LES CONDITIONS DE LA PAIX
les révélant prématurément, on ne les trouve excessives et qu'elles ne soulèvent les protestations des puissances et même d'une partie de l'opinion publique allemande.
Ce n'est guère que dans les journaux anglais, et particulièrement dans le Times, qu'on parvient à relever plus ou moins fidèlement sa pensée. On y trouve parfois, formulées d'une manière assez vraisemblable, les exigences que le Cabinet de Berlin pourrait avoir intérêt à faire prévaloir lorsque l'heure des négociations sera venue. Dans la presse allemande, au contraire, tout est confusion. Autant de journaux, autant d'opinions, et bien souvent la même feuille émet les avis les plus contradictoires. Pour l'heure, la modération, une modération relative, bien entendu, semble prédominer. La Gazette de Spener et la Gazette de Voss, qui
croyait à la possibilité de conclure au prix de l'Alsace et de deux milliards. M. de Bismarck avait intérêt à entourer jusqu'à la dernière heure ses véritables conditions du plus profond mystère. En les révélant avant que la France fût obligée de les subir, il pouvait craindre qu'en Europe on ne les trouvât exagérées. Sa tactique était de nous engager dans une négociation, persuadé qu'une fois que nous aurions déposé les armes, nous ne les reprendrions plus. — Albert Sorel. — Histoire diplomatique de la guerre de 1870.
représentent l'opinion moyenne à Berlin et qui comptent le roi au nombre de leurs lecteurs assidus, disent assez catégoriquement qu'on commettrait une grande faute en s'annexant des provinces hostiles. Reflètent-elles la pensée du souverain et de ses états-majors ? Il serait téméraire de l'affirmer. Le roi Guillaume a montré en 1866 combien il était âpre à la conquête, sa devise est celle de Frédéric II : « Ce qui est bon à prendre est bon à garder. » Il se considère comme l'agent d'une volonté supérieure et, pour réaliser les destinées qu'il croit réservées à son pays et à sa race, il invoque, tour à tour, le droit divin de l'hérédité, le principe révolutionnaire des nationalités et surtout le droit de conquête.
19 Septembre 1870.
Le ton des journaux prussiens semble se modérer un peu. Faut-il en conclure que l'opinion publique a cessé d'être au diapason de
leurs violences et qu'elle se lient pour satisfaite des résultats de la guerre ? Il serait heureux de voir les sentiments de conciliation qui se sont manifestés dans le Midi, s'imposer également au nord de l'Allemagne. Toutes les correspondances s'accordent à dire que des deux côtés du Mein, les souffrances sont grandes, que les victoires remportées n'ont en rien allégé la misère des populations et encore moins réagi sur les transactions commerciales. Il est donc permis d'espérer que le sentiment de ia paix, que le parti progressiste, dès la proclamation de la République, a été le premier à affirmer, par les voix autorisées de Venedey, de Simon, de Yogt et de Jacobi, se généralisera de plus en plus. Mais s'accentuera-t-il assez énergiquement pour s'imposer aux états-majors prussiens? 11 ne faudrait pas l'espérer. L'armée tient avant tout à s'emparer de Paris, autant pour y satisfaire ses appétits que pour y sceller ses victoires ; d'impérieuses considérations stratégiques, seules, pourraient la faire renoncer au plus ardent de ses désirs. Quant à l'opinion publique, son action en Prusse n'a jamais été assez forte, même en temps ordinaire, pour s'imposer aux détermi-
nations du gouvernement. Comment admettre qu'elle soit assez puissante pour faire entendre à une armée enivrée par ses succès le langage de la conciliation et de la sagesse? Il ne faudrait rien moins que la volonté royale pour lui faire accepter sans murmurer une paix prématurée, et rien n'indique que le roi ne partage pas les passions de ses soldats.
M. de Bismarck seul pourrait exercer une influence conciliante, si la modération entrait réellement dans ses calculs; mais on dit qu'en ce moment il n'est guère écouté au quartier général f. La parole est à l'action et non à la politique. Le rôle de la diplomatie se borne à donner le change à l'opinion publique, à surveiller les puissances neutres, à les paralyser.
1. Maurice Busch. «Le chef parait penser sérieusement à prier le roi de le décharger de ses fonctions. »
LA RESTAURATION DE i/EMPIRE 99
20 Septembre 1870.
On avait prêté au gouvernement prussien l'intention de poursuivre la restauration delà dynastie impériale et de ne vouloir traiter de la paix qu'avec l'empereur Napoléon. M. de Bismarck, après avoir laissé s'accréditer ces bruits, les fait formellement démentir aujourd'hui ; on insinue même que ce serait sur les conseils venus de Pétersbourg1, où les rancunes contre la France ne désarmeraient pas, que le roi aurait renoncé à l'idée de replacer l'empereur sur le trône. Quoi qu'il en soit, une évolution s'est faite au quartier général sur les questions qui touchent à la forme de notre gouvernement, depuis que M; Jules Favre et nos journaux, en s'appuyant sur le manifeste
1. Le journal de Pétersbourg n'admettait pas qu'on pût imposer la restauration de l'Empire à la France; il y voyait une infraction au principe du droit des gens; il déclarait que la paix se traiterait entre les souverains Allemands et une assemblée constituante*
du roi Guillaume *, qui rendait l'empereur responsable de la guerre, s'appliquent à invoquer sa chute comme l'exécution préalable de l'une des conditions de la paix. « Nous n'avons pas à nous immiscer dans les affaires intérieures de la France, dit la presse officieuse; peu nous importe la forme du gouvernement qui la régit 2. Aussi n'accepterons-nous pas, comme une satisfaction donnée à nos exigences, la chute d'un gouvernement que nous n'avons nullement réclamée. Ce que nous voulons, c'est de mater une fois pour toutes l'orgueil français, et cela à Paris, afin de bien démontrer à ce peuple frivole
1. Proclamation du roi Guillaume. — 11 août 1870. — «L'empereur Napoléon ayant attaqué par terre et par mer la nation allemande, qui désirait et désire encore vivre en paix avec le peuple français, j'ai pris le commandement des armées allemandes pour repousser son agression et j'ai été amené par les événements militaires à franchir les frontières de la France.»
— Circulaire de M. Jules Favre. — 6 septembre 1870. — « Le roi de Prusse a déclaré qu'il faisait la guerre non à la France, mais à la dynastie qui est à terre. Le roi de Prusse veut-il continuer une lutte impie? Libre à lui, si c'est un défi nous l'acceptons. Nous ne céderons ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.»
2. Maurice Busch. — a Nous sommes prêts, disait M. de Bismarck, à reconnaître tout gouvernement, toute dynastie, même celle de Gambetta, pourvu qu ils nous assurent une paix avantageuse. »
l'alsace et la lorraine 101
et dépravé, qui ne vit que d'illusions, que la paix de l'Europe ne dépendra plus à l'avenir de ses caprices. Il faut en un mot que la France soit rendue impuissante et que la paix soit à la hauteur des sacrifices sanglants que nous a coûtés la guerre. » On voit par ces manifestations haineuses qu'on ne veut pas seulement nous démembrer et nous ruiner matériellement, mais qu'on tient aussi à nous dégrader moralement aux yeux de l'Europe. La proclamation du roi à l'occasion de la catastrophe de la citadelle de Laon en est une nouvelle preuve ; elle montre qu'on s'applique à exploiter tous les iucidents de la guerre pour en tirer de propos délibéré les conclusions les plus odieuses pour notre caractère.
Les idées de M. de Bismarck au sujet de l'Alsace et de la Lorraine ne seraient pas définitivement arrêtées, si l'ou s'en rapporte aux correspondances
qui partent du quartier général. Leur langage, en effet, n'est plus aussi affirmatif; mais cela tient, selon toute vraisemblance, moins au fait de l'annexion, qui malheureusement paraît irrévocable, qu'au sort réservé à ces deux provinces, dans la reconstitution de l'Allemagne. On semble ne vouloir prendre de résolution définitive au sujet de leur avenir qu'au moment de la paix. Il serait dangereux, en pleine guerre, d'éveiller les convoitises territoriales de la Bavière 1 et du Wurtemberg, et de provoquer des jalousies en Europe, en révélant prématurément l'esprit de conquête. D'ailleurs, on sait l'Alsace désespérée ; on veut lui laisser le temps de se faire à l'idée si douloureuse d'être la victime expiatoire des événements. On se flatte, à tort bien certainement, qu'une réaction s'opérera dans le sentiment de ces populations si éminemment françaises, lorsqu'elles verront la révolution se
1. Maurice Busch, — « M. de Dalwigh, le ministre de Hesse, plus hostile que jamais à la Prusse, voudrait que l'Alsace et la Lorraine fussent annexées au grand-duché de Bade, qui céderait la province de Heidelberg et de Mannheim à la Bavière. »
— « On se préoccupe dans les cercles parlementaires du partage des territoires conquis. Les Bavarois verraient avec plaisir l'Alsace cédée au grand-duché de Bade, à la condition que le Palatinat Badois fût annexé à la Bavière. »
généraliser en France et prendre, comme à Lyon, où déjà on a arboré le drapeau rouge, un caractère socialiste. On s'imagine que l'instinct de la conservation l'emportera sur les sympathies et que, pour échapper à l'anarchie, elles subiront avec résignation la situation qui leur sera faite dans le futur Empire germanique. La révolu-* tion joue un rôle de plus en plus important dans les combinaisons militaires et politiques de la Prusse. Elle s'en sert pour nous diviser, nous paralyser à l'intérieur et pour nous discréditer au dehors. Tandis que le Roi se préoccupe de notre état révolutionnaire ! et le signale aux souverains comme un péril pour les intérêts monarchiques et conservateurs, sa diplomatie, loin de nous faciliter les moyens de reconstituer un gouvernement régulier, excite les partis ; elle les oppose l'un à l'autre, avec l'espoir de fomenter la guerre civile. C'est un affligeant spectacle
1. Lorsque le Roi traversa Varennes, il fit former le cercle à son état-major et dit à ses officiers : « Souvenez-vous de Varennes. Rappelez-vous ce qui s'y est passé et les conséquences de l'arrestation du Roi. Lorsqu'un pays s'est laissé entraîner comme le peuple français dans la voie de la révolution, notre présence ici est tout expliquée. » Entretien du Roi de Prusse avec le cardinal de Bonnechose à Versailles; — février 1871.