LA GUERRE, EN VUE DE LA PROCLAMATION DE L'EMPIRE D' ALLEMAGNE
Le ministère du 2 janvier s'était inspiré à ses débuts d'une sage politique. Il affirmait la paix et poursuivait le désarmement; il affectait de se désintéresser des affaires allemandes, tout en faisant comprendre discrètement, que, d'accord avec l'Autriche, il saurait au besoin s'opposer à une violation flagrante du traité de Prague et défendre l'autonomie des royaumes du Sud. Ce plan de conduite était habile. Il permettait aux cours du Midi de reprendre confiance, de réagir
contre les tendances envahissantes de la Prusse, il enlevait au cabinet de Berlin tout prétexte pour raviver !es passions germaniques au profit de ses desseins. Il restait, il est vrai, à M. de Bismarck, un sérieux argument pour impressionner les dynasties allemandes: le réveil de l'esprit révolutionnaire en France et la nécessité pour le gouvernement impérial de chercher au dehors un dérivatif aux attaques des partis. Il spéculait sur nos défaillances intérieures, il les exploitait auprès de ses alliés dès qu'elles s'accentuaient; ses allures et ses procédés se réglaient d'après les renseignements que son ambassadeur lui adressait de Paris. Son langage devenait impératif, dès que l'opposition prenait une attitude menaçante, il s'adoucissait, lorsque l'Empereur paraissait recouvrer sa force et son prestige. Il fut arrogant, lors des émeutes qui se produisirent au début de 1870, il redevint conciliant après le plébiciste. Mais si l'opposition grandissait en France, elle se développait aussi en Allemagne, sous l'influence de notre transformation constitutionnelle. Le particularisme se réveillait des deux côtés du Mein, la confédération du Nord n'apparaissait plus que comme une œuvre précaire, mal conçue, la Prusse était acculée dans une impasse. « La locomotive unitaire, disait M. Micliaeli, est embourbée dans le Mein, elle ne peut plus ni avancer ni reculer. » L'œuvre de 1866 était menacée; il importait de la sauver, à tout prix, en la complétant soit par la guerre, soit par le libre consentement de tous les princes allemands. C'est à cette der-
nière solution que s'arrêta M. de Bismarck, au commencement de 1870, tandis que, pour nous paralyser en face de la transformation de l'Allemagne, il s'appliquait, secrètement, à nous mettre aux prises avec l'Espagne.
Le roi Guillaume convoitait ardemment la couronne impériale, mais il craignait que la proclamation de l'Empire ne provoquât des complications internationales. Aussi son ministre, pour ne pas s'exposer à un refus de sa part, prit-il le parti de poursuivre les négociations, à son insu, à Munich et à Stuttgard. En procédant de sa propre initiative il assumait la responsabilité d'un échec éventuel, il permettait à son souverain d'opposer de sincères et d'énergiques dénégations aux interpellations dont il pourrait être l'objet.
Voici ce qu'au mois de mai 1870, j'écrivais de Hambourg, à ce sujet, au duc de Gramont :
« J'ai entretenu le département, à différentes reprises, des démarches que M. de Bismarck a tentées auprès du roi de Wurtemberg et du roi de Bavière pour les amener à concéder au roi Guillaume le titre d'empereur d'Allemagne. Je suis à même aujourd'hui de compléter et de préciser ces renseignements.
» C'est bien au mois de décembre dernier que le chancelier, à l'insu du Roi, dit-on, a conçu l'idée de reconstituer nominalement l'Empire germanique. 11 redoutait les inconvénients d'une politique stationnaire, autant pour son gouvernement que pour sa popularité. 11 n'entendait pas achever l'œuvre com-
mencée en 1866, par l'entrée des États du Midi dans la Confédération. Son ambition se bornait à assurer au Roi la couronne impériale. La situation générale de l'Europe était telle, que son esprit audacieux pouvait jusqu'à un certain point espérer le succès. Il n'avait pas à se préoccuper de la Russie et encore moins de l'Autriche, il voyait la France absorbée par sa crise intérieure ; il n'admettait pas qu'elle fût en état de s'opposer à ses desseins, autrement que par des protestations. Notre état révolutionnaire, dont la presse allemande exagérait la gravité, était de nature à faciliter ses démarches. Il pouvait s'en servir comme d'un argument décisif auprès des cours méridionales, que rongeait la crainte de la démocratie.
» Ce n'est en réalité qu'au mois de mars, après avoir fait sonder et préparer le terrain, par desinterméliaires officieux, appartenant à des maisons princières, qu'il s'en ouvrit au grand-duc de Rade, aux ducs d'Oldenbourg de Mecklenbourg-Schwérin et de Weimar qui étaient accourus à Rerlin pour féliciter le Roi à l'occasion de sa fête. Peu de jours après, des propositions formelles étaient soumises aux rois de Bavière et de Wurtemberg. On ne leur demandait aucun sacrifice nouveau, la Prusse se souciait peu d'ouvrir son Parlement aux éléments turbulents du Midi et de voir la majorité se retourner contre elle au sein du Conseil fédéral. Elle s'engageait, au contraire, à s'en tenir strictement à ce qui existait et à n'aggraver en rien les traités d'alliance. En assurant au Roi le titre
d'Empereur le cabinet de Berlin n'avait qu'un but : consacrer une fois pour toutes l'union de l'Allemagne vis-à-vis de l'étranger et consolider l'alliance étroite de toutes les dynasties allemandes contre la révolution. M. de Bismarck s'engageait à faire cesser les agitations du parti national, à rompre avec lui s'il le fallait. Il soutiendrait militairement les gouvernements, s'ils le demandaient, pour les défendre contre les soulèvements révolutionnaires; il les prémunirait contre la démocratie qui n'attendait, affirmait-il, qu'un mouvement insurrectionnel en France pour proclamer larépublique dans tout le sud del'Allemagne. — Quant aux conséquences d'une violation ouverte de la paix de Prague, il n'y avait pas lieu de s'en préoccuper. Tout indiquait au contraire que le gouvernement de l'Empereur, paralysé par la lutte des partis et lié par le principe des nationalités, s'inclinerait devant un fait accompli, s'appuyant à la fois sur le libre consentement des souverains et sur la volonté hautement manifestée d'un grand peuple. Le discours du Boi, si affirmatif au point de vue unitaire, n'avait-il pas été accepté par la presse française tout entière, avec une complète résignation ? Le moment était donc des plus opportuns pour résoudre la question allemande, et l'Allemagne définitivement constituée, avec les garanties les plus absolues pour la sécurité et l'avenir des dynasties, la guerre et la révolution seraient du même coup, à jamais conjurées. Tels sont les arguments que M. de Bismarck faisait valoir à Munich et à Stuttgard pour impressionner les
rois de Bavière et de Wurtemberg. Le roi Louis ne fut pas seul à repousser des propositions, qui, bien que présentées dans la forme la plus rassurante, étaient de nature cependant à porter atteiute à ses droits de souveraineté, car elles avaient pour conséquence de placer en temps de paix, aussi bien qu'en temps de guerre, toutes les armées allemandes sous le commandement suprême de l'empereur. Le roi Charles s'associa très résolument à ces protestations, malgré la lutte qu'il soutenait à ce moment avec la seconde Chambre. C'est à ce refus, dont il tenait à atténuer la mauvaise impression à Berlin, qu'il faut attribuer le dénouement étrange de la crise ministérielle, qui substituait à M. Wagner, tombant devant l'opposition autiprussienne de la Chambre, M. de Suchow, le réfutateur de la brochure Arcolay, qui dans l'armée wurtembourgeoise passait pour le défenseur le plus résolu des traités d'alliance.
Ces pourparlers j ettent. aujourd'hui qu'ils nous sont connus, une vive lumière sur le discours du roi de Prusse à l'ouverture du Parlement, le plus regrettable de tous ceux qu'il a prononcés depuis 1866, et dans lequel il affirmait de la façon la plus hautaine le droit de l'Allemagne de se constituer en dehors de tout contrôle international. Ils servent aussi de commentaire instructif aux avances que le chancelier faisait à la Bavière dans la mémorable séance du 24 février, et à ses allusions à l'ancien empire germanique ; ils expliquent enfin la violence extrême avec laquelle il traita
le parti national qui, par la motion intempestive de M. Lasker, au sujet de l'entrée de Bade dans la Confédération du Nord, jetait malencontreusement l'inquiétude dans l'esprit des souverains, qu'il s'appliquait précisément à rassurer sur les conséquences de leur acquiescement.
J'ajouterai que c'est à l'irritation que lui ont causée les réponses du roi de Bavière et du roi de Wurtemberg que les amis de M. de Bismarck attribuent, en partie, le mouvement de bile qu'il a ressenti et qui pendant plusieurs semaines l'a tenu éloigûé de Berlin. On comprend qu'il ait été vivement affecté de ces refus ; ils constituent pour sa politique un sérieux échec.
ALLUSIONS FAITES PAR LE ROI ET LE COMTE DE BISMARCK A L'EMPIRE GERMANIQUE.
AU DUC DE GRAMONT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRAN- GÈRES. — Hambourg, 12 juin 4870. — « J'ai relu attentivement le discours du roi de Prusse à l'ouverture du Reichstag, et les réponses irritées de M. de Bismarck à M. Lasker , réclamant l'entrée du grand-duché de Bade dans la Confédération du Nord, et j'ai relevé dans les paroles du souverain, ainsi que dans celles de son ministre, les allusions les plus transparentes aux pourparlers, poursuivis secrètement à Stuttgard et à Munich, en vue de la proclamation de l'Empire. Ces allusions ne sont que des preuves incidentes, mais
elles fortifient les informations que le gouvernement de l'Empereur a reçues simultanément de son ambassade à Berlin et de sa légation à Hambourg ; elles projettent une lumière inquiétante sur les desseins de M . de Bismarck ; elles nous permettent aussi de réduire à leur valeur les dénégations que M. de Thiie, dont le rôle est de tout ignorer et de tout démentir, a opposées aux interpellations dont M. Benedetti a pris l'initiative.
» Lorsque le roi, sans se préoccuper de l'émotion que ses paroles provoqueraient au delà du Rhin, affirmait publiquement le droit de l'Allemagne de se constituer au gré de ses aspirations, en dehors de tout contrôle international, il voulait évidemment impressionner les cours du Midi, les préparer aux concessions qui leur seraient demandées officiellement et les rassurer du même coup sur les suites de leurs déterminations, en révélant, par la hauteur de son langage, le sentiment que la Prusse avait de sa force et le peu de soucis que lui inspiraient les protestations éventuelles delà France. L'effet de ces paroles fut considérable à Stuttgard et à Munich, à en juger par les inquiétudes manifestées par M. de Vahrénbuhler. Du reste, déjà le terrain était préparé. Des princes alliés à la maison de Hohenzollern s'étaient entremis, — le gouvernement de l'Empereur ne l'ignore pas, — auprès des rois de Wurtemberg et de Bavière . Ils leur avaient démontré l'urgence de résoudre la question allemande et de se mettre une fois pour toutes
à l'abri des ingérences étrangères. Proclamer l'Empire était, d'après eux, un moyen infaillible de conjurer à la fois la guerre et la révolution ; la France, impuissante et divisée, se bornerait à de stériles protestations ; aucun sacrifice ne serait demandé aux gouvernements allemands, le statu quo serait strictement maintenu, les intérêts dynastiques seraient largement et solennellement garantis, tout se bornerait à la proclamation nominale de l'Empire.
» C'est à ce moment, alors que la diplomatie prussienne s'efforçait de rassurer le roi Charles et le roi Louis sur les conséquences de leur acquiescement, et qu'elle leur promettait de rompre en visière avec les passions unitaires, que se produisit de la façon la plus malencontreuse l'interpellation de M. Lasker. L'irritation du chancelier fut extrême. La motion de M. Lasker, réclamant l'entrée immédiate du grandduché de Bade dans la Confédération du Nord, ravivait inopinément les inquiétudes des cours méridionales ; elle était un avertissement pour les souverains, elle leur prouvait que la Prusse, malgré la solennité de ses déclarations, ne parviendrait pas à se dégager de ses compromissions avec les nationaux libéraux; ils en conclurent qu'aussitôt l'Empire proclamé ils seraient pris dans l'engrenage et fatalement absorbés. »
M. de Bismarck ne ménagea pas au parti qui lui servait d'instrument l'expression de sa colère : « Vous » auriez dû vous concerter avec moi, disait-il dans un » langage dédaigneux, comme s'il s'adressait à des
» écoliers, et vous enquérir si cette motion ne serait » pas de nature à contrecarrer ma politique. Voyez à » quoi vous m'exposez ! On va s'imaginer que je suis » de connivence avec vous, et parce que le tact vous » fait défaut, vous allez me forcer de dégager ma » responsabilité et de m'expliquer sur le rôle que le » grand-duché de Bade joue dans la politique aile— » mande, explications qui ne manqueront pas d'a- 0 voir, à Carlsruhe, un pénible retentissement. L'ac- » cession isolée de Bade, je l'ai dit maintes fois, n'est » pas une solution ; ce que nous poursuivons, c'est » une union étroite avec l'Allemagne entière, sous f> quelque forme que ce soit, mais en toute liberté, *> sans pression, sans menace. Plutôt que d'employer » la contrainte, je préférerais attendre tout le temps » qui s'écoulera d'une génération à une autre...
» Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux que le » grand-duché de Bade, qui est, pour ainsi dire, le » seul représentant officiel de l'idée nationale au Midi, » reste l'intermédiaire des négociations qui pourraient » s'ouvrir avec les États en deçà du Mein ? Séparer du » Midi le seul État qui nous soit favorable, serait écré- » mer le lait et laisser s'aigrir le résidu. Ne serait-ce » pas exercer une véritable pression sur la Bavière et » le Wurtemberg, déprimer les esprits et arrêter le » progrès des idées ? On n'estime pas à sa juste va- » leur ce qui a été accompli. Depuis le premier des » Hohenstauffen, a-t-on eu en Allemagne toutes les » forces militaires sous un même commandement et
» toutes les races solidaires dans l'attaque et dans la » défense? A-t-on connaissance d'un Zollverein à la » tête duquel aurait figuré l'empereur ? Le nom ne » fait rien à la chose ; mais lorsque je considère le » pouvoir que le président de la Confédération exerce » dans l'État, il m'est permis de prétendre que nul » empereur n'en a exercé un semblable depuis Bar- » berousse. »
Depuis que nous connaisons les démarches tentées simultanément à Munich et à Stuttgard, ce discours, dont j'ai cru devoir placer les passages les plus saillants sous les yeux de Votre Excellence, me semble avoir pris un caractère tout différent de celui qu'on lui prêtait sous la première impression. On s'était imaginé, en voyant M. de Bismarck s'opposer aussi énergiquement à l'entrée du grand-duché de Bade dans la Confédération du Nord, et rompre en quelque sorte en visière avec le parti national, qu'il avait voulu donner à l'Europe un gage de sa modération, et que, tout en continuant à faire de la politique allemande idéale, il s'en tiendrait désormais, dans la pratique, aux stipulations de la paix de Prague. On s'était mépris sur sa pensée. Il est bien évident aujourd'hui que sa colère contre les nationaux était provoquée, moins par leurs tendances que par leurs maladresses. Il est probable aussi qu'en évoquant Barberousse et les souvenirs de l'empire germanique, il cherchait à préparer l'opinion publique au coup de théâtre qu'il méditait.
Toujours est-il que, sans le refus du roi de Bavière et du roi de Wurtemberg, et sans la vigilance de notre diplomatie, la France aurait pu se trouver, du jour au lendemain, surprise et déconcertée en face de l'empire germanique poursuivi et proclamé à son insu. Atteinte dans son prestige, menacée dans sa sécurité, il ne lui serait resté d'autre alternative qire de protester, tardivement et contrairement à ses principes, les armes à la main, ou de permettre à la Prusse de porter impunément un coup irréparable aux intérêts traditionnels de sa politique. Le danger est conjuré pour le moment ; il est des tentatives qui ne se renouvellent pas aisément. Déjà M. de Bismarck n'avait plus d'illusions sur les passions germaniques des populations méridionales ; il connaissait leurs répugnances pour les tendances autoritaires de sa politique. Il sait aujourd'hui que le roi de Bavière et le roi de Wurtemberg n'ont aucune envie de faire litière de leurs droits de souveraineté, et qu'à moins d'y être contraints par les événements, ils ne se reconnaîtront pas les feudataires des rois de Prusse. M. de Bismarck s'aperçoit aussi, par le dénoûment si rapide de notre crise constitutionnelle, qu'il aurait tort de spéculer sur nos divisions intérieures pour consommer son œuvre impunément.
LES MISSIONS DE L'ARCHIDUC ALBERT ET DU GÉNÉRAL LEBRUN. — NOTRE PLAN DE CAMPAGNE.
Depuis 1866, la guerre entrait dans les prévisions de tous les gouvernements. On était convaincu que M. de Bismarck poursuivait la restauration de l'Empire d'Allemagne et qu'il ne désarmerait pas tant qu'il n'aurait pas réalisé ses desseins. L'Empereur, sous l'impression du danger qu'il avait couru au mois d'avril 1867, lors de l'affaire du Luxembourg, discutait, dans les lettres qu'il échangeait avec l'empereur François-Joseph et le roi d'Italie, l'éventualité d'un conflit. Il ne s'agissait pas de provoquer des complications, mais d'être en mesure, le cas échéant, de s'opposer à la transformation violente du centre de l'Europe. L'archiduc Albert vint à Paris, au mois de février 1870, pour s'enquérir de notre situation militaire, et le général Lebrun fut envoyé, dit-on, à Vienne, au commencement du mois de juin, pour concerter avec l'état-major autrichien un plan de campagne combiné. D'après ce plan, la France devait mobiliser en treize jours 400,000 hommes et former trois armées : celle de la Moselle, celle de Châlpns, dite de réserve, celle du Rhin. Les forces réunies en Lorraine devaient se joindre à l'armée d'Alsace, passer avec elle le Rhin, se porter vers la Franconie où l'on comptait opérer la jonction avec l'armée autrichienne,
et recommencer la campagne de 1806. L'armée de Châlons avançait en Lorraine et prenait position soit à Metz, soit à Nancy, pour couvrir nos communications, tandis que l'armée de la Moselle masquait à la Prusse le point d'attaque par une vigoureuse offensive.
Tels étaient les projets qui, au début de 1870, se discutaient entre Vienne et Paris, en vue d'une alliance éventuelle dont les bases étaient loin d'être arrêtées. L'empereur François-Joseph n'était pas avide de complications; il avait subi deux guerres désastreuses, il ne se souciait pas de courir de nouvelles chances sans d'impérieux motifs. Il était vraisemblable cependant qu'il ne resterait pas indifférent, le jour où la Prusse, pour satisfaire son ambition, déchirerait les derniers lambeaux du traité de Prague. M. de Beust l'affirmait, et le langage de l'archiduc Albert et des généraux autrichiens ne laissait pas de doute à cet égard. Ils ne semblaient prévoir ni les répugnances de la Hongrie, ni l'attitude comminatoire que prendrait la Russie.
Dix jours après le retour du général Lebrun, éclatait l'incident Hohenzollern, et la guerre était déclarée aussitôt avant qu'on n'eût le temps d'examiner et de discuter sérieusement les projets apportés de Vienne. On se payait d'illusions, on se plaisait à croire, en s'en rapportant à la diplomatie du comte de Beust et aux propos du parti militaire autrichien, que l'Autriche n'hésiterait pas à faire cause commune
avec la France, dès le début des hostilités. C'est cette conviction, que l'événement devait si peu justifier, qui portait M. de Gramont à faire litière de la neutralité des royaumes du Sud. Il croyait qu'il importait à nos combinaisons stratégiques de ne prendre aucun engagement avec la Bavière et le Wurtemberg, afin de permettre à nos armées d'opérer leur jonction avec les forces autrichiennes.
Mais le lo juillet, le jour où les Chambres se laissaient entraîner à la guerre, aucune alliance n'était conclue. Il ne pouvait donc être question de mettre à exécution le plan combiné avec l'archiduc Albert. Rien n'était moins certain, après les réserves faites aussitôt par M. de Beust, dans sa dépêche du 8 juillet, que la coopération de l'armée autrichienne. Ce fut un premier déboire. On reprit alors le plan de campagne que le général Frossard avait dressé, en 1867, sous les yeux de l'Empereur. Ce plan, très savamment conçu, prévoyait toutes les hypothèses, la victoire et surtout la défaite. On accepta les chiffres et les dates posés dans le travail de mobilisation élaboré par le maréchal Niel (1). On crut qu'il suffirait de neuf jours pour jeter 150,000 hommes à la frontière et
1. On prétend que si le maréchal Lebceuf a été déçu dans ses combinaisons, il le doit aux calculs erronés de son prédécesseur. Il se peut que le maréchal Niel ait exagéré le chiffre de nos effectifs et la rapidité de notre mobilisation ; mais jamais il n'eût déclaré la guerre sans alliances certaines. « Je me ferai couper en quatre, disait-il, plutôt que de permettre à l'Empereur de s'attaquer à la Prusse sans alliés. »
que, le treizième jour, toute l'armée concentrée en Alsace et en Lorraine serait en état de franchir le Rhin; mais le projet de formation de trois armées indépendantes fut vite abandonné. L'Empereur se décida subitement, sous la pression de ses entours, à prendre le commandement en chef. Cette résolution arrêtée in extremis jeta la confusion dans les préparatifs. L'empereur n'était, ni moralement, ni physiquement, en état de prendre en main Ja direction d'une armée de trois cent mille hommes. Il renouvela les fautes commises par l'Autriche en 1866 ; il adopta comme base d'opérations une longue ligne qui s'étendait, parallèlement à la frontière, de Boulay à Bellbrt. Il espérait dissimuler à l'ennemi la direction de l'effort principal ; il cédait à la nécessité de placer les points de concentration sur les voies ferrées pour faciliter l'arrivée des réserves et des approvisionnements. Il se berçait de l'illusion de pouvoir concentrer ses forces avant la concentration de l'armée allemande et de prendre l'offensive en suppléant à l'infériorité du nombre par la vigueur de l'attaque. Mais les vices de notre organisation ne tardèrent pas à éclater au grand jour. Devant la rapidité de la mobilisation allemande; on dut renoncer à l'offensive pour laisser à l'armée le temps de se compléter et d'achever ses préparatifs. Nous étions loin d'être prêts lorsque la Prusse dessinait déjà son attaque.
Notre état-major général voulait la guerre, il se disait prêt, il répondait du succès, et lorsqu'il ouvrit les
hostilités, il se trouva qu'il n'avait en réalité pas de plan de campagne (*) !