‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 3 sur 198 · M. Crémieux, M. Glais-Bizoin, l'amiral Fourichon · texte numérisé non relu

M. Crémieux, M. Glais-Bizoin, l'amiral Fourichon

2. « Tout d'abord l'idée d'envoyer une délégation prise dans son sein n'était pas venue à l'esprit du gouvernement de la Défense nationale. Il ne s'y arrêta que plus tard. » — Valfrey, « Histoire de la Défense Nationale. »

au milieu d'une trentaine de dignitaires et d'amis accourus, haletants, éplorés. Je fus témoin de l'agonie du règne. Déjà la foule pénétrait dans les jardins. Vers les trois heures on nous avertit que l'Impératrice était partie. Ce fut un moment de suprême émotion : l'Empire avait vécu .

J'habitais les Tuileries, chez le duc de Bassano, dont j étais l'hôte, depuis mon retour d'Allemagne 1. Il avait présidé à ma carrière, je l'assistai dans ces tristes jours. Il lui en coûtait de s'arracher de ce palais désert où le retenaient tant de souvenirs. Il était si respecté, que personne ne songea à troubler son recueillement. La révolution s'arrêta devant ce serviteur intègre qui portait si dignement le deuil de la dynastie. On a parlé de fuite. Le grand chambellan de l'empereur ne sortit des Tuileries que le sept septembre, le cœur brisé, mais la tête haute.

1. Il appartenait au corps diplomatique avant d'entrer dans la maison de l'empereur. Il est encore, à quatre-vingt-un ans, le vaillant compagnon d'exil de l'impératrice.

La France, en 1870, était tout entière absorbée par sa défense ; elle vécut, pendant de longs mois, violemment séparée du monde, ignorant ce qui se passait au delà de ses frontières, alternant entre l'espoir et le découragement, ne pouvant s'expliquer ni l'indifférence des peuples ni l'inaction des gouvernements étrangers en face de ses malheurs. Il y a donc intérêt à montrer, ne serait-ce qu'à titre d'enseignement, le tableau que présentait l'Europe, tandis qu'engagés dans une lutte inégale, abandonnés

de tous, nous combattions, avec une ténacité opiniâtre, pour l'intégrité de notre territoire.

Autrefois notre pensée ne s'arrêtait guère qu'aux souvenirs glorieux de notre histoire ; nous étions fiers de notre passé et certains du lendemain. Nous en sommes réduits aujourd'hui à nous recueillir, à méditer nos fautes, à retremper notre courage dans l'amertume de nos revers. Se rappeler les épreuves d'hier, c'est se prémunir contre celles de demain. « In ea tempora nati estis quibus firmare animum deceat, » a dit Tacite.

Les lettres que je publie aujourd'hui, après les études que j'ai consacrées, dans la Revue des Deux Mondes, aux origines de la guerre1, sont moins le récit que le commentaire diplomatique, sous forme de journal, des événements qui se sont déroulés pendant la première période de l'invasion. Je les adressais spontanément à la délégation de Tours, sans caractère officiel, sans même les signer,

1. La Politique Française en 1866. — L'Affaire du Luxembourg.

avec le seul désir d'être utile à mon pays, jusqu'au moment, où « passant outre à mes scrupules », le gouvernement de la Défense me nomma d'autorité Ministre auprès du roi d'Italie ».

Ces notes, tracées au jour le jour, indignées parfois, sont de nature à jeter quelque lumière sur les défaillances et les arrière-pensées des puissances neutres, sur la politique qui nous a démembrés, sur les négociations laborieuses qui ont présidé à la reconstitution de l'empire germanique, et aussi sur les erreurs et les illusions des hommes qui, dans ces tristes temps, détenaient le pouvoir. « Il faut que tout soit mis en lumière, a dit un jour le prince de Bismarck devant son parlement, dût celte

1. Lettre du comte Chaudordy. «L'Italie, comme grande puissance, devant prendre part à la conférence de Londres, il est très important d'être reconnu par elle ; aussi je prends sur moi, dans l'intérêt général, de passer outre à vos scrupules. Vous êtes Ministre plénipotentiaire, envoyé extraordinaire de France auprès du roi d'Italie, et je désirerais que vos lettres de créance fussent remises au plus vite. Voir à l'appendice n° 12, ma nomination à Florence.

lumière ne consister qu'en rayons blafards, projetés par une lanterne sourde *. »

La guerre de la Défense nationale, poursuivie obstinément par un gouvernement sorti de la révolution, après l'anéantissement de nos forces régulières, avec des soldats improvisés et des arsenaux épuisés, a été une folie héroïque ; l'Europe l'a jugée ainsi. Elle a fourni à la diplomatie prussienne des arguments pour nous refuser la paix, elle lui a permis de poursuivre ses desseins, sans craindre l'intervention des puissances. L'histoire n'en sera pas moins sympathique pour l'homme qui n'a désespéré ni de nos ressources ni de notre salut. Elle reconnaîtra que, si la Défense a fait couler du sang, a amoncelé des ruines, les conditions essentielles de la paix, du moins, sauf l'indemnité de guerre, n'en ont pas

1. Discours du prince de Bismarck au Reichstag. — 30 novembre 1875. a Je n'estime rien tant, dans le régime de notre époque, que la publicité absolue; pas un coin de la vie publique ne doit rester dans l'ombre. Il faut que tout soit mis en lumière, dut cette lumière ne consister qu'enrayons blafards, projetés par une lanterne sourde. »

été aggravées. Il fallait de l'or et des territoires à la Prusse. Jamais sans Metz, sans Strasbourg et d'énormes contributions, elle n'eût traité avec aucun autre gouvernement. C'est l'impression qui ressortira de ces pages, écrites fiévreusement, dans ces heures douloureuses. Les nations traversent parfois de violentes tourmentes qui commandent de suprêmes efforts et justifient les combats désespérés. Ces efforts et ces luttes sont le gage d'un relèvement futur, ils donnent aussi à réfléchir à ceux qui méditeraient de nouvelles agressions * .

1. La France, souvent n'a dû son salut qu'à sa persévérance dans l'adversité. Une publication récente: le Journal du marquis de Torcy, nous montre Louis XIV, sans ressources, abandonné de ses alliés, trahi par le duc de Savoie, mais soutenu dans ses Conseils par un ministre patriote, aux prises, pendant treize années, avec l'Europe coalisée, et malgré de passagères défaillances, ne signer la paix qu'après avoir chassé l'ennemi du territoire et sauvé l'Alsace. Journal inédit de Jean- Baptiste Colbert marquis de Torcy, publié par M. Frédéric Masson, Pion, éditeur.

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