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LA DISCRÉTION DE LA PRESSE ALLEMANDE

se gardent bien de divulguer le mouvement des troupes. Ils ne subordonnent pas les intérêts suprêmes de leur pays à la mince satisfaction de se montrer bien informés. Les conseils de guerre en auraient vite raison si, dans l'espoir d'augmenter leur tirage par des nouvelles à sensation, ils devaient imprudemment renseigner l'ennemi. Mais, si la pensée stratégique de l'état-major général reste soigneusement voilée, il ne cache nullement l'intention de continuer la lutte jusqu'à notre entier épuisement. La guerre n'a rien qui répugne à l'armée dans les conditions de bien-être où elle se trouve. L'opinion publique allemande, proteste, il est vrai, mais on a soin de réprimer énergiquement ses manifestations dès qu'elles s'accentuent d'une façon gênante. On ne doute pas que l'Allemagne, malgré ses sacrifices, ne reste, en vue d'une paix glorieuse, entièrement soumise à la volonté du roi, tant qu'il lui plaira de continuer la guerre.

27 Septembre 1870.

Les évolutions de M. de Bismarck sont rapides, imprévues ; elles déroutent tous les calculs. On le disait sérieusement préoccupé des rapports futurs de l'Allemagne avec la France; on le croyait en lutte ouverte avec le parti militaire, s'efiforçant de faire prévaloir au quartier général les conseils de la modération, et voici qu'on apprend qu'il n'a pas cessé d'être en parfait accord avec le roi et ses généraux, qu'il maintient le programme arrêté de longue date à Berlin : l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine et l'occupation de Paris. M. de Bismarck affirme et nie sans craindre de se contredire. Il s'inspire des circonstances, sa politique est celle de l'opportunité K Si hier, par des confidences calculées, il

1. a Être conséquent en politique, a dit M. de Bismarck, est souvent une faute, c'est de l'opiniâtreté, de l'entêtement. Il faut se modifier suivant les événements, suivant l'état des choses, suivant les possibilités ; il faut compter avec les circonstances, servir son pays en se conformant à ses besoins et non pas suivant ses propres idées, qui sont souvent des préjugés. Il ne faut pas imposer à la patrie ses préférences, ses désirs. La patrie veut être servie et non dominée. »

donnait le change à la diplomatie et à l'opinion européennes sur ses sentiments pacifiques, c'était sans doute pour paralyser des velléités d'intervention, et peut-être pour satisfaire à des exigences stratégiques. Aujourd'hui que ses appréhensions sont calmées et que le but de ses états-majors est atteint, sa presse redevient violente, implacable ; elle réclame la guerre à outrance, elle approuve le pillage et l'incendie, elle est sans pitié pour les malheureux qu'on fusille et dont le seul crime est de défendre leurs foyers *. Elle affirme de nouveau que la paix ne sera signée qu'à Paris ; car, dit-elle, la France n'aurait que très imparfaitement conscience de sa profonde défaite si sa capitale était respectée. Les esprits sensés en Allemagne ne voient pas sans regrets la passion de la guerre et l'esprit de vengeance étouffer tout sentiment de générosité. Ils protestent au nom de l'humanité, ils invoquent les

1. M. M. Busch. — « Nos gens tirent, mais ne fusillent pas avec plaisir, disait M. de Bismarck. On devrait mettre le feu à tous les villages où il se produit une trahison et en pendre les hommes. »

— a Plus sera grand le nombre des Français maltraités, dit le chef, plus vivement ils désireront la paix, quelles que soient les conditions que nous leur imposerons.

principes de la civilisation. Mais ils ne sont pas écoutés ; dès qu'ils élèvent la voix d'une manière gênante, ils sont, comme le docteur Jacobi, emprisonnés et déclarés traîtres à la patrie. Rien n'eût été plus facile à M. de Bismarck, si la paix lui avait réellement tenu à cœur, que de s'appuyer sur le courant pacifique qui, dès le lendemain de Sedan, s'était manifesté dans le Midi, encouragé par les organes les plus importants de la publicité au nord de l'Allemagne. La Gazette de Cologne, les Gazettes de Voss et de Spener, soutenues énergiquement par toute la presse démocratique, trouvaient qu'après d'aussi immenses succès, la paix serait un acte de haute sagesse. Le parti national lui-même, bien que dans son ensemble annexioniste, se serait contenté d'une Alsace neutralisée. Les plus exigeants des libéraux, comme le professeur Sybel, se bornaient à réclamer la création d'un pays frontière rattaché à l'empire et ne comprenant que les populations de mœurs et de langue allemandes, à l'exclusion par conséquent de Metz et des principaux districts de la Moselle. Les dernières circulaires sorties de la chancellerie fédérale montrent que M. de Bismarck, loin de céder à la pression de l'opinion

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