CORRESPONDANCE AVEC M. LE COMTE CHAUDORDY
MA NOMINATION A FLORENCE
lettre du comte chaudordy. — Tours, 10 octobre 4870. ...Je songe à vous pour une situation importante au dehors. Seriez-vous disposé à l'accepter? Cela nous rendrait service,
lettre au comte chaudordy. — Morges, 23 octobre 1870. — Merci de vos bonnes intentions, mais veuillez, je vous prie, ne pas me faire entrer dans vos combinaisons. Je tiens à ne pas sortir de ma retraite. Je n'en continuerai pas moins à vous renseigner chaque jour sur les affaires allemandes, heureux si mes appréciations pouvaient vous faciliter votre tâche.
lettre du comte chaudordy. — Tours, 6 décembre 1870. — Je viens vous demander, sans tenir compte
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de vos objections, si vous voudriez aller à Florence gérer notre légation. Il y a beaucoup de choses utiles à y faire. Senard a donné sa démission, ce qu'on désirait depuis longtemps. Beaucoup de fautes ont été commises. Il s'agit de les réparer. Le Gouvernement de la défense m'a demandé d'envoyer en Italie un homme expérimenté de la carrière. Si vous vouliez accepter, cela nous serait agréable, et tout le monde, à tous les points de vue, y trouverait son compte. J'ai parlé de vous à la Délégation, elle approuve entièrement mon choix. Veuillez me dire par le télégraphe: J'accepte et je comprendrai. Vous pourriez, dès lors, partir directement pour Florence, vous y trouveriez toutes les instructions et les lettres d'introduction auprès du ministre. Nous ne sommes pas reconnus officiellement, ce qui empêche des lettres de créance. Mais Nigra est à Tours et tout cela sera facile. Aussitôt que nous tiendrons votre acceptation, je préviendrai Nigra, et pendant que vous ferez vos paquets, nous recevrons la réponse de Florence. Permettez-moi de vous dire, avant de terminer, que chacun doit aujourd'hui faire tout son possible pour aider au salut du pays.
En même temps que par le télégraphe, envoyez-moi un mot par la poste.
lettre au comte chaudordy. — Morges, 12 décembre 1S70. — Votre lettre du 6, qui m'arrive ce matin seulement, me rend fort perplexe. Je suis partagé en
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face de vos offres, entre le vif désir de vous être utile et le sentiment que déjà je vous ai exprimé. C'est en moi une lutte intime, qui ne laisse pas d'être pénible car vous connaissez toute l'ardeur de mon patriotisme. Si j'avais la certitude de pouvoir réellement rendre service à mon pays, je n'hésiterais pas une minute à imposer silence à toute autre considération. Mais persuadé que je ne représenterai pas votre politique à outrance avec une conviction suffisante, je crois remplir un devoir en déclinant la proposition que vous voulez bien me faire. Je suis prêt toutefois, après l'appel si pressant que vous m'adressez, à partir pour Florence et à mettre à votre service, mais sans qualité officielle, à titre de simple particulier, î.ion concours le plus dévoué. Voyez si dans cette mesure mon dévouement peut vous être utile, je vous l'offre avec l'abnégation la plus complète et aussi de la façon la plus désintéressée. Ce n'est pas un compromis politique que je vous soumets, je ne suis pas un homme de parti1; je suis, quant au passé,
1. Je n'ai eu que des rapports fugitifs avec l'empereur et jb n'ai approché l'impératrice que dans de douloureuses circonstances, en 1SG7, lors de l'affaire du Luxembourg, le 2 août 1870, à la veille de la bataille de Frœschviller, et, à Chiselhurst et à Arrenenberg au lendemain de la guerre. Je n'ai jamais été un homme de parti, je n'ai qu'une passion, celle delà France et, si j'ai décliné h direction politique du minisière des affaires étrangères, que m'ont offerte deux ministres patriotes, M. Gambelta et M. Duclerc, c'est uniquement parce que j'ai pensé servir plus utilement mon pays, en me consacrant à l'étude des causes quï ont présidé à notre démembrement.
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aussi bien qu'en ce qui concerne l'avenir, dégagé de toute arrière-pensée.
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE DU COMTE CHAUDORDY. — Bor-
deaux, 48 décembre 1870. — Reçu votre lettre, il serait bien utile que vous acceptiez officiellement. En tout cas, veuillez aller de suite à Florence et me prévenir. Merci d'avance.
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE AU Cte CHAUDORDY. — Marges,
49 décembre 4870. — Je vais partir, quoique souffrant, mais ne me conformerai à vos désirs qu'après une étude consciencieuse du terrain et la certitude acquise de pouvoir vous être réellement utile.
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE AU Cte CHAUDORDY. — Flo-
rence, 25 décembre 4870. — Je suis arrivé à Florence en toute hâte, sans trouver d'instructions. De la Yilletreux a recouvré, depuis le départ de M. Clery, toute sa liberté d'action, il fonctionne comme chargé d'affaires, sa position à Florence est excellente ; c'est un homme distingué, il répond à toutes les exigences du service.
lettre du cte chaudordy . — Bordeaux, 29 décembre 4870. M. Nigra avec lequel j'avais parlé de votre nomination à Florence m'a prévenu qu'en raison des bons rouvenirs que vous aviez laissés à Turin, vous
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seriez très bien accueilli par son gouvernement et que le roi recevrait officiellement les lettres de créance que la Délégation vous donnerait en qualité d'Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de France.
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE AU Cte CHAUDORDY. — Florence,
29 décembre 4870. — Je crois vous servir plus utilement à titre officieux ; prenez en sérieuse considération ma lettre particulière.
dépêche du ctG chaudordy. — Bordeaux , 3 janvier 1874. — Votre nomination est faite ici. Nous n'avons pas de modèle de lettres de créance, je vous serai obligé de m'en formuler.
lettre au cte chaudordy. — Florence, 4 janvier iô7L — Mon cher ami, je conclus de votre dépêche télégraphique, me demandant un modèle de lettres de créance, que vous avez pris le parti de m'accréditer en qualité de Ministre auprès du roi d'Italie. Je n'ai pas à discuter vos déterminations, mais comme je vous le dirais dans rai dernière lettre, ma nomination officielle n'aura pour votre politique aucun avantage réel. Loin de précipiter les résolutions du gouvernement italien, elle ne les rendra que plus hésitantes. J'ai réussi à convaincre M. Visconli Venosta de la nécessité de sortir de sa passiveté et de faire quelque chose pour la France qui a tant fait pour l'Italie. Ma correspondance vous prouve qu'il agit avec une
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activité d'autant plus grande, qu'il n'est pas paralysé par une pression apparente, de nature à éveiller les susceptibilités du Parlement et à provoquer les réclamations de la Prusse. — Je reste donc convaincu que si vous aviez accepté la proposition que je vous ai faite de Morges et qui semblait vous agréer, lorsque je me suis mis en route, les choses auraient marché ici à votre entière satisfaction.
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE DU Cte CHAUDORDY . — Bor-
deaux, 6 janvier 1871. — Laissez-moi vous dire qu'il est nécessaire que vous acceptiez le titre officiel, parce qu'au moment où va s'ouvrir la conférence de Londres il y a intérêt à bien constater que nous sommes officiellement reconnus par l'Italie. Je demande que cette formalité soit remplie par les autres puissances et je m'appuierai sur l'exemple donné par l'Italie. L'Italie comme grande puissance devant prendre part à la conférence, il est très important d'être en règle vis-àvis d'elle; aussi je prends sur moi, dans l'intérêt général, de passer outre à vos scrupules. Vous êtes Ministre plénipotentiaire et Envoyé extraordinaire auprès du roi d'Italie et je désirerais que la remise de vos lettres eût lieu sans retard. Je vous remercie de votre conversation avec M. Visconti Venosta et des assurances pour la conférence qu'il vous a données. Enfin nos affaires sont conduites à Florence et nous pouvons y voir clair. Je me félicite chaque jour de la combinaison qui vous y a conduit.
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DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE AU Cte CHAUDORDY. — Morges,
7 janvier 1874. — Là reconnaissance du Gouvernement de la Défense nationale par l'Italie nous étant indispensable pour les conférences qui vont s'ouvrir à Londres en vue de la paix, j'accepte sans hésitation.
LES CRAINTES PROVOQUÉES EN ALLEMAGNE PAR LA NOMI- NATION DU GÉNÉRAL FLEURY A PÉTERSBOURG.
Au prince de La Tour d'x^uvergne. ministre des affaires étrangères. - Hambourg > 29 novembre 1869» — Il est désagréable au cabinet de Berlin de voir la presse étrangère émettre des doutes sur le maintien de ses bonnes relations traditionnelles avec la cour de Russie. Ses journaux se donnent beaucoup de mal , pour établir que les liens qui existent si heureusement entre les deux pays et leurs souverains, n'ont reçu aucune atteinte. Ils prétendent que les sentiments d'hostilité prêtés au Grand- Duc héritier pour tout ce qui est allemand seraient pour le moins exagérés. Mais on n'en est pas moins inquiet. La nomination du général Fleury n'a fait qu'ajouter aux préoccupations que l'attitude de la Russie inspire depuis quelque temps à la politique
prussienne. On craint que le vieux parti russe, ennemi de toute tendance germanique, ne veuille saisir les occasions qui pourraient se présenter pour pousser à une alliance avec la France, dans le but de s'opposer à l'unification de l'Allemagne. Il paraîtrait du reste, à en juger par les correspondances du Times, que la présence du confident de l'empereur à Pétersbourg, servirait de texte à tous les organes moscovites, pour éveiller les sympathies françaises et préconiser un nouveau Tilsit qui, cette fois, disent-ils, ne serait pas suivi d'une campagne, comme celle de 4812, dans le but de sauver la Prusse.
L'on se demande à quelles résolutions s'arrêtera M. de Bismarck si le général Fleury, conÙaLvmcat à nos protestations pacifiques, était réellement chargé de s'assurer, en vue de prochaines éventualités, le concours de la Russie. Les difficultés du chancelier fédéral sont grandes à l'intérieur; l'opinion réclame le dégrèvement des charges militaires et le sentiment national, base de sa politique, s'affaiblit de plus en plus des deux côtés du Mein. Si l'alliance russe lui échappait, il serait isolé en Europe, son œuvre serait menacée. Un changement notable s'est opéré depuis quelque temps, dans l'attitude de la diplomatie russe. Son langage devient de moins en moins réservé. Elle s'arrête volontiers, aujourd'hui, aux événements de 1866, qu'elle avait acceptés avec tant de philosophie. Elle les trouve regrettables ; elle s'aperçoit qu'ils ont entravé son expansion dans la Baltique et di-
minué son influence sur les cours allemandes. La prévoyance de M. de Bismarck serait en défaut s'il n'était pas frappé de ce revirement. Il y a là matière à sérieuses réflexions pour sa politique.