LA PRESSION GOUVERNEMENTALE
Bismarck, que nous avons tout avantage à déjouer, n'en seraient que fortifiés.
Les intérêts les plus sacrés de la France, sa considération et sa force morale au dehors imposent donc à tous les membres du gouvernement actuel le devoir d'assurer à l'épreuve du 16 octobre, en se dégageant de tout esprit de parti, et conformément aux principes qu'ils ont toujours défendus, des garanties d'indépendance telles, que personne, à l'étranger, ne puisse soutenir qu'elle a été entachée par la pression des agents de l'autorité, et à plus forte raison par la terreur des comités révolutionnaires 1.
1. Lettre du comte Chaudordy à M. Rothan. — Tours, le 6 octobre 1870. « Merci, raille fois merci de vos rapports; ils nous sont extrêmement utiles. Je les lis avec le plus grand soin, je les communique aux membres du Gouvernement; je m'en sers dans mes entretiens avec les diplomates; j'en fais faire, suivant les circonstances, des extraits pour les journaux. Donc, je vous prie et nous vous prions de continuer. Vous avez bien raison de tant insister sur la nécessité de convoquer une assemblée nationale Les élections auront lieu le 16, et, peu de jours après, la France reprendra la direction de ses destinées. Une Assemblée ne pourra que donner plus de force à la défense. »
170 l'alsace et la prusse
3 Octobre 1870.
La Prusse a été soupçonnée, un instant, de vouloir s'adjuger l'Alsace et la Lorraine, autant pour satisfaire ses appétits que pour éviter des remaniements territoriaux qui auraient pu accroître l'importance de la Bavière. Ces craintes n'ont peut-être pas été étrangères au mouvement antiannexioniste qui, il y a une quinzaine de jours, s'est manifesté assez vivement dans la presse méridionale. M. de Bismarck a jugé utile d'arrêter ce courant, de calmer les craintes et les jalousies de ses alliés; il lui a paru sage d'associer le sentiment allemand tout entier, sans réserve, à l'annexion des provinces conquises. 11 a protesté à Munich contre les arrièrepensées prêtées à son gouvernement; il a chargé M. de Delbrùck de déclarer au cabinet bavarois que l'administration de l'Alsace et de la Lorraine, par la Chancellerie fédérale, n'aurait qu'un caractère provisoire, qu'on réservait aux
souverains allemands et au Parlement de décider, lorsque le moment sera venu, de leur sort dans le futur empire germanique. — L'ambition de la Prusse ne perdra rien à ce désintéressement apparent. Le roi Guillaume, par l'autorité qu'il exercera à Metz et à Strasbourg, en sa qualité d'empereur, disposera en réalité de tout : des contingents, de l'administration et des finances. La politique prussienne y gagnera par contre de faire partager à l'Allemagne entière les charges de la défense et la responsabilité des mesures violentes auxquelles on sera astreint fatalement pour imposer la résignation à des populations désespérées1. On cherche, il est vrai, à masquer le côté odieux de la conquête; on affecte de croire qu'à force de prévenances et de témoignages de sympathie, l'assimilation se fera dans des conditions exceptionnellement rapides, surtout si l'état anarchique devait, comme on se plaît à le croire, se généraliser et se perpétuer en France.
Les agents prussiens s'appliquent avant tout
1. Machiavel disait : « Quand un prince s'empare d'une province et que les habitants restent hostiles, quel parti prendre? Le plus simple, qui est de les exterminer. »
à circonvenir le paysan, à le gagner au nouvel état de choses. Ils s'adressent à son égoïsme, à sa vanité, à sa cupidité ; les promesses ne leur coûtent pas; ils lui laissent entrevoir l'exonération du service militaire; ils affirment que le traité de paix tiendra compte non seulement des sacrifices communaux, mais aussi des pertes individuelles. L'Alsace serait autonome; elle conserverait sa justice, son administration ; ses fonctionnaires seraient maintenus, elle aurait une représentation spéciale, elle disposerait de son budget, tous les traitements seraient augmentés. — On exalte les qualités de l'Alsacien, ses connaissances, son jugement, son sentiment du devoir, méconnus de propos délibéré par le gouvernement français, qui n'aurait fait qu'exploiter son savoir, son patriotisme. On oppose sa sagesse, sa dignité à la turbulence, à la vanité des hommes du Midi, toujours prêts à sacrifier les intérêts les plus chers de leur pays à leurs ambitions désordonnées. — On promet aux classes commerciales et industrielles, si nombreuses dans les départements du haut et du bas Rhin, d'ouvrir à leur activité de vastes marchés. Les manufacturiers de la Westphalie,