'il avait donné luimême deux ans auparavant; mais je comptais me présenter pour parer la seconde botte , soit en me disant autorisé par lui, s'il le souhaitait, soit en ne prenant conseil que de mon indignation d'une telle supercherie. En cette occasion, comme jadis, je n'avais voulu agir qu'avec son consentement, ou d'après ses directions et ses ordres.
« En vérité, mon cher ami, )» me dit M. deChateau-
M. DE CHATEAUBRIAND. 61
briand, avec un rire intérieur et prolongé qui secouait sa tête blanchie et ses épaules recourbées, « je ne sais trop que vous conseiller. Mais, « avant tout, je vous remercie. Faites ou ne faites « pas , je vous en laisse entièrement le maitre. cK Quant à moi, je ne dirai plus rien , et voici pour- « quoi. Vous aurez beau préciser, citer, rapprocher a les dates, entasser des montagnes de négations,
« Ossa sur Pélioo, Olympe sur Ossa,
« on ne vous croira pas plus qu'on ne m'a cru ; « ou, pour m'exprimer mieux, on nous croira l'un
« et l'autre, mais Ton dira tout le contraire Vous
« êtes bien naïf encore, si vous pensez que nos ence nemis cherchent la vérité. Remarquez bien qu'on « fait seulement semblant de courir après elle , et « que, si par hasard et comme malgré soi on parce vient à l'atteindre, on s'en détourne bien vite, et « on court ailleurs. Il y a tant de gens qui n'auront « jamais lu dans l'histoire que ce qu'ils voulaient y « lire ! Tout cela me demeure parfaitement indifféc( rent, et ne m'empêche ni de dormir, ni même de « m'ennuyer. J'en suis venu,' je vous l'avoue, à re- « gretterle bon temps où ces coups d'épingle avaient « au moins le don de me chatouiller. » — Puis, ses yeux commençant à étinceler sous son attitude acca**
blée : « Je sens, d'ailleurs, que, tout innocent que « je suis, les journaux sur ce point, comme sur tant a d'autres, auront toujours raison de moi et de ma ce candeur. J'aime donc mieux me rendre tout de « suite, et passer condamnation.
« Oaf y mon frère, je sais un méchant, on coupable.
<c Je suis UQ de ces infâmes émigrés, un de ces « gentilshommes décrépits, ivres de droit divin, qui « ont toujours foulé aux pieds les institutions et les « intérêts de la France; qui ont signé sa dégradant tion à Vérone , et son avilissement dans la cam- « pagne d'Espagne : intelligences arriérées, hostiles « à tout progiès, dénuées de tout talent, qui ont <x appauvri leur siècle, et l'ont fait reculer jusqu'à ce la barbarie. Pour ma part, après avoir lutté dix « ans contre le despotisme de la gloire, il paraîtrait ce que j'ai visé à fonder un despotisme abrutissant, c et que Ton m'a vu, en bon lieu, baiser la mule « des autocrates. N'ai^je pas aussi, pour surcroît de K niaiserie, renoncé à tout traitement, pension ou <c autre émanation du trésor, parce que je n'ai pas a su, comme tout le monde, trembloter à propos ce mon petit serment (1)? — Voilà ce que je laisse
0mm^i^m , , , , ,
(t)M. de Bonaid m'a dit un Jour: «Pour remplacer la c torture du corps, que Loub XVI venait d'aboiir, la révolu*
M. DE CHATEAUBBIAND. 63
« dire en public; mais quand on me parle de ces ce choses en particulier ^ je réponds sur le même ton, a ou à peu près : — Sans doute, la découverte de ce c traité secret de Vérone est un événement. Encore « une perle pour les historiens futurs! Ces habiles a fossoyeurs ont artistement déterré. Ils ont pour <c celte fouille heureuse bien mérité de la patrie... (X II n^y a là ni un mot, ni même une apparence de a vérité; mais c'est grand dommage ! car Thistoire «r serait bien plus jolie comme cela. — Qui sait ? « Peut-être me prouveront-ils à moi-même qu'ils a ont raison ; ils ont pour eux une logique toute « neuve, née en juillet, droite et consciencieuse « comme le gouvernement qu'ils ont créé. Voici « Tenchaînement; suivez-le bien. — M. de Cha- « teaubriand n'a jamais voulu se rallier à Louisce Philippe : il n'a jamais voulu comprendre que la a charte de 1830 n'avait guère, çn plus et en « moins de l'autre, que deux petits noms propres, a pris dans la même famille encore ; il n'a pas ad- « mis cette subtile déviation de son dogme favori,
« tion créa le serment, qui est la tôrtare perpétuelle des cons- « ciences. > — Et M. de Chateaubriand me disait en 1834 : « Autrefois la fidélité n*était tout simplement qu'une règle de « l'iMniieiir; depuis qu'elle est devenue vertu civique, des « princes, peijareseux-mémes, ont dirigé contreeile le serment, <« pour loi donner la couroime du rawrlyre. »
64 POLITIQUE DE LA RESTAU RAnOUr.
a cette innocente égratignure à son principe, cette <t greffe adroite du quasi-électif sur le quasi-Iégia time. Donc M. de Chateaubriand n'aime ni le gou- <c vernement représentatif ni la liberté de la presse; ce donc, il a cherché à les étouffer Tun et Tautre à « Vérone; donc, il a signé le traité secret; donc... a Je vous le déclare, s'ils m'accusaient d'avoir as- K sassiné mon père, je n'essayerais pas de le nier cr aujourd'hui, parce que demain ils me démontrecc raient, de quelque façon, que je me suis défait de ce ma mère aussi ; et^ sur ma seconde protestation, « ils feraient entrevoir, en outre , que j'ai bien un a peu guillotiné M. de Malesherbes. » — Alors, avec un éclair de génie qui a traversé ses yeux et apaisé un instant ses amers sourires : — ce Misérables <c musiciens! s'est-il écrié, qui torturent un instruce ment admirable pour en tirer des sons aigres et K faux, au lieu de lui faire rendre de divins acce cords!... »
— Mais cependant, ai-je repris, vous le voyez, l'absurdité surnage. Cette calomnie, que nous avions crue noyée à Londres, plongeait jusqu'en Amérique, d'où elle revient, après vingt ans, sur le vieux sol de TEurope. Ne craignez-vous pas qu'elle finisse par y prendre racine, et qu'on ne la regarde, plus tard, comme un fuit acquis au procès? Un mensonge n'est pas plutôt répété deux ou trois fois, qu'il devient
M. DE CHATEADBRIAMI). 65
vérité.., — «Eh! que m'importe! mon cher ami;
« croiriez-vou8 donc aussi à l'impartialité de l'his-
« toire ? Vous ne voulez pas voir comme on l'é-
«t crit de votre temps. Je suppose que, cédant,
« vous, à votre susceptibilité que j^admire, et moi à
« l'influence de votre exemple, nous allions l'un et
« l^autre aujourd'hui nier , avec serment si vous
« voulez, ce qui, à mon sens, en vaut si peu la
« peine ; voici ce qui va arriver. Demain tous les
K journaux riposteront à nos démentis. Deux ou
«( trois battront des mains, je vous l'accorde. Mais
« comme ils sont nôtres, ils sont dès lors récusés.
a Parmi le reste, les plus impolis diront : Ils nient,
« donc c'est vrai; les plus rusés commenteront l'a-
« dage : Tout maiwais cas est niable ; quelques-uns
« amplifieront ceci : S*il ne ta fait, il était bien
a capable de le faire. Plusieurs, se croyant en voix,
« chanteront sur un air à eux :
« Si ce n*est lui, c'est donc son frère.
• Il n'en a point : c'est donc quelqu'un des siens. »
— (Je n'avais jamais vu, sur aucun sujet, M. deCha* teaubriand s'armer d'autant de verve, de causticité, et d'autant de souvenirs de sa mémoire classique.)
<c Continuons : Les plus huppés parmi nos journa-
n listes, les loyaux enfin, et il y en a, iront aux mi-
c< nislres, grands écrivains eux-mêmes de Thistoire
« tant ancienne que moderne, mes successeurs au
66 POLITIQUB D£ LA RESTAUBATION.
a pouvoir et mes collègues à l'Académie. — Que fauta il penser de ce traité secret? demanderont'ils* — a Tout ce que vous voudrez , répondra*ton. — Mais « ce traité existe-t^il? — Je ne sais point. — Les arc chives Tontrelles ? — Je ne crois pas. — Eh bien ! « démentez-le vous-mêmes ; ce serait juste et bon* a note. — Qui, nous ? faire les affaires des autres? « Allons donc!..» Gela regardait la France légitia miste ; distinguons bien, : la France quasi-légiti- « miste n^a rien à y voir. Il y a entre Tune et l'au- « tre, voyez-vous, toute l'épaisseur d'une doctrine. « — Mais si on vous interpelle dans les chambres « sur ce traité secret? — Je me tairai; ou si je parle, «c j'aurai pris la précaution de demander d'avance à « ûia majorité ce que je dois en dire. — Voilà ce qui « se passera, soyez-en sur; et le tout s'intitulera « après comme devant : Point d'histoire à édair" <c cir... Avec nos démarches et notre bruit, nous a aurons accru l'universel tapage, qui durera huit « grands jours ; après quoi tout sera oublié. J'aime « mieux qu'on m'oublie tout de suite... »
Et il s'arrêta comme épuisé par tant de malice. Je repris après un moment de silence : — Mais enfin, ce traité pseudonyme, l'avez-vous lu? — a Non, vraiment, j'aurais trop à faire si je lisais « toutes les balourdises et toutes les palinodies « qu'on me prête. Il ne me resterait plus de temps
M. BB OHATSAUBRIARD. 67
9 poar écrire la vérité, ou du moins ce que Je crois a être la vérité; car il me semble que parfois le <K iMsepîicisme du siècle me gagne. On me parla j il « y a deux ans, de ce traité, illégitime comme tout « le reste ; et j'écrivis, à ce qu'il paraît, au Natio^ « nal^ que le fait d'un traité secret signé par moi (c à Vérone était absolument foux. J'avais oublié « cette lettre; mais puisqoiQ le National prétend a que je lui ai écrit , je le crois sans autre preuve, (c moi qui suis bon homme. » — J'insistai. — Eh bien^ de grâce, lisons ensemble ce traité secret qui porte si bien le cachet de sou origine. — « Comme (c il vous plaira ; cela m^ennuiera sans doute , mais a après tout, Tennui est mon élément | j'ai cornet mencé à m'ennuyer dans le ventre de ma mère» « et oncques depuis ne me suis désennuyé (i),
■ ' ■ ■ ■ Il ■ ■ ■ ■■ III ■■ ■ H .—
(1) « Tout me lasse, » me disait M. de Chateaubriand uu sotr
que uoos revenions des solitudes du parc de Kensingtoq , sa
promenade favorite; « tout me lasse, et Je vais partout béil-
« lanl ma vie. » — Puis, tandis que, dans mon cabinet, je
plafais sur mes notes journalières cette expression échappée
de sa bouche avec un bAillement véritable, le grand écrivain
la consignait, de son c6té» dans la partie 4® ses Mémoires
qu'il rédigeait alors* Je l'y ai retrouvée sous cet ijouté, qui
dte quelque ehose, nop sans doute à l'exaetKuda, mais à la
naïveté primitive du sentiment. « Tout me lasse ; je remorque
<c avec peine mon ennui avec mes jours, et Je vais partout
« bâillant ma vie. »
68 POLITIQUE DE LA RESTAURATIOlf .
a L'ennui! il ne me reste plus que cela; et voyez à « mon ennui naturel quelle masse d'ennui les jource naux ajoutent ! » Ce disant , il soulevait dédaigneusement, du bout de ses pincettes, le tas de gazettes quotidiennes déposé sur le fauteuil au coin de la cheminée...
Je commençai à lire :
TRAFriÊ SECRET DE VÉRONE.
— Les soussignés, spécialement autorisés à faire quelques additions au Traité de la Sainte-Alliance^ après avoir échangé leurs pouvoirs respectifs , sont convenus de ce qui suit :
ARTICLE 1"'. Les hautes parties contractantes, convaincues que le système de gouvernement représen* taiifest aussi incompatible avec les principes monarchiques que la maxime de la souveraineté du peuple avec le droit divin, s'engagent mutuellement, de la manière la plus solennelle, à user de tous leurs efforts pour anéantir le système du gouvernement représentatif dans toutes les contrées de l'Europe où il peut exister, et pour empêcher son introduction dans les États où il est encore inconnu. —
a C^est la première fois , » interrompit M. de Chateaubriand, a que je vois intervenir en toutes let- « très, dans un traité public ou secret, la soui^erai-
Bf. DE CHATEAUBRUND, 69
a neté du peuple et le droit dwin ; Je traité de la «r Sainte-Alliance lui-même, dicté par madame de « Krndener, n'est pas si explicite. »
— Art. 2. Gomme on ne peut douter que la liberté de la presse ne soit le moyen le plus puissant employé par les prétendus défenseurs des droits des nations, au détriment de ceux des princes, les hautes parties contractantes promettent réciproquement d^adopter toutes les mesures propres à la supprimer, non-seulement dans leurs propres États, mais aussi dans le reste de l'Europe. —
M. DE CHATEAUBRlÂlfD.
«( Supprimer la liberté de la presse, moi? M(^ a qui ai crié sur les toits cet axiome, que, sans la a liberté de la presse, toute constitution représenta- «c tive est en péril? Moi qui, le premier en France, a ai fait et mené à bien une guerre, en présence de « cette liberté? »
— Art. 3. Convaincues que les principesde religion
contribuent très-puissamment à maintenir les nations dans Fétat d'obéissance passive qu'elles doivent à leurs princes , les hautes parties contractantes déclarent que c'est leur intention de soutenir, dans leurs États respectifs, telles mesures que peut adopter le clergé, dans le but d'améliorer ses pro-
près intérêts liés si intimement avec la conservation de l'autorité des princes. Les hautes parties contractantes offrent en outre leurs remerctments communs au pape pour ce qu'il a déjà fait pour eux^ et sollicitent sa coopération constante à leurs vues pour soumettre les nations. —
M. DE CHATEAUBRIAND
« Je ne crois pas avoir jamais parlé de la religion tt et du clei*gé en termes aussi amphigouriques ; «r mais, en tous cas, je les aurais mis à l'article pre-^ ce mier. A tout seigneur, tout hotmeur. Et j'aurais « donné à la religion la préférence sur la politique (( humaine, et même sur la liberté de la presse, ce Quant au pape,
« On ne s'attendait guère
c A voir le pape en cette affaire. »
a Et surtout à ce qu'un empereur schismatique et « un roi hérétique en vinssent à lui offrir des actions ff de grâces et des encouragements dans un traité « secret qu'il ne signait pas. »
— Art. 4. La situation de l'Espagne et du Portugal réunit malheureusement toutes les circonstances auxquelles ce traité a plus particulièrement rapport. Les hautes parties contractantes , en confiant à la France le soin d'y mettre fin, s'engagent à l'assister