LA PRUSSE ET LA RESTAURATION IMPÉRIALE
16 Septembre 1870.
Le roi de Prusse semble, pour le moment, ne vouloir ni restaurer l'Empire, ni reconnaître la Défense nationale. Il veut continuer la guerre; il ne se soucie pas d'être arrêté devant Paris, dont il compte s'emparer de vive force, par les propositions de paix d'un gouvernement régulier. Il pense qu'on ne sera pas embarrassé d'en trouver un, le jour où les armées allemandes occuperont notre capitale; le Corps législatif, qu'aucun décret n'a dissous, pourrait, au besoin, se reconstituer et donner des pleins pouvoirs pour traiter de la paix. Ce qu'il importe au roi Guillaume, c'est que les conditions qu'il nous imposera, lorsqu'il aura tiré de la guerre tous les résultats qu'il en attend, soient ratifiées et garanties par des représentants issus du suffrage universel, c'est-à-dire par le pays tout entier. Peut-être se rappelle-t-il les sympathies dont il a toujours été l'objet à la cour des Tuileries et souhaite-t-il, personnelle-
ment, le retour de la dynastie déchue, tandis que son ministre, inaccessible aux sentiments qu'éveille l'infortune, ne voit et n'a jamais vu dans l'empereur qu'un instrument utile au succès de ses desseins.
16 Septembre 1870.
La vérité commence à se faire jour sur les pertes subies par les armées allemandes depuis le début de la campagne jusqu'à la bataille de Sedan. Le correspondant militaire de la Gazette de Cologne, qui suit l'armée, et qui a publié une série d'articles fort remarquables sur les opérations de la guerre, accuse 60,000 blessés et tués et 30,000 malades. Il dit que les vides sont comblés chaque jour par des réserves qui, pour beaucoup de régiments, s'élèvent jusqu'à 800 hommes. La 5e division et les magnifiques régiments de Brandebourg nos 8, 48, 12 et 52, ainsi que le 2e et le 12e dragons, ont été décimés à Mars-la-Tour, après
avoir supporté pendant cinq heures le choc de l'ennemi ; certains bataillons ne comptaient plus que 400 hommes et trois ou quatre officiers . Les pertes de la garde à Gravelotte ont été épouvantables ; les deux régiments des dragons de la garde et le 7e de cuirassiers ont été presque anéantis. Le régiment n° 16 du 7e corps ne comptait plus que cent hommes par compagnie, et le 48e régiment du 8e corps que 600 hommes par bataillon. Les troupes hessoises et nassauviennes ainsi que les deux régiments de Thuringe faisant partie du lde corps ont cruellement souffert. Les fatigues supportées par les troupes ont été excessives. Il est des régiments qui ont couché pendant quinze jours à la belle étoile, faisant six à huit lieues par jour, et du 17 au 18 août jusqu'à douze lieues, portant les charges les plus lourdes et combattant sans reprendre haleine à Gravelotte, du matin à la nuit tombante. Si le temps n'avait pas été aussi clément et si les soldats n'avaient pas trouvé partout des vivres et surtout d'excellent vin pour se réconforter, ils n'auraient jamais pu supporter de pareilles épreuves.
C'est l'artillerie qui a le moins souffert, n'ayant été que peu exposée au feu des chassepots. Tous
les officiers s'accordent à dire que le chassepot est une arme remarquable et bien supérieure au fusil à aiguille, surtout à la distance de 700 et de 1,200 mètres; par contre, de 4 à 700 mètres, la supériorité, en raison de l'excellence du tir allemand, serait restée au Zùndnadel-Gewehr. Si le soldat français avait su faire un meilleur usage de son arme, les pertes allemandes eussent été deux fois plus grandes.
L'artillerie française, tout en combattant vaillamment, serait restée au-dessous de sa réputation . Ce n'est pas la bravoure qui a fait défaut à la cavalerie, mais l'expérience. En somme, l'armée française serait mieux organisée que l'armée autrichienne et elle se serait mieux battue qu'elle. De là les grandes pertes subies par les armées allemandes. A Gravelotte, le 18 août, leur effectif était de moitié moindre qu'à Kœnigsgraetz, et cependant les pertes ont été du double.