ŒNONE
Que faites-vous, madame, justes dieux!
Vïais on vient! évitez des témoins odieux. Venez, rentrez, fuyez une honte certaine!
(Phèdre fuit, emportant l'épée d'Bippolyte.)
Vous le voyez, à part les déclamations de Sénèque, la scène est la même, et, sans contredit, ici le rhéteur latin a inspiré le poëte français.
Vous allez voir l'imitation se confirmer.
Dans Sénèque, comme dans Racine, Thésée, que l'on croit mort, n'est pas mort, et l'on apprend son retour.
C'est alors, dans l'une comme dans l'autre, que, sur les instances de la nourrice, Phèdre se décide à accuser Hippolyte.
Entre Thésée et son fils accusé.
Thésée, furieux, supplie Neptune de le venger de son fils.
Dans Sénèque, comme dans Racine, l'imprécation est à peu près la même.
SÉNÈQUE
THESEE..
Le souverain des mers a juré, par l'onde inviolable du Styx, d'exaucer mes vœux. Eh bien , Neptune, j'implore aujourd'hui de toi cette triste faveur que ce jour soit le dernier d'Hippolyte. Envoie ce fils coupable chez les mânes que son père a bravés. 0 mon père! rends à ton fils ce service affreux. L'excès de mon malheur m'oblige seul à t'implorer pour la dernière fois. Je ne t'ai point invoqué dans les abîmes du Tartare, quand Pluton furieux me menaçait de sa vengeance. C'est aujourd'hui que je réclame l'accomplissement de tes promesses.
RACINE
THESEE.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage, Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux, Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle,
Je n'ai point imploré la puissance immortelle.
Avare du secours que j'attends de tes soins,
Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins.
Je t'implore aujourd'hui; venge un malheureux père.
J'abandonne ce traître à toute ta colère.
Étouffe dans son sang ses désirs effrontés ;
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
Il est vrai que Sénèque emprunte lui-même cette imprécation à Euripide, de sorte que, dans Racine, nous ne la retrouvons qu'à la troisième génération.
La voici traduite mot à mot du texte grec :
THÉSÉE
Non, je ne retiendrai plus derrière mes lèvres ce malheur insurmontable, funeste, funeste! Oh! vil! Hippolyte a osé, méprisant l'œil sacré de Jupiter, toucher par violence à ma couche! Mais, Neptune, ô mon père! exauce une de ces trois imprécations que tu as promis un jour d'accomplir. Fais périr Hippolyte! qu'il meure aujourd'hui, s'il est vrai que tu dois m'exaucer!
Prince, au nom des dieux, rétracte ce voeu impie. Plus tard, tu sauras que tu as été trompé.
THÉSÉE
Impossible, et, de plus, je le chasserai de cette contrée, et il sera frappé par l'un de ces deux sorts ; car, ou Neptune l'enverra chez Pluton, ou, chassé de cette contrée, il passera une douloureuse vie, errant sur la terre étrangère.
Mais ce que Sénèque n'a point imité et ce que Racine remontera chercher dans Euripide, ne le trouvant pas dans Sénèque, c'est la telle scène entre Thésée et son fils.
Citons-la, elle est à sa place. Cette fois, ce n'est point le déclamateur Sénèque que nous allons mettre en face de Racine, c'est le poète antique, la source primitive.
EURIPIDE
LE CHŒUR
Mais voici que lui-même, son fils, Hippolyte arrive à propos... Relàche-toi de ta colère, Thésée, et prends un parti meilleur pour ta famille.
HIPPOLYTE
Me voici, mon père; j'ai entendu les cris et j'arrive en hâte. J'ignore cependant quelle chose te fait gémir, mais je voudrais l'apprendre de toi. Je vois Phèdre morte, et c'est pour moi un grand motif d'étonnement, elle qu'à l'instant je quittais; elle qui voyait comme moi la lumière du jour. Que lui est-il arrivé ? Comment est-elle morte? Je veux l'apprendre de toi-même. Tu te tais! c'est un tort de garder le silence dans la douleur. Le cœur qui demande à connaître tous les détails d'une infortune peut être accusé de curiosité; mais, mon père, il n'est pas juste de cacher tes chagrins à des amis, et à ceux surtout qui sont plus que des amis.
0 hommes ! vous qui tombez dans tant d'erreurs, pourquoi donc enseignez-vous tant d'arts divers? Pourquoi donc inventez-vous tant de choses, tandis que vous n'avez pas encore découvert une chose : c'est d'apprendre la sagesse à ceux en qui la raison n'est pas.
HIPPOLYTE
En effet, ce serait un maître habile, celui qui serait capable de forcer les fous à écouter la voix de la sagesse. Mais, ô mon père ! ce n'est pas l'heure du raisonnement subtil, et je crains que la langue ne soit égarée par la douleur.
THÉSÉE
Hélas! il eût fallu que quelque marque certaine existât pour les mortels qui fit reconnaître le fond du cœur et désignât les vrais et les faux amis. Pourquoi les hommes n'ont-ils pas tous deux voix : l'une juste, l'autre menteuse ? la voix juste démentirait la voix menteuse, et nous ne serions pas trompés.
RACINE
THÉSÉE
Vhï le voici. Grands dieux! à ce noble maintien Juel œil ne serait pas trompé comme le mien? 'aut-il que sur le front d'un profane adulière îrille de la vertu le sacré caractère ! ït ne devrait-on pas à des signes certains Reconnaître le cœur des perfides humains !
HIPPOLYTE
>uis-je vous demander quel funeste nuage, ieigneur, a pu troubler votre auguste visage ? }'osez-vous confier ce secret à ma foi ?
^rûde ! oses-tu bien te montrer devant moi? lonstre qu'a trop longtemps épargné le tonnerre, leste impur des brigands dont j'ai purgé la terre, Lprès que le transport d'un amour plein d'horreur usqu'au lit de ton père a porté ta fureur, ?u m'oses présenter une tête ennemie !
?u parais dans ces lieux plein de ton infamie, St ne vas point chercher, sous un ciel inconnu, )es pays où ton nom ne soit pas parvenu. fais, traître ! ne viens point braver ici ma haine it tenter un courroux que je retiens à peine. Test bien assez, pour moi, de l'opprobre éternel D'avoir pu mettre au monde un fils si criminel, &ns que ta mort, encor, honteuse à ma mémoire, 3e mes nobles travaux vienne souiller la gloire. ?uis! et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain rajoute aux scélérats qu'a punis cette main, Vends garde que jamais l'astre qui nous éclaire $e te voie en ces lieux mettre un pied téméraire. ?uis, dis-je ! et sans retour, précipitant tes pas, Oe ton horrible aspect purge tous mes États.
EURIPIDE
HIPPOLYTE
Se trouverait-il quelque ami qui m'eût calomnié près de toi? et dois-je souffrir sans être coupable ? Je suis stupéfait, et tes discours me frappent de terreur, car ils sortent des limites de la raison.
THÉSÉE
Hélas! jusqu'où ira l'esprit des hommes?... quel sera le terme de l'audace et de la témérité?... car, si à chaque vie d'homme l'audace augmente et si l'âge qui nous suivra doit enchérir sur la perversité du nôtre, il faudra que les dieux ajoutent à la terre une autre terre pour renfermer les injustes et les méchants. Oh! jetez les yeux sur celui-ci qui, né de moi, a déshonoré ma couche et qui est convaincu par les aveux de celle qui est morte d'être le plus pervers des hommes. Or, puisque tu t'es avancé jusqu'à une pareille souillure, montre ton visage à ton père, ici, en face. Le voilà donc, ce compagnon des dieux! cet homme supérieur! le voilà, ce sage qui ne participe pas aux vices de l'humanité ! Oh ! ce n'est point moi qui croirai à tes discours superbes ! ce n'est pas moi qui accuserai les dieux de penser mal ! Sois fier, maintenant; trompe les hommes par cette prétendue frugalité qui s'abstient de la chair des animaux, et, ayant Orphée pour chef, livre-toi aux transports que t'inspirent tes nombreux exploits. Tu as été surpris dans ton crime ; or, moi, je dis tout haut : « Fuyez de tels hommes, car, tandis qu'ils séduisent par leurs beaux discours, ils méditent des projets honteux. » Phèdre est morte. Crois-tu que cette mort te sauve ? Mais c'est par cette mort même que tu es accusé, ô le plus pervers des hommes 1 car quels serments, quels discours seraient aussi forts que ces tablettes dans la main d'une morte? Tu diras qu'elle te haïssait, que la race bâtarde est odieuse aux enfants légitimes. Tu l'accuseras d'être mauvaise appréciatrice de la vie. Tu ajouteras que le vice est inné chez la femme et est étranger aux hommes. Pour moi, je sais que les jeunes hommes ne sont en rien plus fiers que les jeunes femmes.
RACINE
HIPPOLYTE
D'un amour criminel Phèdre accuse Hippolyto? Un tel excès d'horreur rend mon âme interdite. Tant de coups imprévus m'accablent à la fois, Qu'ils m'ôtent la parole et m'étouffent la voix.
THÉSÉE
Traître, tu prétendais qu'en un lâche silence
Phèdre ensevelirait ta brutale insolence !
Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner
Ce fer qui, dans ses mains, aide à te condamner,
Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,
Lui ravir tout d'un coup la parole et la vie !
HIPPOLTTE.
D'un mensonge si noir, justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie, et songez qui je suis !
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes;
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés;
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,
Et jamais on n'a vu la timide innocence
Passer subitement à l'extrême licence.
Un seul jour ne fait point d'un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,
Je n'ai point de son sang démenti l'origine :
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage,
Mais, si quelque vertu m'est tombée en partage,
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
EURIPIDE
quand Vénus trouble leurs cœurs ardents. Je sais bien que, sous ce rapport, leur sexe les protège ; mais pourquoi, ce cadavre présent, lutterais-je contre tes objections? Ce témoin, il me semble, est irrécusable. Sois exilé de cette contrée; sorsen aussi vite que tu pourras. Ab ! ne reviens ni à Athènes bâtie par les dieux, ni sur les limites du pays que gouverne ma lance ; car, si, ayant reçu de toi cette offense, elle restait impunie, on pourrait soutenir que je me vante en vain, et les rochers que lavent la mer cesseraient de dire que je suis terrible aux méchants.
LE CHOEUR
Comment oserai-je dire aujourd'hui qu'il est un mortel heureux sur la terre, puisque je vois foudroyé celui qui est au premier rang ?
HIPPOLYTE
Mon père, et ton courroux et les transports de ton esprit sont terribles. Cependant, cette chose qui prête de ta part à de si beaux discours, crois-moi, serait hideuse si on la dévoilait. Pour moi, je n'ai point l'art de parler à la multitude; mais je suis plus habile à parler avec mes pareils et à un petit nombre d'amis, et ce que je dis a son importance, car souvent les hommes méprisés parmi les sages sont habiles à parler devant la foule,; et cependant, il faut que moi, aussi, je parle, à cause du malheur qui est arrivé. Je répondrai donc d'abord par où l'on m'a attaqué croyant me perdre et que je ne pourrais répondre. Vois-tu ce ciel? vois-tu cette terre? Ils te diront, quoique tu le nies, qu'il n'y a pas au monde d'homme plus sage que moi; car, d'un côté, je sais honorer les immortels, et, de l'autre, j'ai su me choisir des amis vertueux, qui ont conservé la pudeur de ne pas conseiller des crimes, et de ne pas aider aux choses honteuses. Je ne suis point railleur de mes compagnons, mais le même pour mes amis présents ou absents. Eh bien, je suis innocent du crime pour lequel tu crois m'avoir confondu ; car, jusqu'à ce jour, mon corps est resté chaste, et je ne connais l'amour que
RACINE
La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.
C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.
J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse ;
On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur ;
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mou cœur.
Et l'on veut qu'Hippolyte, épris d'un feu profane...
THÉSÉE
Oui, c'est ce même orgueil, traître, qui te condamne Je vois de tes froideurs le principe odieux : Phèdre seule charmait tes impudiques yeux. Et, pour tout autre objet, ton âme indifférente Dédaignait de brûler d'une flamme innocente.
HIPPOLYTE
Non, mon père, ce cœur, c'est trop vous le celer, N'a point d'un chaste amour dédaigné de brûler. Je confesse à vos pieds ma véritable offense. J'aime, j'aime, il est vrai, malgré votre défense. Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ; La fille de Pallante a vaincu votre fils ; Je l'adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle, Ne peut ni soupirer ni brûler que pour elle.
Tu l'aimes ? Ciel! Mais non; l'artifice est grossier; Tu te feins criminel pour te justifier?
HIPPOLYTE
Seigneur, depuis six mois, je l'évite et je l'aime. Je venais en tremblant vous le dire à vous-même. Eh quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer? Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ? Que la terre, le ciel, que toute la nature...
THÉSÉE
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
EURIPIDE
de nom et par les peintures que j'en ai vues. Quoique ayant l'âme vierge, je ne suis nullement empressé de regarder ces choses. Ma vertu ne te persuade pas ? Dis-moi alors comment j'ai été corrompu. Est-ce que le corps de celle-ci remportait en beauté sur celui de toutes les autres femmes? Ou Lien, ai-je espéré d'occuper ton palais, d'envahir ta couche opulente? Je serais donc insensé ; j'aurais donc sur tous points perdu la raison ?
11 est doux de régner, même pour les sages, diras-tu. — Je le nie, à moins que le pouvoir suprême n'ait corrompu le cœur qui l'a exercé. Pour moi, l'emporter dans les jeux du gymnase ; être le second après toi dans la Tille ; être heureux au milieu de vertueux amis, voilà tout ce que je désire. C'est un bonheur à ma portée, et je préfère au pouvoir l'absence des dangers attachés au trône. Et maintenant, tu connais toutes mes raisons, moins une. Si j'avais un témoin tel que je suis, c'est-à-dire vivant, si mon accusateur voyait la lumière comme moi, alors tu connaîtrais le vrai coupable, le jugeant par ses œuvres. Maintenant, je te jure, par Jupiier, gardien des serments, et par le sol de la terre, n'avoir jamais attenté à ton épouse. Je te jure que je n'en ai pas môme connu la pensée, et que je meure infâme, sans nom, sans patrie, sans toit, errant et exilé par tout l'univers; que ni la terre ni les mers ne reçoivent mon cadavre, si je suis l'homme pervers que tu crois ; or, je ne sais si celle-ci a perdu la vie par terreur, mais il ne m'est pas permis d'en dire plus. Elle a été innocente en apparence, et, moi, je l'ai été en réalité, el cependant je parais criminel.
LE CHOEUR
Tu as suffisamment repoussé l'accusation qui pèse sur toi ayant prêté serment par les dieux.
THÉSÉE
N'est-ce pas un magicien et un imposteur, celui qui croi qu'il trompera mon àme par une feinte modération, quand i a outragé son père !
RACINE
Cesse, cesse, et m'épargne un importun discours, Si ta fausse -vertu n'a point d'autre secours.
HIPPOLYTE
Elle vous paraît fausse et pleine d'artifice :
Phèdre, au fond de son cœur, me rend plus de justice.
THÉSÉE
Ah! que ton impudence excite mon courroux!
HIPPOLYTE
Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?
THÉSÉE
Fusses-tu par delà les colonnes d'Alcide,
Je me croirais encor trop voisin d'un perfide !
HIPPOLYTE
Chargé d'un crime affreux dont vous me soupçonnez, Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez ?
THÉSÉE
"Va chercher des amis dont l'estime funeste Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste; Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans loi, Dignes de protéger un méchant tel que toi.
HIPPOLYTE
Vous me parlez toujours d'inceste, d'adultère ! Je me tais : cependant, Phèdre sort d'une mère, Phèdre est d'un sang, seigneur, vous le savez trop bien, De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.
THÉSÉE
Quoi! ta rage à mes yeux perd toute retenue ! Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue : Sors, traître ! n'attends pas qu'un père furieux Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux !
EURIPIDE
HIPPOLYTE
A moi, de toi ! oh ! cela m'étonne. Certes, si tu étais mon fils, et que je fusse ton père; si, enfin, je t'avais soupçonné de violence envers mon épouse, je t'eusse tué assurément, et ne me fusse pas contenté de l'exil.
THÉSÉE
Oh ! tu dis juste; mais tu ne mourras pas ainsi, en vertu de la loi établie par toi-même ; une mort prompte est trop peu de chose pour un misérable comme toi. Mais être exilé de la terre de la patrie, endurer une vie douloureuse sur la terre étrangère, voilà la véritable récompense due à l'homme impie.
HIPPOLYTE
Hélas ! que fais-tu ? Tu me chasses de la terre natale sans attendre le temps révélateur.
THÉSÉE
Oui. Je te chasserais au delà de la mer et des bornes atlantiques, si je le pouvais, tant je déteste ta tête.
HIPPOLYTE
Prends garde! tu ne tiens pas compte de mes serments; tu ne pèses pas mes preuves, tu ne consultes pas les devins. Je suis banni, et non jugé.
THÉSÉE
Est-il besoin de la parole des devins, quand ces tablettes t'accusent d'une façon irrécusable? Et, quant aux oiseaux qui passent au-dessus de nos têtes, vains présages ! Je leur dis cent fois adieu.
HIPPOLYTE
0 dieux! pourquoi donc tiens-je encore mes lèvres fermées, moi qui péris par vous que je vénère ? Mais non ; mieux vaut me taire : je ne persuaderais pas ceux qui m'accusent et je violerais les serments faits à moi-même.
THÉSÉE
Ah! ta feinte sagesse me tue! Voyons, n'iras-tu pas, et au plus vite, loin de la terre de la patrie?
EURIPIDE
HIPPOLYTE
De quel colé me tournerais-je, malheureux que je suis? A quelle maison irais-je demander l'hospitalité, étant banni, et sur une pareille accusation?
THÉSÉE
Dans la maison de celui qui se plaît à recevoir pour hôtes les corrupteurs de femmes et les ministres du crime.
HIPPOLYTE
Hélas ! tes reproches pénètrent jusqu'au fond de mes entrailles, et je me sens tout près de pleurer. Mais je te parais donc, je te semble donc criminel?
THÉSÉE
Alors, il te fallait gémir et réfléchir avant d'insulter la femme de ton père.
HIPPOLYTE
0 murs de ce palais ! plût aux dieux que vous eussiez une voix, vous témoigneriez, vous, si je suis vraiment un homme pervers !
THÉSÉE
Oui ! tu as recours aux témoins muets; mais celui-ci, tout muet qu'il est, t'accuse clairement.
HIPPOLYTE
Oh ! que ne puis-je me contempler moi-même face à face, et pleurer les maux que je souffre !
THÉSÉE
, Tu es, en effet, plus habitué à te complaire à toi-même qu'à aire des choses pieuses et à rendre à ton père le respect que m lui dois.
HIPPOLYTE
0 mère infortunée, à l'enfantement amer! Oh ! .qu'aucun le mes amis ne soit jamais bâtard !
Mais ne l'entraînerez-vous pas, esclaves ? N'entendez-vous >as qu'il y a longtemps déjà que j'ordonne qu'il soit banni?
EURIPIDE
HIPPOLVTE.
Ce serait, certes, pour son malheur que l'un d'entre eux mettrait la main sur moi. Non, non, mon père, si tu en as le courage, chasse-moi toi-même.
THÉSÉE
Oui, je le ferai si tu n'obéis pas à mes ordres, car aucune pitié pour ton exil ne me touche.
HIPPOLYTE
Ainsi donc, c'est résolu. Oh ! infortuné que je suis ! je connais la vérité et je ne puis la dire. O fille de Latone, la plus chère à moi entre toutes les déesses ; qui étais ma compagne ; qui chassais avec moi; nous allons donc fuir l'illustre Athènes. Adieu, ô ville et terre d'Érechthée ! O sol de Trézène ! combien tu as eu de charmes pour ma jeunesse ! Adieu ! je t'adresse la parole, te voyant pour la dernière fois. Adieu! ô ] jeunes compagnons de cette terre i Dites-moi adieu et accom- g pagnez-moi hors du pays. Non, jamais, quoi qu'en dise mon père, vous ne verrez un homme plus pur et plus chaste que ij moi.
Peut-être la scène est-elle un peu longue ; peut-être Hippolyte est-il bien lent à quitter Athènes et à prendre congé de Thésée; mais Thésée, c'est son père, et Athènes, c'est sa patrie.
Ce que j'admire dans la scène d'Euripide et ce que je cherche en vain, je l'avoue, dans celle de Racine, c'est ce grand amour filial d'Hippolyte, que l'on sent à chaque vers dans l'auteur grec et que l'on sent à peine dans le poète français.
Je sais bien qu'à cet amour Racine a substitué la di gnité blessée; mais la dignité d'un fils, envers sor père !
J'aimerais mieux Hippolyte moins digne et plus tendre.
Revenons à Sénèque, auquel, en sa double qualité de rhéteur et de philosophe, nous ne pouvons pas demander d'être tendre.
Chez Sénèque, l'invocation à Neptune faite par Thésée, le chœur dit un hymne, le plus beau de toute la pièce. C'est celui qui commence par ce vers :
0 magna parens natura rerum!
A la fin de l'hymne paraît le messager qui annonce la mort d'Hippolyte; car, dans Sénèque, Hippolyte est mort et ne reparaît pas : c'est Phèdre qui n'est pas morte et qui reparaît.
Là encore, Racine a imité Sénèque. Il est vrai qu'il fallait faire revenir la Champmeslé, et que, dès cette époque, cet axiome avait cours au théâtre : « Un acteur, si beau que soit son rôle, quand il n'est pas de la dernière scène, n'est pas de la pièce. »
Sénèque ne pouvait pas avoir ce motif, puisque, selon toute probabilité, la pièce, faite pour être lue, ne fut jamais jouée.
Un dernier mot sur Sénèque.
Nous avons dit qu'Agrippine le tira de son exil, le fit venir à Rome, et lui confia l'éducation de son fils.
Ce fils était-il déjà, dans son cœur, le meurtrier de son frère, de sa mère et de sa femme, ou les lâches complaisances de Sénèque le poussèrent-elles dans la voie sanglante?
Quoi qu'il en soit, Sénèque avait vu tant de choses,
que Néron jugea imprudent — à la façon dont disparaissaient déjà les empereurs : Tibère étouffé sous un oreiller, Caligula assassiné dans le couloir du Cirque, Claude empoisonné avec un champignon ! — que Néron jugea imprudent, disons-nous, de laisser ouverts les yeux qui avaient vu tant de choses. Tl profita de la conspiration de Pison pour faire dire à Sénèque qu'il ne serait pas fâché de le voir mourir. C'était en l'an 65 du Christ; Sénèque avait soixante-deux ou soixantetrois ans.
Cette invitation était un ordre. Sénèque le communiqua à sa jeune femme, qui, quoique âgée de vingtquatre ans à peine, déclara à son époux qu'elle voulait mourir avec lui.
Sénèque confirma le testament qu'il avait fait déjà en faveur de Néron et convoqua ses amis au spectacle de sa mort.
C'est ainsi que cela se faisait alors. Les témoins aidaient à bien mourir.
Sénèque leur annonça que, ne pouvant rien leur laisser de ses biens, il leur laissait sa vie pour modèle.
C'est sa mort qu'il eût dû dire.
Pauline et Sénèque se firent ouvrir les veines en même temps.
Ce fut inutile pour Sénèque ; il était tellement exténué par l'abstinence à laquelle le forçait son mauvais estomac, que, les veines ouvertes, le sang ne vint pas.
On fut forcé de le' mettre dans un bain chaud.
Là, il parla longtemps, et ce qu'il dit , recueilli par ses secrétaires, fut, après la mort de Néron, publié par ses amis.
Quant à Pauline, un ordre de Néron arrêta dans son corps un reste de sang; mais elle resta toujours pâle de celui qu'elle avait perdu, et elle ne tarda pas ellemême à mourir.
Néron l'aimait!
« J'ai ouï raconter par madame de la Fayette, dit l'abbé de Saint-Pierre, que, dans une conversation, Racine soutint qu'un bon poëte pouvait faire excuser les plus grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels; il ajouta qu'il ne fallait que de la fécondité, de la délicatesse et de la justesse d'esprit pour diminuer tellement l'horreur des crimes de Médée et de Phèdre, qu'on les rendrait aimables aux spectateurs, au point d'inspirer de la pitié pour leurs malheurs. Comme les assistants lui nièrent que cela fût possible et qu'on voulut même le tourner en ridicule sur une opinion si extraordinaire, le dépit qu'il en eut le fit résoudre à entreprendre la tragédie de Phèdre, où M réussit si bien à faire plaindre ses malheurs, que le spectateur a plus de pitié de la criminelle belle-mère «me du vertueux Hippolyte. »
Qu'y a-t-il de vrai dans cette anecdote? Je l'ignore. Je «rois que le sujet de Phèdre tenta Racine, parce que le sujet était beau. Je crois qu'il en parla lorsqu'il avait déjà le désir de le faire, pour savoir ce qu'on en penserait. Je crois surtout qu'il le fit, parce qu'ayant la Champmeslé pour actrice et pour maîtresse, il vit dans
ce splendide personnage de Phèdre un beau rôle à créer.
Par malheur, un autre homme avait eu la même idée que lui. Cet homme, soutenu par la puissante coterie de la duchesse de Bouillon et le duc son frère, était Pradon.
On prétend même que l'idée ne lui en vint pas, mais lui fut communiquée par les deux grands personnages que nous venons de nommer et qui détestaient Racine.
Le fait est que, longtemps avant que la Phèdre de Racine parût, on s'était assuré des moyens de la faire tomber. Madame Deshoulières, qui s'était faite l'ennemie de Racine et l'alliée de la duchesse de Bouillon et du duc de Ne vers, joua, pour son compte, un rôle fort actif dans cette chute : Boileau prétend que la duchesse de Bouillon fit retenir pour les six premières représentations toutes les premières loges du théâtre de l'hôtel de Bourgogne, non pas pour y aller ou pour y envoyer des spectateurs, mais pour qu'elles restassent vides.
Cette plaisanterie coûta une quinzaine de mille francs à la duchesse de Bouillon; mais, bahl l'oncle Mazarin avait laissé quarante-cinq millions!
La Phèdre de Racine fut donc jouée devant une salle vide et hostile; aussi n'eut-elle qu'un succès équivoque.
Après la représentation, on soupa chez madame Deshoulières avec Pradon, auquel on avait fait un succès splendide, en opposition à Racine.
C'est au souper que madame Deshoulières composa le fameux sonnet qui fit tant de bruit :
Dans un fauteuil doré, Phèdre tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien. La nourrice lui fait un sermon fort chrétien, Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-même.
Hippolyte la hait, presqu'autant qu'elle l'aime; Rien ne changé son cœur, ni son chaste maintien. La nourrice l'accuse, elle s'en punit bien. Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds, N'est là que pour montrer deux énormes tétons Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.
Il meurt enfin, traîné par ses coursiers ingrats, Et Phèdre, après avoir pris de la mort-aux-mfs, Vient, en se confessant, mourir sur le théâtre.
Le sonnet fut lancé dans le public, et, comme il attaquait une fort belle œuvre, il eut plus de succès que l'œuvre elle-même.
Il revint à Racine : à cette époque, comme dans la nôtre, on avait des amis heureux de vous communiquer une chose désagréable. Racine prit le sonnet et le porta à Boileau.
Tous deux soupçonnèrent M. de Nevers d'en être l'auteur.
Deux poètes ne pouvaient pas laisser sans réponse une pareille attaque.
Ils se mirent au travail, et le sonnet suivant fut le résultat de leur collaboration :
Dans un palais doré, Damon, jaloux et blême, Fait des vers où jamais personne n'entend rien, Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrétien, Et souvent pour rimer il s'enferme lui-même.
La Muse, par malheur, le hait autant qu'il Vaime; Il a du franc poète et l'air et le maintien : Il veut juger de tout et ne juge pas bien; Il a pour le phébus une tendresse extrême.
Une sœur vagabonde aux crins plus noirs que blonds Va par tout l'univers promener deux tétons, Dont, malgré son pays, Damon est idolâtre1.
Il se tue à rimer pour des lecteurs ingrats.
'Enéide, à son goût, est de la mort-aux-rate, Et, selon lui, Pradon est le roi du théâtre.
Attaqué à brûle-pourpoint et désigné de manière à ce que nul ne s'y trompât, M. de Nevers prit la plume et répondit à son tour, mais en menaçant d'abandonner la plume pour le bâton.
Racine et Despréaux, l'air triste et le teint blême, Viennent demander grâce et ne confessent rien. Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrétien; Mais on sait ce qu'on doit au public, à soi-même.
Damon, pour l'intérêt de cette sœur qu'il aime, Doit de ces scélérats châtier le maintien; Car il serait blâmé de tous les gens de bien, S'il ne punissait pas leur insolence extrême.
Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds, Qui leur pressa, du pus de ses affreux tétons, Ce sonnet qu'en secret leur cabale idolâtre.
Vous en serez punis, satiriques ingrats, Non pas en trahison avec la mort-aux-rate, Mais à coups de bâton, donnés en plein théâtre.
Il ne règne pas aujourd'hui une grande courtoisie dans les lettres ; mais le dernier des auteurs y regar-
1. Le duc de Nevers, neveu de Mazarino Mazarini, était Italien comme son oncle.
LES TROIS PHÈDP.E 349
derait à deux fois aujourd'hui, avant de faire un de ces sonnets signés Deshoulières, Boileau et Racine, et le duc de Nevers.
Les deux poètes, au reste, à la lecture du sonnet de IM. le duc de Nevers, eurent grand'peur. Le bruit courait que le duc les faisait chercher de tous côtés, poulies faire périr sous le bâton.
Ils désavouèrent hautement le sonnet qui leur était attribué.
La chute de Phèdre éloigna Racine du théâtre.
11 avait trente-huit ans.
Il n'y rentra que onze ans après par Esther.
Pendant ces onze ans où il brisa sa plume , qui dira se qu'eût pu faire l'auteur d' Andromaque et dCIpliifèniel
Revenons à Phèdre, c'est-à-dire à son chef-d'œuvre.
On a vu, dans notre analyse de VHippolyte d'Euripide ît de VHippolyte de Sénèque, de quelle façon Racine a procédé.
11 a d'abord, comme Sénèque, écarté l'intervention les dieux; il a créé une exposition nouvelle, à notre ivis, bien inférieure à celle d'Euripide et même à celle le Sénèque, mais dans le goût de l'époque. Il a écarté a scène du vieillard qui conseille à Hippolyte de ne pas être si exclusif dans son culte de Diane, et il a ibordé sa seconde scène, appuyé sur Euripide. " L'entrée de Phèdre est à peu près la même dans Racine que dans le poète grec :
EURIPIDE
PHÈDRE
Soulevez mon corps, redressez ma tête, ô mes amies. Je suis brisée dans les articulations de mes membres. Pressez mes belles mains. Il est lourd pour moi de porter un voile sur ma tête; ôtez-le, et étendez mes cheveux sur mes épaules....
Conduisez -moi sur la montagne; j'irai vers la forêt et vers les pins où court la meute poursuivant les cerfs tachetés. Je voudrais crier aux chiens et lancer le trait thessalien, en ramenant ma main vers ma blonde chevelure. Qu'ai-je donc fait? Infortunée que je suis ! où me suis-je égarée hors deJ ma raison? J'ai été en délire, et j'y suis tombée par le châtiment d'un dieu. Hélas I hélas ! malheureuse nourrice, couvre | ma tête, car j'ai honte !
LA NOURRICE
J'ai essayé de tout, et tout a été inutile, et cependant mor i zèle ne se ralentira point. O chère enfant! oublions toute: deux ce que nous avons dit jusqu'ici. Sois plus douce ; b< : fronce plus ton sourcil ; remets ton esprit dans le droit che min. Si j'ai eu des torts en marchant dans la même rout j que toi, je passerai à des paroles meilleures. Si tu es malad ] de quelque mal secret, vois ces femmes, elles te soigneror • avec moi, Mais, s'il t'est, au contraire, arrivé quelque accider \ qui puisse se révéler aux hommes, dis-le, et nous aurons r< cours aux médecins. Eh bien, que fais-tu? Pourquoi te taire Si j'ai dit quelque chose qui ne soit pas bien, fais-moi reven de mon erreur, ou cède-moi, si j'ai raison. Sache que, si t meurs, tu trahis tes enfants, tu les bannis de la maison p; ternelle. Non, il n'en sera pas ainsi, par la reine amazom habile à monter à cheval, laquelle a engendré pour tes ei fants un maître bâtard. Tu le connais bien, flippolyte?
PHÈDRE
Malheur à moi!
RACINE
PHÈDRE
Talions pas plus avant, demeurons, chère CEnone; e ne me soutiens plus, la force m'abandonne, les yeux sont éblouis du jour que je revoi,
lt mes genoux tremblants se dérobent sous moi
|ue ces vains ornements, que ces voiles me pèsent ! juelle importune main, en formant tous ces nœuds, ipris soin, sur mon front, d'assembler mes cheveux?
! que ne suis-je assise, à l'ombre des forêts!
tuand pourrais-je, au travers d'une noble poussière, uivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?
OENONE
juoi, madame !
PHÈDRE
Insensée! où suis-je et qu'ai-je dit?
lù laissé-je égarer mes vœux et mon esprit? e l'ai perdu! les dieux m'en ont ravi l'usage. Enone, la rougeur me couvre le visage; e te laisse trop voir mes honteuses douleurs ; Itmes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.
OENONE
)ieux ! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence }ui de vos maux encore aigrit la violence, lebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours, Wez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours? Juelle fureur les borne au milieu de leur course? Juel charme ou quel poiscu en a tari la source ? jjes ombres, par trois fois, ont obscurci les cioux, )epuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux ; 5t le jour a trois fois chassé la nuit obscure, )epuis que votre corps languit sans nourriture. ^ quels affreux desseins vous laissez-vous tenter? )e quel droit sur vous-même osez-vous attenter?
EURIPIDE
LA. NOURRICE
Cela te touche, enfin !
PHÈDRE
Au nom des dieux, à l'avenir ne prononce pas ce nom I
LA NOURRICE
Vois-tu ! la raison te revient"; et cependant, tu refuses de vivre et, en vivant, de sauver tes enfants.
PHÈDRE
Je chéris mes enfants, mais je suis agitée par une autre infortune.
LA NOURRICE
Tu portes, ô ma fille, des mains pures de sang.
PHÈDRE
Mes mains sont pures, mais mon cœur est souillé.
LA NOURRICE
Parle donc, et sa gloire ressortira de tes paroles.
PHÈDRE
Eh bien, je ferai ce que tu veux.
LA NOURRICE
Maintenant, je me tais ; à toi de parler.
PHÈDRE
O ma mère! malheureuse! de quel amour tu as aimé!
LA NOURRICE
Veux-tu parler de l'amour qu'elle eut pour un taureau? A quel propos rappelles-tu cela?
PHÈDRE
Et toi, sœur malheureuse, épouse de Bacchus!
RACINE
Vous offensez les dieux, auteurs de votre vie; Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie; Vous trahissez enfin vos enfants malheureux, Que vous précipitez sous un joug rigoureux. Songez qu'un même jour leur ravira leur mèro. Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère. A ce fier ennemi de vous, de votre sang, Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc, Cet Hippolyte...
PHÈDRE
Ah ! dieux !
OEXON'E.
Ce reproche vous touche?
PHÈDRE
Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche
OENONE
Eh bien, votre colère éclate avec raison, J'aime à vous voir frémir à ce funeste nom ; Vivez donc ! que l'amour, le devoir vous excite ! Vivez! ne souffrez pas que le fils d'une Scythe, Accablant vos enfants d'un empire odieux, Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux !
Quoi,' de quelques remords ètes-vous déchirée? Quel crime a pu produire un trouble si pressant? Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent!
PHÈDRE
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles; Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles!
OENONE
Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, j Délivrez mon esprit de ce funeste doute...
PHEDRE
lu le veux, lève-toi!
EURIPIDE
LA NOURRICE
Enfant ! qu'éprouves-tu donc, que tu outrages ainsi tes parents?
PHÈDRE
Et moi, la troisième de ce sang, misérable l je péris»
LA NOURRICE
Je ne suis point un devin pour voir dans les choses obscures.
PHÈDRE
Quelle est cette chose que les hommes appellent amour?
LA NOURRICE
Que dis-tu, ô ma fille! aimes- tu quelqu'un parmi les hommes?
PHÈDRE
Quel qu'il soit, enfin ! ce fils de l'Amazone, je l'aime.
LA NOURRICE
Hippolyte, dis-tu?
PHÈDRE
C'est toi qui l'as nommé.
RACINE
OENONE
Parlez, je vous écoute.
PHEDRE
3 haine de Vénus ! ô fatale colère!
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!
OENONE
3ublions-les, madame, et qu'à tout l'avenir Un silence éternel cache ce souvenir.
PHÈDRE
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.