SEPTEMBRE
Morges, le 9 septembre 1870.
Monsieur le Ministre,
L'occupation prussienne ne me permettant pas de rentrer en Alsace où se trouvent mes proprié tés, je suis venu à Morges, rejoindre ma famille dont j'étais séparé depuis plusieurs mois. Je tiens à vous dire toutefois, que si j'ai quitté Paris, où je n'ai point de domicile, ce n'est pas
comme déserteur de la cause publique, mais convaincu que vous auriez recours à des hommes nouveaux pour représenter votre politique à l'étranger, avec l'autorité voulue. La diplomatie ne saurait, sans inconvénient pour le service, représenter au dehors, du jour au lendemain, deux principes opposés. Mais en face de l'invasion, s'associer à la défense du pays n'en est pas moins un devoir pour tous. Aussi mon concours vous est-il résolument acquis. Les travaux que je faisais au ministère depuis ma rentrée eu France, je les continuerai de loin ; je vous adresserai chaque jour des notes sur l'Allemagne et sur le mouvement des esprits en Europe. Je vous^les enverrai soit à Bourges, soit à Tours, si le gouvernement provisoire, en prévision d'un investissement rigoureux de Paris, se décidait à se faire représenter par une délégation dans une de nos villes du centre. Cette mesure, sur laquelle je n'ai cessé d'appeler l'attention de votre prédécesseur, me paraît impérieusement commandée aujourd'hui ; elle déjouera les calculs des états-majors
prussiens, elle vous permettra de rester en communication avec les Puissances neutres, dont l'assistance nous est plus précieuse que jamais.
Le ministère des Affaires étrangères se trouvait dans un grand désarroi lorsque je quittai Paris; je devais craindre queraalettre ne parvînt pas à M. Jules Favre. Mon goût pour les peintres d'autrefois m'avait mis en rapports assez suivis avec M. Etienne Arago, qui possédait alors une précieuse collection de tableaux anciens. Je lui envoyai ma lettre, rue Saint-Guillaume, certain qu'il -met trait de l'empressement à la faire parvenir à destination. Je reçus en effet par le retour du courrier, de son secrétaire, la réponse que voici :
Mairie de Paris. — Cabinet du Maire.
Paris, 12 septembre 1870.
« Citoyen,
» Le citoyen, Maire de Paris, s'est empressé de faire parvenir » votre lettre à M. Jules Favre. Il ne pourra que féliciter le » gouvernement de la Défense nationale de s'assurer le con- » cours de citoyens tels que vous, et il vous envoie l'expression » de ses sympathies. Veuillez, citoyen, agréer nos fraternelles » salutations.
■» Pour le Maire de Paris, son secrétaire. Au citoyen Rothan, Morges, canton de Vaud.
Morges, 13 septembre 1870.
Les journaux militaires allemands ont toujours considéré la prise de Paris comme le couronnement indispensable d'une guerre contre la France. Ils n'ont différé que sur les moyens de s'en emparer. Les uns se sont prononcés pour un investissement complet, hermétique, en demi-cercle avec une cavalerie dont le chiffre s'élèverait à 40,000 hommes, de façon à empêcher tout ravitaillement, toute communication avec le reste de la France. C'était la théorie de la famine. D'autres, au contraire, recommandaient une attaque de vive force contre un des forts détachés dont l'occupation