LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE
Au COMTE DARU. MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Hambourg, le H mars 1870. — Bien que le Gouvernement de l'Empereur n'ait pas jugé à propos de s'expliquer, jusqu'à présent, sur sa politique allemande, on n'en est pas moins persuadé en Allemagne que le cabinet actuel, malgré ses tendances éminemment pacifiques, s'en tient strictement aux stipulations de Prague et qu'il interviendrait, d'accord avec le cabinet de Vienne, si, par le fait de la violence, les conditions de la paix que l'Autriche a signée et dont la France a arrêté les bases, devaient être méconnues. Il est curieux que ce sentiment, qui ne s'appuie sur aucune déclaration officielle de notre politique, soit aussi généralement accrédité. Peut-être faut-il l'attribuer aux idées que le garde des sceaux a émises parfois dans des conversations particulières, avant d'entrer au pouvoir et qu'il aurait développées récemment encore devant des correspondants de journaux étrangers. Cette conviction s'est fortifiée par l'accord qui s'est établi entre l'Empereur et ses conseillers. On reconnaît qu'il serait malaisé de spéculer dorénavant
sur nos défaillances, pour consommer l'œuvre unitaire en face de la transformation qui s'est faite en France et de la force que donne au Gouvernement la réconciliation des partis.
Pratiquer une politique libérale, affirmer le respect des traités dans une bonne mesure, de façon à ne pas froisser le patriotisme allemand, me paraît être le moyen le plus sûr de rejeter M. de Bismarck dans ses embarras intérieurs, de l'obliger à concentrer sa dévorante activité sur la Confédération du Nord, et de l'empêcher de faire appel aux passions nationales, à moins qu'il ne soit tenté de recommencer à tout prix, dans les conditions morales et diplomatiques les moins favorables, les périlleuses aventures de 1866.
Les partis en Allemagne. — L'affaiblissement du sentiment national. — les embarras de m. de bismarck. — Notre politique.
A M. Emile Ollivier, ministre intérimaire des affaires étrangères. — Hambourg, 19 avril 4870. — Vous avez bien voulu m'intormer, par votre office du 16 de ce mois, que vous aviez pris la direction intérimaire du ministère des affaires étrangères. Les rapports personnels que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous, avant votre entrée au pouvoir, me permettent d'espérer que vous apprécierez avec une bienveillance sympathique mes efforts à bien renseigner
le gouvernement de l'Empereur sur l'état des choses et des esprits en Allemagne.
La crise qui a éclaté simultanément à Munich et à Stuttgard donne à réfléchir au cabinet de Berlin. Elle prouve que le sentiment public au delà du Mein n'est pas aussi sympathique, qu'il le prétend, à ses tendances envahissantes; elle permet aussi de supposer qu'il s'est formé une entente secrète entre l'opposition parlementaire du Wurtemberg et celle de la Bavière, dans la pensée commune de défendre leur autonomie. Les Chambres méridionales marchandent, en effet, à leurs gouvernements, les crédits indispensables à la transformation de leurs armées sur le modèle prussien ; loin de les pousser à solliciter leur admission dans la Confédération du Nord, elles s'efforcent plutôt de rendre illusoire l'exécution des traités d'alliance qui leur ont été imposés après Sadowa. Ce sont de fâcheux symptômes qui ne sauraient échapper au gouvernement prussien ; il s'en alarmerait à coup sûr, s'il avait à redouter une coalition européenne, prête à le rappeler à la stricte observation de ses engagements internationaux. En face du trouble politique qui s'est emparé du Midi, la guerre s'offrirait à lui dans d'inquiétantes conditions. Le roi de Wurtemberg et le roi de Bavière, quelle que soit leur fidélité personnelle aux traités qui consacrent leurs défaites, n'entraîneraient pas aisément leurs pays dans une lutte, dont le caractère ne serait pas national. Les populations refuseraient de marcher avec la Prusse qui poursuit leur asservisse-
ment, si l'Autriche, s'appuyant sur la France, se constituait le détenseur de leur autonomie. Mais la diplomatie prussienne est bien renseignée, elle croit savoir, que pour l'heure, elle n'a pas à appréhender une aussi périlleuse épreuve. Le cabinet de Vienne, qui serait en droit de protester contre les violations flagrantes qu'a subies le traité de Prague, affecte le désintéressement ; il s'efface à Stuttgard et à Munich, où jadis son influence était prépondérante, et rien n'indique qu'il songe à reconquérir la situation qu'il a perdue en Allemagne. Il est vrai qu'il est paralysé dans son expansion extérieure par les exigences multiples et contradictoires des nombreuses nationalités dont se compose la monarchie.
La France seule est un sujet de préoccupations constantes pour la Prusse. Elle voit que nos difficultés intérieures, un instant aplanies par les réformes constitutionnelles, s'aggravent de nouveau, et que les partis n'ont pas désarmé; elle craint, ou elle espère, que l'Empereur, atteint dans son prestige et son autorité, depuis les événements de 4866, ne soit entraîné à la politique des dérivatifs et que, si un prétexte plausible pour déclarer la guerre s'offrait à lui, il ne le saisisse volontiers. On estime à Berlin qu'il faudrait peu de chose pour retourner l'opinion en France, malgré ses tendances éminemment pacifiques. On prétend qu'elle n'acccepte qu'avec une résignation mal déguisée la transformation allemande, et qu'il serait aisé de donner à un conflit avec la Prusse, dont elle
se sent menacée dans sa prépondérance et dans sa sécurité, un caractère patriotique. La prudence est donc plus que jamais à l'ordre du jour dans les conseils du roi Guillaume. Tous les actes ostensibles du cabinet de Berlin montrent qu'il joue serré, qu'il se maintient, au nord et au midi, sur la plus stricte défensive, et qu'il évite avec le plus grand soin de donner prise aux légitimes protestations des grandes puissances, qu'une unification violente du centre de l'Europe ne laisserait certes pas indifférentes l. M. de Bismarck peut donc suivre avec une quiétude relative les manifestations déplaisantes du particularisme méridional, certain de conserver la paix tant qu'il ne se départira pas en Allemagne de la circonspection qui, pour le moment, je le répète, paraît être la règle absolue de sa conduite. Les agitations populaires en deçà du Mein ne sauraient le contrarier, car il s'en dégage, pour les souverains et les gouvernements enchaînés à sa politique, de salutaires avertissements. Elles leur font comprendre, mieux que les conseils et les menaces de sa diplomatie, la nécessité de se placer sous sa puissante égide, et de rester inébranlablement fidèles à leurs engagements militaires. Ce sont les exagérations du parti démocratique, tendant à proclamer la république, à transformer le Wurtemberg en un canton suisse, qui ont obligé le roi Charles à renforcer son
1. a De ma vie, disait l'empereur Alexandre au comte de Bismarck, il ne sera porté atteinte à l'indépendance des États du Midi.
ministère contre la révolution par des personnalités énergiques, ouvertement dévouées à l'alliance prussienne. Ce sont aussi des préoccupations dynastiques qui ont détourné le roi Louis de ses penchants favoris et l'ont condamné à prendre une part plus active à la direction des affaires, dans un esprit peu conforme au sentiment bavarois.
Toutefois la Prusse, malgré l'ascendant que la peur de la révolution lui donne sur les cours de Stuttgard et de Munich, n'en est pas moins contrainte à reconnaître que sa plus grande force, le sentiment national, sur lequel est basée toute sa politique, s'affaiblit de toute part en Allemagne. Qu'elle le veuille ou non, il ne lui reste plus, en face du réveil si marqué du particularisme, des deux côtés du Mein, qu'à se replier sur elle-même, et à attendre des conjonctures meilleures pour la poursuite de ses projets. Il ne faudrait pas cependant en inférer que M. de Bismarck, inquiet de cette situation, soit disposé le moins du monde à donner à l'Europe des gages contractuels de sa modération, et à brider son ambition par une interprétation restrictive des préliminaires que nous lui avons imposés à Nikolsbourg. Je suis convaincu pour ma part, et je n'ai pas cessé de le faire ressortir dans ma correspondance, que si des ouvertures lui étaient faites dans ce sens, elles n'auraient aucune chance d'être agréées, à moins d'être basées sur une entente intime et résolue des trois grandes puissances continentales.
La diplomatie prussienne paraît du reste peu redouter une pareille éventualité. Elle n'admet pas, je le répète, que l'Autriche et la Russie soient disposées à entrer dans une coalition sous l'inspiration de la France, tant qu'elle ne violentera pas les Etats du Midi. Elle est convaincue, comme je l'indiquais tantôt, qu'en tempérant momentanément le mouvement unitaire, elle pourra en toute sécurité s'en remettre à l'avenir pour l'accomplissement de son programme. Notre devoir est de la surveiller, et de retarder par l'habileté de notre diplomatie, sans froisser les passions nationales, la transformation qu'elle médite. Ce serait méconnaître les intérêts de notre politique et se méprendre sur la crise allemande, que de sortir intempestivement de notre réserve, à la veille de trois élections, au parlement du Nord, an parlement douanier et à la seconde Chambre, pour soulever des questions qui auraient le grave inconvénient de raviver le sentiment germanique aujourd'hui si affaibli. L'abstention la plus complète me paraît plus que jamais de circonstance, car elle condamne la politique prussienne à s'user dans la lutte des partis dont les exigences s'accentuent chaque jour davantage.
Lettre de M. Emile Ollivier. — Paris, le 26 avril 1870. — J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sous le n° 152 et la date du 19 de ce mois. Les appréciations qu'elle renferme sur la situation générale de l'Allemagne et sur les ten-
danccs des différents partis dans ce pays m'ont paru très judicieuses. L'attention que le gouvernement de l'Empereur doit prêter aux événements qui se produisent au-delà du Rhin et qui sont de nature à avoir un contre-coup sur la politique des autres nations me l'ait attacher beaucoup de prix à tout ce qui peut nous éclairer sur la marche des affaires allemandes. Vous pouvez donc être assuré de l'intérêt avec lequel je prendrai connaissance des informations que vous voudrez bien me faire parvenir et je ne puis que vous encourager à renseigner le département avec la même abondance et la même régularité que par le passé.
Recevez, Monsieur, les assurances de ma haute considération, « et du plaisir avec lequel je vous ai lu l. »
Emile Ollivier.
Les appréhensions provoquées en Allemagne par la
NOMINATION DU DUC DE GrAMONT AU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
M. de Bismarck, en 1870, ne voyait plus qu'un moyen de sortir de ses embarras intérieurs et de sauver son œuvre : c'était la guerre. Il la poursuivait secrètement, sans oser la provoquer. Il entrait dans sa tactique de donner le change sur sa pensée, en affirmant la paix. Il n'y manqua pas lorsque M. de