‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 12 sur 51 · S 0 U V E N I U S DR A M A T I Q II E S · texte numérisé non relu

S 0 U V E N I U S DR A M A T I Q II E S

Elle avait été écrite en une nuit, au mois d'octobre 1851. Elle fut jouée le.15 janvier 1854.

Dans l'intervalle, j'avais fait deux comédies : la Jeunesse de Louis XIV et la Jeunesse de Louis XV, qui toutes deux avaient été arrêtées par la censure.

Pour cette fois, je donnai ma démission d'auteur au théâtre de la rue de Richelieu, et j'abandonnai la scène française aux vaudevilles en cinq actes de M. Scribe et aux tragédies en un acte de M. Latour Saint-Ybars.

Ainsi finit mon voyage. Ulysse n'avait erré que dix ans; j'ai erré quinze ans de plus qu'Ulysse; il est vrai que j'ai eu sur lui l'avantage de ne pas trouver de Pénélope.

Il y a longtemps que le désir m'a pris, pour la première fois, de faire une étude raisonnée sur les trois Phèdre qui ont survécu à ce grand naufrage du temps, qui engloutit tant de choses :

La Phèdre d'Euripide, représentée à Athènes 428 ans avant Jésus-Christ ;

La Phèdre de Sénèque, composée environ vers l'an 50 de notre ère ;

La Phèdre de Racine, jouée à l'hôtel de Bourgogne en 1677.

Je vais parler non-seulement des trois tragédies, mais encore de leurs auteurs, et de l'époque à laquelle ils vivaient.

Euripide est l'auteur de la Phèdre antique; il naquit le jour même de la bataille de Salamine, dans le magasin d'une pauvre marchande de légumes.

Sophocle était né à Golone, dans l'atelier d'un forgeron; Eschyle, à Eleusis.

On ignore ce qu'étaient le père et la mère d'Eschyle,

mais ce que l'on sait, c'est qu'il eut deux frères illustres, Cynégis et Aminias.

Une coïncidence étrange rattache les trois poètes grecs à cette grande journée de Salamine, qui correspond au 20 octobre, 480 ans avant Jésus-Christ.

Eschyle combattait à Salamine.

Sophocle conduisait le chœur des adolescents qui célébrait la victoire.

Euripide naissait pendant la bataille.

On éleva Euripide pour en faire un athlète.

Il remporta même une fois, dit-on, le prix de la lutte ; mais il avait, s'il faut en croire ce qu'il dit de ses anciens compagnons dans YAutolycus, peu de sympathie pour le métier et pour ceux qui l'exerçaient; aussi le quitta-t-il afin d'essayer de la peinture ; puis il étudia la rhétorique sous Prodius, la philosophie sous Anaxagoras; se lia avec Socrate, malgré la différence d'âge — Socrate était plus jeune que lui de dix ans — et enfin, la première année de la 81e olympiade, il fit son début par les Péléades.

Hippolyte — car la tragédie d'Euripide s'appelle Hippolyte et non Phèdre — fut représenté, une première i fois, sous le nom d' 'Hippolyte voilé. Deux vers grecs lui font donner ce titre. Ils appartiennent à la dernière scène.

Hippolyte mourant dit à son père :

— Mes forces m'abandonnent... 0 mon père, je meurs! Voile au plus tôt mon visage.

Mais, la tragénie n'ayant eu qu'un médiocre succès, le poète la fit représenter une seconde fois, sous le

;itre à'Hippoltjte porte-couronne, parce que, en entrant în scène, Hippolyte tient à la main une couronne qu'il )ffre à Diane en lui disant :

— Salut, ô Diane, la plus belle des -vierges qui habitent 'Olympe ! O ma souveraine, je t'offre cette couronne I

Nous avons la date de cette seconde représentation seulement : c'est la quatrième année de la 87e olympiade, sous l'archonte Aminias, quelque temps après la nort de Périclès.

Les derniers vers de la tragédie font allusion à cette lort, arrivée l'an 429 avant Jésus-Christ.

Thésée dit, à propos du trépas d'Hippolyte, ce vers ue l'on a cru être une allusion à la perte récente u'Athènes venait de faire du grand citoyen qui se lorifiait, en expirant, de n'avoir jamais fait prendre le .euil à personne.

— O terre illustre d'Athènes et de Pallas, quel homme ous perdez !

Et le chœur continue la plainte du père, ou plutôt elle du citoyen en disant :

— Cette douleur, commune à tous les citoyens, est veue les affliger inopinément ; elle fera couler bien des larîes, car les regrets que laisse la mémoire des grands hommes ont toujours croissant.

Faisons l'analyse de la tragédie d'Euripide ; nous asserons ensuite à YHippohjte de Sénèque, et nous priverons enfin à la Phèdre de Racine.

La scène est aux portes du palais de Thésée, à

Trézène; le portique du palais est orné de deux statues : l'une de Diane, l'autre de Vénus.

C'est Vénus qui fait l'exposition; elle descend dans un nuage et dit elle-même :

— «Te suis Vénus, renommée entre les déesses et souvent invoquée parles mortels; je règne, dans les cieux, sur tous les êtres qui voient la clarté du soleil ou qui habitent entre le Pont-Euxin et les bornes atlantiques. Ceux qui respectent ma puissance, je les favorise; mais je renverse les orgueilleux qui nie bravent.

Toute la tragédie est dans ces deux vers. L'orgueilleux Hippolyte sera renversé pour avoir bravé Vénus. D'ailleurs, la déesse le dit dans les vers suivants :

— Le fils de Thésée, Hippolyte, né d'une Amazone, élève du vertueux Pitthée, seul ici, entre tous les citoyens de Trézène, m'appelle la plus malfaisante des déesses. Il dédaigne l'amour et fuit le mariage. La sœur de Phébus, Diane, fille de Jupiter, est l'objet de son culte. Il la regarde comme la plus grande des déesses. Accompagnant sans cesse la vierge divine à travers les vertes forêts, il détruit les animaux sauvages avec les chiens agiles et entretient avec une déesse un commerce plus élevé qu'il n'appartient à un simple mortel. Je n'envie pas ces plaisirs; eh! que m'importe? mais les outrages d'Hippolyte envers moi, je les punirai aujourd'hui même. J'ai dès longtemps préparé ma vengeance, et il m'en coûtera peu pour l'accomplir.

Vient ensuite l'exposition de l'amour adultère de Phèdre pour Hippolyte et le programme entier de la pièce, communiqué par la vindicative déesse aux spectateurs. Après quoi, l'exposition faite, le nuage se referme sur Vénus, et elle remonte aux cieux.

Hippolyte entre immédiatement après la disparition.

Il tient à la main une couronne et est suivi d'une troupe de jeunes chasseurs.

Tous chantent les louanges de Diane.

Le chœur se tait : Hippolyte adresse sa prière à h déesse. Le chœur s'éloigne pendant la prière d'Hippolyie.

La prière est pure, chaste, poétique; aussi harmonieuse en grec que peuvent l'être en français les plus heaux vers de Racine; elle conserve jusque dans la traduction un parfum d'antiquité suave à respirer.

La voici :

— Salut, ô Diane, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe ! O ma souveraine ! je t'offre cette couronne tressée par mes mains dans une fraîche prairie que jamais le pied des troupeaux ni le tranchant du fer n'ont osé violer. Seule, l'abeille y voltige au printemps ; la Pudeur l'arrose d'une eau pure et n'en permet l'entrée qu'à ceux à qui la nature dicte la sagesse. Seuls, ceux-là ont droit d'en cueillir les fleurs interdites aux méchants. O ma reine chérie! reçois donc de ma main pure cette couronne pour ta chevelure dorée! Seul, en effet, parmi les mortels, je jouis de ce céleste privilège d'être admis dans ta' familiarité ; je converse avec toi; j'entends ta voix, mais sans voir ton visage radieux. Puisse, ô déesse ! la un de ma vie répondre à son commencemenl !

Hippolyte dépose sa couronne sur le socle de la statue et va s'éloigner, quand un vieillard l'arrête.

Ce vieillard , représentant de la sagesse , prévient Hippolyte du danger qu'il court en rendant un culte exclusif à Diane. Vénus sera jalouse^ : tous les dieux ont droit au culte des mortels.

— Je n'aime pas, répond Hippolyte, les divinités dont le culte a besoin des ombres de la nuit.

Puis, se retournant vers ses compagnons :

— Allez, amis, dit-il , dans le palais, et préparez le repas. Au retour de la chasse, on aime des tables richement ser- 1 vies : il faut aussi étriller mes coursiers, afin qu'après avoir mangé, je les attelle à mon char et les exerce à mon loisir.

Puis, se retournant clu côté du vieillard :

— Quant à ta Vénus, ajoute-t-il, pour elle bien des fois adieu !

Et il rentre au palais.

Alors, le vieillard, s' agenouillant vers la statue :

— Pour moi qui ne dois pas imiter la jeunesse , dit-il, j'adore ton image, toute-puissante Vénus. Maintenant, pardonne à l'emportement de la jeunesse des paroles téméraires; oublie-les, et feins de ne pas les avoir entendues. Les dieux doivent être plus sages que les mortels.

Un chœur de jeunes filles s'approche et chante :

ta

— Une roche est renommée , d'où, source abondante , jaillit l'eau de l'Océan. On peut y puiser avec des urnes. Là, j'avais une amie mouillant à l'onde fluviale des vêtements de pourpre, qu'elle étendait ensuite sur le dos de la roche tiède et exposée au soleil. Elle est venue à moi, et m'a appris la première nouvelle de ma souveraine consumée sur sa couche fiévreuse. Elle restait enfermée dans son palais. Des tissuslégers voilaient sa tête blonde, et j'appris aussi d'elle que, depuis trois jours, sa bouche d'ambroisie n'avait point tou- ,ché aux dons de Gérés, la malheureuse voulant, par une douleur cachée, se hâter d'arriver au terme de la vie.

0 jeune femme ! assurément, tu es en délire, agitée par un dieu, soit par Pan, soit par Hécate, ou par les vénérables corybantes, ou par Cybèle, qui vit sur les montagnes; peut- £qei être aussi es-tu tourmentée pour quelque oubli à l'égard de Diane Chasseresse? Peut-être as-tu oublié de sacrifier des gâteaux à la puissante divinité qui erre sur la terre et les eaux, et qui étend sa puissance au delà de la terre ferme, jusque sur les Ilots salés de l'Océan.

Ou bien quelque rivale ne charmerait-elle pas ton époux, e chef des descendants d'Érechthée, le noble de naissance, lans son palais, dans quelque couche secrète, de ton lit nupial ; ou bien quelque homme de mer parti de Crète a-t-il tbordé au port d'Athènes hospitalier aux matelots, apportant i la reine quelque nouvelle dont elle est saisie en son âme et lont la douleur la retient enchaînée à son lit.

Mais voici la vieille nourrice de Phèdre, amenant celle-ci levant les portes, hors de l'appartement, et le nuage sombre le ses sourcils s'est augmenté. Mon âme désire apprendre :e qui peut avoir ainsi ravagé le corps pâli de la reine.

Entrent la nourrice et Phèdre.

— O maux des mortels, dit la nourrice,, ô triste maladie ! Puis, se tournant vers Phèdre :

— Que ferai-je, ou que ne ferai-je pas? Voici cette lunière brillante que tu désirais; voici ce grand air que tu roulais respirer, et maintenant ta couche de douleur est hors lu palais, car toutes tes paroles étaient pour venir ici. Mais îientôt tu auras hâte de rentrer dans ta chambre ; car tu chances promptement de désirs et tu ne te plais à rien. Tu détestes ;e qui est présent, et, pour toi, la chose absente est toujours a chose préférable. Oh ! mieux vaut souffrir soi-même que joigner ceux qui souffrent. Souffrir est tout simple; soigner îeux qui souffrent réunit le chagrin d'esprit à la fatigue des mains. Or, la vie des hommes est toute remplie de douleurs : il n'y a point de relâche à leurs peines. S'il est un autre bien plus désirable que la vie, les ténèbres l'environnent et le cachent sous leurs nuages. Un fol amour nous attache ionc à cette lueur qui brille sur la terre, à cause de notre ignorance d'une autre vie et de l'ignorance des choses qui sont dans la tombe, et nous nous laissons effrayer au hasarG par les fables qui nous abusent1.

1 Shakspeare, sans connaître Eschyle, dit aussi poétiquement que lui, dans Hamlet :

« Mourir, dormir, — dormir ! rêver, peut-être ! Voilà l'obs-

C'est alors que Phèdre fait entendre sa première plainte.

— Soulevez mon corps , redressez ma tête, amies , je suis* brisée dans l'articulation de mes membres. Esclaves, près mes belles mains. Il est lourd pour moi de porter ce voile sur ma tète. Otez-le et étendez sur mes épaules les boucles de mes cheveux.

— Prends courage, mon enfant, répond la nourrice. Ne tourmente pas ton corps d'une manière chagrine, et tu sup-. porteras ton mal plus aisément, avec plus de tranquillité, et avec un plus noble courage. Or, c'est une nécessité pour les mortels que de souffrir.

— Hélas! que ne puis-je, au bord d'une fontaine limpide, puiser une eau pure! que ne puis-je reposer dans une prairie touffue, couchée à l'ombre des peupliers !

— Que dis-tu? Ne parle pas ainsi devant la foule, jetant un discours inspiré par la folie.

— Conduis-moi sur la montagne : j'irai vers la forêt , à travers les pins où court la meute altérée du sang des cerfs tachetés. Oh! je voudrais, grands dieux! encourager, en criant, les chiens, et, tenant à la main un dard acéré, rapprocher, en le lançant, le trait thessalien, de ma chevelure blonde.

— Pourquoi donc, ô mon enfant , avoir de pareils désirs î Quel intérêt prends-tu donc à la chasse? Quelle soif as- tu des eaux de la fontaine éloignée? N'as-tu pas, près des tours du palais, une colline arrosée, d'où un frais breuvage peut venir jusqu'à toi?

— Diane, souveraine de Limné, qui s'élève au bord de la mer, et des gymnases retentissant du bruit des chevaux, que ne suis-je dans tes plaines, domptant tes coursiers?

— Encore des paroles insensées ! tantôt le désir de la

tacle ! Quels rêves surviendront dans ce sommeil où nous aurons dépouillé notre enveloppe mortelle? Voilà ce qui m'arrête ; voilà la pensée qui fait que les souffrances ont si longue durée ! »

chasse t'emporte sur la montagne; tantôt tu aspires à dompter de jeunes coursiers sur le sable du, rivage. O ma fille! il faudrait la science des destins pour savoir lequel des dieux t'agite et égare tes esprits.

— Malheureuse que je suis! qu'ai-je dit? où me suis-je égarée hors de la saine raison? J'ai été en délire : j'y suis tombée par le châtiment d'un dieu. Hélas! hélas! malheureuse! rejette mon voile sur ma tête, carj'ai honte des choses que je viens de dire. Voile mon front, car des larmes coulent de mes yeux, et mon regard s'est tourné vers la honte. Mais être ramenée à la raison, c'est être ramenée à la douleur. Le délire est sans doute un mal ; mais ne vaut-il pas mieux mourir n'ayant pas connaissance de son mal?

— Je te voile la tête, ô mon enfant! mais quand donc la mort m'emportera-t-elle? Ma longue vie m'apprend bien des choses, et, entre autres, qu'il est sage aux mortels de ne contracter que de tièdes amitiés, et non point de ces tendresses qui pénètrent jusqu'à la moelle intime de l'âme. Livrons notre cœur à ces amours faciles à dissoudre,- que l'on peut écarter et resserrer à son gré, facilement et sans douleur. Mais qu'une seule âme souffre pour deux, ainsi que je souffre, moi, pour celle-ci, c'est là un poids insupportable. C'est avec raison que l'on dit que les passions extrêmes nuisent plus qu'elles ne réjouissent et qu'elles sont plutôt hostiles que bienfaisantes à la santé de l'âme. Rien de trop, plutôt que trop, et les sages seront d'accord avec moi.

Voilà le mot à mot d'Euripide, dans toute sa simplicité, mais aussi avec tout son parfum, tout ce qu'en peut conserver du moins la pensée en passant d'une langue dans une autre.

C'est, à notre avis, une fort belle chose, que Sénèque a été loin d'atteindre, que Racine à égalée a peine .

Continuant ainsi jusqu'à la fin du premier acte, ce que nous en mettrons sous les yeux du lecteur suffira

pour notre appréciation et probablement pour la sienne.

Le chœur intervient et s'inquiète auprès de la nourrice du mal de Phèdre. Elle l'ignore comme tout le monde, mais elle va s'informer.

Elle revient en conséquence à Phèdre. Cette scène est un chef-d'œuvre ; aussi Racine l'a-t-il imitée presque mot à mot.

Sénèque l'a complètement gâtée.

— Eh bien, chère enfant, oublions toutes deux les discours que nous venons de tenir, et, toi, adoucis ton cœur; ne fronce plus ton sourcil ; sors de l'état d'esprit où tu étais, et moi aussi. Laissons de côté la route où je te suivais et passons à des paroles meilleures. Es-tu malade de quelque mal secret? Tiens, voici ces femmes qui te soigneront avec moi. Mais, si ta souffrance est de celles que l'on peut révéler aux hommes, dis-la, afin que nous la fassions connaître aux médecins. Allons, voilà que tu te tais encore. Il ne faut pas te taire, mon enfant. Il faut, ou me prouver que j'ai tort, ou céder à mes raisonnements. Voyons, parle. Regarde ici de mon côté, vers moi. 0 malheureuse que je suis! — Femmes, vous le voyez! nous nous fatiguons vainement à vouloir soulager ses peines, et nous sommes aussi éloignées de les connaître qu'auparavant. — Tout à l'heure, pas plus que maintenant, mes paroles n'ont pu te toucher; mais, sache- le bien, dusses-tu te montrer plus impitoyable que la mer, si tu meurs, tu trahis tes enfants, qui cesseront d'avoir part à la maison paternelle; j'en atteste la reine des Amazones, habile à monter à cheval, laquelle a donné pour maître à tes fils un bâtard ayant les pensées d'un enfant légitime. D'ailleurs, tu le connais bien, cet Hippolyte.

— Malheur à moi !

— Cela te touche-t-il, enfin?

— Tu me fais mourir, nourrice; au nom des dieux, je t'en conjure, tais-toi, à l'avenir, sur cet homme.

— Ah ! tu le vois ! tu rentres dans ton bon sens, et ce-

pendant, tu ne veux pas et servir tes enfants et sauver ta vie.

— J'aime mes enfants; mais je suis tourmentée d'une autre infortune.

— Tes mains, 6 ma fille 1 sont pures de sang , n'est-ce pas?

— Mes mains sont pures, mais mon cœur est souillé l

— Est-ce un mal jeté par quelque ennemi?

— Non ; c'est un ami qui me perd, sans le vouloir.

— Thésée t'a-t-il offensée?

— Oh! que je reste toujours innocente envers lui!

•— Mais enfin , quelle est donc cette chose terrible qui te pousse à mourir?

— Laisse-moi mes fautes, nourrice, je ne suis pas coupable envers toi.

— Non, tu n'es pas coupable envers moi, mais je ne te survivrai pas si tu meurs.

— Que fais-tu? laisse mes mains, tu me violentes I

— Ni tes mains, ni tes genoux, je ne les quitterai.

— Mais ces choses-là sont des maux pour toi, si tu les apprends. Des maux, entends-tu, malheureuse?

— Est-il pour moi un malheur plus grand que celui de te perdre ?

— Mais tu mourras en apprenant la cause de mon mal, et cependant cela me rapporterait de l'honneur.

— Et, moi te suppliant, tu caches une chose honorable?

— Oui, car, des choses honteuses, je voudrais faire sortir des choses honorables.

— Ces choses, il faut les dire, alors î

— Retire-toi, au nom des dieux ! et lâche ma main droite !

— Non, puisque tu te tais.

— Eh bien, je parlerai donc, puisqu'il faut que je cède à tes supplications.

— Je me tais. Maintenant, c'est à toi de parler.

— Oh ! malheureuse mère ! de quel amour as-tu aimé ?

— Parles-tu de cet amour qu'elle ressentit pour un taureau ? Pourquoi dis-tu cela, mon enfant ?

— Oh! malheureuse sœur, éoouse de Bacchusl

— Ma fille, que fais-tu? tu outrages tes parents.

— Et moi, la troisième, misérable ! je meurs à mon tour,

— Je suis stupéfaite! où tend ton discours?

— G*est de cette époque et non d'hier que nous sommes malheureuses?

— Je ne sais encore rien, mon enfant, de ce que je voulais apprendre.'

— Hélas! que ne peux-tu me dicter les choses qu'il faut que je dise!

— Je ne suis point un devin, pour pénétrer les mystères obscurs.

— Quelle est donc, grands dieux! cette chose que les hommes appellent aimer?

— La chose la plus douce, ô ma fdle! et la plus amère qui existe au monde.

— Je n'ai, hélas! éprouvé que la dernière.

— Que dis-tu, ô mon enfant? Aimerais-tu quelqu'un parmi les hommes?

— Tu connais ce fils de l'Amazone?

— Hippolyte! dis-tu?

— C'est de toi et non de moi que son nom est sorti.

— Hélas! que vas-tu dire, mon enfant? tu me fais mourir. Ces choses ne sont point supportables; tu me tues. Le jour m'est ennemi, la lumière ennemie. Oh! je précipiterai, j'abandonnerai mon corps; je me délivrerai de la vie. Adieu! regarde-moi comme morte. Les sages peuvent donc, malgré eux, être emportés par les choses honteuses. Yénus n'est donc pas une déesse, ou plutôt elle est plus qu'une déesse, elle qui a perdu Phèdre, la maison de Phèdre, et moi avec elle!

Alors, le chœur s'écrie :

— Tu as entendu, hélas! la reine révélant des maux déplorables qui ne sont point faits pour des oreilles humaines. Que nous périssions toutes, ô amies, avant d'arriver à ce que nos cœurs soient en délire comme le sien ! Malheur à nous ! Hélas ! hélas (

Phèdre répond :

— Femmes de Trézène, qui habitez cette extrémité du pays de Pélops, souvent, en d'autres circonstances, j'ai réfléchi pour tâcher de comprendre par quelle fatale influence est corrompue la vie des mortels, et il m'a semblé que ce n'était point par la nature de leur esprit qu'ils- tombaient clans le crime, car la sagesse est innée en eux, mais parce que, voyant et connaissant le bien, nous négligeons de le pratiquer, les uns par paresse, les autres parce qu'ils préfèrent le plaisir à ce qui est honnête.

Nous nous arrêtons là de notre traduction littérale pour nous borner à l'analyse.

Tous nos lecteurs ont assez dans la mémoire les vers de Racine pour avoir souligné, en les lisant, les endroits imités par lui; d'ailleurs, arrivé à Racine, nous citerons.

Phèdre continue ses aveux : elle dit ce qu'elle a souffert, les combats qu'elle s'est livrés à elle-même; comment, vaincue par Vénus, elle a voulu mourir.

C'est au récit de ces douleurs que la nourrice, au lieu de continuer à combattre l'amour de Phèdre, cherche un moyen de satisfaire cet amour.

— Tu aimes! dit-elle. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Tu aimes avec beaucoup de mortels, et tu mourrais à cause de cet amour? Ah ! malheur à ceux qui aiment ou qui aimeront désormais, s'il faut qu'ils meurent pour avoir aimé!

Et, alors, elle cite à Phèdre l'exemple tantôt incestueux, tantôt adultère des dieux.

— Renonce donc , continue-t-elle, à ton funeste dessein, et cesse d'outrager les dieux en voulant leur être supérieure.

Et le chœur applaudit aux conseils de la nourrice.

306 SOUVEN RS DRAMATIQUES

Phèdre résiste d'abord.

— Ah! s'écrie-t-elle, "voilà ce qui perd la famille et les États, ce sont les discours trop flatteurs, car il faut dire non ce qui flatte les oreilles, mais ce qrri conduit à la gloire.

— Pourquoi parler fièrement ainsi? Ce ne sont point de beaux discours qu'il te faut, c'est l'homme que tu aimes. Éclairons-nous donc au plus vite sur l'état de son cœur. Faislui donc au plus vite l'aveu de ton amour. Ah! si ta vie n'était pas si cruellement menacée; si tu étais, au lieu d'être insensée, une femme jouissant de son bon sens; s'il ne s'agissait que de ton plaisir, je ne te donnerais jamais un pareil conseil; mais, maintenant, c'est une tâche pressante que de sauver ta vie et tout, plutôt que de te voir mourir.

— Oh ! tu dis des choses horribles ! ne fermeras-tu donc pas la bouche ! ne cesseras-tu pas de prononcer des discours honteux!

— Oui, mes paroles sont honteuses, mais meilleures pour toi que de plus belles, et la chose honteuse qui te sauvera vaut mieux, crois-moi, que la chose glorieuse qui causera ta mort.

— Arrête! je te dis d'arrêter. Oui, tes paroles sont douces, mais elles sont infâmes. J'ai soumis mon âme à l'amour, mais en lui imposant les bornes de la pudeur. Si tu me pousses vers la honte, oh! je sens que je tomberai dans l'abîme que j'évite maintenant.

— Alors, il ne fallait pas aimer'; mais, puisque tu aimes, obéis-moi, c'est la seule grâce que j'implore. Écoute : j'ai dans le palais des philtres qui inspirent l'amour. J'y songe à cette heure seulement. Ils te délivreront de ton mal, et tu n'auras rien à craindre, ni pour ton honneur, ni pour ton esprit; seulement, il faut me procurer un signe de celui qui est aimé de toi : quelques paroles ou quelque morceau de ses vêtements, et j'unirai vos deux cœurs dans un seul amour.

— Ce philtre est-il un breuvage ou un parfum?

— Je ne sais, laisse-toi aider, et ne cherche pas à t'instruire.

— Oh! je tremble que tu ne sois trop habile»

— Que crains-tu? que redoutes-tu?

— Que tu ne révèles quelque chose de cela au fils de Thésée.

— O ma fille, laisse-moi faire; et j'arrangerai tout.au mieux. Vénus, déesse de la mer, sois-moi seulement en aide, et il suffira de faire part des autres choses à nos amis qui sont dans le palais.

La nourrice rentre. Phèdre reste avec le chœur qui chante un hymne à l'amour.

Tout à coup, Phèdre l'arrête :

— Faites silence, femmes, dit-elle, je suis perdue.

Elle écoute et entend Hyppolyte, qui hausse la voix.

— C'est le fils de la belliqueuse Amazone, dit-elle, c'est Hippolyte qui profère des menaces contre ma nourrice.

Et Phèdre, n'osant affronter la colère d'Hippolyte, s'enfuit.

Le chœur reste.

La nourrice entre, suppliant Hippolyte.

Mais l'Hippolyte d'Euripide n'est pas celui de Racine. Le fils de l'Amazone non-seulement n'aime pas Phèdre, mais, de toutes les femmes, aucune aussi n'a trouvé et ne trouvera le chemin de son cœur.

— 0 Jupiter, s'écrie-t-il , pourquoi donc as-tu mis des femmes sous la lumière du soleil? Les femmes, engeance de mauvais aloi, fléau des hommes! Si tu voulais propager la race mortelle, ne pouvais-tu donc le faire sans le secours des femmes? N'eût-il pas mieux valu que les hommes, consacrant dans son temple, soit l'airain, soit le fer, soit l'or même, obtinssent des enfants au prix que chacun aurait payé, et que, sans femmes, ils habitassent dans leurs libres maisons ? Main-

tenant, au contraire, que nous devons les introduire dans nos demeures, il faut épuiser nos richesses à acheter ce fléau.

Et l'imprécation continue violente et implacable, jusqu'à ce que sorte Hippolyte.

— Triste destinée des femmes! dit le chœur. Que nous reste-t-il à faire maintenaut, et comment délier le nœud de ce drame?

Phèdre alors reparaît, écrasée sous sa honte. En vain la nourrice veut-elle la consoler et la soutenir. Cette fois, sa résolution est prise : elle mourra; mais, en mourant, elle se vengera du moins de celui qui l'a dédaignée.

Elle accuse Hippolyte de lui avoir fait violence, consigne cette accusation dans ses tablettes, et, au moment où l'on annonce l'arrivée de Thésée, elle se pend en tenant ses tablettes dans sa main.

Thésée, au milieu du désespoir que lui cause la perte de Phèdre, trouve ces tablettes accusatrices.

Alors a lieu entre lui et Hippolyte la scène imitée par Racine. Quand nous en serons à l'appréciation de la Phèdre moderne, nous mettrons en face l'original et l'imitation.

Da;is l'une comme dans l'autre, elle se termine par l'exil d'Hippolyte. Thésée chasse son fils et trouve qu'il

— Ne l'entraînerez- vous pas, esclaves, dit-il, et n entendez-vous pas que depuis longtemps j'ordonne l'exil de cet homme?

— Oh! ce serait certes pour son malheur que l'un d'eux mettrait la main sur moi! Si tu en as le courage, chasse-moi toi-même de cette contrée.

— Oui, je le ferai si tu ne m'obéis pas, car aucune pitié de ton exil ne me touche.

— Ainsi, c'est résolu, et mon arrêt est prononcé. O malheureux que je suis! Je sais, et je ne puis pas dire ce que je sais! 0 fille de Latone, la plus chère des déesses, près de laquelle je vivais et qui chassais avec moi, nous allons donc fuir l'illustre Athènes. Adieu, ville et terre d'Érechthée! 0 sol de Trézène, qui as eu tant de charmes pour ma jeunesse, adieu! car, te voyant pour la dernière fois, pour la dernière fois je t'adresse la parole. Allons, ô mes jeunes compagnons, nés comme moi sur cette terre, venez me faire vos adieux et accompagnez-moi hors du pays; et, quoique cela ne semble pas ainsi à mon père, jamais vous ne verrez un homme plus chaste que moi.

Hippolyte sort. Le chœur déplore l'exil d'Hippolyte dans de très-beaux vers :

— O sables du rivage de la patrie, ô bois de la montagne que tu gravissais en poursuivant les bêtes sauvages avec tes chiens aux pieds agiles, en compagnie de l'auguste Diane! On ne te verra plus, ô Hippolyte, monté sur un char attelé de coursiers, gouvernant du pied, dans la lice autour de Limné, les chevaux dressés par toi. Tu ne chanteras plus, ent'accompagnant de la lyre, dans le palais de ton père. Les retraites que la fille de Latone te choisissait sous la profonde verdure ne seront plus ornées de tes couronnes, et la lutte nuptiale que livrait la jeune fille à ses compagnes pour devenir ton épouse est terminée par ton exil. O mère infortunée! c'est donc inutilement que tu as donné le jour à un fils. En vérité, je suis irrité contre les dieux. O Grâces, déesses unies en chœur, pourquoi chassez-vous le malheureux qui n'est coupable d'aucun crime? Mais je vois un compagnon d'Hippolyte, qui, l'air sombre et triste, accourt vers ce palais.

C'est le messager qui vient raconter à Thésée l'événement arrivé à son fils.

Que l'on nous permette de nous étendre un peu sur le récit de la mortd'Hippolyte, tant admiré et tant critiqué, lorsque nous en serons là de la tragédie de Racine.

Nous mettrons le mot à mot grec en face de la version française ; puis nous dirons à qui Euripide a emprunté ce récit, et quelle erreur il nous semble avoir commise en l'appliquant à Thésée.

Et cependant, il prend toute sorte de moyens pour se le faire pardonner. D'abord, au moment où arrive le messager, Thésée ne doute pas de la culpabilité de son fils.

A la nouvelle de la catastrophe d'Hippolyte, il répond d'abord :

— Par quel main a-t-il péri? Est-ce par la main vengeresse de quelque ennemi dont il a par violence déshonoré l'épouse, comme il a déshonoré celle de son père?

Or, on comprend que, tout entier à sa fureur, Thésée entende le récit détaillé que vient faire le messager. Ce récit terminé, Thésée est désarmé à peine.

— Par haine de l'homme qui a souffert cela, dit-il, je m'étais réjoui de ce que tu viens de me raconter; mais, main- . tenant, respectant les dieux et lui qui est né de moi, je ne me réjouis ni ne m'afflige de son malheur.

D'ailleurs, dans le drame d'Euripide, Hippolyte vit encore et peut lire au fond du cœur de son père cet espoir qu'on peut le sauver.

Aussi, quand le messager demande à Thésée ce qu'il faut faire du blessé :

— Apportez-le ici, dit-il, afin qu'ayant devant mes yeux

elui qui a nié avoir souillé ma couche, je le convainque par les paroles et par les malheurs venus des dieux.

Alors, Diane apparaît.

Il ne faut rien de moins que la parole d'une déesse lour combattre l'accusation d'une morte.

Elle s'adresse à Thésée.

— Noble fils d'Egée, prête l'oreille à mes discours, dit- Ile : c'est Diane, la fille de Latone, qui t'adresse la parole, tonnais toute l'étendue de tes maux; quoique ce soit sans irofit, je veux du moins te laisser des regrets, et je suis renue pour montrer à tes yeux le cœur juste de ton fils, afin [u'il meure justifié et que tu connaisses et les fureurs de ton ipouse et aussi son noble courage, car elle a été blessée par es traits de la plus odieuse des déesses, odieuse à toutes celles [ui comme moi, chérissent la virginité.

Puis elle raconte tout à Thésée, et c'est alors seulenent que, ne pouvant plus douter, Thésée retrouve des .armes pour son fils.

En ce moment, on apporte Hippolyte mourant.

A peine le jeune homme peut-il parler; chaque mouvement du brancard sur lequel il est couché lui fait pousser un cri de douleur ; chaque souffle qui sort le sa bouche semble être le dernier qui s'échappera sa poitrine. Cependant, il trouve la force de se disculper devant son père ; alors, il demande une épée pour achever une existence qui n'est plus pour lui qu'une douleur insupportable.

Mais Diane lui adresse la parole.

— Malheureux ! dit-elle, à quelle infortune es-tu enchaîné! C'est la noblesse de ton cœur qui t'a perdu.

A peine Diane a-t-elle parlé, que sa présence divine se révèle par la douleur qui s'endort.

— Oh! s'écrie Hippolyte, souffle divin, parfum suave! quoique en proie à la souffrance, je te sens, ô déesse Diane! et je me sens soulagé dans mon corps. Tu es là?

— Oui, malheureux 1 elle y est, celle qui pour toi était la plus chère des déesses.

— O ma souveraine ! Tu vois, malheureux, en quel état je me trouve.

— Je le vois, mais il n'est pas permis à mes yeux divins de verser des larmes.

— Il n'est plus, ton chasseur; ton serviteur n'est plus.

— Non, mais tu meurs bien cher à mon âme.

— Ni ton écuyer, ni le gardien de tes statues.

— C'est Vénus, la perfide ! qui a tramé tout cela.

— Hélas! je reconnais, à présent, la déesse qui m'a perdu.

— Elle se plaignait que tu ne lui rendisses pas hommage, i» et s'indignait de ta chasteté.

— C'est elle seule qui nous perdit tous trois, je le vois bien.

— Ton père, toi et la femme de ton père.

— J'ai déploré son infortune.

— Les artifices d'une déesse t'ont trompé. .,n

— O père malheureux à cause de mon malheur!

— Oh! moi aussi, je suis mort, mon fils, dit Thésée, et la vie n'a plus de bonheur pour moi.

— Je te plains plus que je ne me plains moi-même, à|vUe cause de ton erreur.

— Si je pouvais mourir à ta place, mon enfant l

— O dons amers de ton père Neptune !

— Pourquoi ma bouche les a-t-elle réclamés !

— Qu'importe! tu m'eusses tué, tant tu étais courrouce contre moi.

— J'étais égaré par les dieux, et hors de raison.

— Pourquoi donc est-il défendu aux mortels de maudirt les dieux !

Alors, Diane, qui s'est tue pour laisser le père et h

El

ils exhaler leur douleur, reprend la parole pour pronettre la vengeance à Hippolyte.

Cette vengeance sera la mort d'Adonis, que Diane 3ra tuer par un sanglier.

Puis elle console le jeune homme par le tableau du ulte qui sera rendu à son tombeau.

— En récompense des maux que tu as soufferts, je te onnerai les suprêmes honneurs dans la ville de Trézène, ar les jeunes vierges, avant de subir le joug de l'hymen, ouperont leurs cheveux en ton honneur et te payeront un mg tribut de larmes; c'est toi qu'elles célébreront dans leurs Mes musicales, et jamais l'amour incestueux que Phèdre onçut pour toi ne tombera dans l'oubli. Et toi, ô fils de Panique Egée, prends ton enfant entre tes bras, attire-le sur ton oeur, car tu l'as fait périr malgré toi. Or, les hommes peuent se tromper; c'est dans leur nature, surtout quand les ieux les poussent à l'erreur. Toi, Hippolyte, pardonne à ton ère, car ce n'est pas lui, c'est ta destinée qui t'a perdu. Et dieu, maintenant, je te quitte, car il n'est pas permis à mon îgard de contempler un mort, et je te vois déjà toucher au )mbeau.

— Adieu, vierge bienheureuse; retire-toi souriante; uisses-tu perdre sans regret mon culte et ma société, si, )rsque, sur ta demande, je pardonne à mon père, aujour- 'hui comme toujours j'obéis à tes ordres. Hélas ! déjà l'obsurité s'empare de moi par les yeux. O mon père, soutiens t relève mon corps.

— 0 mon enfant I à qui t'adresses-tu? A moi! miséable!

— Je meurs et je vois déjà les portes des enfers.

— Meurs-tu laissant mon cœur souillé ?

— Non, mon père, et je t'absous du meurtre de ton fils.

— Oh ! tu me laisses donc libre et pur de sang?

— Je t'en prends à témoin, Diane! Diane, qui domptes dm par tes flèches !

— 0 très-cher enfant! que tu te montres généreux pour ton père !

— Adieu, adieu, mon père, mille fois adieu!

— Hélas ! hélas ! à cause de ton cœur pieux et bon.

— Souhaite d'obtenir des enfants légitimes qui me ressemblent.

— Ne me quitte pas, mon enfant ; reprends tes forces.

— Mes forces m'abandonnent... ô mon père! Je meurs, voile-moi promptcment le visage.

— O terre d'Athènes et de Minerve! de quel homme es-É privée!...

L'antiquité n'a certes rien de plus touchant que la mort de ce héros consolé par une déesse et, sur 1, prière de cette déesse, pardonnant à son père.

Ce dénoûment, à notre avis, est bien supérieur celui de Sénèque et, par conséquent, à celui de Racine, qui a calqué son dénoûment sur celui du tragique latin.

Au reste, quoique à notre avis, Euripide soit le plus faible des trois grands tragiques grecs, c'est celui qui eut, de son vivant et même pendant le siècle qui suivi sa mort, la plus haute renommée dans la Grèce proJ prennent dite et dans ce qu'on appelait la grande Grèce, c'est-à-dire en Calabre et en Sicile.

Et cependant, comme toujours, les triomphes du poète furent mêlés d'assez de dégoûts pour qu'il quittai Athènes et se retirât près d'Achélaûs, roi de Macédoine.

Eschyle en avait déjà fait autant pour se retirer i Gela près d'Hyéron.

Valère Maxime raconte qu'Eschyle mourut tué pai i la chute d'une tortue qu'un aigle laissa tomber sur s«' i tête chauve, la prenant pour un rocher.

Euripide, se promenant dans un endroit désert, fut ;hiré par des chiens.

Dassons à Sénèque, dont la mort ne fut pas moins gique que celle d'Eschyle et d'Euripide.

sénèque, comme Lucain, était un Romain d'Espaî ; comme Lucain, il était né à Cordoue. Corneille, on appelle un vieux Romain, est, comme eux, bien ins Romain qu'Espagnol et semble avoir fait du jte tragique, et encore plus du poëte épique, une de toute particulière.

jénèque était né vers la deuxième ou troisième année Christ. Il vint tout jeune à Rome, y étudia la rhéique et la philosophie, et, presque enfant, se fit rerquer par son éloquence.

I porta sous ce rapport ombrage à Caligula, qui lit la prétention d'être le premier des orateurs de i temps. Le fou couronné l'entendit plaider devant Sénat, et pâlit de jalousie. Une courtisane, qui était ;s de l'empereur, comprit que cette pâleur était Tarde mort du jeune rhéteur.

— Oh! dit-elle en se penchant à l'oreille de Caligula, is, il n'a que le souffle ; il mourra bien tout seul et îs qu'on l'aide à mourir.

Sénèque vécut et ce fut Caligula qui fut tué. Seulement, au commencement du règne de Claude, îssaline le fit exiler, comme coupable d'adultère.

Plus faible encore de caractère que cle tempérament, Sénèque ne put supporter son exil; il s'abaissa dans ses prières jusqu'à faire, pour un misérable affranchi de Claude, qui venait de perdre son frère, un Traité de la Consolation. Il n'en resta pas moins huit ans en exil, et y fût resté plus longtemps encore, si la chute de Messaline n'eût amené son rappel. Mais, lorsque Agrippine eût épousé l'empereur, elle rappela Sénèque pour faire l'éducation de son fils Néron.

Non-seulement on ne sait pas précisément à quelle époque YHippolyte de Sénèque a été composé, mais en* core n'est-on pas bien sûr que cette tragédie soit Sénèque, ou, du moins, de celui dont nous parlons.

En effet, on dit Sénèque le tragigue et Sénèque philosophe.

On a tort , car rien n'est moins tragique que Sénèque le tragique. Il est vrai que les dix pièces qu'on lui attribue étaient destinées, non point à être représentées mais seulement à être lues.

Sénèque commence par supprimer dans sa tragédi à' Hippolyte l'intervention des dieux. La scène s'ouvr donc, non point par Vénus, mais par Hippolyte.

L'entrée du héros chasseur est assez belle.

Hippolyte s'adresse à ses compagnons :

— Allez, dit-il, et répandez- vous autour de cette fon ombreuse ; d'un pied rapide, parcourez les sommets du moi Cécrops, la plaine qui s'étend au pied du Parnes rocher et les bords du fleuve dont les ondes rapides traversent vallée de Thréa; franchissez ces monts toujours blancs i neige. — "Vous, pénétrez sous l'ombrage des aunes entrelacé dans ces vastes prairies où l'haleine pleine de rosée du zépt

tire (le terre l'herbe du printemps ; vous, dans ces lieux où, d'un cours égal et paisible, l'Uissus, semblable au Méandre, promène ses eaux languissantes et mouille à peine un sable aride. — Vous, prenez par ce sentier à gauche, qui à travers les bois conduit à Marathon : c'est là que les biches vont paître pendant la nuit, à la suite de leurs faons. — Vous, tournez de ce côté, où l'acarne laborieux, soumis à la douce influence du Midi, ne sent pas la rigueur des frimas. Que l'un se rende sur l'Hymette fleuri, l'autre vers le bourg chétif d'Aphidna. Il y a longtemps que nous n'avons visité ces parages où le cap Sunium s'allonge clans la mer. — Vous, qui aimez une chasse glorieuse, courez à Phyes ; là, se tient un sanglier, la terreur des environs, et dont plus d'un chasseur a déjà senti la redoutable défense. Laissez flotter la laisse des chiens paisibles au gosier silencieux,, mais tenez fortement en mains ces ardents molosses, et que le limier impatient de Crète use le poil de son cou en luttant contre la forte courroie qui arrête ses élans. Quant aux dogues de Laconie, race courageuse et avide de sang, il est bon qu'ils soient tenus de plus court encore ; le moment viendra où l'écho des rochers retentira de leurs aboiements. Et, maintenant, que, d'un nez subtil, ils aspirent les pistes; que, la tête basse, ils suivent les traces, tandis que la clarté est douteuse et que la terre humide garde encore les fumées. Que l'un de vous se charge de ces toiles à larges mailles-, un autre de ces filets plus serrés ; déposez en ligne ces plumes rouges, afin d'effrayer, par leur vue, les animaux sauvages... — Toi, tu lanceras le javelot rapide; toi, tu saisiras à deux mains le pesant épieu garni de fer; toi, placé en embuscade, tu redoubleras par tes cris l'effroi des animaux lancés, et toi, avec le couteau recourbé, tu détacheras leurs entrailles, lorsqu'ils seront abattus.

Puis vient le tour de Diane.

Eu comparant la prière de l'Hippolyte grec à celle de l'Hippolyte latin, on appréciera le génie, non-seulement des deux poètes, mais des deux langues.

Euripide est un poëte de taille ordinaire, comparé à Eschyle; mais c'est un géant, comparé à Sénèque.

— Soyez en aide à un mortel qui vous honore, déesse intrépide; vous qui régnez dans les solitudes des bois; qui percez de vos traits inévitables les monstres qui s'abreuvent dans les froides eaux de l'Araxe et ceux qui bondissent sur la glace de l'Isler. Votre bras atteint le lion de Gélule et la biche de Crète, ou renverse d'un coup plus léger le daim rapide. Vous frappez en face le tigre à la peau mouchetée; vous atteignez dans leur fuite le bison à l'épaisse crinière et l'auroch farouche aux larges ramures. Tous les hôtes des déserts qui peuplent, ou le sol infécond de la Numidie, ou les riches forêts de l'Arabie, ou les cimes sauvages des Pyrénées. Ceux que nourrissent les bois épais de l'Hyrcanie ou les vastes plaines du Sarmate vagabond, tous, ô Diane, redoutent vos flèches. L'heureux chasseur que vous protégez voit le gibier tomber dans ses toiles. Nulle proie ne rompt le filet qui l'enferme; le chariot qui la rapporte gémit sous une charge pesante ; les chiens reviennent la gueule rouge de sang, et le cortège rustique regagne le hameau dans tout l'appareil d'un triomphe. Allons, la déesse est avec nous ; j'entends des aboiements de bon augure. La forêt m'appelle, j'y vole. Ce sentier m'abrégera le chemin.

Il y a loin de là au Salut, ô déesse, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe; mais, nous l'avons dit, Euripide est un poëte, et Sénèque n'est qu'un rhéteur.

Chez Sénèque, la belle scène du vieillard donnant ses conseils est supprimée. Derrière Hippolyte paraît Phèdre; non pas faible, languissante, près de mourir, mais bavarde et raisonneuse, comme vient de l'être Hippolyte, comme le sera Thésée, comme le sont tous les personnages de Sénèque, comme l'est Sénèque enfin. D'une première haleine, elle dit quarante-quatre vers, et sa nourrice quarante -neuf.

Dans Sénèque, c'est Phèdre qui parle la première de m amour ; c'est Phèdre qui croit, comme dans Piacine, la mort de son mari, et qui espère qu'Hippolyte l'ailera; c'est Phèdre qui dit :

— J'irai; je le suivrai sur ces monts couverts de neige où se plaît; à travers les roches aiguës, qu'il franchit d'un ed léger ; à travers les montagnes, au fond des bois.

Et c'est la nourrice qui lui répond :

— Lui, s'arrêter! lui, se laisser attendrir! Chaste jusqu'à î jour, il partagerait une flamme adultère! il cesserait de vous a'ir, vous, la cause peut-être de son aversion pour toutes les smmes !

Quand la nourrice lui dit : « [Il vous fuira ! » c'est 'hèdre qui répond :

— Je le suivrai, s'il le faut, au delà des mers.

— Songez quel est votre père.

— Je songe qu'elle fut ma mère.

Dans Sénèque, c'est sur la scène qu'a lieu l'entrevue .'Hippolyte et de la nourrice.

Comme dans Euripide, elle échoue, et le dernier mot ['Hippolyte est celui-ci :

— Ce qui me console de la perte de ma mère, c'est que, epuis sa mort, je puis haïr toutes les femmes.

Alors arrive Phèdre. A son tour, elle attaque Hippoyte, auquel la nourrice n'a fait qu'un aveu incomplet.

Alors se déroule cette scène fort belle, même dans Sénèque, à laquelle Racine a emprunté la sienne.

Qu'on en juge : nous mettons en regard les vers de \acine avec le texte traduit littéralement du latin

SÉNEQUE

PHEDRE

Je voudrais vous parler quelques instants sans témoin! faites, je vous prie, sortir votre suite.

HIPPOLYTE

Parlez, madame, nous sommes seuls.

PHÈDRE

Je le voudrais, mais la voix expire sur mes lèvres; un puissant intérêt me force à parler, un plus puissant me retient. Dieux! je vous prends à témoin que ce que je vous demande, je l'ai en horreur !

HIPPOLYTE

Se peut-il que la langue se refuse à exprimer ce que no voulons dire!

THÈDRE.

Les peines légères sont éloquentes ; les grandes doulej sont muettes.

HirPOLYTE.

0 ma mère ! confiez-moi vos chagrins.

PHÈDRE

Ce titre de mère est trop sérieux, trop imposant. Un non plus modeste conviendrait mieux à ce que j'éprouve. Hippclyte, appelez-moi votre sœur ou votre esclave; oui, votre es clave, car je recevrais vos ordres avec joie. Commandez, e je cours à travers les neiges épaisses, je franchis les som mets glacés du Pinde ; je braverais pour vous le fer et le flammes et je présenterais mon sein aux épées menaçantes Recevez ce sceptre qui m'a été confié ; comptez-moi a nombre de vos sujets : c'est à vous de commander, à me d'obéir. Gouverner un État est un soin trop pesant pour un femme. C'est à vous, qui êtes dans la force de la jeunesse, d diriger d'une main ferme le royaume paternel. Je ne vou demande que de protéger une infortunée, une suppliante qi se jette entre vos bras, qui n'a plus d'époux

RACTNE.

PHÈDRE

Le voici. Vers mon cœur tout mon sang se ret:re; «l'oublie en le voyant ce que je viens lui dire.

OENONF.

Souvenez- vous d'un fils qui n'espère qu'en vous!

PHÈDRE

On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous,

Seigneur. A vos douleurs je viens joindre mes larmes.

Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.

Mon fils n'a plus de père, et le jour n'est pas loin

Qui de ma mort enfin doit le rendre témoin ;

Déjà mille ennemis attaquent son enfance,

Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense,

Mais un secret remords agite mes esprits :

Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cris,

Je tremble que sur lui votre juste colère

Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

HIPPOLYTE

Madame, je n'ai point de sentiments si bas

PHÈDRE

Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas,

Seigneur. Vous m'avez vue attachée à vous nuire :

Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.

A votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir.

Aux bords que j'habitais, je n'ai pu vous souffrir

En public, en secret, contre vous déclarée,

J'ai voulu par des mers en être séparée ;

J'ai même défendu, par une expresse loi,

Qu'on osât prononcer votre nom devant moi.

Si pourtant à l'offense on mesure la peine,

Si la haine peut seule attirer votre haine,

Jamais femme ne fut plus digne de pitié,

Et moins digue, seigneur, de votre inimitié.

SÉNÈQUE

HIPPOLYTE

Puisse le maître des dieux éloigner ce présage ! Mon père sera bientôt de retour.

PHÈDRE

Le roi du sombre empire, l'avare Pluton ne lâche point sa proie, et c'est sans retour que l'on franchit le Styx : et vous pensez qu'il laisserait échapper le ravisseur de son épouse? Pluton indulgent à ce point pour les fautes que l'amour fait commettre !

HIPPOLYTE

Les divinités propices du ciel le rendront à notre amour; mais, en attendant que nos vœux soient accomplis, j'aurai pour vos fils la tendresse que je dois à mes frères. Mes soins vous convaincront que vous n'êtes pas veuve. Enfin, je tiendrai près de vous la place de mon père.

PHÈDRE

O crédules amants! ô trompeur amour! En a-t-il dit assez? l'ai-jebien entendu? Achevons de le toucher par mes prières, ayez pitié de mon embarras : comprenez mes vœux secrets, mon silence. Je veux parler et je n'ose.

HIPPOLYTE

Quel mal étrange vous agite ?

PHÈDRE

Un mal que les marâtres ne connaissent puère.

HIPPOLYTE

Le sens de vos paroles m'échappe; parlez plus clairement.

PHÈDRE

Le feu dévorant de l'amour bouillonne dans mon sein; mon cœur est en proie à toute sa violence; cette ardeur cruelle a pénétré jusqu'au fond de mon cœur, elle consume mes entrailles, elle se répand dans mes veines comme une flamme rapide se répand dans un édifice et en dévore toutes les parties.

HIPPOLYTF.

C'est l'effet du chaste amour dont vous brûlez pour Thésée.

RACINE

HIPPOLYTE

Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au fils d'une autre épouse. Madame, je le sais, les soupçons importuns Sont, d'un second hymen, les fruits les plus communs. Tout autre aurait, pour moi, pris les mêmes ombrages, Et j'en aurais peut-être essuyé plus d'outrages.

PHÈDRE

Ah ! seigneur, que le ciel, j'ose ici l'attester,

De cette loi commune a voulu m'excepter!

Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore !

H1PPOLYTE.

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore;

Peut-être votre époux voit encore le jour,

Le ciel peut, à nos pleurs, accorder son retour,

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

PHÈDRE

On ne voit pas deux fois le rivage des morts, Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords, En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie, Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie. Que dis-je? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous; Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux : Je le vois, je lui parle, et mon cœur... Je m'égare, Seigneur! ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPOLYTE

Je vois, de votre amour, l'effet prodigieux :

Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux.

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

PHÈDRE

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée. Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

SÉNEQUE

PHÈDRE

Oui, Hippolyte, je brûle pour Thésée; j'aime sa beauté, cette beauté dont brillait sa première jeunesse lorsqu'un léger duvet couvrait à peine ses joues ; lorsqu'il osa porter ses pas dans le labyrinthe du monstre de Crète, et qu'à l'aide d'un fil, il en sortit vainqueur. Quelle grâce dans ses cheveux serrés d'une simple bandelette ! Un vif incarnat colorait son aimable visage; son jeune bras annonçait déjà la vigueur d'un héros. Il était semblable à Diane, votre divinité ; à Phébus, mon aïeul, ou plutôt à vous-même. Oui, tel il parut lorsqu'il sut plaire à son ennemi. Il avait votre noble maintien ; mais ce costume plus simple relève encore votre beauté. A tout ce qui charmait dans votre père, vous joignez les grâces un peu sauvages de votre mère. C'est la beauté du jeune Grec relevée par la beauté un peu farouche de l'Amazone. Ah! si vous eussiez suivi votre père sur les mers de la Crète, c'est à vous que ma sœur eût remis le fil sauveur.

0 ma sœur I en quelque partie du ciel que tu brilles, favorise une ardeur semblable à la tienne. Nous avons trouvé notre vainqueur dans la même famille. Le fils m'inspire l'amour que tu ressentis pour le père. "Vous voyez aujourd'hui à vos pieds la fille d'un roi puissant, jusqu'aujourd'hui innocente et pure. C'est pour vous seul que je trahis mes devoirs. C'en; est fait, ma résolution est prise. Vous avez entendu ma prière. Ce jour terminera ou ma peine, ou ma vie. Oh! prenez pitié d'une infortunée qui vous aime!

HIPPOLYTE

0 puissant roi des dieux ! tu peux entendre et voir sans horreur de pareils forfaits ! Pour qui donc réserves-tu tes j foudres, s'ils reposent aujourd'hui ? Tonne de toutes les parties du ciel. Que de sombres nuages nous dérobent le jour ! que les astres reculent d'épouvante ! Et toi, astre éclatant de la lumière, seras-tu témoin du crime de ta famille ? Cach< nous ton flambeau, et plonge-toi dans les ténèbres. Eh quoi! souverain des dieux et des hommes ! ta main reste oisive I la

RACINE

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche ; Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi; rel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. [1 avait votre port, vos yeux, votre langage; dette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos. 3ue faisiez-vous, alors? Pourquoi, sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors 3ntrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite : Pour en développer l'embarras incertain, tfa sœur, du fil fatal, eût armé votre main. Mais non ; dans ce dessein je l'aurais devancée; L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée, d'est moi, prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Jue de soins m'eût coûté cette tête charmante ! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante ; Compagne du péril qu'il vous fallait chercher, Moi-même, devant vous, j'aurais voulu marcher; £t Phèdre au labyrinthe, avec vous descendue, Se serait avec vous retrouvée ou perdue !

HIPPOLYTE

Dieux! qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez- vous 3ue Thésée est mon père, et qu'il est votre époux?

PHÈDRE

Eh ! sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

HIPPOLYTE

Vladame, pardonnez. J'avoue en rougissant ^ue j'accusais à tort un discours innocent; Ma honte ne peut plu s. soutenir votre vue,

SÉNÈQUE

foudre n'a pas sillonné les airs. Fais tomber sur moi ton tonnerre! que je sois percé, consumé par tes traits rapides. Je suis coupable, je mérite la mort ; j'ai inspiré de l'amour à la femme de mon père ! Elle m'a cru capable de partager sa flamme impure! Quoi! c'est moi que vous vous êtes flattée de séduire! Est-ce mon aversion pour votre sexe qui m'a valu cette préférence? 0 la plus criminelle de toutes les femmes! votre perversité surpasse celle de votre mère.

Et votre crime est plus grand que le sien. Elle a donné la vie à un monstre. Elle s'est souillée par un adultère, mais sa faute, longtemps ignorée, ne fut découverte que lorsqu'elle eut mis au monde le fruit monstrueux de ses amours. La] naissance de ce fils mugissant révéla seul les égarements de sa mère. Oh I voilà bien le sein que devait porter une telle fille ! Oh 1 mille fois heureux ceux qui ont péri victimes de l'amour et de la perfidie! 0 mon père! j'envie votre sort. Votre marâtre de Golchide fut moins barbare que la mienne ; elle n'en voulut qu'à vos jours.

PHÈDRE

Je sais la fatalité attachée à notre race : aimer ce que nous devons fuir; mais je ne suis plus maîtresse de moi. Je te suivrai partout : à travers les flammes, la mer furieuse, les rochers et les torrents impétueux. C'en est fait: je m'attache à tes pas, homme superbe! je tombe de nouveau à tes pieds.

HIPPOLYTE

Arrêtez ! gardez-vous de porter sur moi vos mains impures ! Mais, que vois-je ! elle veut me saisir dans ses bras ! Tirons1 mon épée : punissons, comme elle le mérite, cette femme audacieuse. C'en est fait, ma main gauche a saisi ses cheveux et renversé sa tête en arrière. 0 chaste Diane! jamais sangj ne fut plus justement répandu sur tes autels.

PHÈDRE

fîippolyte, tu combles tous mes vœux! Tu calmes ma fureur. Mourir de ta main sans avoir trahi mes devoirs, c'esl plus que je n'osais espérer.

RACINE

Et je vais...

PHÈDRE

Ah ! cruel, tu m'as trop entendue ; Fe t'en ait dit assez pour te tirer d'erreur. Eh bien , connais donc Phèdre et toute sa fureur, l'aime ! Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, [nnocente âmes yeux, je m'approuve moi-même, Ni que du fol amour qui trouble ma raisou, Ma lâche complaisance ait nourri le poison. )bjet infortuné des vengeances célestes, le m'abhorre encor plus que tu ne me détestes, jes dieux m'en sont témoins, ces dieux qui, dans mon flanc, )nt allumé le feu fatal à tout mon sang; ■ 3es dieux, qui se sont fait une gloire cruelle ùe séduire le cœur d'une faible mortelle, roi-même, en ton esprit rappelle le passé: ïest peu de t' avoir fui, cruel! je t'ai chassé, l'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine; Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine ? De quoi m'ont profité mes inutiles soins? ru me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins, res malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes; J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes. Q suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un instant pouvaient me regarder. Que dis-je! cet aveu que je te viens faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire? Tremblante pour un fils que je n'osais trahir, Je venais te prier de ne le point haïr. Faibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime, Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même. "Venge-toi; punis-moi d'un odieux amourl Digne fils du héros qui te donna le jour, Délivre l'univers d'un monstre qui l'irrite. La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!

SÉNÈQUE

HIPPOLYTE

Non, retirez-vous, vivez. Vous n'obtiendrez rien de moi, et ce fer même que vous avez touché me souillerait si je le portais encore. Que ne puis-je le plonger dans les eaux du Tanaïs ou dans celles du Méotide, qui se décharge dans la mer de Béthinie ! L'Océan tout entier ne pourrait effacer une telle souillure. 0 forêts! ô monstre des bois.

(Hippolyte fuit, laissant son épée aux maini de Phèdre*)

RACINE

drois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échappe r :

Voilà mon cœur... C'est là que ta main doit frapper.

[mpatient déjà d'expier son offense,

A.u-devant de ton bras, je le sens qui s'avance.

Frappe : ou, si tu le crois indigne de tes coups,

si ta haine m'envie un supplice si doux,

Du si d'un sang trop vil ta main serait trempée,

\u défaut de ton bras, prête-moi ton épée.

Donne.

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