‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · LA COMÉDIE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE-FRANÇAISE

La première entrée que j'eus l'honneur de faire dans les coulisses du Théâtre-Français eut lieu le soir même de la première représentation de Sylla.

J'avais vingt-deux ans.

Mon introducteur était un jeune ami de Talma, Adolphe de Leuven. Vous le connaissez, c'est l'auteur du Postillon de Longumeau, du Bijou perdu, de la Promise.

Par quelle suite d'événements son père, un des hommes les plus éminents de l'aristocratie suédoise, venu en France avec M. de Fersen, ambassadeur de Gustave III à Paris, élevé en quelque sorte aux Tuileries, sur les genoux de Marie- Antoinette, prit-il part, en 1792, à la conspiration d'Ankastroem ; fut-il exilé à cause de cette conspiration, connut-il Talma à la

suite de la vente que le grand seigneur fit au grand artiste de sa propriété de Brunoy? Tout cela appartient bien plus à l'histoire politique de la fin du xvnie siècle, et du commencement du xixe qu'à son histoire théâtrale. Ce que j'ai à dire, moi, c'est comment, jeune homme de vingt-deux ans, parfaitement inconnu en littérature, j'étais introduit dans la loge de l'homme que ses flatteurs appelaient tantôt le Roscius, tantôt le Garrick français, et que la postérité appelle tout simplement Talma.

J'étais profondément et doublement impressionné.

C'était la première fois que j'entrais dans le corridor d'un théâtre, dans le corridor intérieur bien entendu, dans celui qui mène aux loges des artistes. Celui du Théâtre-Français était encombré .

De Leuven, plus familiarisé avec ces sortes de détours, me tirait par la main et me fit traverser toute cette foule.

Nous arrivâmes à la loge de Talma.

Là, il y avait bien une autre foule.

Je ne sais si jamais le dictateur eut plus de clients à sa porte que celui qui venait de remplir son rôle avait d'admirateurs à la sienne.

Nous étions fort minces à cette époque, Adolphe et moi; nous nous glissâmes comme deux anguilles, et nous nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre où s'entassait bien certainement tout ce qu'il y avait de célébrités littéraires dans Paris.

Là, je vis pour la première fois Soumet, Delavigne, Guiraud, Etienne, Alexandre Duval, Lemercier et quatre ou cinq autres.

J'y vis aussi M. Arnault père et Lucien Arnault ; ais je les connaissais.

Pendant que nous luttions pour arriver à cette semde chambre qui était le sanctuaire où se tenait le eu, on cria :

— Place ! place à mademoiselle Mars !

Nous nous serrâmes le plus près possible de la mudlle.

Un charmant frou frou de satin se lit entendre, un iirl'um se répandit dans l'air, un nuage de gaze au mieu duquel brillaient des yeux étincelants comme des [amants et des dents blanches comme des perles passa, {i plutôt glissa au milieu de nous ; une voix suave bmrne les plus douces cordes d'une lyre, comme les pns les plus flûtes d'un hautbois se fit entendre, exrimant avec un accent parfaitement vrai une admira- Ion profonde.

Il me sembla que mademoiselle Mars disait vous, iae Talma disait tu, que les deux artistes s'embrasliienc

[ Le même frou frou se fit entendre de nouveau, [îademoiselle Mars reparut, - échangea quelques mots vec Etienne et avec Soumet, jeta de la main un bonpur à Adolphe, et disparut.

Heureux Adolphe !

Je ne comprenais pas comment il recevait une paeille faveur avec tant de flegme.

— Allons, me dit-il, il faut entrer !

. — Je n'oserai jamais! répondis-je.

— Bon! fit Adolphe, il ne fera pas même attention à ous!

C'était un seau d'eau glacée versé sur mon humilité, ou mon amour-propre, comme on voudra.

L'encouragement ne m'encouragea pas le moins du monde!

Cependant, je parvins à pénétrer dans la seconde pièce.

Si je n'ai pas toujours été gros, j'ai toujours été grand. Quoique je ne fusse qu'cà la porte, que je ne désirasse pas aller plus loin, en me dressant sur la pointe des pieds, je pus dominer tout le monde.

Je cherchais Sylla avec sa couronne de laurier, sa mèche impériale, sa toge de dictateur, et je voyais tout le monde se presser autour d'un petit vieillard en robe de chambre de flanelle, chauve comme un genou.

Je n'y voulais pas croire.

Adolphe alla embrasser l'homme chauve à la robe de chambre de flanelle.

C'était bien décidément Talma.

J'ai raconté dans mes Mémoires comment eut lieu ma première entrevue avec le grand artiste, et comment il me baptisa poète dramatique au nom de Shakspeare et de Corneille.

Quatre ou cinq ans s'étaient écoulés.

Talma était mort, mais son baptême avait porté see fruits.

J'avais fait, comme tout le monde, ma petite tragédie en cinq actes.

J'ai dit ailleurs comment elle m'avait été inspirée par I un bas-relief de mademoiselle de Fauveau, représentant ! la mort de Monaldeschi !

Ma tragédie s'appelait Christine à Fontainebleau.

C'était une tragédie classique; entendons-nous, classique pas à la manière d'Eschyle et de Sophocle, pas même à la manière de Corneille, qui ne se gênait pas pour mettre dans son Cid des changements à vue là i où il y en avait besoin, mais classique à la manière de Legouvé, de Chénier et de Luce de Lancival.

Il y avait bien par-ci par-là quelques scènes qui faisaient craquer la ceinture de Melpomène comme on i disait alors ; par-ci par-là un peu de comédie montrant I ses dents blanches et mordantes, mais enfin c'était par le fond une tragédie classique.

Une fois la tragédie faite, il s'agissait d'obtenir une lecture.

Il paraît que c'est encore chose fort difficile aujourd'hui. Mais, à coup sûr, c'était chose plus difficile encore à cette époque.

Hélas ! je l'ai dit, Talma était mort.

Oh 1 s'il eût vécu, quoique je ne l'eusse revu que deux fois depuis, dans sa loge, bien entendu; — au théâtre, je le voyais le plus que je pouvais! — comme j'aurais couru chez Talma !

Et il y a une chose dont je suis sûr, c'est que, tout imparfaite qu'était Christine, Talma y eût trouvé au moins un rôle original, inconnu, je dirai plus, inouï dans le théâtre.

C'était le rôle de Monaldeschi.

Un lâche !

if;

Personne n'avait jamais osé mettre un lâche sur la scène.

Je l'avais osé!

Mais naïvement, sans aucun désir de faire une innovation, parce que j'avais trouvé le caractère tout fait dans le récit du père Lebel.

Je suis convaincu que Talma eût saisi ce rôle au collet et ne l'aurait point lâché.

Il avait tenté un essai de ce genre dans le Leicester de Marie Stuart; mais le Leicester de Marie Siuart n'était pas un lâche, c'était un ambitieux.

Et que de préparations, mon Dieu ! pour lui faire donner l'ordre — révoqué au vers suivant — d'arrêter Mortimer.

Mais, je le répète, Talma n'était plus là.

Je m'informai, je me renseignai; j'arrivai jusqu'au souffleur de la Comédie-Française.

C'était un brave homme au nez bourré de tabac, que l'on appelait Garnier.

Il serait trop long de vous dire comment je fis cette haute connaissance.

Un des artistes avec lesquels Garnier, en sa qualité de souffleur, avait les relations les plus fréquentes et les plus intimes, était Firmin.

Nous nous rappelons tous Firmim, charmant acteur plein de talent, de chaleur et de verve. Eh bien, Firmin avait le malheur de ne pas avoir de mémoire.

Cette absence de mémoire avait créé l'espèce d'intimité qui liait Garnier à Firmin.

Par Garnier, je montai à Firmin.

Firmin était alors un homme de quarante ans, qui

ait au théâtre le privilège d'en paraître vingt-six ou ngt-huit. Il avait débuté presque enfant sur la scène îs Jeunes-Elèves ; il passa de là dans la troupe de icard, et, de la troupe de Picard, à la Comédie-Franise.

Firmin jouait adorablement Horace, de Y École des mmes; le Menteur, de Corneille ; Auguste, de l'Amour

la liaison ; Lindor, d'Heureusement ; d'Ormilly, des lusses Infidélités. Il venait de créer d'une façon chartante le rôle du jeune homme dans le Mari et V Amant, , je ne sais plus quel rôle dans Valérie.. Mais il avait 3ulu jouer le Tasse, et avait à peu près échoué ! Il est rai que ce drame d'Alexandre Duval n'est pas une Dnne chose, il s'en faut.

Il se plaignait amèrement de son chef d'emploi, rmand, qui, disait-il, ne lui laissait rien jouer du rand répertoire.

Firmin était petit de taille, d'un caractère taquin et uerelleur, comme les hommes de cinq pieds deux ouces, mais brave et tout à fait sur la hanche.

Il avait dans sa vie donné deux ou trois coups d'épée, t en avait reçu un — d'un mari, je crois — au beau [•avers du corps.

Une de ses ambitions était déjouer un Bayard. Vingt ois il m'a parlé de ce sujet au théâtre, en ajoutant touours :

— Il ne faut pas croire que Bayard fût un colosse ; ton, au contraire, il était plutôt, petit que grand, et tlutôt mince que gros ; Bayard était un homme de ma aille.

Le parallèle, au grand regret de Firmin, n'eut

jamais sur moi cette influence de me décider à traiter le même sujet que mon confrère du Belloy.

Mais, au milieu de ses immenses qualités, Firmin — à mon point de vue à moi — avait un petit défaut.

Il était timide, littérairement parlant; il craignait toujours de se compromettre envers le comité.

Le Théâtre-Français, à cette époque, était régi par un comité Rassemblant tous les samedis.

Ce comité était présidé par un commissaire royal.

Ce commissaire royal était le baron Taylor.

Toute l'aide que me donna Firmin fut de me conseiller d'arriver jusqu'au baron Taylor.

Il n'y avait rien de compromettant pour lui, comme on voit, dans un semblable conseil.

Ceux qui tiendront à savoir comment j'arrivai à M. le baron Taylor, par quelle échelle de Jacob je montai du souffleur au commissaire royal, peuvent lire mes Mémoires. Ils y trouveront la chose racontée dans tous ses détails.

J'obtins lecture pour ma Christine.

C'était déjà un grand triomphe.

Avoir lecture au Théâtre-Français. Peste ! il y avait des académiciens qui n'avaient jamais eu que cela.

Le comité de lecture était au grand complet. Je m'y présentai accompagné de Firmin.

C'était la première fois que j'entrais dans le sanction sanctorum. J'avais été conduit, à travers les détours ténébreux du labyrinthe dramatique, par Firmin ; à cette époque, l'escalier qui conduisait du rez-de-chaussée au premier étage était parfaitement obscur.

Une femme marchait devant nous. Au fur et à

tiesure que nous montions vers les régions éclairées, e pouvais remarquer, dans ce que je voyais de cette emme, ce charmant mouvement de hanche que les espagnoles appellent menito,

Nous arrivâmes en pleine lumière. Seulement alors, a femme se retourna et reconnut Firmin.

Elle éclata de rire.

Elle avait fait pour Firmin des frais qui se trouvaient

(perdus et qu'elle lui reprocha par un mot que je trourai bien léger pour une dame de la Comédie-Française.

On sait que, dans les traditions théâtrales, on dit : « Les filles de l'Opéra, — les demoiselles de l'Opéra- Comique — et les dames de la Comédie-Française. s>

Le comité était au grand complet.

Il se composait de MM. Armand, Michelot, Monrose, Firmin, Grandville, Menjaud , Saint-Aulaire, Samson, et mademoiselle Mars.

Quoiqu'il fût aussi du comité, M. Lafon n'assistait point à la lecture.

Cette absence amena un incident que je raconterai tout à l'heure.

Christine ne fut ni refusée ni reçue sous son masque classique; la fille de Gustave- Adolphe cachait certaines allures à la Marie Tudor et à laXucrèceBorgiaqui trahissaient les tendances de l'auteur vers les monstruosités du drame moderne, comme dirent élégamment

MM. les critiques, qui applaudissaient Jocaste épousant son fils, Oreste tuant sa mère, Athée buvant le sang de son frère, et Gabrielle mangeant le cœur de son amant.

Il est vrai que tout cela avait la consécration du temps et surtout de la mort.

La lecture finie, MM. les membres du comité , mamoiselle Mars comprise, se regardèrent.

On m'avait fait bisser deux scènes, chose qui arrive rarement : la scène entre la reine et La Calprenède et la scène entre Sentinelli et Monaldeschi.

J'attendais naïvement ; on me fit observer que les délibérations n'avaient pas lieu devant les auteurs, et que j'eusse à attendre dans un salon voisin, où réponse me serait rendue.

J'attendis.

Au bout de dix minutes, Firmin vint me rejoindre.

— Eh bien? lui demandais-je.

— Eh bien, me dit-il, le comité est bien embarrassé.

— Bon! et comment?

— Il ne sait pas si la pièce est classique ou romantique.

— Pourquoi se préoccupe-t-il d'une question de mots? Est-elle bonne? est-elle mauvaise? Voilà tout.

— Mais c'est qu'il n'en sait rien non plus.

— Ah diable ! cela se complique. La pièce a-t-elle ennuyé le comité? a-t-elle amusé le comité.

— Elle l'a vivement intéresse.

— C'est quelque chose.

— Sans doute; mais...

-Mais'/

— Mais le comité n'ose pas vous recevoir.

— Comment ! il n'ose pas me recevoir ?

— Non.

— Alors, il me refuse ?

— Il n'ose pas non plus vous refuser.

— Bon! je suis reçu à correction ?

— Pas précisément.

— Mais enfin qu'a-t-on décidé ?

i — Que l'on demanderait l'avis de Picard.

— De Picard ? Mais il trouvera cela exécrable.

— Pourquoi cela?

— Parce que Picard n'a aucun intérêt à trouver cela

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