LA RUSSIE ET LE ROI DE PRUSSE
voyer à son oncle, le roi de Prusse, au grand étonnement de la diplomatie européenne, le grand cordon de Saint-Georges. Par cette marque de distinction, inusitée jusqu'alors pour des princes étrangers, le tzar parut en quelque sorte sanctionner tous les actes de la politique prussienne depuis 1866. Il est vrai que les agents russes cherchèrent à atténuer l'effet produit par cette démonstration, en insinuant qu'il ne s'agissait, en réalité, que d'une manifestation à l'adresse de M. Katkow et du vieux parti moscovite de plus en plus remuant. Mais il n'en était pas moins évident, pour tout esprit clairvoyant, que les liens de famille, quelque peu relâchés pendant ces dernières années entre Pétersbourg et Berlin, s'étaient resserrés de nouveau sous l'influence de la politique. La diplomatie française s'en émut, comme de raison ; elle ne reprit sa quiétude que lorsque l'empereur Alexandre voulut bien, dans des épanchements confidentiels, engager sa parole qu'aucun lien contractuel n'existait entre son cabinet et celui de Berlin . L'entrevue d'Ems qui eut lieu ce printemps entre les deux souverains, et à laquelle assista M. de Bismarck, réveilla les inquiétudes un instant calmées.
l'entrevue d'ems 313
La presse allemande ne se méprit pas sur sa signification, et si, à Paris, on avait attaché aux renseignements que recevait le ministère des affaires étrangères sur les agissements du chancelier fédéral en Allemagne *, l'importance voulue, peut-être aurait-on compris, à défaut de preuves certaines, que l'entente entre les deux cours, jusqu'alors éventuelle, avait dû prendre un caractère plus formel. C'est donc àEms, tout permet de le supposer, qu'ont été arrêtés définitivement les arrangements secrets qui ont valu à la Prusse le concours de l'empereur Alexandre par la pression qu'il a exercée sur les cours de Copenhague et de Stuttgard, et par l'attitude qu'il a imposée à l'Autriche. Ce sont aussi ces arrangements qui permettent aujourd'hui à la Russie de déclarer, à la face de l'Europe, qu'elle se tient pour dégagée des traités
1. Rapport du comte Benedetti, 30 juin 1870. « En parfait accord avec son souverain, M. de Bismarck s'est constamment appliqué à s'assurer, le cas échéant, le concours éventuel de la Russie; dans celte pensée il s'est montré d'une part favorable à la politique du cabinet de Pétersbourg en Orient; il n'a cessé/le l'autre, d'éveiller ses susceptibilités dans les queslions qui agitent le sentiment national en Russie. Je ne crains donc pas de me tromper en présumant qu'il s'est expliqué sur l'état des choses dans les principautés danubiennes et dans le Levant, de façon à plaire à l'empereur Alexandre, et il ne doit pas avoir manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet de Vienne à constituer l'autonomie de la Pologne en Gallicie. »