LES UNIVERSITÉS ALLEMANDES
vers Lyon. On croit savoir aussi qu'un second corps d'armée serait en voie de formation et qu'il aurait pour mission de se porter sur la Loire et de s'emparer de Tours et de Bourges. Tours est le siège du gouvi rnement de la Défense. Bourges en est l'arsenal.
29 Septembre 1870.
Nos revers n'ont en Allemagne nulle part un plus joyeux, un plus âpre retentissement que dans les centres universitaires. Nous ne saurions nous en étonner. Les universités n'ont-elles pas attisé les haines, prêché la vengeance en dénaturant l'histoire systématiquement? L'œuvre de destruction que les armées allemandes poursuivent en France est le résultat de leur enseignement. Loin de s'en défendre, elles montrent, par les éclats bruyants de leur satisfaction, combien étaient intenses leurs secrètes envies. Tl n'est pas un professeur, quelque bornée que soit sa science,
qui ne se rengorge au récit de nos défaites et qui, au mépris de la morale et de la philosophie qu'il enseigne, ne revendique sa part du succès. Tous se donnent le plaisir de s'attaquer à notre ignorance, à notre dépravation, sans qu'une voix autorisée s'élève pour protester contre ces attaques, au nom de la solidarité intellectuelle.
M. de Sybel, qui enseigne l'histoire à Bonn, est un savant distingué; il connaît la France, il a vécu à Paris, il y a été l'objet de l'accueil le plus courtois, le plus empressé. Sa reconnaissance nous semblait acquise ; il s'était attaché, après les événements de 1866, à une noble tâche : il poursuivait la réconciliation de la France avec l'Allemagne. Il était permis d'espérer qu'il mettrait sa gloire à plaider notre cause, à calmer les ressentiments, à répudier la conquête. Il n'en est rien : la lettre qu'il vient de publier montre que sa conciliation n'était qu'apparente, que ses passions universitaires ont repris le dessus. Cette lettre cause une grande sensation. Le nom qu'elle porte lui donne le caractère d un manifeste. M. de Sybel a du monde; il se garde de s'attaquer à notre littérature, à notre science; s'il est convaincu de notre décadence,
il évite de la proclamer. Il se place insidieusement sur le terrain de la liberté pour justifier les revendications territoriales.
Il démontre que des conditions de la paix dépendra la question constitutionnelle allemande. Trois opinions, dit-il, se trouvent en présence. Les uns demandent la paix sans cession territoriale ; les autres réclament l'Alsace et la Lorraine allemande ; les troisièmes veulent qu'il soit rendu à l'Allemagne toutes les provinces que la France lui a arrachées depuis le xvie siècle. La première de ces opinions a des défenseurs à l'étranger ; elle part d'un point de vue faux, en admettant que la France, si elle conserve ses frontières, se croira obligée par reconnaissance de vivre éternellement en paix avec l'Allemagne. Cette conviction, dit M. de Sybel, n'est heureusement pas partagée par ceux qui dirigent nos destinées, ni par la grande majorité du peuple allemand. Mais, depuis que la République a été proclamée à Paris, elle est chaleureusement défendue par le parti démocratique, qui parle de fraternité universelle, alors que nos frères et nos soldats combattent contre l'assassinat et le parjure, et que la France républicaine met les Allemands en dehors du droit des gens,
Une paix, telle que la demandent les admirateurs de la république française, servirait sans doute leurs intérêts de parti ; mais elle serait fatale au développement régulier de la Constitution de 1866.
Le Sud, d'ailleurs, protesterait, et avec raison. 11 n'est pas protégé comme le Nord par d'inexpugnables forteresses, et, si ses frontières n'étaient pas étendues, il resterait, comme par le passé, sous le coup d'audacieuses incursions. Il ne manquerait pas, si les garanties qu'il réclame devaient lui échapper, d'être mécontent ; le lien constitutionnel qu'il est à la veille de nouer avec le Nord serait compromis, et notre force unitaire brisée. «A quoi bon, dirait-il, l'entrée dans la Confédération du Nord? à quoi bon des charges aussi lourdes? » Les tendances particularistes reprendraient le dessus dans le Midi, et l'état politique du Nord en ressentirait le plus fâcheux contrecoup ; c'est alors que les radicaux pourraient soutenir avec autorité que la Confédération n'est qu'une œuvre précaire et infructueuse.
Il n'est pas étonnant, ajoute M. de Sybel, que la thèse soutenue par les démocrates ait provoqué une opinion extrême chez les patriotes
exaltés et dans les cercles militaires. M. Bollmann s'est rendu l'interprète de leurs exigences ; il a résumé, dans une brochure qui fait grand bruit, les conditions qu'il convient d'imposer à la France.
Il s'agirait tout simplement de lui demander, outre la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, les trois évêchés de Metz, de Toul et de Verdun, de réclamer le Luxembourg hollandais et les territoires au delà de la Meuse jusqu'aux Argonnes. M. Bollmann se flatte que les grandes puissances laisseraient faire, si on leur permettait de participer à la paix, autrement dit à la curée, en les laissant maîtresses d'annexer les Flandres françaises à la Belgique, la Savoie à la Suisse, Nice, la Corse et la Provence à l'Italie, le Roussillon à l'Espagne et peut-être Calais à l'Angleterre. Ce démembrement, qui déferait l'œuvre de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, ne garantirait pas seulement l'Allemagne contre tout retour offensif de la France ; mais il la maintiendrait sous son entière dépendance en lui permettant d'occuper Paris suivant ses convenances. La Bourgogne et la Franche-Comté ne seraient pas aunexées, mais formeraient, avec des princes
allemands à leur tête, des États vassaux relevant de l'Empire.
M. de Sybel reconnaît que la résistance désespérée de la France et le veto des grandes puissances pourraient bien être un obstacle invincible à la réalisation de pareils projets. Il ne s'agit pas, dit-il, de restaurer le Saint-Empire du moyen âge, d'établir notre domination sur des populations hétérogènes, de fonder nne oligarchie militaire, mais bien de continuer la grande Confédération germanique avec un gouvernement constitutionnel à sa tête.
Si je comprends bien la pensée de M. de Sybel, son système consisterait à faire de l'Alsace et de la Lorraine des propriétés de rapport, frappées de servitudes militaires.
11 avoue, du reste, qu'il y aurait de grands inconvénients à leur céder les droits politiques qui leur permettraient de se coaliser au sein du Parlement avec les fractions polonaise, danoise, et tous les éléments particularistes . Il se flatte qu'une indépendance administrative relative, de bons procédés, et l'honneur d'être rattachées à une nation glorieuse et prépondérante les réconcilieraient d'autant plus vite avec leur sort, qu'il
voit la France pendant de longues années se débattre dans des convulsions révolutionnaires. Ces idées, ainsi que nous l'a révélé récemment la lettre que le docteur Strauss a adressée, par la voie des journaux, à M.Renan, sont profondément enracinées dans tout le monde universitaire allemand, et il n'est pas un professeur en renom, qui ne croie de son devoir de formuler et de développer ses théories annexionistes. Mais la publication de M. de Sybel, en raison de sa modération apparente, me parait, plus encore que le livre de M. Adolphe Wagner et l'article de M. Treischke, dans les « Annales prussiennes », appelée à raviver les pensées de conquêtes dont l'Allemagne paraissait un instant vouloir se dégager. M. de Sybel s'est surtout montré habile en mettant en relief les opinions des deux partis extrêmes et en révélant du même coup à l'Allemagne les arrière-pensées dont ils s'inspirent l'un et l'autre.
30 Septembre 1870.
Il n'est pas question dans les négociations que la Prusse poursuit avec ses alliés, de la création d'un parlement allemand. Ce sera un mécompte pour l'Allemagne qui, depuis 1848, n'a pas cessé de voir dans un parlement national le véritable symbole de l'unité. Les gouvernements allemands diffèrent d'opinion sur bien des questions ; mais, sur ce point, ils sont en parfait accord. Leurs intérêts dynastiques les portent à se prémunir contre les exigences populaires. Ils ne se soucient pas de donner une arme à la Révolution et d'abdiquer entre les mains d'une assemblée délibérante. Il est probable qu'on s'en tiendra au Parlement tel qu'il fonctionne au nord, sans l'amoindrir, mais aussi sans lui concéder de nouvelles prérogatives politiques. L'œuvre qui sortira des événements actuels ne donnera donc aux espérances unitaires qu'une satisfaction incomplète, et elle pourrait bien dans l'avenir, lorsque
l'Allemagne aura repris son sang-froid, ne pas répondre à la pensée de ceux qui l'ont conçue. Cela dépendra beaucoup du gouvernement que se donnera la France *. Une France sage, réfléchie, prospère, recueillie dans le travail, serait un grand enseignement pour l'Europe ; elle encouragerait partout les aspirations libérales. L'Allemagne réagirait contre le militarisme, contre l'esprit féodal; ce serait l'avènement au pouvoir de ses classes moyennes, l'émancipation de ses classes déshéritées, la condamnation de la politique de conquête. M. de Bismarck. est trop prévoyant pour ne pas se préoccuper dès à présent de la propagande irrésistible qu'une France régénérée par de douloureuses épreuves exercerait au delà de ses frontières ; il ne se fait sans doute pas d'illusion sur les difficultés qui l'attendront, le jour où nous reprendrons l'ascendant que nous avons exercé dans le monde par la
1. « La France n'a jamais été aussi bas, écrivait le baron Nothomb en 1871 ; la paix qu'on lui impose détruit son histoire, depuis Richelieu; elle la ramène à Henri IV; mais, qu'elle ait un gouvernement incontesté, elle reprendra vite son rang dans le monde, malgré le payement de cinq milliards et la perte de l'Alsace et de la Lorraine. »
(Deutsche Rundschau. Biographie du baron Nothomb. — Dr Geffeken.)
pratique des institutions constitutionnelles. Aussi cherche-t-il à conjurer le plus longtemps possible une réaction contre ses tendances autoritaires, en prolongeant la guerre, et à rendre par ses revendications toute réconciliation impossible entre les deux pays. Il espère ainsi donner le change à l'Allemagne en lui assurant, à défaut d'une liberté absolue, une gloire sans égale.