LE RÔLE PRÊTÉ A LA BAVIÈRE
29 Octobre 1870.
La presse prussienne est fort contrariée du rôle de modérateur que l'on prête au chef du cabinet de Munich, au détriment du cabinet de Berlin. Elle prétend que la Bavière, loin de prêcher la modération, chercherait, au contraire, à profiter de nos désastres pour se dédommager des événements de 1866, qu'elle spéculerait sur des remaniements territoriaux et qu'elle espère prélever à titre de préciput, dans la contribution de guerre, indépendamment de sa part dans le partage général, les 26 millions de florins qui lui ont été imposés par la Prusse après Sadowa. Il est malaisé de savoir ce qu'il y a de fondé dans ces allégations. Mais, si le roi Louis, qui ne s'est jamais consolé de l'atteinte portée sous son règne à l'intégrité bavaroise, devait prêter l'oreilie à ces suggestions, le comte de Bray aurait de la peine à faire prévaloir sa politique. Il lui serait difficile, quelque élevées que soient les
LA CAPITULATION DE METZ
considérations dont il s'inspire, de ne pas s'associer aux spoliations poursuivies par la Prusse et de ne pas sanctionner les exigences les plus immodérées.
LXYII
30 Octobre 1870.
Sous la première impression, on a vu dans la reddition de Metz le dénouement de la guerre, on a cru à la paix immédiate, infaillible. Ces espérances n'ont pas duré. Tandis que l'Allemagne pavoisait et s'illuminait, par un contraste singulier, les Bourses de Francfort, de Hambourg et de Berlin baissaient. Elles pressentaient la grave résolution arrêtée au quartier général. « Metz ne sera ni démantelé ni rendu, il restera entre les mains de l'Allemagne un boulevard de sa défense; » c'est ce que le gouvernement prussien notifie impérieusement à la France et à l'Europe par une déclaration insérée au Staats- Anzeige .
CONSÉQUENCES STRATÉGIQUES 2 4o
La guerre va donc continuer, meurtrière, implacable ; la France, désespérée, voudra lutter jusqu'au bout* tout le monde le prévoit et personne ne blâmera le gouvernement de la Défense nationale de ressentir ses douleurs et de satisfaire ses passions patriotiques. Il faudra cependant que les hommes qui détiennent le pouvoir recouvrent le sang-froid, qu'ils envisagent sans illusion les conséquences militaires de la capitulation, qu'ils comptent leurs ressources et qu'ils sachent si la résistance de Paris sera assez longue pour leur permettre d'organiser des armées assez nombreuses et suffisamment aguerries pour tenir tête, avec quelques chances de succès, à l'Allemagne entière, exaltée par des victoires sans nombre. Ils ne sauraient se dissimuler que notre plan de défense, basé sur l'espoir d'une résistance indéfinie de Metz, se trouve aujourd'hui profondément modifié, et que la reddition de cette place a, du jour au lendemain, doublé la force aggressive de la Prusse. Ses états-majors vont pouvoir disposer de deux cent mille hommes immobilisés en Lorraine; ils pourront, suivant leurs convenances stratégiques, les porter vers le centre de la France, s'en servir pour appuyer les
armées du Nord ou de l'Est, ou, ce qui est plus vraisemblable, pour renforcer le blocus de Paris. Notre situation défensive s'est donc à tous égards sensiblement aggravée. Le gouvernement de la Défense nationale aura à décider si elle n'est pas désespérée.
L'activité de l'homme qui dirige la défense est prodigieuse; sa foi dans le succès est inébranlable, communicative; elle électrisela France, elle impressionne l'Europe, elle est le dernier espoir de l'Alsace. Si le patriotisme pouvait produire des miracles, la France ne serait certes pas démembrée.