BOL
— Picard est un homme de conscience.
— Vieil auteur [dramatique et vieux comédien ; de us, de l'Académie ; Picard un homme de conscience? lions donc !
— "Vous vous trompez, Picard adore la jeunesse.
— Oh ! je les connais, vos bonshommes de l'Acadéle; j'en vois deux ou trois comme celui-là chez M. Lelière, qui adorent la jeunesse et qui ne peuvent pas mûrir les jeunes gens.
— "Vous avez tort.
— Mais enfin que décide-t-on à mon endroit i
— Vous porterez votre manuscrit à Picard.
— Je ne le connais pas.
— Je vous conduirai chez lui.
— Vous le connaissez, vous ?
— J'ai été son pensionnaire.
— La décision est-elle irrévocable ?
qui
— Non; mais je vous conseille de vous y soumett
— Allons-y tout de suite, alors.
— Vous êtes décidé ?
— Ma foi, oui ! Je suis comme ce condamné à on venait annoncer qu'il allait être mis à la torture, et qui répondait : « Bon ! cela fait toujours passer un instant. » Allons chez Picard.
— Allons chez Picard, répéta Firmin.
Où demeurait Picard? Je n'en sais, ma foi. plus rien.
Je sais qu'il demeurait à un second étage et qu'on nous introduisit dans son sanctuaire.
C'est ainsi qu'on appelait à cette époque les cabinets des auteurs dramatiques.
Ce sanctuaire était une immense bibliothèque toute tapissée de livres magnifiquement reliés, — de ces livres qui sont là pour n'être jamais dérangés de leur place.
Sur le rebord de cette bibliothèque, et dans les angles, sur des colonnes, étaient les bustes d'Homère, de Sophocle, de Démosthènes, de Cicéron, de Racine, de Corneille et de Molière.
C'était, on en conviendra, un bien grand orgueil ou une bien grande humilité de la part de M. Picard que de vivre dans l'intimité de pareils hommes.
Picard était un petit bossu à l'œil fin, au nez et au
aient on pointus, le Rigaudin de sa Maison en loterie.
On l'appelait, à cette époque-là, le descendant de Molière. Je ne lui conteste pas cette légitimité ; mais, en tout cas, c'était un descendant bien descendu.
Il remonta ses lunettes sur son front pour faire acueil à Firmin avec ses vrais yeux.
Firmin avait pour Picard un respect presque filial.
Il explique au descendant de Molière la cause de Saotre visite.
Picard me regarda à mon tour, mais avec ses lunettes.
— Ah ! voilà le jeune homme? dit-il.
— Oui, monsieur, le voilà.
— Et vous avez donc fait une tragédie, jeune homme?
— A peu près.
— Sur quel sujet?
— Sur Christine.
— Christine de Suède?
— Oui.
— Qui fait assassiner son amant ?
—Oui.
— Notre confrère Alexandre Duval a déjà fait une tragédie là-dessus.
— Oui, mais pas bonne.
Picard releva ses lunettes.
— Oh! oh! fit-il.
— J'ai dit: pas bonne, répétai-je.
— Et qui vous dit, jeune homme, que ce ne soit pas le sujet qui n'était pas bon?
— A mon avis, il n'y a pas de bous, il n'y a pas de mauvais sujets.
— Ah ! ah !
— Le tout dépend de la façon dont l'auteur les présente à son public.
— Alors, vous avez vos idées arrêtées?
— Oui, monsieur.
Picard regarda Firmin d'un air qui voulait dire : « Tu l'entends, ce jeune homme a ses idées arrêtées ! »
Et, s'il eût osé, il se fût mis à rire en se frottant les mains, — comme Rigaudin toujours.
— Alors, continua Picard, vous avez fait une Christine ?
— J'ai fait une Christine.
— Et la Comédie-Française s'en rapporte à mon avis sur l'ouvrage ?
— Je ne dis pas qu'elle s'en rapporte à votre avis; je dis qu'elle désire avoir votre avis.
— C'est la même chose.
— Pas précisément.
— Donnez-moi cela.
J'allongeai mon manuscrit.
— Très-bien, dit Picard.
— Et quand aurez-vous lu? demanda timidement Firmin.
— Dans huit jours.
— Vous entendez, dit Firmin , dans huit jours. — N'abusons pas des moments de M. Picard.
Je me levai en répétant :
— Dans huit jours !
Quant à abuser des moments de M. Picard, je me promis bien que ce ne serait jamais moi qui lui ferais perdre son temps.
(Nous sortîmes.
— Toisé, dis-je à Firmin en mettant le pied sur le ilier.
j — Vous avez eu tort aussi de lui parler comme vous
ez fait.
; — Pourquoi cela ?
I — Parce que c'est un patriarche.
j — Je ne respecte pas tous les patriarches, Loth, par
emple.
j — Vous êtes une mauvaise tête.
— Et votre Picard un mauvais esprit.
Nous nous séparâmes sans avoir échangé une parole, avais porté la main sur l'arche sainte ; c'était un miide que je ne fusse point frappé de mort.
Huit jours après, à l'heure fixe, nous nous présen- Dns à nouveau chez Picard. L'auteur de la Petite Ville ait dans son sanctuaire.
Mon premier regard découvrit Christine à sa droite ;
ais je vis, au pincement de ses lèvres, que ce n'était is comme place d'honneur qu'il l'avait mise là.
— Je vous attendais, nous dit-il avec un mauvais mrire, qui montrait ses dents grises se projetant en /ant dans la direction de son nez et de son menton.
— Eh bien? lui demanda Firmin.
— Eh bien? répétai-je.
Picard jouait avec mon malheureux manuscrit comme 1 tigre joue avec l'homme, ou plutôt — ne comparons as les petites choses aux grandes, ce n'est permis qu'à irgile, — ou plutôt comme le chat joue avec la souis.
— Mon cher monsieur, me dit-il de sa voix la plus
doucereuse , avez-vous quelque autre moyen d'existence que la carrière des lettres?
— Monsieur, j'ai chez M. le duc d'Orléans une place de quinze cents francs.
— Eh bien, dit Picard me poussant le rouleau entre les mains, allez à votre bureau, jeune homme, allez à votre bureau.
Je le saluai et je sortis le premier.
En me retournant, je vis qu'il parlait à Firmin en lui tenant les deux mains et en haussant les épaules : sa tête avait l'air de sortir de sa poitrine.
Firmin me rejoignit sur l'escalier.
— Quand je vous l'avais dit! lui fis-je.
— Diable! diable! diable! murmura-t-il.
Nous nous séparâmes à l'angle de la rue de Richelieu : lui, pour rentrer au Théâtre-Français ; moi, pour monter à mon bureau de la rue Saint-Honoré.
En rentrant, le garçon de bureau me dit :
— Vous êtes sorti !
— Oui, Féresse.
— Eh bien, en votre absence, il est venu un comédien.
— Quel comédien, Féresse ?
— M. Lafon.
— M. Lafon de la Comédie-Française? .
— Je ne sais pas de quelle comédie il est, mais c'est un comédien.
— Que lui avez- vous dit ?
— Il paraissait contrarié de ne pas vous trouver ; lors, je lui ai dit : « Oh ! il ne tardera pas à rentrer, 2s employés à quinze cents francs n'ont pas le droit de aire de longues absences. »
— Ah ! que vous connaissez bien le code bureaucraique, mon cher Féresse! Et qu'a-t-il dit ?
— Il a dit qu'il reviendrait.
— C'est bien, Féresse ; allez.
— Gomment, que j'aille ?
— Allez à vos affaires, et laissez-moi aux miennes.
— Ali ! c'est-à-dire à celles de l'administration ?
— Oui, Féresse, vous avez raison, et c'est moi qui ai .or t.
Féresse sortit en grommelant.
— Que me voulait M. Lafon? Gomment M. Lafon s'était-il dérangé pour moi? M. Lafon, un des gros oonnets de la Comédie-Française!
Lafon avait au théâtre un singulier emploi.
Il jouait les chevaliers français.
Qu entendait-on par chevaliers français?
On entendait d'abord les chevaliers français, c'est-àdire les rôles où l'on portait une toque noire, une plume blanche, une tunique jaune, un pantalon collant, des bottes de buffle et une épée en croix : les Bayard, les Duguesclin, les Raoul, les Tancrède, les Marigny.
Mais on entendait encore tout ce qui s'exprimait en chevalier français.
C'est-à-dire les Orosmane, les Zamore, les Cid, les orphelins de la Chine, les Hippolyte, les Pilade, les Britannicus, les Achille, etc., etc.
Or, une fois pour toutes, il était convenu que Talma était mieux, ou, pour parler plus correctement, avait été mieux dans les Hamlet, les Néron, les Macbeth, les Charles IX, les Richard III et les Othello, c'està-dire dans les hommes à remords, les tyrans, les oppresseurs de l'innocence ; mais que Lafon, à son tour, avait le dessus dans les chevaliers français.
C'est-à-dire non-seulement dans les Marigny, les Tancrède, les Raoul, les Duguesclin et les Bayard, mais encore dans les Achille, les Britannicus, les Pilade, les Hippolyte, les orphelins de la Chine, les Cid, les Za more et les Orosmane, qui n'étaient pas des chevaliers français, il est vrai, mais qui étaient dignes de l'être.
Il va sans dire que c'étaient les sots qui étaient convenus de cela ; mais Casimir Delavigne venait de faire un vers qui avait eu un grand succès à cause de h vérité incontestable qu'il contenait :
Les sots, depuis Adam, sont en majorité.
M. Lafon, comme nous l'avons dit, était doDcen pos session des chevaliers français, c'est-à-dire de tout c qui prenait le parti du faible contre le fort, et exprimait par des sentences plus ou moins rebattues, des senti ments plus ou moins généreux.
C'était un drôle de corps que M. Lafon, et dont ja mais personne n'a pu avoir le dernier mot.
Il était Gascon avant tout; seulement, il était impos sible de dire si ses gasconnades étaient d'un homm d'esprit ou d'un sot.
Un artiste du Théâtre-Français, assez médiocre pou son propre compte, et qui, en termes de théâtre, éta.
ayé un peu plus souvent qu'cà son tour, avait une
odigieuse aptitude à imiter l'accent et la manière de
re de Lafon.
Un jour que X... se livrait dans le foyer des comé-
ens à son talent d'imitation, — et cela au milieu des
res frénétiques de la joyeuse assemblée, — Lafon
ître.
L'acteur se tait, mais les rires continuent.
— Eh bien, demande Lafon avec son accent gascon, pareil à celui de son imitateur, que c'était le sien
îi semblait en être l'écho, que se passe-t-il donc ici?
— Rien, monsieur Lafon. Vous voyez, on riait, ré- Dndit X...
— Oui, mais il me semble que tu m'imitais, X... !
— Oh! monsieur Lafon...
— Je ne t'en veux pas, les grands modèles sont bons suivre.
— Monsieur Lafon!...
On dit que tu arrives à me contrefaire de façon
liraculeuse.
— Dame, comme vous dites, monsieur Lafon, les rands modèles sont bons à suivre, et, à force de vous tudier...
— Voyons cela, mon ami, voyons cela.
— Oh! monsieur Lafon, devant vous?
— Gela me fera plaisir.
— Vraiment?
— Foi d'Orosmane.
Quand Lafon avait juré par Orosmane, il avait juré ar ce qu'il y avait pour lui de plus sacré au monde.
— Puisque vous le voulez absolument, dit X,..
— Je t'en prie.
Et X... recommença îa tirade.
Lafon l'écouta avee l'attention la plus profonde et de nombreux gestes d'assentiment.
Puis, quand le bouffon eut fini :
— Eh bien, lui demanda Lafon, pourquoi ne joues-tu pas ainsi pour ton compte? On ne te sifflerait pas, mon ami.
Il faut le dire, les rieurs furent du côté de Lafon.
Autre chose :
Un soir, — c'était le soir de la première représentation de Pierre de Portugal, — j'étais dans les coulisses du Théâtre-Français, avec Adolphe de Leuven et Lucien Arnault. Entre le premier et le second acte, Lafon, qui jouait don Pierre, avait un changement à' faire. Il devait quitter ses habits de prince, et aller visiter Inès déguisé en simple soldat.
Lucien Arnault, l'auteur de la pièce, le voit venir d lui avec un costume brodé sur toutes les coutures el un soleil sur la poitrine.
Lucien, désespéré, croit que Lafon s'est trompé df costume, et qu'il va retarder le second acte en recti fiant son erreur.
Il se précipite vers lui.
— Oh! mon cher Lafon ! lui dit-il, qu'avez-vous don fait ?
— Comment, ce que j'ai fait ?
— Oui, quel costume avez-vous?
— Vous n'êtes pas content de mon costume ? Voi êtes difficile, mon cher Lucien ; il est tout flambai neuf.
— Trop flambant, pardieu! c'est ce dont je me plains.
— Qu'y trouvez-vous donc à redire ?
— Mais je trouve que, pour un soldat, vraiment...
— Quoi ?
— Vous avez trop de broderies, de satin, de velours; ! soleil surtout...
Lafon interrompit Lucien en lui posant la main sur îpaule.
— Mon cher Lucien, lui dit-il avec un sourire que vois encore, apprenez une chose, c'est que j'aime
lieux faire envie que pitié.
Et il lui tourna le dos, et il eut la satisfaction de >uer son second acte, non pas en soldat portugais, on pas en chevalier français, mais en troubadour, )mme on disait à cette époque.
Lorsque Lafon parlait de Talma, il avait l'habitude de ire Vautre.
Un jour, M. de Lauraguais, impatienté, lui dit :
— Monsieur Lafon, permettez-moi de vous dire qu'il îe semble que vous êtes trop souvent l'un.
C'était là l'homme qui était venu en mon absence et ui allait revenir.
Que pouvait me vouloir Tancrède ?
Pendant que je m'interrogeais moi-même, la porte emon cabinet s'ouvrit et Féresse annonça : — M. Lafon!
— Faites entrer, répondis-je en me levant.
M. Lafon congédia Féresse d'un geste superbe, dans lequel il y avait à la fois des remercîments et de la supériorité.
\ Puis il resta dans l'encadrement de la porte.
— Pardon, dit-il, monsieur, si je me permets de me présenter sans être connu de vous.
— Sans être connu de moi, monsieur Lafon ? répondis-je. Mais vous êtes connu du monde entier !
— Gomme artiste, monsieur, c'est vrai. J'aurais donc dû dire, sans être personnellement connu de vous.
— Donnez-vous d'abord la peine d'en rer, monsieur. M. Lafon fit un signe de remercîment , mais demeura à la même place.
— Monsieur, dit-il, vous avez fait une tragédie sur la reine Christine.
Toutes mes tribulations repassèrent devant mes yeux.
— Hélas! répondis-je, je ne puis le nier.
— Vous auriez tort de le nier, monsieur. Il paraît qu'il y a de grandes beautés dans cet ouvrage.
-Vous êtes trop bon.
— C'est l'avis de tout le monde.
— Excepté celui de M. Picard.
— Picard! qu'est-ce que c'est que cela?
— C'est Picard ; vous ne connaissez pas Picard, monsieur Lafon ?
— Ah! oui, l'auteur de la Petite Ville. Eh bien, mais que vous importe l'avis de M. Picard?
— Il ne m'importe pas à moi, mais il paraît qu'il importe au Théâtre-Français, qui le lui a demandé, et
■mi, à ce qu'il paraît, l'attend pour décider en dernier ressort de ma pièce.
— Votre pièce est reçue, monsieur.
I — Je ne crois pas.
— Elle est reçue, et, la preuve, c'est que je viens vous dire : Monsieur Dumas, est-ce qu'il n'y a pas pans votre ouvrage un gaillard bien campé, qui, au 'moment où Christine '.veut faire assassiner le malheureux Monaldeschi, vient dire à cette drôlesse de reine : « Majesté, vous n'en avez pas le droit, non, non, non, ,vous n'en avez pas le droit. »
— Ah ! sapristi 1 monsieur Lafon, vous m'y faites : songer; seulement, c'est trop tard. Non, ce rôle n'y { est pas, je conviens que ce rôle manque, monsieur
Lafon.
— Oh! oh! oh!
— Que voulez-vous! je suis un apprenti.
— Et l'on ne peut pas l'y introduire ? Je vous réponds que l'ouvrage y gagnerait, monsieur.
— Je n'en doute pas, mais il n'a pas été fait à ce point de vue-là.
— Gomment I monsieur, il n'y a pas, dans toute la cour de Louis XIV, un chevalier français qui, comme le Talbot de Jeanne d'Arc, plaida la cause de ce malheureux étranger ?
— Non.
— C'est impossible, permettez-moi de vous le dire.
— D'abord, ce fut ainsi dans la réalité, monsieur Lafon. L'assassinat fut instantané ; la chose se passait à quinze lieues de Paris, à dix-neuf de Versailles : cette instantanéité est la seule excuse de la reine.
— Elle n'en a pas, monsieur, dit Lafon indigné.
— C'est vrai, monsieur, et je suis de votre avis en bonne moralité. Non, elle n'a pas d'excuse; mais, si elle en avait une, la seule qu'elle pourrait avoir, c^est la passion, l'emportement, la violence. Il est évident que, si elle réfléchit, Monaldeschi ne doit pas mourir. Mais enfin, vous comprenez, puisqu'il est mort, il faut en prendre notre parti.
— Mais il me semble, monsieur Dumas, que M. Mazarin lui-même à écrit à cette occasion une lettre.
— A laquelle Christine a répondu par une autre qui commençait ainsi : « Très-illustre faquin... » Vous ne voudriez pas jouer Mazarin dans de pareilles conditions, n'est pas?
— Non, monsieur, non. Mais enfin quels sont les lutres rôles ?
— Dame, il y a celui de Sentinelli.
— Sentinelli, Sentinelli... Que fait celui-là?
— Il assassine impitoyablement son ancien ami.
— Oh! le misérable !
— Cela ne vous convient pas.
— Il y a celui de Monaldeschi.
— De la victime ?
— De la victime.
— Est-elle intéressante, la victime?
— Moins qu'Iphigénie.
— Moins qu'Iphigénie ! et pourquoi cela?
— Parce qu'Iphigénie marche à l'autel en véritable héroïne de tragédie qu'elle est, consolant son père et sa mère, tandis que Monaldeschi...
— Tandis que Monaldeschi... ?
— Je dois l'avouer, meurt assez misérablement.
— Comment ! il ne marche pas à l'autel la tête haute ï
— D'abord, il n'y a pas d'autel.
— Non ; mais c'est une manière de parler. Gomment jonc meurt-il ?
— La tête basse, monsieur Lafon , implorant la miéricorde de la reine, en se traînant à ses pieds, en ppelant au secours.
— Mais c'est donc un lâche ?
— Vous avez dit le grand mot. Eh bien, oui, monieur Lafon, c'est un lâche.
— Et vous avez osé mettre en scène un pareil bélître?
— Je l'ai osé.
— Et vous croyez que votre Monaldeschi passera ?
— Je l'espère.
11 secoua la tête.
— Que voulez-vous, monsieur Lafon ! nous sommes les réformateurs ; nous voulons ramener la nature sur a scène.
— La nature ? fit M. Lafon en haussant les épaules.
— La nature, eh ! mon Dieu, oui.
— Vous savez ce que M. de Voltaire disait à propos le la Tiature?
— Je le sais, monsieur Lafon; mais n'importe, je vou- Irais entendre sortir cette belle maxime de votre bouche.
— Il disait : « Mon... aussi est dans la nature, et je îe le montre pas au public. »
- Il lui montrait quelque chose de bien plus laid rue cela à mon avis, monsieur Lafon.
- Que lui montrait-il?
— Il lui montrait Othello déguisé eu Orosmane, et lady Haralet déguisée en Sémiramis.
— Gomment, monsieur Dumas, vous n'admirez pas Orosmane ?
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Sémiramis ?
— Non, monsieur Lafon.
— Mais qu'admirez vous-donc ?
— Tout Eschyle, presque tout Sophocle, un peu d'Enripide chez les anciens ; tout Shakspeare , tout Molière, beaucoup de Corneille, beaucoup de Racine, le Mariage de Figaro et le Barbier de Séville.
— Et vous m'admirez pas Orosmane quand il dit à Nérestan :
Te serais-tu flatté D'égaler Orosmane en générosité?
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Tancrède quand il dit à Orbassan :
Toi, superbe Orbassan, c'est toi que je défie; Viens mourir de ma main ou m'arracber la vie.
— Non, monsieur Lafon.
— Vous n'admirez pas Fernand quand il dit à Zamore :
Des dieux que nous servons, connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
— Non, monsieur Lafon.
— Alors, monsieur, je comprends que vous n'ayez pas mis dans votre Christine un gaillard bien posé qui dise à cette drôlesse de reine : « Votre Majesté n'a pas [le droit d'assassiner ce pauvre homme. Non, non, non, elle n'en a pas le droit. »
— Et, du moment que je n'ai pas mis ce gaillard-là dans ma Christine...?
— Monsieur, ma visite n'a plus d'objet. Votre trèstuimble serviteur, monsieur Dumas ; bien du succès à votre Christine I
- Merci de votre bon souhait, monsieur Lafon, et, si jamais, dans un sujet qui le comportera, il se trouve an gaillard... bien posé...
— Vous songerez à moi.
— Je vous le promets, monsieur Lafon.
La porte se referma. Jamais depuis je n'ai revu Lafon. Huit jours après, je relus Christine , laquelle fut ecue à l'unanimité.
Six semaines ou deux mois après la réception de
Christine, il fut question de sa mise en répétition.
'avais obtenu un tour de faveur ; je passais sur le
jorps à des malheureux qui attendaient depuis vingt-
inq ans.
Personne autour de moi ne voulait le croire.
Un jour, on m'annonça mademoiselle Mars, comme p m'avait annoncé M. Lafon.
1 L'annonce, je l'avoue, m'ébouriffa.
Mademoiselle Mars venant me trouver dans mon pauvre petit bureau!
— Mademoiselle Mars? demandai -je.
— Mademoiselle Mars, répéta Féresse.
— Quelle mademoiselle Mars?
. — Est-ce qu'il y a deux mademoiselle Mars? dit- de l'antichambre une voix dont je reconnus le timbre charmant.
— Comment! vous, vous en personne? m'éciïai-je en me précipitant vers la porte.
— Sans doute. Puisque vous ne venez pas voir vos acteurs, il faut bien que les acteurs viennent voir leur auteur.
— Ah '.madame, je n'eusse point osé me permettre de me présenter chez vous.
— Du moment que l'on est reçu à la Comédie-Française, on est reçu chez les comédiens français.
— Je l'ignorais, madame.
— Oh! il y a bien des choses que vous ignorez. Vous ignorez que je viens ici pour causer avec vous; que h causerie doit durer quelque temps, et que, par conséquent, il faut m'offrir une chaise.
Je me précipitai sur la première chaise venue.
— Voici, madame, voici.
— Et vous, où allez-vous vous mettre? Voyons, pas sez à votre place.
— Je passai à ma place.
— Asseyez-vous.
Je m'assis.
— Eh bien, voyons : comment distribuons-nous c pièce-là?
— D'abord, vous, Christine.
— C'est convenu.
-— Firmin, Monaldeschi.
— Il ne sera pas bien partout, mais il aura certains loments. Cela peut aller.
— Périer, Sentinelli.
— Oh! oh! oh! oh! oh!
— Pourquoi pas, madame?
— Est-ce que Périer joue de la tragédie? Allons )nc.
| — Ma tragédie est-elle véritablement une tragédie ? jt vous-même... ?
— Je ne dis pas; mais, dans mon rôle, il y a beau- «lup de comédie, tandis que, dans celui de Sentinelli, i|n'y a pas le plus petit mot pour rire.
— Ça, c'est vrai, je l'avoue.
— Ce n'est pas vous qui, de vous-même, avez fait <l:te distribution-là.
\\ — Je l'avoue encore.
: — C'est Firmin qui vous l'a fait faire.
i— Vous avez le don de seconde vue, madame. 1 1— Non; seulement, je connais les coulisses, mon c ?r monsieur. Mais ce n'était pas Perrier qu'il vous filait là dedans.
!— Que me fallait-il donc ?
;— C'était Ligier. Ligier, c'est Sentinelli tout craché ; s<! défauts sont faits pour ce rôle-là. Comment n'avezvjis pas pensé à lui ?
'- Si fait, j'y ai pensé.
j- C'est cela ; seulement, on vous a fait penser à un
— Puisque je suis à confesse, je ne veux pas mentir : c'est vrai.
— Ah! mon petit Firmin, je te reconnais bien là! Croyez-moi, mon cher monsieur, quand vous ferez une comédie, donnez un rôle de comédie à Périer; mais, quand vous ferez une tragédie, donnez le rôle du tragédien à Ligier.
— Croyez, que je suis désespéré.
— Oh! ce n'est pas pour moi, comprenez bien, ce que j'en dis ; c'est pour vous. Qu'est-ce que cela me fait à moi ? Mes scènes ne sont pas avec Périer.
— Croyez, madame, que je suis parfaitement convaincu que mon intérêt seul vous fait parler.
— Alors, maintenant qu'il est bien entendu que, s'il est possible, vous rendez le rôle à Ligier, et que notre distribution principale est faite, ou à peu près, voulez-vous que je vous fasse quelques observations sui quelques-uns de vos vers ?
— Comment donc , madame! mais je les recevrai ; genoux.
— Oh ! à genoux, à genoux; je connais cela.
— Quelles observations, madame ?
— Eh bien, il y a d'abord dans ma scène du pre mier acte, entre moi, La Calprenède... A propos, qi joue La Calprenède?
— Samson.
— Pas mal. Eh bien, il y a dans cette scène-là | vingtaine de vers que je n'aime pas.
— Une vingtaine de vers ? Diable !
— Oh! moi, vous savez, je suis saint Jean Bouc! d'or.
— Vous êtes mieux que cela, vous êtes sainte Jeanne iBouche-de-perle.
i Elle me regarda.
I — Akfc'est vrai, dit-elle, vous êtes du pays de
pemoustier.
i — Et quels sont ces vers?
— Attendez, attendez.
Et elle lira de sa poche un rouleau.
, — Qu'est-ce que c'est que cela? demandai-je.
i — Mon rôle.
; — Déjà copié?
— Non-seulement déjà copié, mais déjà su.