LE VIEILLARD
Eh bien, Oreste, avec toute la Grèce, Cherchant, sur de sa force et fier de son adresse, Le glorieux danger d'un concours orageux, A Delphes était venu pour prendre part aux jeux! Sitôt que du héraut la clameur souveraine Appela les élus, il parut dans L'arène. Alors, chaque regard sur lui se concentrant. Le vit, grand par son nom, par son malheur plus grand, Et chaque spectateur dans son âme étonnée
Éprouva le désir que, de cette journée,
Sur tous les concurrents, objets de son mépris,
Vainqueur aux cinq combats, Oreste obtînt le prix;
Et vainqueur, en effet, à la course, à la lutte,
Au saut, au pugilat, au disque, dans sa chute,
Exemple par le sort offert aux nations,
Oreste recueillit plus d'acclamations
Que jamais souverain triomphant et prospère
N'en souleva montant au trône de son père.
Cent mille voix criaient en répétant son nom :
« C'est Oreste d'Argos, le fils d'Agamemnon!...
Du héros qui jadis contre Troie alarmée
De nos pères vainqueurs guida l'illustre armée,
Et que le monde entier, témoin de ses exploits,
Dans son étonnement, nomma le rois des rois! »
Il triomphait ainsi; mais, dans sa jalousie,
Quand, par le doigt d'un dieu la victime est choisie,
L'homme le plus puissant ne saurait échapper
Au coup dont le destin s'apprête à le frapper.
Le lendemain, le Cirque était plein dès l'aurore ;
Oreste s'avança, guidant le char sonore,
Et maîtrisant, d'un geste et d'un accent aimés,
Deux blancs coursiers d'Élide au frein accoutumés ;
Parmi ses concurrents, un venait d'Étolie,
Un de Tbèbes, un de Sparte et deux deThessalie;
Un autre était d'Épire... un autre Lybien,
Un autre, le huitième, était Athénien.
Les arbitres des jeux avaient proscrit le reste :
Us étaient donc en tout neuf, en comptant Oreste.
Lorsque, selon le sort, on eut aux concurrents
Remis leurs numéros et désigné leurs rangs,
Le signal retentit, et, prompts comme l'orage,
Les neuf chars, emportés dans un poudreux nuage,
Firent jaillir, ainsi que d'un choc souterrain,
Des tonnerres de bronze et des éclairs d'airain.
D'abord, l'oeil vainement chercha dans la carrière,
A distinguer les chars qui restaient en arrière
De ceux qui, plus ardents, poussés par l'aiguillon,
Sur le sable imprimaient un flamboyant sillon.
Mais on ne voyait rien qu'une confuse houle
Semblable aux flots bruyants que la tempête roule
Lorsque le vent arrache, en passant sous l'éclair,
Leur crinière d'écume aux coursiers de la mer !
Six fois l'on vit ainsi l'ardente cavalcade,
Rapide tourbillon, faire le tour du stade,
Et les neuf concurrents, consommés dans leur art
A ce sixième tour, pressés comme au départ.
Mais enfin les chevaux du citoyen de Sparte
S'emportent... C'est en vain que le Thébain s'écarte;
Le char de son rival contre le sien poussé
Le heurte et sur le sol le jette renversé,.
Tandis qu'au même choc, l'autre perdant sa roue,
Dans le cirque à son tour, comme un navire échoue...
Les autres chars venaient à leur suite... Surpris,
Cinq d'entre eux, emportés, vont heurter ces débris
Et couvrent, fracassés, éperdus, hors d'haleine,
De naufragés nouveaux cette fatale plaine.
Avec l'Athénien, dans l'immense cercueil,
Oreste est seul debout... Ainsi, longeant l'écueil
Où vient de se briser une imprudente flotte,
Derrière elle l'on voit un habile pilote
Manœuvrer au milieu du dangereux récif,
Et tirer du détroit l'équipage et l'esquif.
Ainsi, des chars brisés évitant les approches,
Habile nautonnier, voguant entre les roches,
On voit soudain Oreste, au milieu des bravos,
Pareil au dieu du jour, jaillir de ce chaos,
Et, calme, souriant, poursuivre sa carrière,
Aussi beau qu'Apollon sur son char de lumière,
Reste l'Athénien : désormais entre eux deux
Se débattra le prix du combat hasardeux.
Pour le leur disputer, plus de gloires rivales !
Légèrement courbé sur ses blanches cavales,
Mais, pour les exciter, n'employant que la voix,
Oreste a parcouru le stade quatre fois.
L'Athénien le suit, et parfois le précède.
Seulement, on le voit appeler à son aide
Des coups pressés du fouet le dangereux secours,
Et l'on pense qu'il reste à faire encore deux tours,
Et que, dans ces deux tours, grâce aux cavales blanches,
Le fils d'Atride aura de faciles revanches.
L'Athénien aussi le pense, et, furieux
De perdre ainsi le prix qu'ont entrevu ses yeux,
Le cœur désespéré, le front pâle, l'œil morue,
11 pousse avec son char Oreste vers la borne.
Oreste voit le piège, et d'un cercle sanglant
Son fouet des blancs coursiers enveloppe le flanc.
De rage et de douleur les cavales hennissent;
D'un indomptable élan maître et chevaux lion ; sent
Et l'essieu, d'un seul coup, heurte et brise do (Vont
Et la borne et le char, et, les brisant, se rompt.
Aussitôt retentit un long cri d'épouvante,
Car on ne voyait plus, dans l'arène mouvante
Qu'un groupe monstrueux et par le sang marbrés,
Des chars se renversant sur des chevaux cabrés !
Broyé par ses coursiers, déchiré sur le sable,
Mourant, défiguré, sanglant, méconnaissable,
Ce fut de ces débris, qu'après bien des efforts,
Du malheureux Oreste on dégagea le corps.
(A Electre qui sanglote.) Oh! pleurez; trop de pleurs ne se peuvent répandre Sur ce corps qui n'est plus, hélas! qu'un peu de cendre Que dans l'urne d'airain, je rapporte, pieux ! Pour qu'elle ait une place au tombeau des aïeux I
Maintenant, pour que cette étude soit complète, nous devoDs reproduire ici la préface de Racine, mise, après le demi-succès ou la demi-chute qu'elle obtînt, en tête de sa tragédie.
On verra que, toute modeste qu'est la préface, lui aussi estime que Phèdre est sa meilleure tragédie.
Ce ne fut point l'avis de la cabale ni de la critique du temps.
Maintenant, je voudrais bien savoir ce que ce faux grand seigneur de duc de Nevers, ce que cette drôlesse de duchesse de Bouillon, et ce que cet affreux bas bleu de madame Desboulières nous ont donné en échange des onze ans de succès de Racine.