‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 11 sur 51 · I - Je vous en fais mon compliment · texte numérisé non relu

I - Je vous en fais mon compliment

! Mademoiselle Mars ouvrit son rôle juste à l'enj roit où se trouvaient les vers qui lui déplaisaient, — I lu reste la page était cornée — et elle lut — il va sans i ire que ce ne fut pas de manière à les faire valoir — I is vers suivants :

1 Oh! lorsqu'il est écrit sur le livre du sort

.Qu'un homme vient de naître au front large, au cœur fort, Et que Dieu sur ce front, qu'il a pris pour victime, A mis du bout du doigt une flamme sublime,

. iAu-d'jssous de ces mots, la même main écrit: « Tu seras malheureux, si tu n'es pas proscrit; » Car, à ses premiers pas sur la terre où nous sommes, ]6on regard dédaigneux prend en mépris les hommes. iComme il est plus grand qu'eux, il voit avec ennui

.. iQu'il faut vers eux descendre ou les hausser vers lui; A.lors, dans son sentier profond et solitaire, Passant sans se mêler aux enfants de la terre, . [1 dit aux vents, aux flots, aux étoiles, aux bois, r-.es chants de sa grande âme avec sa forte voix.

216 SOUVENIRS DRAMAT IQUES

La foule entend ces chants, elle crie au délire,

Et, ne comprenant point, elle se prend à rire;

Mais, à pas de géant, sur un pic élevé,

Après de longs efforts, lorsqu'il est arrivé,

Reconnaissant sa sphère en ces zones nouvelles

Et sentant assez d'air pour ses puissantes ailes,

Il part majestueux; et qui le voit d'en bas,

Qui tente de le suivre et qui ne le peut pas,

Le voyant à ses yeux échapper comme un rêve,

Pense qu'il diminue à cause qu'il s'élève,

Croit qu'il doit s'arrêter où le perd son adieu,

Le cherche dans la nuit : — il est aux pieds de Dieu.

Je relis aujourd'hui ces vers , après vingt-huit ou vingt-neuf ans; on en a fait de meilleurs , mais on en a fait beaucoup de pires.

A cette époque, je les regardais comme les plus beaux qui eussent jamais été faits. C'était une espèce de tribut d'admiration moitié à Corneille, moitié à Hugo. Cependant, j'étais loin de me douter, à cette époque, que ce vers serait un jour applicable, à Hugo, comme à Homère comme à Dante :

Tu seras malheureux, si tu n'es pas proscrit.

Je fus donc tout absourdi , je l'avoue , que ce fût sur ces vers-là que tombât la censure de mademoiselle Mars. Aussi les défendis-je avec acharnement.

Au bout de quelques minutes de discussion , mademoiselle Mars se leva , et, d'un air aussi pincé en sortant qu'il avait été gracieux en entrant :

— Eh bien, soit, fit-elle, puisque vous y tenez tant, on les dira, vos vers; mais vous verrez l'effet qu'ils feront.

Hélas ! je n'eus pas la satisfaction de voir l'effet qu'ils faisaient, dans cette jolie bouche, du moins. Nonseulement mademoiselle Mars ne les dit jamais devant le public, puisque la pièce ne fut pas jouée , mais encore, quoique la pièce ait été répétée , elle ne les dit jamais devant moi.

A la première répétition , comme le souffleur lui envoyait ces vers, qu'il croyait oubliés par elle :

— Passez ! passez ! dit-elle ; l'auteur compte les couper.

Après la répétition, j'allai à Garnier.

— Mais non, lui dis-je, je ne compte pas du tout couper ces vers-là. Je compte, au contraire, les laisser et désire qu'ils soient dits.

— Ah diable ! fit Garnier.

— Quoi, «Ah diable? »

— Je dis : Ah diable !

— Je vous entends bien, et je demande ce que signifie Ah diable !

— Gela signifie que , si mademoiselle Mars ne veut pas dire vos vers, elle ne les dira pas.

— Gomment, elle ne les dira pas ?

— Non. Écoutez; je la connais...

— Je n'en doute pas.

— Je la souffle depuis trente ans; c'est comme si je l'habillais.

— Cependant , si l'on joue la pièce , il faudra bien qu'elle les dise.

— Oui, si elle joue la pièce, mais elle ne la jouera pas.

— Soit; une autre la jouera, alors. Ce n'est pas moi qui lui ai offert le rôle, c'est elle qui me l'a demandé !

— Ça n'y fait rien; elle ne la jouera pas, et une autre ne la jouera pas. Oh ! je la sais par cœur, la sirène.

— Écoutez, monsieur Garnier.

— J'écoute.

— Il y a répétition demain.

— Oui.

— Je n'y viendrai pas.

— Vous avez tort.

— Pourquoi cela?

— Je suis un vieux rat de théâtre, moi.

— Eh bien ?

— Qui quitte la partie la perd.

— Au contraire, je m'en vais pour échapper à la fascination.

— Après ?

— Vous lui direz que je la prie de dire les vers en question, attendu que, moi, je ne les couperai pas.

— Je ferai votre commission; mais elle ne les dira pas.

— Elle ne les dira pas?

— Non, pas même à la répétition.

— Oh ! oh ! c'est un peu fort !

— Vous verrez.

— Ah çà ! mais tout le monde est donc maître ici?

— Mon cher monsieur Dumas, écoutez bien ceci; c'est le résultat de trente ans de contemplation, d'étude et de réflexion : ici, tout le monde a des droits, personne n'a de devoirs.

— C'est profond, ce que vous me dites là, moDsieup Garnier.

Jl me posa la main sur l'épaule.

— Quand vous connaîtrez le Théâtre-Français, vous serez de mon avis.

— J'en suis déjà, monsieur Garnier.

— Et vous supprimez vos vers ?

— Je les maintiens.

— Vous ne serez pas joué.

— Je ne serai pas joué, ou je le serai avec mes vers.

— Ainsi, vous ne venez pas à la répétition demain?

— Non.

— Et vous persistez à me charger de la commission en question ?

— Je persiste.

— Adieu , monsieur Dumas.

— Au revoir, vous voulez dire?

— Adieu.

— Comment, adieu ?

— Votre répétition de demain est la dernière.

— La dernière ?

— Je sais ce que je dis.

— Allons donc !

— Vous verrez.

— Nous verrons.

— Il est encore temps.

— Monsieur Garnier, mademoiselle Mars dira les vers, ou ne jouera pas le rôle.

— Elle ne jouera pas le rôle , et la pièce ne sera pas jouée, au Théâtre-Français du moins.

— Habent sua fata libelli.

— Mon cher monsieur Dumas, je ne sais pas si vous

faites une faute de latin; mais vous faites, à coup sûr, une faute d'arithmétique.

Et nous nous quittâmes ainsi.

Le lendemain, mademoiselle Mars vint à la répétition. Gomme la veille , elle voulut passer les vers ; comme la veille, Garnier les lui souffla.

— Inutile , répéta comme la veille mademoiselle Mars ; l'auteur coupera ces vers.

— Je crois que vous vous trompez, mademoiselle Mars; il ne les coupera point.

— Comment, il ne les coupera point?

— Non.

— Vous en êtes sûr, Garnier?

— J'en réponds.

— Bien; alors, continuons.

Et mademoiselle Mars continua sans faire d'autre

observation, mais en passant les vers.

Le soir, j'allai au Théâtre-Français.

— Y a-t-il répétition demain? demandai-je au secrétaire.

— Certainement qu'il y a répétition. Pourquoi me demandez-vous cela?

— Pour rien. Je voulais savoir.

— Oui, oui, oui, fit-il, il y a répétition. Et il se remit à sa copie.

Le lendemain, j'arrivai à heure fixe.

— Eh bien, dis-je à Garnier, il y a répétition.

Il ne me répondit pas et se mit à fredonner le vaudeville du Mariage de Figaro :

— Jean Jeannot, jaloux risible...

— Vous n'entendez pas, lui dis-je, il y a répétition. Il continua :

— Veut avoir femme et repos...

— Non, c'est que vous avez dit qu'il n'y aurait pas de répétition.

— Il achète un chien terrible...

— Et il y a répétition.

— Et le lâche en son enclos...

— Allons, messieurs, en scène ! cria le garçon de théâtre.

— Allons, messieurs, en scène, répétai-je.

— Et mademoiselle Mars? dit une voix.

Garnier s'entêtait :

— La nuit quel vacarme horrible...

■ — Mademoiselle Mars n'est pas de la première scène, dis-je, elle arrivera avant la seconde.

— Le chien court, tout est mordu...

— Allons, allons, Garnier,- à votre trou.

— Hors l'amant, qui l'a vendu !

^acheva Garnier en se glissant dans son trou.

La scène commença, eut son cours et s'acheva. Puis il se fit un silence.

— Eh bien? demandai-je.

— Mademoiselle Mars n'est pas arrivée.

— Attendons un instant.

— Une lettre de mademoiselle Mars, dit un second garçon de théâtre.

— Pour qui?

— Pour le directeur.

— Il n'est pas là.

— Où est-il?

— Dans son cabinet.

Le garçon de théâtre disparut.

Cinq minutes après, le directeur entra en scène.

— Monsieur Dumas, me dit-il, mademoiselle Mars vous fait ses excuses. Elle est un peu indisposée, et demande que l'on répète sans elle, ou qu'on mette la répétition à demain.

— Que l'on répète sans elle? m'écriai-je. Impossible! Elle a le principal rôle.

— Alors, dit le directeur, remettons la répétition à demain.

— Oui, à demain, répondis-je, cela vaut mieux. Puis, me retournant vers Garnier :

— A demain, Garnier; vous entendez, lui dis-je.

— Oui, j'entends.

Et, avec un signe de tête d'une inimitable expression, il fredonna :

A demain, Demain, demain, demain, Demain de bon matin.

Remettons la partie.

A demain.

Demain, demain, demain, De votre tragédie Nous verrons la fin !

Le lendemain, l'indisposition de mademoiselle Mars continuant, il n'y eut pas de répétition, ni le surlendemain, ni les jours suivants, ni jamais !

De sorte que Christine fut jouée à l'Odéon par mademoiselle Georges, au lieu d'être jouée au Théâtre- Français par mademoiselle Mars.

Il en résulta que Ligier, qui était sorti du Théâtre- Français parce qu'il ne jouait pas Sentinelli, joua Sentinelli à l'Odéon.

0 grand prophète Garnier ! toi qui avais du moins l'avantage sur tes prédécesseurs Ézéchiel, Daniel, Jérémie, Habacuc et saint Jean, d'être clair comme l'eau de roche , que tu avais bien raison de dire que tu connaissais mademoiselle Mars comme sa couturière 1

J'avais bien vu qu'il fallait me résigner.

D'ailleurs, M. Brault, poète dramatique dont la carrière avait dévié, et qui avait été préfet, après avoir perdu sa préfecture, avait fait une tragédie de Christine et était venu la lire au Théâtre-Français.

C'était une pièce complètement jetée dans le moule

classique, et qui n'avait qu'un tort : c'était de venir vingt ans trop tard.

Mais ce qui serait un tort dans un autre théâtre est une recommandation au Théâtre-Français.

La pièce de M. Brault fut reçue en haine de ma pièce.

On voit que j'étais prédestiné ; j'avais déjà des haines avant d'avoir rien fait.

J'avais le droit pour moi, je pouvais chanter comme Roger :

Dans mon bon droit j'ai confiance.

Mais trois choses m'empêchaient de chanter ce beau vers.

La première, l'opéra des Huguenots n'était pas fait;

La seconde, je n'ai jamais chanté, même le vaudeville final de Figaro ;

La troisième, je n'ai jamais eu confiance dans mon bon droit.

Il en résulta — il est vrai que l'expérience de mon ami Garnier me guidait dans ce dédale — il en résulta que je fis mon deuil de Christine.

Et j'eus bien raison.

Il y avait au Théâtre-Français une artiste nommée madame Valmonzey , qui n'a laissé aucun souvenir comme talent, mais qui a laissé quelques souvenirs comme beauté.

Le rôle avait été distribué à madame Valmonzey.

Madame Valmonzey était l'amie d'un homme de lettres nommé M. Évariste Dumoulin, lequel rendait compte du Théâtre-Français au Constitutionnel.

Le Constitutionnel m'a toujours été fatal.

L'influence de M. Évariste Dumoulin fit que la Christine de M. Brault fut mise en répétition.

Je pouvais me plaindre, faire un procès, le gagner même.

On me dépêcha le fils de M. Brault, charmant jeune homme qui, au nom de son père mourant, vint me prier de lui céder mon tour.

J'ai toujours un peu fait le grand seigneur, que je gagnasse quinze cents francs ou cent cinquante mille francs par an. Ma mère et moi attendions la représentation de Christine pour manger.

Je donnai à M. Brault mourant mon tour de Christine. Je crois, autant que je puis me le rappeler, qu'il eut la satisfaction de voir la représentation de sa pièce avant sa mort.

' 'étais payé.

Mais ma pièce venait derrière une pièce de M. Fulchiron, reçue en 1806.

Elle reprenait son tour. C'était trop juste ; j'avais cédé le mien.

Il est vrai que Garnier me soufflait tout bas :

— Faites-en une autre; donnez le rôle à mademoiselle Mars. Ne lui faites pas de vers de trente-six pieds au lieu de vers de douze. Ne la contrariez en rien, et votre pièce sera jouée.

— Mais, dis-je à mon protecteur, on fait les vers comme on peut, mon cher Garnier. J'ai envie de faire ma pièce en prose.

— Ce sera encore mieux.

— Je vais chercher un sujet.

— Vous n'en avez pas encore un dans là tête ?

— Ma foi, non.

— Cherchez.

— Je rentre pour cela.

Et je rentrai effectivement.

Mais, avant de me renfermer dans mon bureau, j'avais un confident auquel, par un reste de penchant pour la tragédie , j'aimais à raconter ce qui s'était passé.

Ce confident, c'était un bon ami à moi, nommé de la Ponce, lequel bon ami m'avait appris beaucoup d'italien et un peu d'allemand.

Je pris le premier prétexte venu et j'entrai aux bureaux de la comptabilité, situés au troisième étage.

Le mien était au second.

De la Ponce n'était point à son poste, mais sur son bureau était un volume d'Anquetil tout ouvert.

Je jetai machinalement les yeux sur le volume, et je lus à la page 95 les lignes suivantes :

« Quoique attaché au roi, et par état ennemi du duc de Guise, Saint-Mégrin n'en aimait pas moins la duchesse Catherine de Clèves, et l'on dit qu'il en était aimé. L'auteur de cette anecdote nous représente l'époux indifférent sur l'infidélité réelle ou prétendue de sa femme ; il résista aux instances que les parents lui faisaient de se venger, et ne punit l'indiscrétion ou le crime de la duchesse que par une plaisanterie.

» Il entra un jour de grand matin dans sa chambre tenant une potion d'une main et un poignard de l'autre. Après un réveil brusque, suivi de quelques reproches :

» — Déterminez-vous, lui dit-il d'un ton de fureur, à mourir par le poignard ou par le poison.

» En vain demande-t-elle grâce, il la force de choisir. Elle avale le breuvage et se met à genoux, se recommandant à Dieu et n'attendant plus que la mort. Une heure se passe dans ces alarmes. Le duc alors rentre avec un visage serein et lui apprend que ce qu'elle a pris pour du poison est un ecxellent consommé. Sans doute, la leçon la rendit plus circonspecte par la suite. » Je ne sais pourquoi l'anecdote, comme l'appelle M. Anquetil, me frappa. J'empruntai le volume et j'eus recours à la Biographie, article Saint-Mégrin. La Biographie me renvoya aux Mémoires de VEstoile. J'ignorais complètement ce que c'était que les Mémoires de VEstoile.

Un vieux savant de mes amis non-seulement me renseigna, mais encore me prêta le livre.

Je rentrai. Je cherchai, et, tome premier, page 35, je trouvai le paragraphe suivant :

« Saint-Mégrin, jeune gentilhomme bourdelois,beau, riche et de bonne part, l'un des mignons fraisés du roi, sortant à onze heures du soir du Louvre, où le roi étoit, en la même rue du Louvre, vers la rue Saint-Honoré, fut chargé de coups de pistolets, d'épées et de coutelas par vingt ou trente hommes inconnus, qui le laissèrent sur le pavé pour mort, comme aussi mourut-il le jour ensuivant, et fut merveille comment il put tant vivre, étant atteint de trente-quatre ou trente-cinq coups mortels. Le roi fit porter son corps mort au logis de Boisy, près la Bastille, où étoit mort Quélus, son compagnon, et enterré à Saint-Paul avec même pompe et solennité

qu'avoient été auparavant inhumés, dans ladite église, Quélus et Maugiron, ses compagnons.

» Et de cet assassinat ne fut fait aucune instance, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise r avoit fait faire pour le bruit qu'avoit ce mignon d'entretenir sa femme, et que celui qui avoit fait le coup portoit la barbe et la contenance du duc de Mayenne, son frère.

y> Les nouvelles venues au roi de Navarre, il dit :

» — Je sais bon gré au duc de Guise, mon cousin, de n'avoir pu souffrir qu'un mignon de couchette comme Saint-Mégrin le fît cocu; c'est ainsi qu'il faudroit accoutrer tous les autres petits galants de cour qui se mêlent d'approcher les princesses pour les muguetter et leur faire l'amour. »

— Diable ! me dis-je après avoir lu ce paragraphe, il me semble que, si le duc de Guise a plaisanté avec la maîtresse, il n'a pas plaisanté avec l'amant.

Puis, comme les Mémoires de VEstoile, dans leur style naïf et coloré à la fois, m'inspiraient une grande curiosité, je continuai de lire.

Quelques pages plus loin, je trouvai Y anecdote suivante :

« Le mercredi 19 août, Bussy d'Amboise, premier gentilhomme de M. le Duc, gouverneur d'Anjou, abbé de Bourgueil, qui faisoit tant le grand et le hautain à cause de la faveur de son maître et qui avoit tant fait de maux et pilleries es pays d'Anjou et du Mayne, fut tué par le seigneur de Monsoreau, ensemble avec lui le lieutenant criminel de Saumur, en une maison dudit seigneur de Monsoreau, où la nuit ledit lieutenant, qui étoit son messager d'amour, l'avoit conduit pour cou-

c îr cette nuit-là avec la femme dudit Monsoreau , à 1. uelle Bussy, dès longtemps, faisoit l'amour, et auquel 1, ite dame avoit donné exprès cette fausse assignation par le faire surprendre par Monsoreau, son mari; à 1; ueîle comparaissant vers le minuit, fut aussitôt inl;ti et assailli par dix ou douze qui accompagnoient le s gneur de Monsoreau, lesquels de furie se ruèrent si' lui pour le massacrer. Ce gentilhomme, se voyant s pauvrement trahi et qu'il étoit seul (comme on ne s;:compagne guère pour de telles expéditions), ne laissa pirtant pas de se défendre jusqu'au bout, montrant q >, la peur, comme il disoit souvent, jamais n'avoit ti iivé place en son cœur, car, tant qu'il lui demeura un n rceau d'épée dans la main, il combattit toujours et nques à la poignée, et après s'aida des tables, bancs, î.jiises et escabelles, avec lesquels il en blessa trois ou 1 itre de ses ennemis. Jusqu'à ce qu'étant vaincu par .{multitude, et dénué de toute arme et instrument p,ir se défendre, fut assommé près d'une fenêtre par .Miellé il se cuidoit sauver. Telle fut la fin du capitaine Bissy. »

par quel mécanisme de l'intelligence la mort de ■ B-îsy se souda-t-elle à celle de Saint-Mégrin? Ce me 5i :tit impossible à dire, le que je sais, c'est qu'avec ces deux fragments des noires de VEstoile et une scène de VAbbé de Walter itt, où Murrey veut faire signer à Marie Stuart son Lication, je fis en deux mois mon drame de Henri III. a création du petit page m'appartenait entièrement, même que le développement des caractères de Saintgrin et de la duchesse de Guise.

Plus, toute l'intrigue delà pièce.

Je lus Henri III chez Nestor Roqueplan.

La lecture eut le plus grand succès .

Firmin était présent, les applaudissements lui firei un grand effet.

Il organisa une lecture chez lui à laquelle dévaler assister Taylor et Béranger.

De plus, Michelot, Samson, mademoiselle Mars, m demoiselle Leverd.

Cette deuxième lecture ne fit que confirmer le suce de la première.

On décida, séance tenante, que, le lendemain, jo de comité, les artistes présents demanderaient une U ture extraordinaire, et qu'en s'appuyant du premi tour de faveur qui m'avait été accordé pour Christi et que j'avais cédé à M. Brault, on en demanderait po moi un second.

Le même soir, Firmin me prit à part.

— Écoutez, me dit-il ; je vous demande une grâ

— Laquelle ?

— C'est de me donner le rôle du petit page.

— Pour vous?

— Non, pour cette belle enfant-là.

Et il me montra Louise Despréaux, qui devint pi tard madame Allan.

— Je crois bien !

— C'est mon élève et je vous réponds d'elle.

— C'est convenu.

— Votre parole d'honneur?

— Parole d'honneur.

Il appela la jeune fille.

— Louise ?

i Louise, qui se doutait probablement de ce qui nous

,:cupait, accourut.

j -- Tu l'as, dit Firmin.

: — Oh ! que je suis contente I s'écria-t-elie en sautant

f joie.

— Embrasse-le.

— Volontiers.

I Et, dans sa joie, elle me jeta les deux bras au cou.

— Mais, sérieusement, là, dit-elle, quelque chose que !sse mademoiselle Mars pour me le retirer?

— Mademoiselle Mars? Pourquoi mademoiselle Mars rait-elle quelque chose pour vous retirer un rôle. ?

, — Quelque chose que fasse mademoiselle Mars pour e l'ôter? répéta Louise. Je regardai Firmin.

— Elle sait parfaitement ce qu'elle dit, ajouta Firin.

Je fis un mouvement qui signifiait : «Puisqu'elle sait qu'elle dit, je n'ai pas besoin de le savoir, mai. »

— Quelque chose que fasse mademoiselle Mars pour ,ms l'ôter, répétai-je.

j Et je fus embrassé une seconde fois.

j Le lendemain, je recevais ma lettre d'avis.

: Henri III fut lu le 1er septembre 1828 et reçu par ac-

lamation.

Après la lecture, on m'appela dans le cabinet du difccteur.

J'y trouvai mademoiselle Mars. Elle aborda la queslon avec cette sorte de brutalité qui lui était habiidle.

2oVÎ SOUVENIRS DRAMATIQUES

— Ah ! c'est vous, dit-elle. Il s'agit ici de ne point faire les mêmes bêtises que pour Christine.

— Quelles bêtises, madame? lui répondis-je.

— Dans la distribution.

— Ah! c'est vrai; j'avais eu l'honneur de vous distribuer le rôle de Christine et vous ne l'avez pas joué

— C'est possible : il y a bien des choses à dire là dessus ; mais je vous promets que je jouerai celui de 1, duchesse de Guise.

— Alors, vous vous le distribuez?

— Mais sans doute. Ne m'était-il pas destiné?

— Si fait, Madame.

— Eh bien, alors ?

— Aussi je vous remercie bien sincèrement.

— Maintenant, le duc de Guise... A qui donnez-voi le duc de Guise?

— A Ligier.

— Il n'est plus ici.

— Où est-il?

— A l'Odéon. En son absence, vous n'avez que M chelot qui puisse vous jouer cela.

— Pardon, madame, Michelot est comme Périe il ne joue que de la comédie.

— Il jouera très-bien le duc de Guise.

— Madame, il ne le jouera ni bien ni mal.

— Pourquoi cela?

— Mais pour une raison toute simple : c'est qu ne le jouera pas.

— Et que jouera-t-il?

— Il jouera Henri III.

— Henri III, le gros Michelot?

— Henri III, oui, madame.

— Allons donc! C'est à Armand que convient le rôle (f enri.

j- Il lui convient peut-être, madame; mais c'est Wjhelot qui le jouera.

— Mais qu'avez- vous donc contre Armand ?

,- Moi, madame? Absolument rien. Je n'ai pas l'honnir de le connaître...

! -Eh bien, alors?

|- Vous ne me laissez pas achever. Je n'ai pas l'honnir de le connaître autrement que de réputation. | U Vous croyez à ces calomnies, vous !

— A quelles calomnies?

j- Vous savez bien ce que je veux dire. I -Non, madame, je n'y crois pas ; mais j'ai peur q î d'autres n'y croient.

j — Je vous préviens que j'en ai déjà parlé à Armand. i — Vous avez eu tort, madame.

— Je me suis engagée.

[ — Vous vous dégagerez.

j— Oh! mais vous êtes étrange, savez-vous? \ — Non, madame; seulement, j'ai résolu qu' Henri III s ait joué.

i — Ahl... Eh bien, maintenant, voyons! Catherine; à ci faites- vous jouer Catherine? A madame Paradol?

. — A mademoiselle Leverd.

— Leverd? Elle n'acceptera pas le rôle.

— Elle l'a accepté.

| — Elle ne le jouera pas.

— Je le ferai apprendre en double.

— Bon. Reste le page.

— Reste le page.

— Je joue trois scènes avec lui. Je vous préviens que je désire pour ce rôle quelqu'un qui me convienne.

— Je tâcherai, madame.

— Nous avons madame Menjaud, qui le jouera à ravir.

— Madame Menjaud a beaucoup de talent, mais il lui manque le physique du rôle.

— Oh ! c'est trop fort ! Et sans doute ce rôle-là est distribué aussi ?

— Oui, madame, il est distribué.

— Et à qui? Est-ce une indiscrétion?

— A mademoiselle Louise Despréaux.

— A mademoiselle Louise Despréaux?

— Oui, madame.

— Choisir mademoiselle Louise Despréaux pour un page !

— Pourquoi pas?

— Mais parce que...

— N'est-elle pas jolie?

— Si fait, mon Dieu ! Mais il ne s'agit pas seulement d'être jolie.

— N'a-t-elle pas du talent?

— On dit qu'elle en aura.

— Eh! madame, un rôle peut aider ce talent à venir.

— Mais faire jouer un page à cette petite fille!

— J'attends encore que vous me donniez une bonne raison pour qu'elle ne le joue pas.

— Eh bien, dit mademoiselle Mars, vous la verrez en pantalon collant.

— Bon! que verrai-je?

— "Vous verrez qu'elle est horriblement cagneuse.

— Le fait est, madame, que c'est un cas rédhibitoire.

— Tandis que madame Menjaud...

— N'est pas cagneuse... Je le sais; mais elle a'd'auj'es défauts, que mademoiselle Despréaux n'a pas.

— Allons! je vois que vous tenez absolument à lademoiselle Despréaux.

— Oui, madame.

— Soit. Au fait, que m'importe, à moi? Que l'ourage aille comme il pourra ! Je n'ai pas le rôle de la Lèce. Du reste, je vois bien d'où vient l'entêtement.

— D'où vient-il?

— Il ne vient pas de vous.

— C'est possible.

— Il vient de Firmin.

— Vous m'avez dit un jour, madame, que vous étiez aint Jean Bouclie-d'or... Moi, je suis son frère.

— 11 veut pousser son élève.

— C'est d'un bon professeur.

— Vous mériteriez que je vous laissasse votre rôle.

— Madame Dorval le jouerait.

— Madame Dor... ! madame Dorval ! Qu'est-ce que 'est que cela?

— C'est une femme d'un grand talent, madame.

— Qui joue les Deux Forçats à la Porte-Saint-Mar- . Ah ! mon Dieu !

— La pièce est mauvaise, mais l'actrice est bonne.

— Pourquoi n'avez-vous point été lui porter votre pièce tout de suite, à madame Dorval?

Parce que j'avais pris une espèce d'engagement avec le Théâtre-Français.

— Alors, vous ne tenez pas à être joué par nous?

— J'y tiens, au contraire, madame, puisque je reviens à la Comédie-Française après la façon dont on s'y est conduit envers moi.

— Mais ne dirait-on pas qu'on vous a mis à la porte!

— A peu près.

— Vous êtes un grand enfant. Allons! calmez-vous; votre place est ici, il faut y rester. Seulement, vous réfléchirez, n'est-ce pas?

— A quoi, madame?

— A votre distribution.

— Je ne réfléchis jamais à ce qui est fait.

— Ainsi, c'est fait?

— C'est fait.

— Vous ne changerez pas de sentiment?

— Il est possible que je* change de sentiment, mais je ne changerai pas de distribution.

— Eh bien, allons! vous êtes le premier que je voie si entêté que cela.

Je saluai.

— Seulement, mon cher, demandez à voir les jambes de votre page.

— Quoique ce soit fort indiscret, madame, je vous promets de le demander.

Je saluai une seconde fois, et je sortis du bureau, laissant mademoiselle Mars stupéfaite.

C'était la première fois qu'un auteur lui tenait tête.

Cependant, je dois le dire, les jambes- de mon page me trottaient par l'esprit; je courus chez Firmin.

— Vous savez ce qui se passe? lui dis-je. -Non!

MON ODYSSÉE A LA COMEDIE-FRANÇAISE 2.j t

— Je viens d'avoir une scène avec mademoiselle Mars.

— Ah! vous pouvez être tranquille; ce ne sera pas [a dernière.

— Diable! vous ne me présagez pas là un avenir couleur de rose.

— Et à quel propos?

— A propos de la distribution.

— Contez-moi cela.

— Elle voulait le rôle de Henri III.

— Pour son barbouilleur M. Armand, n'est-ce pas?

— Justement. Elle voulait le rôle du duc de Guise pour Michelot.

— Elle eût été sûre qu'il n'aurait pas été trop dramatique.

— Enfin elle voulait le rôle du page pour. . .

— Pour madame Menjaud

— Pour madame Menjaud.

— Elle aurait été sûre qu'elle n'eût pas été trop eune et trop jolie. Tenez, on dit que Mazarin, mourant, dit à Louis XIV : « Je vous ai rétabli sur le trône, j'ai fait la paix dans le royaume, je vous ai marié à l'infante d'Espagne, je vous laisse tous mes biens par mon testament; eh bien, sire, je vais vous donner un conseil plus précieux que tout cela : ne prenez janais de premier ministre. »

— Ce qui veut dire?

— Ne consultez jamais un comédien sur votre disiribution.

— Pas même vous?

— Pas même moi. Je ne vaux pas mieux qu'un

autre; chacun de nous a ses intérêts, voyez-vous. Ainsi, mademoiselle Mars, qui a ses petits soixante ans, ne veut pas de la blonde et fraîche figure de Louise auprès d'elle. Elle aimerait, mieux madame Menjaud.

— Mais, dites-moi donc, elle dit que Louise...

— Que dit-elle?

— Elle dit que Louise a les genoux cagneux .

— Ecoutez, mon cher, je ne connais pas les genoux de Louise, mais Louise mettra un maillot, et vous verrez ses genoux.

— Je ne vous cache pas que cela me fera plaisir.

— Je crois bien !

Trois jours après, je dînais chez Firmin, et, au dessert, Louise Despréaux entrait en page.

Louise Despréaux joua le rôle d'Arthur aux grands applaudissements du public.

Mais, avant d'en arriver là, bon Dieu ! que de rages, que de désespoirs, que de grincements de dents !

Oh! le Théâtre-Français, c'est un cercle de l'enfei oublié par Dante, où Dieu met les auteurs tragiques qui ont cette singulière idée de gagner la moitié moins d'argent qu'ailleurs, d'avoir vingt-cinq représentations au lieu d'en avoir cent, et d'être décorés sur leurs vieu: jours de la croix de la Légion d'honneur, non pas poui les succès obtenus, mais pour les souffrances éprouvées.

Vous connaissez, cher lecteur, .les habitudes du vre, qui revient toujours à son lancer, de sorte que chasseur n'a qu'à l'y attendre, il est toujours sûr de tuer, ou du moins d'avoir la chance de tirer dessus. Le Théâtre-Français, c'était mon lancer, et l'on avait au y tirer sur moi, j'y revenais toujours. Sur ces entrefaites, cédant à une espèce de malaise ard qui était dans l'air et qui précède d'habitude les andes crises politiques, j'avais fait Antony. Dans quelles conditions personnelles avais-je fait cet ivrage? C'est ce que l'on pourra voir dans mes Mêmes .

En somme, une fois fait, j'écrivis au Théâtre-Franis que j'avais commis un nouveau drame, et que je sirais une lecture.

Henri ///avait eu un succès immense; mademoiselle ars, personnellement, y avait été fort applaudie. Je ivais donc penser qu'ayant fait entrer trois cent mille mes dans la caisse de MM. les comédiens du roi, ma mue serait un triomphe.

Excusez-moi, cher lecteur, je n'avais que vingt-six is.

J'arrivai donc au jour dit avec mon manuscrit, plein î confiance dans mon génie et convaincu que j'avais it un chef-d'œuvre.

Êtes-vous nageur? avez«vous parfois plongé profon-

dément dans une rivière et senti, à mesure que vour vous enfonciez, les couches d'eau se refroidir?

Eh Lien, voilà l'effet que me fit la lecture d' Anlony.

Je fus reçu à la considération du succès & Henri III et surtout à celle-ci, que, la pièce ne nécessitant aucune dépense, le théâtre rentrerait facilement dans se: frais.

Les deux rôles principaux furent distribués à made moiselle Mars et à Firmin, qui parurent médiocremen flattés du cadeau.

Le second rôle de femme, celui de la vicomtesse, fu distribué à une charmante femme, qui était alors a Théâtre-Français, et que l'on appelait Rose Dupuis.

C'est la mère de notre excellent artiste Dupuis, d Gymnase.

Menjaud jouait ou devait jouer le poète.

J'ai dit que la pièce avait été reçue en considératic de deux choses, j'eusse dû dire en considération c trois choses, et ajouter même que la troisième était principale.

On s'était dit tout bas :

— Recevons, qu'importe! la censure ne laissera j mais paraître une pareille énormité.

Mais MM. les comédiens français avaient comp sans la révolution de Juillet.

Arrivèrent ces trois jours qui, en renversant pi mal d'autres choses, renversèrent sans s'en apercevc la censure.

Nous disons sans s'en apercevoir, parce qu'en elf , dès qu'on s'aperçut que la censure n'était plus là, i la rétablit.

MON ODYSSÉE A LA COMÉDIE-FRANÇAISE 2il

Mais enfin, l'hydre engourdie resta deux ou trois ans cachée dans son antre du ministère de l'intérieur, de sorte que, pendant ce temps-là, Antony, Richard Darlington, la Tour de Nesle, Marion Delorme, Angèle, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, firent leur apparition.

Il est probable que, sans cet interrègne, ces sept drames, qui produisirent de si grands ravages dans la société, seraient encore inédits.

Mais enfin la révolution de Juillet abolit la censure; de sorte que le Théâtre-Français, qui se croyait bel et bien garanti contre moi, me vit apparaître un jour au seuil du comité et entendit retentir ces formidables paroles :

— Et Antony?

J'avais pour Antony un tour de faveur que l'on m'avait imprudemment accordé, toujours dans l'espérance de la censure, et voilà qu'il fallait faire droit à mon tour de faveur.

Il est vrai qu'on avait, comme on dit en termes de théâtre, la ressource de me dégoûter.

Il faut rendre justice à MM. les comédiens de la rue de Richelieu, ils firent tout ce qu'ils purent pour cela.

Pendant que les grands répétaient, les autres écoutaient, et, quoiqu'il n'y ait pas dans Antony le plus petit mot pour rire, c'était une hilarité dont la contagion s'étendait à tout le monde, excepté à un brave homme que, de suisse, on avait fait garçon d'accessoires, et que l'on nommait Marquet.

Consignons son nom ici, afin que la postérité soit de moitié dans la reconnaissance que je lui dois.

Puis prenons garde d'oublier un détail qui a eu une i. 14

grande influence sur l'intérieur des coulisses de la Comédie-Française.

La révolution qui avait emporté la branche aînée et la censure avait renvoyé en même temps les Suisses dans l'antique Helvétie, — comme disent encore de nos jours les poètes de l'Académie.

C'était justice au point de vue révolutionnaire; les Suisses avaient tiré sur le peuple.

Nous avons dit que Marquet était suisse au Théâtre- Français: — mais, entendons-nous bien: — suisse comme celui des Plaideurs, de Racine, excepté qu'au lieu de le faire venir d'Amiens, on l'avait fait venir de Pontoise.

Marquet, comme de raison, n'avait tiré sur personne, et l'on n'avait aucun motif de renvoyer Marquet dans l'antique Pontoise.

Je sais bien qu'après les révolutions, il n'y a pas besoin de motifs pour renvoyer les gens. — Enfin, on n'avait pas renvoyé Marquet.

Seulement, de suisse, on l'avait fait garçon d'accessoires.

Ceci amena un grand changement dans l'étiquette du Théâtre-Français.

Du temps que la branche aînée régnait et que Marquet était suisse, il était défendu d'avoir le chapeau sur la tête dans les coulisses du Théâtre-Français.

Aussitôt que l'on oubliait cette défense et que l'on se couvrait, Marquet, avec son majestueux costume de suisse et avec sa politesse parfaite, venait vous dire

— Monsieur, vous êtes dans un théâtre royal ; ayez la bonté de tenir votre chapeau à la main.

Et l'on ôtait son chapeau, et l'on parlait le chapeau à la main aux actrices, auxquelles il y a deux raisons, à mon avis, de parler le chapeau à la main : la première, parce que ce sont des femmes toujours ; la seconde,, parce que ce sont des femmes de talent quelquefois.

Aujourd'hui, on parle aux femmes du Théâtre-Français le chapeau sur l'oreille et les mains dans les poches.

Si l'on n'avait pas peur du feu, et si les pompiers n'étaient pas là, on leur parlerait le cigare à la bouche.

Donc, du temps de Christine et à' Henri 111, Marquet était suisse ; du temps à'Antony, il était garçon d'accessoires.

Mais, quoiqu'il fût descendu d'un cran et qu'il n'eût plus sa hallebarde, Marquet n'en était pas plus lier.

Il en résultait que Marquet était resté mon ami ; et je dois ajouter à sa louange que, dans tous les hauts et les bas que j'ai eus avec MM. les comédiens français, il est constamment resté le même pour moi.

Eh bien, dans tous les passages dramatiques, j'étais sûr de voir deux choses en dehors de ce que je devais y voir :

La tête de Marquet entr'ouvrant la porte du fond, et le casque du pompier passant par le manteau d'Arlequin.

Jeunes auteurs qui vous livrez au théâtre, n'oubliez pas les quelques lignes qui vont suivre, et qui ont rapport à ce casque de pompier.

Le casque du pompier, voyez-vous, c'est le symbole du succès de larmes.

Le casque du pompier, c'est l'équivalent du capucinbaromètre.

Si le temps doit être beau, le capucin sort et se montre.

Si le temps doit être nébuleux, le capucin reste chez lui.

Le pompier qui sort de la coulisse, comprenez-vous, c'est l'intérêt populaire.

Si vous intéressez le pompier au point que, oubliant son devoir, il sorte de la coulisse et en arrive à se mêler aux comparses, votre affaire est claire : vous avez un succès.

Plus il sort, plus le succès sera grand.

Voilà pourquoi je vous disais que le casque du pompier, c'était le symbole du succès de larmes.

Or, dans toutes les situations dramatiques d'Antony, je voyais la tête de Marquet qui entre-bâillait la porte du fond et le casque du pompier qui sortait de la coulisse.

Et cependant, les répétitions à'Antony continuaient au milieu de la distraction des deux acteurs principaux, des airs ironiques des chuchoteurs de seconds rôles, et de l'attention soutenue du garçon d'accessoires et du pompier de service.

Elles durèrent ainsi trois mois; on avait pour les allonger le prétexte des émeutes.

Pendant ces trois mois, avec une persistance et une habileté dont elle était seule capable, mademoiselle Mars était parvenue à ramener le rôle d'Adèle aux proportions d'un rôle dAlexandre Duval ou de Scribe, de la Fille d'honneur ou de Valérie.

De fon côté, Firmin jouait de son mieux le rôle d'Antony, comme il avait fait, deux ans auparavant, de celui de Monaldeschi, et il en rabattait toutes les aspérités.

11 en résulta que, le trimestre écoulé, Adèle et Antony étaient deux charmants amoureux du Gymnase, qui pouvaient parfaitement s'appeler M. Arthur et mademoiselle Céleste.

Et encore la pièce paraissait-elle bien hasardée.

Mais, me direz- vous, mon cher lecteur, comment se fait-il que, vous qui résistiez si robustement à vos artistes lors de la distribution, qui vous étiez posé si carrément comme un bloc de granit vis-à-vis de mademoiselle Mars, lorsqu'elle avait voulu donner le rôle de mademoiselle Louise Despréaux^à madame Menjaud, et celui de Michelot à M. Armand, comment se fait-il que vous ayez cédé aux observations de mademoiselle Mars et de Firmin, au point de dénaturer votre œuvre ?

Ah! comment se fait-il!...

Comment se fait-il que la rouille ronge le fer, que la caresse des vagues use le rocher, que le regard de la lune dévore les monuments?

Vous savez l'histoire de la goutte d'eau qui tombe toutes les secondes à la même place , et qui finit par creuser le marbre au bout de mille ans.

En somme, tel était devenu Antony, si bien que les

artistes principaux paraissaient plus contents de leurs rôles, que les artistes secondaires riaient moins et chuchotaient moins, mais qu'en revanche Marquet n'entrouvrait plus avec sa tête la porte du fond, et que je ne voyais plus poindre la paillette d'or au casque du pompier.

Mes amis sortaient de la répétition, en disant :

— C'est une jolie pièce, un charmant ouvrage. Nous ne t'aurions jamais cru capable de travailler dans ce genre -là.

Ces éloges, je l'avoue, me blessaient profondément. Je soupirais et je répondais :

— Ni moi non plus, je ne me serais jamais cru capable de travailler dans ce genre-là.

Enfin, le jour de la représentation approcha, quelque chose que l'on fît pour le reculer.

L'affiche annonça :

Après-demain, samedi, première représentation d'ANton'y, drame en cinq actes, en prose.

Je m'étais arrêté comme s'arrête tout auteur devant l'affiche, et j'avais lu, avec ce serrement de cœur mêlé d'une certaine allégresse, l'annonce de ma prochaine représentation, lorsque j'entrai au théâtre pour laii ma dernière répétition.

Je trouvai à tout le monde un air étrai

Il est vrai que j'étais de dix minutes en retard.

J'arrivai jusqu'à mademoiselle Mars.

— Vous savez, me dit-elle, que nous vous attendons f depuis dix minutes?

— C'est vrai, mademoiselle, répondis-je; mais je me suis trouvé dans un embarras de voitures, et

mon cocher a été obligé de faire un énorme détour.

— Oh ! du reste, cela ne fait rien.

— Vous êtes bien bonne.

— Je voulais vous dire que l'on vous a prévenu de ce qui arrive î

— On ne vous a pas prévenu?

— Il arrive donc quelque chose ?

— On nous éclaire au gaz.

-— Tant mieux.

— On nous fait un nouveau lustre.

— Recevez mon compliment.

— Oui, mais ce n'est pas cela.

—- Qu'est-ce, alors, mademoiselle ;

— J'ai fait douze cents francs de dépenses pour votre pièce.

— Bravo 1

— J'ai quatre toilettes différentes»

— Vous serez superbe.

— Et vous comprenez...

— Non, je ne comprends pas.

— Je désire qu'on les voie.

— C'est trop juste.

— Et puisque nous avons un lustre neuf...

— Dans combien de temps?

— Dans trois mois.

— Eh bien ?

— Eh bien, nous jouerons Antony pour inaugurer le lustre neuf.

— Ah ! ah

— Oui.

— C'est-à-dire dans trois mois?

— Dans trois mois.

— Au mois de mai?

— Au mois de mai, c'est un très-bon mois.

— Un très-beau mois, vous voulez dire?

— Très-bon aussi.

— Vous n'avez donc pas de congé au mois de mai, cette année?

— Si fait.

— A la fin de juin, alors?

— Non, le 1er juin.

— Alors, si nous arrivons le 20 mai, par exemple, j'aurai trois représentations.

Mademoiselle Mars compta :

— Quatre : le mois de mai a trente et un jours.

— C'est joli, quatre représentations.

— Je vous reprendrai à mon retour.

— Oui?

— Parole d'honneur !

— Merci; c'est très-gracieux de votre part

Je lui tournai le dos, en haussant les épaules, et me trouvai face à face avec Firmin.

— Tu as entendu ? lui dis-je.

■ — Parfaitement.

— Quand je te disais qu'elle ne le jouerait pas, ton rôle.

— Mais, enfin, pourquoi ne le jouerait-elle pas?

— C'est un rôle de madame Dorval.

— A cela, j'y ai souvent pensé.

— Mais, du reste, ce n'est pas un mal, vois-tu, quo la pièce soit remise?

— Pourquoi?

— Parce que tu auras le temps d'y faire des corrections.

— Bénédiction ! je n'en ai déjà que trop fait.

— Ne t'en plains pas, la pièce y a joliment gagné. •— Oui ! joliment, comme tu dis.

Firmin était lancé.

— Écoute, me dit-il, puisque nous en sommes làdessus, je vais te dire mon avis sur la pièce.

— Ah ! je le sais, va. Tu l'as jouée par complaisance.

— Tu comprends bien. Je ne pouvais pas dire à l'homme qui m'a fait le rôle de Saint-Mégrin : a Je ne veux pas jouer Antony. »

— Tu aurais mieux fait de me le dire.

— Non, on ne dit pas ces choses-là.

— Voyons, que dit-on?

— Tu veux mon opinion bien franche?

— Parbleu !

— Eh bien, ton Antony, vois-tu, c'est un fou

— Je le sais bien.

— Un monomane.

— C'est sa seule excuse. Quand on le jugera devant la cour d'assises, son avocat n'aura que cette chance-là de le sauver.

— Ah! oui; mais, pour moi, vois-tu...

— Non, je ne vois pas.

— Eh bien, cela jette de la monotonie dans mon rôle; je rabâche toujours la même chose.

— C'est avec intention que je l'ai fait ainsi.

— Avec intention, avec intention... C'est comme la pièce...

— Bon! la pièce?

— Oui, l'ensemble, le plan de la pièce,

— J'entends bien.

— Ce n'est pas fait comme tu fais ordinairement: ce n'est pas fait comme Henri III, comme Christ i,

— Ali! pauvre Christine! Ne parlons pas d'elle ici. ■ — Et à ta place...

— Eh bien, à ma place?

— Puisqu'on te donne un peu de loisir...

— Puisqu'on me donne un peu de loisir?

— Tu vas sauter aux frises.

— Oh! non! sois tranquille; depuis que je suis au Théâtre-Français, j'en ai tant entendu...

— Eh bien, je porterais ma pièce à Scribe.

Je reçus le coup en pleine poitrine sans broncher.

J'étais, on le voit, comme ces Écossais de Waterloo, qu'il fallait non-seulement tuer, mais pousser pour qu'ils tombassent.

Cependant, la parole me revint.

— Ce conseil de porter la pièce à quelqu'un est bon.

— Oh! tu vois! dit Firmin tout joyeux.

— Oui ; seulement, je ne la porterai pas à Scribe.

— A qui la porteras-tu ?

— A Crosnier. En effet, je commence à être de ton avis. Je crois que le rôle dAdèle est une Dorval, et j'ajouterai que le rôle d'Antony est un..

— Un?...

— Un Bocage.

Firmin poussa un éclat de rire homérique. Pendant qu'il riait, j'allai au souffleur, resté dans son trou.

— Mon cher Garnier, lui dis-je, faites-moi le plaisir de me prêter mon manuscrit.

— Le voilà, dit Garnier, qui n'y entendait pas malice.

— Merci, Garnier.

Je le roulai et le mis sous mon bras.

— Adieu , Firmin ! — Adieu, mademoiselle Mars! Puis, donnant une poignée de main à Marquet :

— Adieu, mon cher Marquet I si cela peut vous être agréable, sachez une chose.

— Laquelle?

— C'est que vous êtes le seul que je regrette ici.

— Vous vous en allez donc, monsieur Dumas ?

— Oui, Marquet, je m'en vais.

— Eh bien, je puis dire que c'est bien malheureux pour la Comédie-Française.

— Merci, Marquet !

Cinq secondes après, j'étais dans la rue ; dix minutes après, chez Dorval.

Le lendemain, la pièce fut lue à Dorval et à Bocage.

Six semaines après, elle fut jouée au théâtre de la Porte-Saint-Martin .

Voir, pour les détails, les Mémoires de l'auteur (¥Antony.

Un jour, Anicet Bourgeois entra chez moi. — Mon cher ami, me dit-il, je viens vous proposer une grande affaire pour le Cirque.

— Laquelle?

— Je quitte Franconi.

— Adolphe ?

— Adolphe. IL a un cheval merveilleux auquel, avec un morceau de sucre, il fait faire tout ce qu'il veut.

— Eh hien?

— Eh hien, j'ai eu une idée ; je lui en ai parlé, et il l'approuve.

— Voyons l'idée.

— C'est de faire une grande pièce de Galigula dans laquelle le cheval jouera le principal rôle.

— Le cheval Incitatus?

— Oui, enfin, le cheval que Caligula nomme premier consul.

— En effet, cher ami, il y a une idée.

— Voulez-vous que nous fassions la pièce ensemble?

— Volontiers.

— Quand nous y mettrons-nous?

— Diable ! cher ami, comme vous y allez ! il faut que j'étudie toute cette époque-là.

— Combien de jours demandez-vous ?

— Quinze jours; est-ce trop ?

— Quinze jours, soit.

— Alors, dans quinze jours...

— Vous me renvoyez?

— Je n'ai pas de temps à perdre; étudiez de voir' côté, j'étudierai du mien ; ce que l'un ne saura point l'autre le saura.

Au bout de dix jours, je vis reparaître Anicet.

— Eh! lui dis -je, nous n'y sommes pas, che ami !

MON ODYSSÉE A LA COMÉDIE-FRANÇAISE c>53

— Oui, me dit-il, notre pièce est flambée, et je venais vous en prévenir.

— Comment cela ?

— Incitatus a reçu d'un de ses camarades un coup de pied qui lui a cassé la cuisse; il a fallu l'abattre.

— Ah diable!

— Ainsi, mon cher ami, votre travail est perdu.

— Non pas ; cette étude de l'histoire romaine m'a profondément intéressé. Je ferai mon drame sans cheval.

— Voulez-vous que nous le fassions ensemble ?

— Merci; je veux le faire en vers.

— Alors, n'en parlons plus.

— Si fait, parlons-en. Comme l'idée m'a été apportée par vous, il est juste que vous y participiez.

— Vous arrangerez cela comme vous l'entendrez.

— Vous vous en rapportez à moi?

— Oui.

— Alors, vous l'avez dit; n'en parlons plus.

Nous nous serrâmes la main et tout fut dit. — Je me mis au travail.

Il y avait camp à Compiègne.

M. le duc d'Orléans m'avait invité à venir à Compiègne pour tout le temps qu'il y passerait lui-même

Je le remerciai et lui dis quelle était l'œuvre que j'avais à faire. Je serais au château un hôte gênant et gêné.

Il insista.

Je le priai de me laisser ma liberté, tout en lui promettant d'aller à Compiègne.

J'y allai, en effet, et m'informai s'il n'y avait pas, I. 15

dans les alentours quelque retrait bien discret où je pusse faire tranquillement mon œuvre.

J'attachais une grande importance à Caligula.

On m'indiqua une maison de garde à Saint-Corneille.

C'était un bon saint pour la neuvaine que j'exécutais.

Je me rendis à Saint-Corneille. Je traitai avec la femme du garde qui occupait la maison, perdue dans un site aussi désert que je pouvais le désirer. Elle me céda deux chambres et se chargea de ma nourriture, le tout moyennant trois cents francs par mois.

Il ne faut pas se livrer à une trop grande dépense quand on ne peut compter pour la payer que sur une tragédie.

Le lendemain de mon installation, je me mis à l'œuvre.

Au bout de trente-six jours, ma tragédie était faite.

Le Théâtre- Français avait eu vent de la chose.

J'avais eu dans l'intervalle un petit bout de relation avec lui.

Ne l'oublions pas.

M. Thiers, étant ministre, m'avait fait prier de passer au ministère.

Je m'étais rendu à l'invitation de M. Thiers.

Il m'avait demandé pourquoi je travaillais pour des théâtres de boulevard, au lieu de travailler pour le Théâtre-Français.

Je lui avais répondu que le genre de littérature que je faisais était mieux joué au boulevard qu'au Théâtre- Français.

Il m'avait fait valoir les avantages précuniaires qu'il j avait à travailler pour le Théâtre-Français.

Sur quoi, je lui avais prouvé, la plume à la main, crue le Théâtre-Français était le théâtre où l'on gagnait le moins d'argent.

Et, comme M. Thiers est un homme d'une intelligence parfaite, il avait compris tout d'abord ce que je vais vous faire comprendre, à vous.

Le Théâtre-Français, dans ses grands succès, peut faire, pendant trente ou quarante représentations, une moyenne de quatre mille francs.

Cotons, au plus haut, quarante représentations à quatre mille francs, cent soixante mille francs.

Le Théâtre-Français paye neuf pour cent de la recette.

Mais le Théâtre-Français fait presque toujours, sur les neuf pour cent, un petit bénéfice.

Il joue une pièce d'auteur mort, en un ou deux actes ; l'auteur vivant n'a plus que sept.

Sept du cent sur quatre mille francs donnent deux cent quatre-vingts francs.

Sept du cent sur cent soixante mille francs donnent onze mille deux cents francs.

Donc, une pièce au Théâtre-Français, au bout de quarante représentations, c'est-à-dire au bout de trois mois et dix-huit jours a donné onze mille francs- de bénéfice.

— Pourquoi trois mois el dix-huit jours demanderez-vous.

C'est bien simple, les autres théâtres jouent tous les jours la pièce nouvelle, dimanche compris.

Le Théâtre-Français la joue tous les deux jours et ne la joue pas le dimanche.

Il en résulte que les autres théâtres donnent à l'auteur trente représentations par mois.

Tandis que le Théâtre-Français n'en donne que douze.

Or, une pièce vieillit non point par le nombre de représentations qu'elle a, mais par sa date sur l'affiche.

Il en résulte qu'au bout de trois mois et dix-huit jours, quand une pièce a eu quarante représentations, elle est aussi vieille que si, à un autre théâtre, jouée tous les jours, elle avait eu cent-huit représentations.

Maintenant, aux théâtres des boulevards, l'auteur a dix du cent.

Mettons que les cent dix représentations aient fait une moyenne de deux mille francs.

C'est juste moitié moins que la moyenne du Théâtre- Français. Le théâtre aura fait deux cent seize mille francs qui, à dix du cent, font vingt et un mille six cents francs. Dix mille quatre cents francs de plus qu'au Théâtre- Français, c'est-à-dire près du double.

Je disais donc que M. Thiers, qui était un homme de chiffres, avait compris cela tout de suite. Seulement, il avait compris aussi que, nous autres gens de lettres, ce n'est point avec des chiffres qu'on nous a, mais avec des concessions à notre amour-propre, des flatteries à notre orgueil.

En conséquence, il m'avait dit :

— Quels acteurs voulez-vous qu'on engage? Quelle pièce de vous désirez- vous qu'on reprenne?

J'avais répondu :

— Je veux qu'on engage madame Dorval ; je veux qu'on reprenne Antony.

Je savais que c'était la chose qui serait le plus désagréable à mademoiselle Mars, que cet engagement de madame Dorval. Ehi ma foi! elle m'avait tant l'ait souffrir, que je n'étais pas fâché de lui rendre ira peu la monnaie de cette pièce de bronze qu'on appelle la douleur.

M. Thiers me tint parole : je traitai pour deux pièces nouvelles, une tragédie et une comédie, à la condition qu' Antony serait repris et que madame Dorval jouerait le rôle d'Adèle. On remit Antony en répétition.

Cette fois, la fine fleur de la Comédie-Française avait des rôles dans la pièce; on eût dit que messieurs les comédiens ordinaires devinaient ce qui allait arriver.

L'affiche porta de nouveau : « Incessamment, Antony. » Puis : « Samedi prochain, Antony. » Puis : « Aujourd'hui, première représentation de la reprise & Antony. »

Cette fois, malgré mes doutes à l'endroit de la Comédie-Française, j'avais la presque conviction quMwtony serait joué. — A deux heures de l'après-midi, Jouslin de Lasalle m' arriva tout effaré : il tenait à la main une lettre signée Thiers, écrite sur du papier de la Chambre des députés. Elle contenait cette courte dépêche :

« Il est défendu à la Comédie-Française de jouer Antony.

» Thiers. »

— Eh bien, après? demandai-je à Jouslin de Lasalle.

— Eh bien, vous voyez !

— Gomment donc cela s'est-il passé?

— Dame! ce matin, il y avait, (laxiste Constitutionnel, un article qui dénonçait Antony à M. Thiers.

— Oui, comme ayant tué Adèle. Mais M. Thiers savait déjà cela.

— Ce n'est pas le tout.

— Je m'en doute bien.

— Il parait que vingt députés ont été dire à M. Thiers qu'ils ne voteraient pas la subvention de la Comédie-Française, si l'on y jouait Antony.

— Ceci est plus grave, et c'est de là que part le coup. Heureusement que j'ai traité directement avec le ministre, et que j'ai gardé ses lettres.

— Eh bien, que ferez-vous?

— Pardieu! la belle demande! Je ferai un procès.

— Au ministre?

*— Pourquoi pas?

— A quel tribunal?

— Au tribunal de commerce.

— Le tribuual de commerce se déclarera incompétent.

— Nous le verrons bien.

Je fis mon procès : le tribunal se déclara compétent. M. Thiers fut condammé à dix mille francs de dommages-intérêts. Le Théâtre-Français paya les dix mille francs. Voilà le petit bout de relation qui avait eu lieu entre moi et le Théâtre-Français.

Le Théâtre -Français, sachant que je faisais une tra-

gédie, me dépêcha Perrier. Perrier était un bon garçon, avec lequel j'avais eu des relations du temps de Christine. Il venait me demander mes conditions pour donner Caligula au Théâtre -Français.

Cinq mille francs de prime et l'engagement d'une actrice à laquelle je portais de l'intérêt.

Il retourna à Paris chargé de cet ultimatum .Trois j ours après, il était de retour avec le traité signé par le comité d'administration. J'apposai ma signature à la suite de celle de ces messieurs, et je pris jour pour la lecture.

Je revins à Paris la veille du jour convenu. Je lus avec un assez grand succès, et ma pièce fut mise en répétition.

Dès le premier jour, j'eus un accroc.

— Que cherchez-vous, monsieurDumas? me demanda le machiniste voyant que je regardais de tous les côtés.

— Je cherche par où entreront les chevaux.

— Gomment, les chevaux?

— Oui, les chevaux.

— Quels chevaux?

— Ceux qui traînent le char de Caligula.

Le machiniste pirouetta sur ses talons et me laissa continuer mes recherches. Cinq minutes après, le directeur arriva.

— Que parlez-vous donc do chevaux? demanda-t-il.

— Je l'ai déjà dit au machiniste ; je parle des chevaux qui traînent le char de Caligula.

— La Comédie-Française n'a jamais entendu que le char serait traîné par des chevaux.

— Et par quoi a-t-elle entendu que le char fût traîné ? par des ânes?

— Un! ne demandez pas cela, voyez-vous; vous n'obtiendrez jamais cela de la Comédie-Française.

->■ Comment, je ne l'obtiendrai pas?

— Mais c'est indispensable à ma mise en scène.

— La Comédie-Française n'est pas un théâtre de mise en scène.

— C'est son tort.

— Le Théâtre-Français est institué pour jouer les maîtres, et les maîtres n'avaient pas besoin de chevaux dans leurs tragédies.

— Oui, mais les maîtres des maîtres en avaient besoin.

— Qu'est-ce que vous entendez par les maîtres des maîtres?

— Dame! Eschyle, Sophoche, Euripide.

— Jamais, voyez- vous, jamais! Vous ferez ce que vous voudrez, vous direz ce que vous voudrez, jamais des chevaux ne mettront le pied sur la scène de la Comédie-Française.

— Nous aurons un procès, monsieur Vedel, et la Comédie-Française, vous le savez, n'est pas très-heureuse dans ses procès avec moi.

— Nous aurons un procès. Des chevaux sur la scène Française! mais, si un pareil scandale se produisait, il n'y a pas un sociétaire qui ne donnât sa démission.

— Prenez garde, vous allez redoubler mon entêtement .

— Au reste, je porterai votre demande au comité.

— Portez-la-lui.

Le samedi suivant, la demande fut portée au comité

qui déclara, à l'unanimité, que j'étais non recevable dans ma demande de faire traîner mon char par des chevaux. On m'offrait des femmes. J'inventai le chant des Heures, et le char de Galigula fut traîné par des femmes : ce qui était bien autrement moral.

Il y a dans chaque théâtre bien organisé un homme avec lequel l'auteur est invité à se mettre en relations, du moment que le jour de la représentation approche. Cet homme, c'est l'entrepreneur de succès, autrement dit le chef de claque. Au Théâtre-Français, le chef de claque se nomme Vacher.

Je me mis donc en rapport avec Vacher. C'était la première fois au Théâtre-Français. Du temps de Henri III, la claque n'était point organisée comme aujourd'hui.

Cette institution, inventée par Néron et si fort en honneur à Rome, n'était point en grand honneur en 1828.

En 1828, j'avais pu disposer d'une partie du parterre en faveur de mes camarades des bureaux du duc d'Orléans.

En 1837, c'est-à-dire neuf ans après, — j'avais été neuf ans absent du Théâtre-Français, hors les courtes rentrées que j'ai indiquées, — en 1837, le parterre appartenait en entier au chef de claque. En termes de coulisses , il en répondait.

Je ne connais pas de plus terrible abus que celui que

je signale ici. On donne le parterre au chef de claque, afin qu'il ne s'introduise pas de malveillants dans le parterre. Sur trois cents places, le chef de claque en vend deux cent cinquante, et, comme, en général, il les vend plus cher qu'au bureau, au lieu de malveillants, il y a des malveillants et demi.

On prend certains arrangements avec les chefs de claque. On leur donne, en général, cent francs de gratification ; ce qui, avec les billets vendus par eux, leur fait trois ou quatre cents francs de prime pour la première représentation. Puis on leur recommande telle ou telle actrice. La moindre recommandation ne coûte pas moins de cinquante francs.

On leur dit : « Vous rappellerez après tel acte madame une telle ou monsieur un tel. » Ils rappellent, et monsieur ou madame une telle dit :

— Voyez-vous, comme j'ai été rappelée !

Cela fait que monsieur un tel ou madame une telle n'interrompt pas le spectacle.

Je n'avais donc pas manqué de remplir devant Vacher cette petite formalité. Vacher m'avait promis son appui, — sans restriction. Vacher paraissait enchanté de Ccdit gula. Je comptais donc sur Vacher.

La première représentation arriva. Ce fut une chose curieuse que la première représentation de Caliguhi. Après un prologue vif, animé, plein de curiosités, trop vif, trop animé , trop plein de curiosités, puisque évidemment il nuisit au reste de l'ouvrage, venait la pièce avec son allure simple, calme, antique.

Il faut d'abord vous dire, cher lecteur vous qui peutêtre n'étiez pas là, que le public habituel du Théâtre-

Français, public qui n'a jamais vu manger ses héros et qui ne les a vus boire que pour s'empoisonner. Il faut d'abord vous dire que ce public avait été fort scandalisé de voir, au prologue, un Romain ivre, trébuchant et ayant la langue un peu pâteuse. Si ce Romain n'eût pas été joué d'une façon adorable par Menjaud, il eût été sifflé. Il ne fut pas sifflé. Mais je ne perdis pas pour attendre.

C'était en 1837, époque de la recrudescence des jésuites, époque à laquelle le Constitutionnel faisait tous les matins un premier Paris contre les hommes noirs.

J'avais, au quatrième acte, une scène entre Stella, chrétienne, et Aquila, païen ; ils croient qu'ils vont marcher ensemble au supplice. La scène était peut-être la meilleure de l'ouvrage.

A ce vers :

Je te' baptise au nom de la Trinité sainte,

un monsieur bien mis cria d'une loge :

— Jésuite, va !

Ce fut l'avis du parterre, car deux autres sifflets saisirent l'occasion au vol et répondirent à l'apostrophe du monsieur bien mis.

Je n'avais rien à dire au monsieur bien mis ; il était dans une loge, il pouvait avoir payé cette loge, quoique je n'en croie rien; en général, les gens qui payent tiennent à laisser finir la pièce afin d'en avoir pour leur argent. Je n'avais rien à dire au monsieur bien mis, v mais j'avais à débattre cette affaire-là avec maître Vaj cher, à qui l'on avait donné tout le parterre et qui en répondait.

Je descendis et trouvai une espèce d'attroupement au contrôle.

Jadin, à qui je n'avais pu donner d'autre place qu'un billet de corridor, avait trouvé moyen de se glisser au parterre; il était assis près d'un des sifïleurs, et, comme il trouvait bon ce que le siffieur trouvait mauvais, il l'avait pris au collet et l'avait conduit au contrôle, d'où il voulait absolument le faire conduire au corps de garde comme troublant la tranquillité publique. L'homme se démenait comme un diable ; mais Jadin en avait pris son parti, il voulait que l'homme fût conduit en lieu sûr.

Les sergents de ville arrivèrent et voulurent contraindre l'homme à sortir avec eux. Alors, forcé dans ses derniers retranchements, celui-ci avoua qu'il appartenait à la troupe de M. Vacher.

J'arrivais sur ces entrefaites et j'entendis la déclaration.

— Ohl ohl fis-je, que veut dire cela?

L'homme m'expliqua catégoriquement ce qu'il venait d'expliquer aux sergents de ville. J'adjurai deux personnes présentes de me rendre, au besoin, témoignage.

Pendant ce temps, Caligula allait cahin-caha; madame Paradol se faisait siffler, et, en se faisant siffler, elle faisait siffler l'ouvrage. La toile tomba sur un grand tumulte. Y avait-il succès? y avait-il chute? personne n'en savait rien; moi, pas plus que les autres.

En attendant, j'écrivis au comité pour demander une explication. L'audience me fut accordée. Je me présentai à l'heure dite, j'exposai mes griefs; le comité déclara que je me trompais. Je demandai la

comparution de Vacher; on obtempéra à ma demande. Vacher fut introduit.

— Monsieur Vacher, lui dis-je, on a, le soir de la première représentation de Caligula, arrêté un de vos ttommes qui sifflait?

— Vous croyez? dit Vacher.

— Comment, je crois! Je ne crois pas, morbleu ! j'en suis sûr.

Vacher secoua la tête en signe de dénégation.

— Vous voyez bien, s'écrièrent les membres du comité, Vacher dit que ce n'est pas vrai. — Allez, Vacher, liiez.

— Non pas. M. Vacher dit non; mais je dis oui, moi. Et je veux prouver que je dis la vérité.

J'allai à la porte, j'introduisis mes témoins. Mes témoins déposèrent. Vacher courba la tête. Il se fit dans le comité un murmure improbateur. Vacher releva la tête.

— Mais enfin, messieurs, dit-il en se révoltant, il faudrait cependant s'entendre.

— Comment, s'entendre?

— Sans doute. Suis-je au service de l'administration du Théâtre-Français ?

— Mais oui, il nous semble.

— Le comité est-il l'administration?

— Parbleu !

— Dois-je obéir à MM. les membres du comité quand ils me donnent un ordre?

— C'est incontestable.

— Eh bien, la moitié de vous, ceux qui jouent dans la pièce m'ont donné l'ordre d'applaudir ; l'autre moitié,

ceux qui n'y jouent pas m'ont donné l'ordre de siffler, j'ai obéi à. tout le monde.

Historique. Les gens vivent encore ; seulement, Caligula ne vit plus !

En 1833 ou 1834, Brunswick entra un jour chez moi. Il sortait du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et venait de lire un vaudeville en deux actes qui avait été refusé. Il était naturellement furieux comme un auteur refusé.

— Tenez, me dit-il en jetant son manuscrit sur mon bureau, lisez donc cela. Ils ont beau dire, il y a un sujet de pièce là dedans.

Je lus le vaudeville. En effet, il y avait la situation d'une jeune fille qui découche pour aller voir son père prisonnier, et qui, ne pouvant pas avouer le lendemain où elle a été, est compromise. — Seulement, la situation était prise au comique.

Brunswick vint me revoir au bout de quelques jours.

— Eh bien, me dit-il, avez vous lu la chose ?

— Je l'ai lue.

— Qu'en dites vous?

— Qu'en effet, en la retournant, il y a quelque chose à faire de l'idée.

— Voulez- vous que nous en causions?

— Non. Vous savez comment je travaille : quand une idée me plaît, je n'aime point à la répandre au dehors;

je la renferme en moi, au contraire, et elle germe dans ma tête jusqu'à ce quelle frappe à la voûte du cerveau pour en sortir.

— Alors...?

— Alors, mon cher Brunswick, je vous promets de m'occuper de la chose. Quand elle viendra, elle viendra. La pièce lue et reçue, je vous préviendrai, afin que vous vous fassiez inscrire chez le receveur dramatique pour un tiers.

— Mais je n'aurai rien fait!

— Vous aurez fait beaucoup, vous m'aurez apporté l'idée.

— L'idée, l'idée...

— C'est le gland du chêne. Demeurez donc parfaitement tranquille, je vous tiens comme ayant fait, votre part.

— C'est bien.

Et Brunswick s'en alla.

Un an, deux ans, trois ans se. passèrent.

De temps en temps, Brunswick venait.

— Eh bien, l'idée germe-t-elle? demandait-il.

— Vous ne vous doutez pas, répondais-je, combien elle est difficile à mettre sur ses pieds, votre maudite pièce.

— Avouez que vous n'y pensez pas?

— Si fait, j'y pense. Tenez, voyez plutôt.

Et je lui racontais où j'en étais; je lui montrais des parties de l'ouvrage, qui se développait peu à peu, et il disait en s'en allant :

— Si vous vouliez vous mettre quinze jours à cela, voyez-vous, ce serait une pièce faite.

— Je ne travaille pas ainsi, mon cher Brunswick; je ne fais pas de pièces, les pièces se font en moi. Comment? Je n'en sais rien. Demandez à un prunier comment il fait des prunes, et à un pêcher comment il fait des pêches, vous verrez si l'un ou l'autre vous donne la solution du problème.

Et un an, deux ans se passèrent encore, et Brunswick venait toujours. Un soir qu'il sortait de chez moi sans emporter autre chose que ma réponse ordinaire, il rencontra mon éditeur de pièces de théâtre. Cet éditeur était un de mes bons amis, nommé Gharlieu.

— Dites donc, Gharlieu, lui dit Brunswick en s'en allant, j'ai un tiers dans une pièce que Dumas fait; voulez-vous m'acheter ce tiers-là cent écus?

— La fera-t-il, la pièce?

— Dame ! il me l'a promis ; seulement, voilà tantôt quatre à cinq ans que la promesse m'a été faite.

— Eh bien, venez me voir demain, il est probable que nous ferons affaire.

— Alors, à demain.

— A demain.

Ils se séparèrent. Gharlieu entra chez moi ; nous parlâmes de nos affaires.

— A propos, fit-il, quand nous eûmes fini, vous avez une pièce avec Brunswick?

— Oui.

— La ferez-vous ?

— Sans doute.

— Quand?

— Un jour ou l'autre.

— Dans un mois, six mois, uu an?

— Il m'est impossible de vous fixer un terme; mais ce que je puis vous dire, c'est que je la ferai.

— C'est tout ce que je voulais savoir.

Le lendemain, mon domestique m'annonça Gharlieu.

— Qu'il entre! qu'il entre! m'écriai-je.

J'étais tout joyeux, je venais de trouver la seule chose qui me manquât encore dans Mademoiselle de Belle-Isle, — la scène du sequin.

— Tenez, me dit Charlieu en entrant et en me remettant un bout de papier, vous me devez cent écus.

— Cent écus! il est probable que je vous dois plus que cela.

— Vous me devez cent écus de plus, alors.

— Comment cela?

— Lisez.

— J'ouvris le papier et je lus.

« Reçu de M. Charlieu la somme de trois cents francs pour la vente à forfait du tiers que j'ai dans la pièce que Dumas doit faire et probablement ne fera jamais.

» 5 février 1839.

» Brunswick. »

— Eh bien? demandai-je.

— Eh bien, j'ai racheté ce tiers-là pour vous; c'est cent écus que vous me devez, voilà tout.

— Gardez-le, cher ami, puisque vous l'avez acheté.

— Bon! est-ce que je fais de ces affaires-là?

— Vous avez tort de ne pas en faire.

— Vous me donnerez deux billets pour la première, et nous serons quittes.

— Laissez-moi vous écrire un petit mot sur ce bout de papier ; vous l'ouvrirez le lendemain de la première représentation. J'écrivis :

« Bon pour la somme de trois mille francs, que je prie M. Dulong, mon receveur dramatique, de payer à M. Charlieu sur les droits d'auteur de Mademoiselle de Belle-Isle.

» Paris, ce 5 février 1839.

» Alex. Dumas. »

Je pliai et cachetai la lettre et la remis à Charlieu, qui l'emporta sans savoir ce qu'il emportait.

Cette maudite scène du sequin était celle qui arrêtait la pièce depuis si longtemps; je ne voulais pas commencer par une scène banale, et j'étais resté cinq ou six ans à attendre celle qui venait de me passer par l'esprit.

Quinze jours après, la pièce était faite, scène par scène, dans ma tête, et les mots les plus saillants étaient trouvés. Quand ma pièce en est là, j'ai l'habitude de l'écrire en cinq ou six jours.

Depuis un an, on me faisait de grandes avances au Théâtre-Français. De Mornay, mon ami depuis vingt ans, m'avait raccommodé avec mademoiselle Mars, qui vieillissait et dont les auteurs commençaient à s'écarter. Enfin, j'étais décidé à courir les risques d'un nouveau naufrage contre les écueils de la rue de Richelieu. Je choisis un samedi, jour de comité, pour aller au théâtre. On poussa de grands cris en m'apercevant : il y avait deux ans qu'on ne m'avait vu. Ce fut bien pis quand

j'eus annoncé à Vedel — Vedel était directeur à cette époque — que je venais demander lecture. Il nie poussa tout vif dans la salle du comité.

Je n'y étais pas entré depuis mon explication avec Vacher.

— Messieurs, bonne nouvelle ! dit-il ; voilà Dumas qui nous apporte une pièce.

— Comédie ou tragédie? demandèrent trois ou quatre voix.

— Merci! j'en ai assez, des tragédies! Une comédie.

— Ah! bravo! vous faites la comédie à merveille.

— Est-ce parce que j'ai toujours fait du drame ou de la tragédie que vous me dites cela?

— Non ; mais parce qu'il y a de la comédie dans tout ce que vous faites. Ah! le prologue de Caligida!

— Connu. C'est lui qui a fait tomber la tragédie.

— Mais qu'est-ce que la Tour de Nesle? Une comédie.

— Pourquoi pas un vaudeville?

— Donc, vous apportez une comédie?

— Oui.

— Et elle est faite ?

— Ce qu'il y a de plus fait.

— Oui; mais nous, nous entendons écrite.

— Ecrite? Non. Il n'y a pas un mot d'écrit.

— Eh bien, mais, alors, vous ne venez pas demandei lecture?

— Si fait.

— Pour quand?

— Pour samedi prochain.

— Pour samedi prochain ! Et pas un mot de votre comédie n'est écrit?

— Pas un.

— Vous ne serez pas prêt pour samedi, alors.

— Pourquoi cela?

— Vous n'aurez pas le temps.

— C'est mon affaire.

— Quel bon blagueur vous êtes?

— Pourquoi cela?

— Vous nous dites que votre comédie est faite, quand il n'y a pas un mot d'écrit.

— Pour moi, la pièce est faite quand elle est composée.

— Et elle est composée?

— Entièrement.

On se mit à rire de nouveau.

— Tenez, dis-je, voulez-vous une chose?

— Laquelle?

— Les membres du comité d'administration sont les mêmes que les membres du comité de lecture?

- — A peu près.

— Voulez-vous que je vous la lise aujourd'hui?

— Sans manuscrit?

— Oui.

— Ah ! ce serait curieux.

— A une condition, cependant : la chose me comptera pour une lecture, et l'on votera tout de suite.

— Pour la rareté du fait, messieurs..., dit Vedel.

— Gela va.

— Est-ce dit? demandai-je.

— C'est dit. — Messieurs, en séance ! — Voulez-vous un verre d'eau?

— Pardieul

Je me mis le dos à la cheminée ; on fit cercle autour de moi, et je commençai à raconter Mademoiselle de Belle-Isle. J'étais en verve; je racontai à merveille. Après chaque acte, j'étais salué d'une salve d'applaudissements. Après le cinquième, il y eut deux salves.

— Eh bien, messieurs, dit Vedel, votons-nous?

— Sans doute, répondirent les membres du comité. On vota et Mademoiselle de Belle-Isle fut reçue à

l'unanimité. Si j'étais mort en sortant du comité, le Théâtre-Français n'eût jamais eu la pièce qu'il venait de recevoir.

Le bruit ne tarda pas à se répandre de ce qui venait d'arriver. Je reçus un petit billet de mademoiselle Mars qui m'invitait à dîner.

— Ah! vous voilà, vous! me dit-elle en m'apercevant.

— Sans doute, me voilà. Est-ce que je me serais trompé de jour, par hasard?

— Non. Vous avez donc fait une comédie?

— Ah! ne me grondez pas, chère amie. Il n'y en a encore qu'un acte d'écrit, et je ne demanderais pas mieux que de ne pas aller plus loin.

— Bon ! vous voilà déjà aimable comme d'habitude. Est-ce que je joue dans votre comédie ?

— Pardieu! qui voulez-vous qui y joue?

— Le sais-je! Les auteurs sont si charmants avec moi!

— C'est qu'à en juger d'après moi, chère grande, ■vous leur avez fait passer de rudes quarts d'heure.

— Allons doncl Et quel rôle ai-je dans votre pièce?

— Celui qu'il vous plaira de choisir.

— Comme si c'était une réponse 1

— Dame! je n'aurais qu'à vous donner celui qui ne vous conviendrait pas.

— Vous avez donc deux rôles de femme?

— Eh! mon Dieu, j'ai ce malheur, oui, mademoiselle.

— Qu'est-ce que c'est que le rôle de madame de Prie?

— Bon! je vois qu'on vous a déjà dit que c'était le rôle que vous deviez prendre.

— Justement.

— Tant pis alors, attendu que c'est celui que vous ne prendrez pas.

— Alors, vous me destinez donc celui de mademoiselle de Belle-Isle?

— Peste ! chère amie, comme vous êtes renseignée.

— Belle malice! Vous devez savoir que c'est un miracle de vous voir au Théâtre-Français , de sorte que, quand vous y venez, on en parle. Enhn, à votre avis, dites-moi quel est le rôle qui me convient?

— Vous venez toujours me demander quel est le rôle que vous jouerez, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien, vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle.

— Vous avez une manière de répondre qui me fait damner.

— Écoutez, chère amie, lui dis-je, je lis lundi aux acteurs; on m'a forcé d'accepter deux jours de plus que

e ne demandais. Voulez vous dîner entre nous dimanche >rocham?

— Cela va.

— Dimanche soir, je vous lirai Mademoiselle de Bellersle, et vous choisirez; mais je dois vous dire d'avance [ue vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle

— Vous le voulez donc absolument?

— Oui, je le veux, attendu qu'ainsi la pièce sera adairablement montée; vous, mademoiselle de Belle-Isle; nademoiselle Mante, madame de Prie; Richelieu, i'irmin, etc., etc., tandis que, si vous jouez madame de ^ie, je n'aurai plus personne pour jouer mademoiselle .e Belle-Isle.

— Dame ! vous aurez mademoiselle Ple^sis.

— M'en donnez vous le conseil?

— Je ne connais pas la pièce.

— Eh bien, chère amie, dimanche, vous ferez sa onnaissance.

Le dimanche suivant, j'arrivai chez mademoiselle dars avec le manuscrit.

A mon entrée dans le salon, je fus circonvenu par tout e monde; je n'entendais que ces mots chuchotes à non oreille :

— Dites-lui de jouer madame de Prie!.... Dites-lui ie jouer madame de Prie ! . . . . Dites-lui de j ouer madame Le Prie !

Seule, Julienne, une vieille comédienne qui était lame de compagnie de mademoiselle Mars, me dit out bas :

— Je vous préviens que, si vous lui donnez madame Le Prie, elle ne jouera pas.

— Je le sais bien, répondis-je. Aussi, soyez tranquille.

— A la bonne heure! dit Julienne.

Je lus. Madame de Prie ne pouvait pas ouvrir la bouche sans qu'un s'extasiât à chacun de ses mots. Tout au contraire, mademoiselle de Belle-Isle était accueillie avec une froideur visible.

Je suivais du regard mademoiselle Mars, et il ne m'était pas difficile de reconnaître la vérité de ce que m'avait dit Julienne. Mademoiselle Mars, au contraire, n'avait d'yeux et d'oreilles que pour Gabrielle.

La pièce finie, tout le monde l'entoura; chacun se récriait sur le rôle de madame de Prie .

— Oui! oui! disait mademoiselle Mars, charmant. C'est malheureux qu'elle ne revienne pas au cinquième acte !... — Damas.

— Mademoiselle?

— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de faire revenir madame de Prie au cinquième acte?

— Non, mademoiselle.

— Pourquoi cela?

— Parce que cela nuirait au rôle de mademoiselle de Belle-lsle,

— Vous croyez?

— Supposez que vous jouiez mademoiselle de Belle- Isle, seriez- vous contente que je partageasse, au cinquième acte , l'intérêt entre madame de Prie et vous?

— Non certainement, si je jouais mademoiselle de Belle-Isle; il est certain qu'au point de vue du rôle...

— Eh bien, vous jouez mademoiselle de Belle-Isle.

— Ainsi, dit mademoiselle Mars, vous le vouiez absolument?

— Certainement que je le veux.

— Vous l'entendez, l'auteur est maître de sa distribution.

— Et elle est faite d'avance.

— Comment ! ils savent là-bas...?

— Non; mais la voilà toute signée, et je n'attendais que votre approbation.

Mademoiselle Mars jeta un coup d'œil de côté sur la distribution, et vit son nom en regard du nom de mademoiselle de Belle-Isle.

— Et vous ne vous laisserez pas influencer? ditelle.

— Est-ce que je me laisse facilement influencer à l'égard des distributions? lui demandai-je.

— Oh! pas par moi, je le sais bien.

— Mademoiselle de Belle-Isle est à vous, madame, et vous jouerez mademoiselle de Belle-Isle, ou Mademoiselle de Belle-Isle ne sera pas jouée.

Mademoiselle de Belle-Isle fut jouée six semaines après, et vous savez avec quel sucés. Si j'avais cédé aux avis de ceux qui s'intitulaient les amis de mademoiselle Mars et que j'eusse donné le rôle de mademoiselle de Belle-Isle à mademoiselle Plessis, et celui de madame de Prie à mademoiselle Mars, Mademoiselle de Belle-Isle aurait été jouée à l'Odéon comme Christine, ou à la Porte Saint Martin comme Antony. Seulement, mon insistance me brouilla, ou à peu près, avec les membres les plus influents du comité de la Comédie- Française, qui voulaient pousser mademoiselle Mars I. 16

hors du théâtre, et qui lui faisaient jeter des couronnes d'immortelles des tombeaux.

On se garda bien, malgré le succès, peut être même à cause du succès de Mademoiselle de Belle-fcle, de me demander une autre comédie. On était devenu si injuste pour mademoiselle Mars, que je m'étais profondément attaché à elle, et que je résolus, autant qu'il était en moi, de la soutenir jusqu'au bout. Mais, du moment qu'après le succès de Mademoiselle de .Belle- Isle, la Comédie ne me demandait pas un autre ouvrage , ce n'était point à moi de le lui porter. D'ailleurs, sur ces entrefaites, j'avais résolu d'aller passer deux ou trois ans en Italie.

Quelques jours avant mon départ, je rencontrai Mérimée chez Gavé.

— Ah! vous voilà, me dit Mérimée; je ne vous ai pas vu depuis longtemps, mais j'ai vu Mademoiselle de Belle-Isle; je vous en fais mon compliment, cher ami.

— Merci! un compliment de l'auteur de Colomba et de Mattco Falcone, c'est quelque chose.

— Pourquoi donc ne faites-vous pas une autre comédie?

— Mais parce qu'on ne me la demande pas,

— Comment, on ne vous la demande pas?

— Voulez- vous qu'on vous la demande?

— Que voulez vous dire?

— Voulez vous qu'on vous la demande?

— Volontiers.

Et, si on vous la demande, vous la ferez?

— Oh! mon cher, vous connaissez le proverbe : « Qui i bu boira; qui a joué jouera. »

•*- C'est bien! Je me charge de vous la faire demander, moi.

Trois jours après, je reçus une invitation à diner de M. de Rémusat. M. de Rémusat était alors ministre de l'intérieur, Je me doutai qu'il y avait du Mérimée làiessous. Je me rendis à l'invitation.

Après le dîner, le ministre me prit a part.

— On dit que vous partez pour l'Italie?

— Dans huit ou dix jours, oui.

— Vous auriez bien le temps de nous faire une comédie pour le Théâtre-Français, d'ici là. Mais je ne veux pas vous encombrer au moment du départ ; vous avez votre passe-port à prendre et vos malles à faire. Vous nous l'enverrez d'Italie, n'est-ce-pas?

— Volontiers ! mais à une condition.

— Si c'est une condition d'argent, elle est accordée d'avance.

— Non pas; c'est une condition d'amour- propre.

— Ah! diable! Laquelle?

— C'est que la lecture devant la comité sera une simple formalité; que la pièce est reçue d'avance et sera mise en répétition huit jours après la lecture.'

— Convenu.

— Et vous me ferez écrire par Cave une lettre qui constatera mon droit.

— Je vous l'écrirai moi-même.

— Tout va bien , alors.

Le lendemain, je reçus une lettre de M. de Rémusat, dictée dans le sens arrêté entre nous. Je partis avec ma lettre.

Arrivé à Florence, installé via Rondinelle, je songeai, au milieu de mon salon plein de camellias, de ma chambre à coucher pleine de jasmin, à tenir ma promesse, non point au Théâtre-Français, mais à M. de Rémusat. J'avais au fond de l'esprit un sujet de mariage sous Louis XV, sujet peu neuf, mais qui pouvait être rajeuni par des détails spirituels; je me mis au travail, et, au bout d'un mois, j'écrivis à Lockroy pour le charger de lire ma comédie au Théâtre-Français.

Lockroy non-seulement fait des pièces charmantes, témoin la Marraine, un Duel sous Richelieu et le Chevalier du guet, mais encore Lockroy lit admirablement. C'est un empoiyncur, comme on dit en termes d'argot de théâtre. Lockroy déploya toutes ses ressources, lut de son mieux, et fut refusé à l'unanimité.

Il n'y avait pas encore de télégraphe électrique à cette époque. Je fus huit jours à apprendre la nouvelle. Le jour où je l'appris, je fis mon portemanteau, pris la lettre de M. de Rémusat dans ma poche et partis. Cinq jours après, j'étais à Paris. Mon bain pris, mon habit de voyage au clou, ma première visite fut pour le Théâtre-Français.

J'étais arrivé à cinq heures, à huit heures et demie j'étais au théâtre.

Je rencontrai mademoiselle Mars dans le corridor.

— Vous voilà à Paris, vous?

— J'airive.

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Kl

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— Venez, venez, il faut que je vous parle avant que irous parliez à personne.

— Bravo ! Vous me renseignerez.

— Oh ! j'ai de belles choses à vous dire!

— Je n'en doute pas .

Et je suivis mademoiselle Mars. Mademoiselle Mars l'avait pas de changement à faire entre le premier et ie second acte, elle était donc tout à moi.

— Eh bien , ils vous ont refusé ? dit-elle.

— Eh bien, oui, ils m'ont refusé.

■ — Sans vous dire pourquoi ?

— Je présume qu'ils ont trouvé la pièce mauvaise, 3is-je faisant tout ce que je pouvais pour prendre un rir naïf.

— Bonne pièce... Va !

— Dame ! que voulez- vous que je pense ?

— Ils vous ont refusé, mon cher, parce que vous avez lit que le rôle de la comtesse était pour moi... Bavard !...

— Eli bien, après?

— Eh bien, comme ils me portent sur les épaules, ils ont dit : « Bon! si elle a un rôle nouveau, c'est un an de plus à la garder. »

— Les niais ! ... Quand ils ne vous auront plus, qu'auront-ils?

— Ce qu'ils ont eu après Talma... Je vous avais dit de ne pas parler de moi, mais vous n'avez pas pu taire votre chienne de langue... La! nous voilà bien avancés maintenant...

— Bon! ne nous désespérons pas.

— Avec cela que l'on dit que la pièce est charmante.

— Oh ! ce n'est pas moi qui dis cela...

— Non, ce sont eux ; voilà ce qu'il y a d'enrageant.

— Eh bien, alors ?

— Eh bien, alors, c'est malheureux, de perdre une pièce en cinq actes, voilà ce que je dis.

»- Nous ne la perdrons peut-être pas. Qui sait?

— Je vous trouve admirable, vous, ma parole d'honneur!

— Dame! vous savez, je suis comme Béranger : j'ai la plus grande confiance dans le Dieu des bonnes gens.

— Avec cela que vous êtes un bon homme, vous... La peste !

— Mademoiselle Mars, vous ne me rendez pas justice; si j'étais la peste, il ne resterait pas un des membres du comité de la Comédie-Française.

Je saluai mademoiselle Mars et je passai au foyer.

— Personne n'eut l'air de me connaître. J'allai au secrétariat. Verteuil y était. Verteuil est le secrétaire de la Comédie-Française.

— Verteuil, lui dis-je, le comité se tient-il toujours le samedi ?

— Oui; mais, par hasard, demain mercredi, il y a un comité extraordinaire..

— Quelle chance! Voulez-vous prévenir ces messieurs que j'aurai l'honneur de leur faire une visite?

— Vous voilà donc à Paris ?

— Gomme vous voyez, cher ami.

— Vous avez fait un bon voyage ?

— Excellent !

— Alors, à demain.

— A demain.

Le lendemain, à deux heures, je me faisais annoncer à MM. de l'administration. J'entrai. Je trouvai de ces figures comme on n'en trouve que dans les maisons mortuaires, avant le départ du corps.

— Eh bien, mes enfants, demandai-je tout souriant, me voilà I

— Nous le voyons bien, que vous voilà.

— Vous vous doutez de ce qui m'amène ?

— Non !... Ma foi, non !

— Je viens vous demander quand nous mettons notre pièce en répétition.

— Quelle pièce ?

— Un Mariage sous Louis XV.

— Mais vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ?

— Non !. . . Il est arrivé quelque chose ? Les membres du comité se regardèrent.

— Un malheur? insistai-je.

— Vous avez été refusé...

— Ah bah!...

— Comment, on ne vous l'a pas écrit ?

— Si fait.

— Eh bien, alors?

— Je ne l'ai pas cru !

— Comment, vous ne l'avez pas cru ?

— Pourquoi ne l'avez-vous pas cru ?

— Pour deux raisons : c'est que je n'admets pas que vous refusiez l'homme qui vous a donné Henri III et Mademoiselle de Belle-Isle, c'est-à-dire deux des plus grands succès que vous ayez eus.

— La seconde ?

— Oui, la seconde, n'est-ce pas? la première vous paraît insuffisante. Eh bien, la seconde, c'est que j'ai traité, non pas avec vous, messieurs, mais avec le ministre, et que voilà mon traité, signé Rémusat. Les huit jours qui doivent suivie ma lecture sont écoulés. J'attends mon billet de répétition. — Au revoir, messieurs.

Le lendemain, j'avais mon billet de répétition pour le lundi suivant.

Maintenant, comment fut-ce mademoiselle Plessis, et non mademoiselle Mars, qui joua le rôle?

Je vais vous le dire en deux mots.

J'avais, pour faire le côté matériel de mes affaires, un excellent ami, mais qui n'avait aucune idée du monde de théâtre; il trouvait mademoiselle Plessis charmante, et il avait raison ; on lui disait que mademoiselle Mars était vieille, il le croyait, et il avait tort : on n'est jamais vieux quand on a le talent de mademoiselle Mars. Mademoiselle Plessis avait la poitrine délicate, et mon ami, qui habitait la campagne et qui avait des chèvres, lui envoyait, tous les matins, du lait de chèvre; puis, tous les soirs, il allait au foyer, ou chacun l'entourait, lui disant :

— Comprenez-vous cette vieille Mars qui, à soixantecinq ans, joue un rôle de jeune fille de dix-sept.' En vérité, quelqu'un devrait bien lui dire en face qu'elle a quarante ans de trop pour le rôle.

MON ODYSSÉE A LA CO M É D r E- F R A N Ç A I S E 285

Cela lui montait la tête. Un^oir, il répondit :

— Mais, si quelqu'un devait le lui dire, que ne le lui dites-vous?

— Oh! nous, elle dirait ce qu'elle dit : que c'est par jalousie qu'on veut la pousser hors du théâtre.

— Eh bien, fit mon ami, je lelui dirai, moi.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Vous n'oserez pas.

— J'oserai.

— Quand cela?

— Pas plus tard que demain.

— Pourquoi pas ce soir?

— Ce soir?

— Oui... Justement, elle joue. Tenez, la voilà qui rentre dans sa loge.

— Ce soir?

— Ah! vous reculez.

— Moi?

— Vous reculez.

— Moi?

— Oui, vous.

— J'y vais !

Et mon ami enfonça son chapeau sur sa tête, et se précipita dans la loge de mademoiselle Mars, qui changeait de costume.

— Eh! qu'est-ce que cela? dit mademoiselle Mars en prenant sa chemise entre ses dents.

— C'est moi, mademoiselle?

— Qui vous ?

Mon ami se uomma.

28b SOUVENIRS DRAMATIQUES

— Eh bien, que me voulez-vous? Entrer ainsi chez moi sans être annoncé !

— Je veux vous dire, mademoiselle, ce qu'aucun de vos amis n'ose vous dire. .

— Quoi?

— C'est que vous êtes trop vieille pour jouer le rôle de la comtesse et que ce serait sage à vous de le renvoyer à mademoiselle Plessis.

— Mademoiselle Plessis aura le rôle demain, monsieur. Maintenant, sortez de ma loge, je vous prie; il faut que je change de chemise.

Le lendemain, mademoiselle Mars renvoyait son rôle et annonçait qu'elle ne renouvellerait pas avec la Comédie-Française.

Voilà comment ce fut mademoiselle Plessis, et non mademoiselle Mars, qui joua le rôle de la comtesse dans un Mariage sous Louis XV.

Le Mariage sous Louis XV fut joué le 1er juin 1841. Le succès honnête qu'il obtint, et qui eût été, selon toute probabilité, plus fructueux, si mademoiselle Mars en eût fait sa pièce de sortie,, ne blessa personne, et, par conséquent, me laissa dans de bonnes relations avec la Comédie-Française.

Je désire que l'on ne donne pas à la phrase que je viens d'écrire un autre sens que celui que je lui donne moi-même.

Ce succès eût été plus fructueux, ai-je dit, avec maiemoiselle Mars qu'avec mademoiselle Plessis, non point que mademoiselle Plessis ait mal joué la comtesse, au contraire, elle y fut charmante, mais parce jue l'on eût été curieux de voir mademoiselle Mars ians son dernier rôle, et plus le rôle était jeune, plus la curiosité eût été grande.

J'avais eu, du reste, d'excellentes relations avec les cinq ou six artistes qui jouaient dans le Mariage sous Louis XV, et ils me demandèrent de leur fai^e une seconde pièce.

Un beau jour, je vais leur annoncer que la pièce était ?aite, et qu'elle s'appelait les Demoiselles de Sai?it-Cyr.

Elle était faite pour les mêmes personnes, excepté ce jrand et excellent artiste que l'on appelait Menjaud, jui, dans l'intervalle, s'était retiré du théâtre. Les lutres étaient Firmin, Plessis, Anaïs. Les nouveaux introduits étaient Brindeau et Régnier.

La pièce alla comme sur des roulettes ; c'était la première fois qu'une pareille chose m'arrivait. J'en Itais consterné; je m'étais fait une habitude de discussion avec le Théâtre-Français. La discussion me manquait; j'avais l'air d'être bien avec tout le monde. Bêlas! j'étais donc descendu bien bas dans l'esprit des sociétaires. Il est vrai que je ne tardai pas à remonter sur ce point à une hauteur que je n'avais pas encore atteinte. Le Testament de César arriva.

Soit mauvaise volonté, soit ignorance de mise en scène, une pièce que j'eusse répétée pendant un mois à peine au Théâtre-Historique m'absorba pendant soixante et dix répétitions.

Ah! cher lecteur, vous ne serez pas si cruel que Didon, vous n'exigerez pas que je renouvelle mes douleurs!

C'était M. Seveste qui était alors directeur. Il est mort depuis; Dieu veuille avoir son âme! il a failli damner la mienne.

Je sortis tellement furieux, que je ils serment, en sortant, de n'y jamais rentrer. Je me tin» parole pendant cinq ans.

Un jour, je rencontrai Régnier. Régnier me dit :

— Lisez donc tel roman d'Auguste Lafontaine ; il y a dans ce roman-là un drame terrible pour votre Théâtre-Historique.

J'ai grande foi dans les indications de Régnier à l'endroit des bonnes choses. Je courus trois ou quatre cabinets de lecture : les romans d'Auguste Lafontaine, qui ont fait les délices du commencement du xixe siècle, sont à peu près oubliés aujourd'hui. Je trouvai enfin le roman désigné par Régnier; j'ai complètement oublié son nom.

Je me mis à lire le premier volume, mais je n'allai même pas jusqu'au bout. Au lieu du drame terrible que je devais trouver dans le troisième ou le quatrième volume, j'avais trouvé une charmante petite comédie dans le premier.

J'étais trop occupé à cette époque au Théâtre-Historique pour faire une petite comédie en un acte. J'appelai à moi mes deux jeunes amis Paul Bocage et Octave Feuillet; je leur en fis le plan et je leur dis :

— A l'œuvre, mes enfants! et exécutez-moi cela. Leur acte fini, ils l'apportèrent au Théâtre Histo-

rique, et, ne me trouvant point, ils le donnèrent à Doligny. Le théâtre ferma huit jours après; le manuscrit de Romulus fut perdu dans le naufrage qui engloutit la seule grande tentative d'art qui eût été faite depuis vingt-cinq ans.

Un an s'écoula. J'avais, à quinze lieues de Paris, une chasse en partage avec mon bon et cher ami le comte d'Orsay; cette chasse était située à quatre ou cinq lieues de Melun.

Un jour, ou plutôt un soir, je repartis trop tard de Mormans, c'était le nom de notre chasse. Il en résulta que je n'arrivai pas pour le dernier convoi du chemin de fer. Force me fut de rester à Melun.

Que faire à Melun de dix heures du soir à huit heures du matin, quand on ne dort, comme moi, que trois ou quatre heures dans son propre lit, et pas du tout dans un lit étranger? Romulus me revint à l'esprit.

— Tiens, me dis-je, me voilà avec cinq ou six heures devant moi; si j'en profitais pour faire Romulus.

Sitôt pris, sitôt pendu, comme dit la parodie de la Vestale. Je descendis; j'allai chez un épicier, j'achetai du papier et des plumes. Je suis très-maniaque sur ce point : je ne puis travailler que sur certain papier, je ne puis écrire qu'avec certaines plumes, et encore j'ai mon papier et mes plumes de roman, mon papier et mes plumes de théâtre.

Je trouvai à peu près ce qu'il me fallait; j'achetai, en outre, une petite bouteille d'encre. Si je n'écris pas sur tous les papiers, si je n'écris pas avec toutes les plumes , je n'écris pas non plus avec toutes les encres ; par exemple, il me serait impossible de rien I. 17

écrire avec de l'encre bleue, pas même mon adresse.

Je me mis au travail vers onze heures; j'entassai du bois dans le coin de ma cheminée, je me lis donner des bougies de rechange, et, à sept heurs du matin, j'écrivais le mot Fin, mot bienheureux, qui n'est pour moi cependant que le commencement du volume suivant.

Je partis pour Paris par le convoi de huit heures; à neuf, mon copiste était chez moi. Je n'avais pas relu Romulus. On relit et l'on corrige mal, surtout sur son écriture, moi surtout. Je lui demandai ma copie pour le lendemain à la même heure. Il fit la grimace; il n'avait que vingt-quatre heures pour copier ce que j'avais écrit en neuf. Cependant, il fut prêt.

Je lus, je corrigeai; je fis recopier une deuxième, puis une troisième fois. Alors, j'envoyai chercher Régnier.

— Mon cher ami, lui dis-je, vous rappelez-vous m'avoir donné le conseil de faire un drame bien noir avec tel roman d'Auguste Lafontaine?

— Oui

— Eh bien, je l'ai lu.

-Ah!

— Et j'en ai fait une petite comédie en un acte que je crois très-gaie.

— Bravo ! Pourvu que vous en ayez fait quelque chose, c'est tout ce qu'il me faut. Où est-elle?

— La voilà.

— Quand voulez-vous lecture?

— Oh! cher ami, je ne lis plus à la Comédie-Française. J'ai fait cette pièce pour vous et non pour MM. les comédiens ordinaires de la République, — nous étions

ki

Ei

en république alors; — si vous voulez jouer le rôle, lisez-la et faites-la recevoir comnie l'œuvre d'un jeune homme qui n'a encore rien fait.

— Vous y tenez?

— Je vous en prie.

— Soit; mais vous avez des préjugés contre la Comédie-Française.

— Moi? Non. Je trouve qu'elle joue des vaudevilles, voilà tout, au lieu de jouer des comédies, des tragédies et des drames, et je lui en veux de supprimer les couplets.

— Alors, me dit Régnier pour détourner la conversation, vous me donnez carte blanche?

— Oui, pourvu que mon nom ne soit pas prononcé.

— Je vous en donne ma parole d'honneur.

— Tout va bien, alors.

Régnier partit et je ne pensai plus à Romulus. Quinze jours après, je reçus un petit mot de Régnier, qui ne contenait que ces deux lignes :

« Le jeune homme qui n'a encore rien fait a été reçu par acclamation. Nous mettrons sa pièce en répétition jeudi.

» Tout à vous.

» Régnier. »

Effectivement, la pièce lut mise au tableau; mais une indiscrétion fut commise: par qui? je n'en sais rien; si elle eût été d'un jeune homme qui n'eût encore rien fait, elle eût paru tout de suite. Elle était d'un homme qui a fait soixante drames, tragédies ou comédies. Elle resta trois ans dans les cartons.

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