‹ Souvenirs dramatiques (volume 2)Chapitre 14 sur 51 · ŒNONE · texte numérisé non relu

ŒNONE

Que faites-vous, madame, et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui?

PHÈDRE

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.

OENONE

Aimez-vous ?

PHÈDRE

De l'amour j'ai toute la fureur.

OENONE

Pour qui?

PHÈDRE

Tu vas ouïr le comble de l'horreur :

J'aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne; J'aime....

OENONE

Qui?

PHÈDRE

Tu connais ce fils de l'Amazone, Ce prince si longtemps par moi même opprimé.

OENONE

Hippolyte? grands dieux!

PHÈDRE

C'est toi qui l'as nommé.

Nous ne pousserons pas plus loin de parallèle avec Euripide; l'imitation se continue jusqu'au moment où la nourrice rassure Phèdre et se charge de tout avouer à Hippolyte.

Mais, là, Racine sent qu'Euripide lui échappe ; il se rattache à Sénèque et il imite la belle scène où Phèdre avoue son amour à Hippolyte.

Dans Euripide, on se le rappelle, Phèdre s'étrangle en apprenant de sa nourrice le mépris qu'a fait Hippolyte de son amour.

Mais Racine ne commet pas une pareille faute. 11 adopte le moyen de Sénèque, c'est-à-dire le retour de Thésée, et laisse la nourrice accuser Hippolyte.

Puis il revient à Euripide pour lui emprunter la telle scène entre Thésée et son fils, à la suite de laquelle t Hippolyte quitte Athènes.

Là, Racine crée une scène; c'est celle qui commence par ces mots de Phèdre :

Seigneur, je viens à vous pleine d'un juste effroi.

Elle est prête à tout avouer à Thésée lorsqu'elle apprend par Thésée qu'Aricie aime Hippolyte.

Cette scène et celle qui la suit sont tout entières à Racine, ni Euripide ni Sénèque n'ayant pensé à Aiïcie.

Tous deux respectaient trop la traduction antique pour tomber dans la faute commise par Racine et faire Hippolyte amoureux.

Mais une faute chez Racine est toujours rachetée par une beauté.

Elle amène cette admirable scène de jalousie, où se trouvaient ces deux effets traditionnels : «Tu le savais 1

et : « Ils s'aimeront toujours!» et, en outre, ces vers merveilleux :

Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux, Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale; Mais que dis-je ! mon père y tient l'urne fatale : Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains; Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Tout le commencement du cinquième acte appartient encore à Racine. La scène entre Aricie et Thésée, où Thésée apprend qu'Hippolyte aimait réellement Aricie ; la scène entre Thésée et Panope, où Thésée apprend qu'OEnone s'est jetée à la mer.

Ce sont des préparations qui ramènent Thésée à la vérité ; mais ces préparations ne vont-elles pas rendre impossible le récit de Théramène? Dans Euripide, ce long récit qui entre dans tous les détails descriptifs du char, des chevaux, des flots', du monstre, est acceptable, parce que Thésée, furieux de la mort de Phèdre désire la mort d'Hippolyte et se complaît aux détails qui ont accompagné la catastrophe qui amènera cette mort; car, dans Euripide," on se le rappelle, Hippolyte, blessé seulement, vient mourir sur le théâtre.

Dans Sénèque, qui n'a pas la même excuse, puisque Phèdre vit, le poète est tellement embarrassé pour aborder cette minutieuse description du monstre, que c'est Thésée lui-même qui interrompt Théramène pour lui demauder de quelle forme il est.

Au reste, nous allons mettre successivement sous les

yeux du lecteur le récit grec, le récit latin et le récit français.

EURIPIDE

LE MESSAGER

Thésée, j'apporte pour tous les Athéniens et le territoire du pays de Trézène une triste nouvelle.

THÉSÉE

Qu'y a-t-il? quelque nouveau malheur a-t-il surpris ces deux villes?

LE MESSAGER

Hippolyte n'est plus, ou, du moins, n'a plus que qui/.ques instants à voir la lumière.

THÉSÉE

Par qui a-t-il péri? est-ce quelqu'un qui était en haine contre lui? avait-il, par violence, déshonoré l'épouse de son meurtrier, comme il a déshonoré celle de son père ? le'messager.

Non. Il a péri par l'attelage de son char, et surtout par les imprécations que ta houche a adressées au souverain de la, mer au sujet de ton fils.

THÉSÉE

O dieux ! et toi, Neptune, tu étais donc vraiment mon père, puisque tu as entendu mes imprécations ! Maintenant, dis-moi comment il est mort et de quelle façon la main de 1$ justice a frappé celui qui m'avait outragé?

LE MESSAGER

Nous étions près du rivage battu des flots, occupés à peigner en pleurant avec des étrilles le poil des chevaux, car uu messager étai* ; venu nous dire qu'Hippolyte allait quitter cette contrée, ayant reçu de toi un exil fatal. Bientôt, Hippolyte vint lui-même nous rejoindre au rivage, pleurant comme nous, et une assemblée nombreuse d'amis du même âge que lui marchait à ses côtés ou le suivait par derrière; enfin, après un silence, il dit, cessant de verser des larmes : « Pourquoi me désespèrerais-je ainsi? Esclaves, attelez aux chars les

chevaux qui portent le joug, car cette ville n'existe plus pour moi. » De ce moment donc, chacun se pressa, et plus vite que la parole nous plaçâmes près du maître les chevaux équipés; il en prit en main les rênes, qu'il tira du cercle de fer où elles reposaient; il ajusta son pied dans le sabot et dit, ayant étendu les mains vers les dieux : « 0 Jupiter ! que je meure si je suis véritablement un homme pervers; mais, soit que je meure ou que je vive, fais que mon père reconnaisse qu'il m'a indignement traité. » Et, là-dessus, ayant pris en main Faiguillon, il l'appliqua aux chevaux, et nous, ses serviteurs, marchant des deux côtés du char, nous nous acheminions directement sur la route d'Argos et d'Épidaure. Lorsque nous entrâmes dans un lieu désert, hors des limites du pays, sur le rivage de la mer Saronique, nous entendîmes un certain bruit pareil à un tonnerre souterrain, un mugissement sourd, horrible, effrayant. Les chevaux aussitôt dressèrent vers le ciel la tête et les oreilles. Saisis de terreur, ignorant d'où venait ce bruit et ayant regardé vers le rivage battu des flots, nous vîmes un flot immense s' élevant au ciel, de sorte qu'il dérobait à nos yeux la côte de Scyron, et cachait l'isthme et le rocher d'Esculape; puis, s'enflant, et par le bouillonnement de la mer faisant jaillir l'écume autour de lui, il s'avança vers la rive que longeait le char à quatre chevaux, et, avec l'onde elle-même et avec la vague furieuse, le flot jeta hors de la mer un taureau, monstre sauvage, du mugissement duquel toute la terre remplie résonna d'un épouvantable son. Un regard humain ne pouvait supporter cette vue, aussi un effroi terrible s'empara-t-il des chevaux; leur maître, si habile dans les habitudes équestres, saisit les rênes des deux mains, les attirant à lui comme un matelot attire la rame, se jetant en arrière pour doubler sa force. Mais les chevaux, prenant le mors de fer entre leurs dents, emportent violemment le char, ne s'inquiétant ni des rênes, ni de la main qui les gouverne, ni du char lui-même, et, chaque fois qu'Hippolyte, tenant le gouvernail, dirigeait son char vers un chemin uni, le monstre se montrait de ce côté, rendant furieux de terreur le quadrige , se manière à le rejeter parmi les rochers. Mais,

quand, au contraire, les chevaux se dirigent vers les rochers, le taureau, s'approchant , suivait le char en silence jusqu'au moment où, ayant heurté contre un roc la roue du char, il le fit échouer et le renversa. Alors, tout fut confusion, et les moyeux des roues et les chevilles de l'essieu sautèrent en l'air, et luimême, le malheureux, embarrassé dans les rênes, est traîné, lié par un lien inextricable, et brisé contre les roches, où sa tête chérie laissait des lambeaux de sa chair, tandis qu'il poussait des cris affreux à entendre. « Arrêtez, disait-il, chevaux nourris à mes râteliers! ne détruisez pas votre maître. O funeste imprécation de mon père ! Qui donc veut, en s'approchant de moi, venir au secours d'un innocent? » Nous le voulions tous, notre pied avait été trop lent pour le suivre. Enfin, s'étant délivré, je ne sais comment, des liens^ de ses rênes, il tombe, respirant encore une courte existence. Quant aux chevaux et au monstre, en quel lieu de la montagne s'étaient-ils cachés? Je l'ignore, mais ils avaient disparu. — Écoute, prince, je suis ton esclave sans doute, eh bien, jamais je ne pourrai obtenir de moi de croire au crime de ton fils, quand même toutes les femmes se pendraient, et, en se pendant, feraient de tous les pics du mont Ida autant de tablettes accusatrices.

SÉNÈQUE

LE MESSAGER

O triste et pénible condition de la servitude, qui m'oblige à remplir un si triste message!

THÉSÉE

Ne crains pas de m'annoncer les plus tristes malheurs. Mon cœur est depuis longtemps préparé aux coups de la fortune.

LE MESSAGER

Ma langue se refuse à ce récit déplorable...

THÉSÉE

Parle; dis-moi quel nouveau malheur afflige ma maîïon,

LE MESSAGER

TTippolyte, hélas!... une mort cruelle vous l'a ravi.

LES TROIS PHÈDUB 361

THÉfSÈE.

Depuis longtemps je n'avais plus de fils.C'est d'un traître que les dieux me délivrent. Je veux savoir les détails de sa mort.

LE MESSAGER

Dès qu'il fut sorti de la ville comme un fugitif, marchant d'un pas égaré, il attelle à la hâte ses coursiers superbes, et ajuste le mors dans leurs bouches dociles. Il se parlait à luimCme, détestant sa patrie et répétant souvent le nom de son père. Déjà sa main impatiente agitait les rênes flottantes; tout à coup, nous voyons en pleine mer une vague s'enfler et s'élever jusqu'aux nues. Aucun souffle, cependant, n'agitait les flots ; le ciel était calme et serein ; la mer, paisible, enfantait seule cette tempête. Jamais l'Auster n'en suscita d'aussi Adolente au détroit de Sicile. Moins furieux sont les flots soulevés par le Corus dans la mer d'Ionie, quand ils battent les rochers gémissants et couvrent le sommet de Leucate de leur écume blanchissante. Une montagne humide s'élève au-dessus de la mer et s'élance vers la terre avec le monstre qu'elle porte dans son sein, car ce fléau terrible ne menace point les vaisseaux, il est destiné à la terre. Le flot s'avance lentement, et l'onde semble gémir sous une masse qui l'accable. Quelle terre, disions-nous, va tout à coup paraître sous le ciel? C'est une nouvelle Gyclade. Déjà elle dérobe à nos yeux les rochers consacrés au dieu d'Épidaure, ceux que le barbare Sciron a rendus si fameux, et cet étroit espace resserré par deux mers. Tandis que nous regardions ce prodige avec effroi, la mer mugit, et les rochers d'alentour lui répondent. Dusommetde cette montagne s'échappait par intervalles l'eau de la mer, qui retombait en rosée mêlée d'écume. Telle, au milieu de l'Océan, la vaste baleine rejette les flots qu'elle a engloutis. Enfin cette masse heurte le rivage, se brise, et vomit un monstre qui surpasse nos craintes. La mer entière s'élance sur le bord et suit le monstre qu'elle a enfanté. L'épouvante a glacé nos cœurs.

THÉSÉE

De quelle forme était ce monstre énorme ?

LE MESSAGER

Taureau impétueux, son cou est azuré ; une épaisse crinière I. 21

se dresse sur son front verdoyant, ses oreilles sont droites et velues. Ses cornes, de diverses couleurs, rappellent les taureaux qui paissent dans nos plaines, et ceux qui composent les troupeaux de Neptune. Ses yeux tantôt jettent des flammes et tantôt brillent d'un bleu étincelant ; ses muscles se gonflent affreusement sur son cou énorme ; il ouvre en frémissant ses larges naseaux ; une écume épaisse et verdâtre découle de sa poitrine et de son fanon ; une teinte rouge est répandue le long de ses flancs. Enfin, par un assemblage monstrueux, le reste de son corps est écaillé et se déroule en replis tortueux. Tel est cet habitant des mers lointaines, qui engloutit et rejette les vaisseaux. La terre voit ce monstre avec horreur; les troupeaux effrayés se dispersent ; le pâtre abandonne ses génisses ; les animaux sauvage s quittent leurs retraites, et les chasseurs eux-mêmes sont glacés d'épouvante. Le seul Hippolyte, inaccessible à la peur, arrête ses coursiers d'une main ferme, et, d'une voix qui leur est connue, s'efforce de les rassurer.

Une partie de la route d'Argos est percée entre de hautes collines, et voisine du rivage delà mer. C'est là que le monstre s'anime au combat et aiguise sa rage. Dès qu'il a pris courage et médité son attaque, il s'élance par bonds impétueux, et, touchant à peine la terre dans sa course rapide, il se jette audevant des chevaux effrayés. Votre fils, sans changer de visage, s'apprête à le repousser, et, d'un air menaçant et d'une voix terrible : « Ce monstre, s'écrie-t-il, ne saurait abattre mon courage; mon père m'a instruit à terrasser les taureaux. Mais les chevaux, ne connaissant plus le frein, entraînent le char, et, quittant le chemin battu, n'écoutent plus que la frayeur qui les précipite à travers les rochers. Comme un pilote qui, malgré la tempête, dirige son navire et l'empêche i de présenter le flanc aux vagues, tel Hippolyte gouverne encore ses chevaux emportés. Tantôt il tire à lui les rênes, tantôt il les frappe à coups redoublés. Mais le monstre s'attachant à ses pas, bondit, tantôt à côté du char, tantôt devant les coursiers, et redouble leur terreur.

Enfin , il leur ferme le passage et s'arrête devant eux, leur présentant sa gueule effroyable. Les coursiers, épou-

vantés et sourds à la voix de leur maître, chercnent à se dégager des traits; ils se cabrent et renversent le char. Le |eune prince tombe embarrassé dans les rênes, et le visage contre terre. Plus il se débat, plus il resserre les liens funestes qui le retiennent. Les chevaux se sentant libres, leur fougue désordonnée emporte le char vide partout où la peur les conduit. Tels les chevaux du Soleil, ne reconnaissant plus la main qui les guidait d'ordinaire, et indignés qu'un mortel portât dans les airs le flambeau du jour, abandonnèrent leur route, précipitant du ciel le téméraire Phaéton. La plage est rougie du sang du malheureux HippoLyte ; sa tête se brise en heurtant les rochers. Les ronces arrachent ses cheveux, les pierres meurtrissent son visage, et ces traits délicats, dont la beauté lui fut fatale, sont déchirés par mille, blessures. Mais, tandis que le char rapide emporte cà et là cet infortuné, un tronc à demi brûlé et qui s'élevait au-dessus de la terre se trouve sur son passage et l'arrête.

Ce coup affreux retient un moment le char, mais les chevaux forcent l'obstacle en déchirant leur maître, qui respirait encore. Les ronces, achèvent de le mettre en pièces. Il t n'est pas un buisson, pas un tronc, qui ne porte quelque lambeau de son corps. Ses compagnons, éperdus, courent à travers la plaine, et suivent la route sanglante que le char a marnée. Ses chiens mêmes cherchent en gémissant les traces de leur maître. Hélas ! nos soins n'ont pu rassembler encore tous les restes de votre fils. Voilà ce prince naguère si beau ! Voilà donc celui qui partageait glorieusement le trône de sbn père, et qui devait lui succéder un jour ! Ce matin, il brillait comme un astre; maintenant, ses membres épars sont ramassés pour le bûcher.

RACINE

THÉSÉE

Théramène, est-ce' toi? qu'as-tu fait de mon fils? Je te l'ai confié dès l'âge le plus tendre. Mais d'où naissent les pleurs que je te vois répandre? Que fait mon fils?

THÉRAMÈNE

0 soins tardifs et surperflus !

Inutile tendresse! Hippolyte n'est plus!

THÉSÉE

Dieux!

THÉRAMÈNE

J'ai vu des mortels pôrir le plus aimable. Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable.

THÉSÉE

Mon fils n'est plus ! eh quoi! quand je lui tends les K-.S Les dieux impatients ont hâté son trépas ! Quel coup me l'a ravi? quelle foudre soudaine?

THÉRAMÈNE

A peine nous sortions des portes de Trézène, 11 était sur son char; ses gardes affligés Traitaient son silence, autour de lui rangés; Il suivait tout pensif, le chemin de Mycènes; Sa main sur les chevaux laissait flouer les rênes. Ces superbes coursiers qu'on voyait autre fui s, Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix, L'œil morne maintenant, et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée. TJn effroyable cri, sorti du sein des flots, Des airs en ce moment a troublé le repos ; Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé. Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant, sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide; L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flots d'écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes, Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes } Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux; Ses longs mugissements font trembler le rivage;

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage.

La terre s'en émeut, l'air en est infecté ;

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit; et, sans s'armer d'un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros.

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et, d'un dard lancé d'une main sûre,

Il lui fait dans le flanc une large hlessure.

De rage et de douleur le monstre mugissant,

Vient aux pieds des chevaux tomber en frémissant

Se roule, et leur présente une gueule enflammée,

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte; et, sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.

En efforts impuissants leur maître se consume;

Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.

On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,

Un dieu qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux.

A travers les rochers la peur les précipite.

L'essieu crie et se rompt; l'intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé;

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur; cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle,

J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie;

Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit;

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit:

De son généreux sang la trace nous conduit ;

Les rochers en sont teints; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive, je l'appelle; et, me tendant la main, Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain. « Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie. Prends soin, après ma mort, de la triste Aricie. Cher ami, si mon père, un jour désabusé, Plaint le malheur d'un fils faussement accusé, Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captiv ■; Qu'il lui rende... » A ces mots, ce héros expiré, N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré. Triste objet où des dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l'oeil même de son père.

THÉSÉE

0 mon fils ! cher espoir que je me suis ravi ; Inexorables dieux qui m'avez trop servi ! A quels morlels regrets ma vie est réservée !

THÉRAMÈNE

La timide Aricie est alors arrivée ; Elle venait, seigneur, fuyant votre courroux, A la face des dieux l'accepter pour époux. Elle approche; elle voit l'herbe rouge et fumante; Elle voit (quel objet pour les yeux d'une amante !) Hippolyte étendu sans forme et sans couleur. Elle veut quelque temps douter de son malheur; Et, ne connaissant plus ce héros qu'elle adore, Elle voit Hippolyte et le demande encore ! Mais, trop sûre à la fin qu'il est devant ses yeux, Par un triste regard elle accuse les dieux ; Et, froide, gémissante, et presque inanimée, Aux pieds de son amant elle tombe pâmée, "smèhe est auprès d'elle; Ismène, tout en pleurs . La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs. Et moi, je suis venu, détestant la lumière, '■'* "Vous dire d'un héros la volonté dernière, Et m'acquitter, seigneur, du malheureux emploi Dont son cœur expirant s'est reposé sur moi»

Voilà les trois récits mis en face l'un de l'antre; celui de Racine n'est donc discutable que dans sa forme, le fond lui ayant été fourni par ses devanciers.

Maintenant que nous avons vu que Racine l'empruntait à Sénèque et à Euripide, voyons à qui l'empruntait Euripide ?

A Sophocle.

Mais Sophocle n'a fait ni Phèdre ni Hippolyte.

C'est vrai, mais il a fait une Electre.

Seulement, dans Electre, disons-le, ce long récit, plein de détails douloureux, est bien autrement à sa place que dans Phèdre.

Dans Electre, Oreste dont il s'agit est vivant, et tout ce récit n'est qu'une feinte du serviteur pour lire à 1? fois dans le cœur de Clytemnestre et d'Electre , afin da savoir s'il doit craindre et sur qui il peut compter. Aussi, au fur et à mesure que le récit se déroule, litil la joie sur le visage de Clytemnestre et la douleur sur celui d'Electre.

Voici le récit du serviteur dans Sophocle je l'emprunte à mon imitation de VOrestie :

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