LE NOTRE
Peut-être ceux de nos lecteurs qui auront la patience de nous suivre dans les études que nous faisons sur l'art dramatique , s'étonneront-ils de nous voir soulever parfois, à propos de recherches aussi spéciales en apparence, et de fait peut-être aussi frivoles, ces grandes questions de civilisation, de socialité et de gouvernement, qui semblent bien plutôt réservées au burin puissant de l'histoire qu'à la plume légère de la critique. Nous aussi, quand nous nous enfonçons dans le labyrinthe du passé, nous faisons les premiers pas, croyant à un voyage court et borné ; puis, au fur et à mesure que nous remontons, et que nous voyons, à droite et à gauche de notre route, les sépulcres des hommes, les squelettes des villes, les ruines des nations, notre sujet s'agrandit comme notre horizon; l'ait, dont nous cherchons la naissance, recule devant nous de
siècle en siècle, de civilisation en civilisation, de monde en monde, jusqu'à ce qu'enfin nous voyions son berceau comme celui de Moïse flotter sur les eaux du Nil. Alors, pareil à ces voyageurs qui espèrent toujours faire passer dans leurs récits l'intérêt qu'ils ont éprouvé à la vue des choses, et qui croient avoir découvert les premiers des contrées qui n'étaient que perdues, nous nous mettons, au risque d'être taxé de prolixité et de pédantisme, à décrire naïvement les accidents du pèlerinage que nous avons entrepris, les sinuosités de la route que nous suivons, et les aspects différents des paysages qui se succèdent.
C'est un voyage de ce genre que nous allons placer aujourd'hui sous les yeux de nos lecteurs. Nous sommes parti croyant nous arrêter au moyen âge de la France ; mais, arrivé là, nous avons trouvé la voie antique et nous avons poussé jusqu'à Rome; puis, une fois dans la ville d'Auguste, la route frayée par l'art athénien était si visible à suivre, que, tout en marchant sur ses traces, nous nous sommes trouvé dans la capitale de TAttique. Alors, nous avons commencé notre fouille dramatique à travers les œuvres d'Euripide, de Sophocle et d'Eschyle, et nous nous sommes étonné tout d'abord de la différence des commencements, du progrès et de la décadence de l'art théâtral grec, avec les commencements, le progrès et la décadence de l'art théâtral français. En effet, l'art théâtral apparaît en Grèce par le monologue, en France par la pantomime; en Grèce, cent ans lui suffisent pour parcourir toute sa période; en France, cinq siècles lui sont nécessaires à peine pour le conduire où nous le voyons.
Chez les Athéniens, il reste constamment original; chez nous, presque dès son enfance, il devient imitateur. En Grèce, il arrive après la civilisation; à Paris, il la devance.
Familiarisé avec les quatre dialectes que l'on parlait dans le Péloponèse, dans l'Achaïe et dans l'Archipel, Homère les fondit ensemble plus encore par amour national que par calcul philologique. En effet, le devin antique avait pressenti, soit par le génie, soit par le cœur, la grande lutte de l'Asie et de l'Europe; il avait compris que le coup qui frapperait sa patrie lui viendrait de l'Orient; dès lors, Assyrien, Mède ou Perse, n'importe, tout lui était ennemi. Il choisit donc pour sujet de son poëme la première victoire de l'Europe sur l'Asie, et, afin que les chants qui célébraient cette victoire devinssent populaires, il créa une langue unitaire avec les éléments doriens, ioniens, éoliens, auxquels il joignit encore le dialecte de l'Archipel et le patois des côtes. Puis il fit de chacune des îles le berceau d'une déesse, la demeure d'un dieu ou la tombe d'un héros, et les rallia toutes par le lien de la religion au mont Olympe où se tenait la cour de Jupiter. C'est ainsi que procéda le Dante deux mille ans plus tard, lorsque, dans le même esprit d'unité, il composa sa Divine Comédie avec tous les dialectes italiens.
La langue telle que l'avait faite Homère fut donc adoptée, et, de ce jour, la civilisation grecque est en progrès.
Philon d'Argos fait frapper la monnaie d'argent. Lycurgue donne un code de lois à Sparte; la dynastie souveraine se tient à Corinthe et fait place aux b 2
Prytanes; les é[jhores sont établis à Lac^uémone, les archontes gouvernent Athènes; Tyrtée et Pindare chantent ; Solon, proclamé législateur et arbitre souverain, refuse le trône pour établir le commandement de la loi; Talés de Milet,'Ghilon de Lacédémone, Pittacus de Mytilène, Bias de Priène, Cléobule de Rhodes, Périande de Corinthe, se réunissent à lui, et forment les sept fleurons de sa couronne antique. C'est dans ce moment que se réalisent les pressentiments de l'auteur de l'Iliade; la réaction de l'Europe contre l'Asie s'opère. Darius, pour se venger des Athéniens, qui avaient envoyé aux Grecs de l'Asie Mineure quelques secours d'hommes, à l'aide desquels ils avaient brûlé Sardes, prépare une grande expédition contre la Grèce. Mardonius en reçoit le commandement, perd une partie de son escadre en doublant le mont Athos, revient en Perse, remet le commandement à Dathys, qui part à son tour, pénètre jusqu'à cent quarante stades d'Athènes, et se fait battre par Miltiade dans les plaines de Marathon. Eschyle, âgé de trente-cinq ans, est blessé dans ce combat.
Voilà donc où en est la civilisation de la Grèce, lorsque le nom du père de sa poésie dramatique est prononcé pour la première fois, non pas sur la scène, mais sur le champ de bataille. Elle en était à sa seconde période, elle avait eu déjà une école de sculpture et de peinture, qui était à l'école de Phidias et d'Apellesce que furent le Giotto et Jean de Pise à Raphaël et à Michel-Ange.
Le peuple athénien était assez instruit pour reconnaître, au premier coup d'œil, les dieux et les héros
qu'on lui offrait en spectacle, et assez avancé en art pour comprendre le simple.
Eschyle fit représenter Promet hée, le Faust antique. Jusqu'à ce premier essai tragique, les seules représentations publiques étaient l'ode à Bacchus que l'on chantait sur un char ou sur des tréteaux, pendant les jours consacrés à ce dieu. Eschyle introduisit sur la scène un interlocuteur parlant, qui relégua les chanteurs au second plan, et de vint le personnage principal, La tragédie de Promet hée n'est qu'un long monologue interrompu par le chaut, et cependant il y a déjà progrès sur Thespis, son devancier.
Les Sept Chefs devant Thèbes succèdent à Promet hée, le dialogue au monologue : le chœur continue de représenter la société, qui encourage ou accable, récompense ou frappe, purifie ou maudit.
Au milieu de ces premiers essais d'Eschyle, le cri de guerre se fait entendre de nouveau; le poète dépose sa lyre et tire son épée ; le soldat de Marathon court à Salamine. C'est encore l'Asie qui envahit l'Europe, le fils qui reprend le chemin frayé par le père. Xerxès suit Darius, part à son tour des ruines de Troie, étend un pont d'Abydos à Sestos, passe entre la riche Thaso et la commerçante Abdère, perce auprès de Sanl'isthme du mont Athos, passe sur le corps de Léonia das et de ses trois cents Spartiates, met au niveau de l'herbe Thèbes, Platée et Thespies, qui se trouvent sur la route; se fait dresser un trône sur une des collines qui dominent l'Euripe, fait asseoir à ses côtés les rois de Tyr, de Sidon et de Silicie, envoie des troupes dans les îles voisines, afin qu'aucun Grec ne puisse échapper
à la destruction générale, et donne le signal du combat de Salamine.
Pendant ce temps, et au bruit de la mêlée, une pauvre marchande d'herbes met au monde un fils, auquel, en souvenir de la victoire remportée par Thémistocle, la mère donne le nom d'Euripide.
Eschyle retourne à Athènes avec les vainqueurs, et y est reçu à la porte par le jeune Sophocle, coryphée des adolescents.
Huit ans après, il fait représenter les Perses; c'est de l'histoire contemporaine, c'est de la tragédie nationale. Dans cette composition, un nouveau progrès se fait sentir; le trialogue succède au dialogue.
Voilà où en est l'art, lorsque Sophocle lui vient en aide, et fait jouer les Trachiniennes; ce n'est cependant encore qu'un élève; Œdipe roi en fera un rival, Œdipe à Colone un vainqueur.
Sophocle naquit avec l'âge brillant de la Grèce ; il vit sortir de terre les Propylées et s'arrondir dans les airs les marbres du Parthénon ; il fut le contemporain de Périclès, d'Aspasie, de Socrate, de Laïs et de Platon ; il vit Alcibiade, qui luttait aux jeux Olympiques et remportait trois prix à la fois , qui, sachant adopter tour à tour les vices et les vertus des peuples qu'il visitait, étonna l'Asie par son luxe, Sparte par sa frugalité, la Thrace par son intempérance, la Béotie par sa vigueur, l'Ionie par sa mollesse, et qui répondit à l'amour de Thimœa, femme d'Agis, non point parce qu'il l'aimait, mais afin de laisser un roi de sa race pour amollir Lacédémone. C'était l'époque où Périclès répudiait sa femme pour épouser Aspasie ;
proscrivait Thucydide et Cimon afin de n'avoir plus de comptes à rendre à la République, employait un million par an à corrompre les Spartiates, augmentait les tributs d'un tiers pour faire tailler des statues, et déclarait la guerre aux Mégariens parce qu'ils avaient enlevé une courtisane.
L'art dramatique ne pouvait rester grand et sévère au milieu d'un pareil siècle ; Eschyle avait guidé ses premiers pas ; Sophocle le mena à son apogée ; Euripide vint à son tour, et ouvrit à sa vieillesse la route splendide de sa décadence.
Après Euripide, vous chercheriez vainement l'art dramatique en Grèce, les rhéteurs remplacent les poètes, les discours succèdent aux œuvres, les chaires fleurissent, et les théâtres tombent. L'école d'Alexandrie meurt en avortant d'une argutie ; une seule palme reste encore à la Grèce, c'est celle de l'éloquence ; Gicéron vient la cueillir et la rapporte à Rome, humide encore des larmes de Molon le vieux, rhéteur de Rhodes.
C'est que les temps de la Grèce sont révolus, et que ceux de Rome commencent. La civilisation fait un nouveau pas d'Orient en Occident; Scipion remplace Thémistocle, César succède à Périclès. Rome, qui a emprunté à l'Étrurie éteinte ses cérémonies religieuses, une partie de ses lois, ses personnages consulaires, sa couronne d'or, sa chaise curule, son bâton d'ivoire, va emprunter à Athènes qui s'éteint ses arts, ses sciences, sa langue et sa poésie ; car Rome est encore âpre, sauvage et inculte, et, lorsque Rhodes, Athènes et Corinthe renferment, àelles trois, plus de cent mille statues, Iiome ne possède encore qu'une image de Cérès, fondue avec
l'or confisqué à Spurius Cassius, condamné à mort par son père pour avoir conspiré contre la République.
La langue grecque est peu connue à Rome pendant les cinq premiers siècles de sa fondation. La mission des ambassadeurs envoyés par les décemvirs pour étudier les lois d'Athènes et de Sparte n'est rien moins que prouvée, puisque le style des Douze tables est essentiellement latin. Les premiers essais dramatiques des Romains furent populaires et nationaux, et les vers fescennins et saturnins, dont se composent les jeux scéniques représentés à Rome l'an 392, n'étaient empruntés à aucune littérature étrangère. Ce ne fut que l'an 514 de Rome, cent trente ans après la mort d'Euripide, que Livius Andronicus fit jouer sa première pièce, imitée des Grecs. Cinq ans après, Gnéius-Névius suit son exemple. Ce dernier, qui, du reste, était né en Calabre, parlait si correctement les deux langues, qu'il écrit dans l'une et apprend l'autre à Gaton l'Ancien. L'élève, satisfait du maître, le ramena de Sicile à Rome et lui donna une maison sur le mont Aventin. La richesse de la récompense prouve que Gaton avait reçu d'Ennius un présent encore rare en Italie.
Peu à peu les rapports commerciaux de Rome avec la Grande-Grèce et avec l'Archipel, ses guerres avec la Sicile et son alliance avec Marseille, popularisèrent chez elle la langue de l'Attique. Plaute et Térence ne sont que des imitateurs d'Aristophane et de Ménandre. Sénèque traduit Sophocle et Euripide ; Virgile est la lune cVHomère.
Bientôt, l'invasion du christianisme donne un nouvel éclat au flambeau athénien, les pères de l'Église atta-
quent les croyances de Y Iliade avec la langue d'Homère; les rhéteurs leur répondent dans le même idiome. On parle encore latin à Rome, mais on ne dispute et l'on n'écrit plus qu'en grec. Néron raille Sénèque sur la rudesse de son accent, et Marc-Aurèle professe hautement son mépris pour la langue de Tacite et de Juvénal ; enfin, Constantin lui porte le dernier coup le jour où il transporte le siège de l'empire des rives du Tibre au bord de la mer Noire ; les arts et les sciences suivent en courtisans l'émigration impériale ; l'Orient pour la dernière fois l'emporte sur l'Occident. Rome, appauvrie du grec, redevient latine. Le christianisme, protecteur de tout ce qui est proscrit, adopte la langue populaire, et la sauve de l'invasion des barbares en l'abritant dans les cloîtres.
Cette fois, c'est l'Asie tout entière, l'Asie trop féconde et trop peuplée, qui ne peut plus nourrir ses enfants et qui déborde sur l'Europe ; c'est un déluge de nations fauves qui se répandent sur la civilisation antique, l'envahissent, l'étreignent et l'étouffent. Territoire, mœurs, langage, tout disparaît sous le flot pressé des peuples qui se succèdent ; le passé se sépare du présent, tous les liens qui l'y rattachent sont violemment rompus, le monde décrépit, est mis à la refonte, une nouvelle division de royaumes s'opère, le soleil du christianisme se lève sur eux, illuminant une ère nouvelle qui date d'hier; au delà, tout est nuit; car la seule lumière qui pourrait l'éclairer veille au sanctuaire des églises.
Dans cette grande loterie des empires, la Gaule, de province romaine qu'elle était, devient royaume ger-
manique, et trois éléments se combinent, de la réunion desquels naîtra la France ; ces trois éléments sont le celtique, le roman et le teuton.
Ces trois éléments n'étaient point encore parfaitement fondus ensemble lorsque nous voyons poindre l'art dramatique à la surface de la société féodale; aussi apparaît-il sous l'aspect opposé qu'il avait en Grèce, c'est-à-dire muet au lieu de déclamateur.
C'est qu'en jetant les yeux sur la France du xc siècle, on s'aperçoit que la première unité nécessaire à l'art dramatique lui manque, celle du langage. En effet, le peuple parle la langue romane, l'aristocratie la langue teutonique, le clergé la langue latine. L'art, pour se faire comprendre au milieu de cette Babel du moyen âge, est donc forcé de recourir au geste, idiome primitif et universel; mais, caché sous le nom de jonglerie, il reste stationnaire et circonscrit entre deux hommes, deux femmes, un ours et un singe, dont se compose généralement la troupe comique, depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à la fin du règne de saint Louis.
C'est que les règnes précédents viennent de voir s'accomplir une grande révolution philologique : la langue d'oil l'a emporté sur la langue d'oc, les trouvères sur les troubadours; un empire national se constitue à la rive droite de la Loire; la France vient de naître de la Gaule, et commence à balbutier, avec Godefroy de Paris, les premiers mots de la langue que parleront Corneille et Molière.
Si l'on veut étudier le point de suture entre l'idiome savant et le dialecte populaire, que l'on prenne Ville-
Hardouin, Nangis et Joinville, alors on verra le latin, la langue sainte, la langue mystérieuse, la langue des initiés, qui, conservatrice des traditions du vieux monde, s'est perpétuée dans le nouveau, lutter dans sa vieillesse et sa décadence avec sa jeune et vigoureuse rivale : Nangis est à Tacite ce que Zozime est à Homère.
Le défaut d'études spéciales et le désir d'être compris du plus grand nombre déterminèrent Ville-Hardouin et Joinville à écrire dans la langue vulgaire; l'envie de connaître les événements de la terre sainte était si grande, qu'elle força les chroniqueurs à adopter l'idiome méprisé mais répandu. Ville- Hardouin et Joinville crurent ne faire qu'un récit sans prétention, et, du même coup, ils écrivirent une histoire et créèrent une langue.
Dès qu'il vit un moyen de transmettre sa pensée par la parole, l'art s'en empara et relégua le geste au second plan, comme le monologue avait fait du chant : de ce jour, il se trouva en progrès.
Cependant, histoire profane, histoire catholique, tout se trouvait enfermé dans les cloîtres ; ces arches saintes, flottant sur l'inondation des barbares, conservèrent au monde nouveau les archives du vieux monde.
La Bible seule, livre de consolation, de croyance et de foi, était sinon dans toutes les mains, du moins dans toutes les mémoires : l'imagination s'appuya sur elle, et, ne se sentant pas assez forte pour voler avec ses ailes, elle s'en fabriqua avec les plumes de l'histoire sacrée.
Alors, l'art dramatique se trouva en France, sous
un rapport du moins, dans la même position où il s'était trouvé en Grèce, agissant dans un monde tellement connu et tellement populaire, qu'il n'avait qu'à nommer ses dieux et ses héros, car ses dieux et ses héros étaient connus de tous.
C'est ainsi que le mystère du Vieux Testament, représenté un demi-siècle après la mort de Joinville, et dans la langue de Joinville, se compose de soixante-deux mille vers, occupe cent acteurs, et s'empare de tout l'espace compris entre la création du monde et le triomphe de Mardochée.
Lorsque la Bible fut épuisée, on passa à l'Évangile : le mystère de la Conception, le mystère de la Passion et le mystère de V Assomption furent joués vers la fin du xve siècle et au commencement du xvie.
Lorsque l'Évangile fut à sec, on fouilla les livres apocryphes. Le Protevangelion de Jacques le Mineur, les deux Évangiles de l'Enfance, celui de Nicodème, furent mis à contribution, et l'on en tira une multitude d'oeuvres scéniques, dont le catalogue serait aussi long qu'ennuyeux.
Au milieu de tous ces essais, deux efforts remarquables sont tentés : l'un de réaction, l'autre de progrès; l'un par la langue savante, l'autre par la langue vulgaire.
L'un est le mystère de la Destruction de Troie, première évocation du spectre antique au milieu de la société du moyen âge, effort de la science pour ramemer à la science. Il fut écrit en latin par Jacques Mirlet, étudiant es lois de l'université d'Orléans, puis translaté en français. Quoique l'auteur se soit inspiré
de Darès et non d'Homère, l'analyse nous paraît inutile. La date -remonte à 1450.
L'autre est le mystère du Chevalier qui donne sa femme au diable, première apparition d'une œuvre originale et populaire, effort de la nationalité pour créer un théâtre national; première pièce d'origine française, s'appuyant sur les traditions et les moeurs françaises. La date est de 1505.
Quant à son analyse, la voici :
Un chevalier dissipe son bien en orgies, en chasses et en tournois, à l'instigation de ses deux écuyers, et, malgré les avis de sa femme; lorsqu'il ne possède plus ni terre ni chevaux, il cherche à emprunter, mais chacun lui ferme sa porte et sa bourse. Le diable alors lui apparaît, profite de sa détresse, fait un pacte avec lui, et lui rend la richesse à la condition qu'il lui livrera sa femme au bout de sept ans ; le chevalier renie Dieu , renie Jésus, mais, dans sa courtoisie chevaleresque, refuse de renier la vierge Marie.
Le terme arrivé, le chevalier conduit sa femme un bois, et, là, il lui avoue dans quel but il l'a amenée et entre qutdles mains il va la remettre. Cet aveu s e fait à la porte d'une église qui se trouve sur la route. La femme du chevalier demande et obtient comme dernière faveur d'entrer dans la chapelle pour fai, prière. Elle s'agenouille devant la vierge Marie. Alors, la mère de Dieu descend de l'autel, prend les traits .e celle qui l'implore, la laisse dans l'église et sort à sa place.
Trompé par la ressemblance, le chevalier la conduit à Satan; mais, au moment où il va mettre la main sur
3G SOJVENIRS DRAMATIQUES
elle, elle reprend son auréole céleste et son visage virginal. Satan, épouvanté, recule, car il reconnaît celle qui, de son pied nu, a brisé la tête du serpent.
Trente personnes suffisaient à la représentation de ce mystère.
L'art français, on le voit donc, procède encore sur ce point comme sur celui de la pantomime d'une manière toute contraire à l'art grec. En France, nous descendons du composé au simple; à Athènes, nous montons du simple au composé : les deux arts se rencontreront au milieu de l'échelle, et le même progrès se trouvera atteint lorsque le nombre des acteurs sera fixé à un chiffre rationnel, quoiqu'il soit parti des deux extrémités opposées.
Jusqu'ici, comme on le voit, notre théâtre est original; original par la forme, lorsqu'il traite les sujets d'histoire ; original par la forme et par le fond, lorsqu'il traite les sujets d'imagination.
Cependant, vers cette époque, de grands événements littéraires et politiques viennent de s'accomplir autour de la France, et vont réagir sur elle.
Dante est né comme mourait Joinville, qui, dans sa longue vie, avait vu passer six rois. Dante donne une langue à l'Italie, comme Homère en avait donné une à la Grèce et Joinville à la France. Outre celle qu'il créa, Dante parlait ou connaissait quatre langues, le latin, le provençal, l'allemand et l'hébreu.
Pétrarque, qui vient après lui, aux mêmes connaissances philologiques, moins celle de l'hébreu, essaye de joindre l'étude de la langue grecque ; il prend pour maître un savant de Constantinople, comme Caton a
pris un poëte de la Calabre ; mais, moins heureux que Caton, il ne réussit qu'à demi, et, familier comme il l'était avec Cicéron et Virgile, il ne peut arriver à traduire couramment Homère.
Boccace lui succède, et, tout en demeurant original, il n'en étudie pas moins la langue de Y Iliade et de YÉnéide, qu'il possède presque à l'égal de la sienne : cette science l'encourage à fouiller les vieilles bibliothèques, dans lesquelles il retrouve des fragments d'Anacréon, et des manuscrits inconnus de Plaute, de Térence et de Sénèque.
L'empire grec s'écroule en 1453 : la conquête de Mahomet II fait refluer en Sicile plusieurs familles grecques : de la Sicile, elles passent en Italie, s'arrêtent en Toscane, rencontrent une langue toute formée ; entendent bégayer quelques mots de l'idiome maternel, et s'établissent à Florence, à laquelle elles font don, en retour de son hospitalité, des manuscrits d'Aristophane, de Ménandre, d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide.
Alors, le bruit se répand, avec le retour des armées de Charles VIII et de Louis XII, avec les alliances de Henri II et des Médicis, que de merveilleuses compositions scéniques, écrites dans un idiome inconnu, viennent d'être rapportées d'un monde oublié : Rabelais, Ronsard et Montaigne étudient la langue; Robert Garnier, Alexandre Hardy et Jodelle s'emparent des œuvres ; trop faibles pour continuer de mener à sa perfection le théâtre national, ils adoptent le théâtre étranger, remontent vers le passé, n'osant point marcher vers l'avenir, substituent l'imitation à l'originalité, et ï. 3
font représenter Hippolyte, fils de Thésée, Antigone, Cleopâtre, Didon, Achille, C or nélie el M arc- Antoine , réactions du théâtre antique sur le théâtre moderne : rayon du soleil grec à son midi qui fait pâlir notre aurore française.
A compter de ce moment, il n'y eut plus chez nous de théâtre national ; toute œuvre postérieure au xvie siècle adopta systématiquement la forme et l'allure grecques , même quand le fond était tiré d'une autre histoire. Il en fut de la tragédie comme de l'architecture : la renaissance tua le gothique .
Les merveilleuses compositions de Rotrou, de Corneille et de Racine sanctionnèrent la révolution qui avait détrôné l'art national, et leur poésie fut l'huile sainte qui sacra roi l'art étranger ; la civilisation du Christ fut reniée pour celle de Jupiter ; nos vierges, nos martyrs et nos guerriers firent place aux demi-dieux et aux héros du paganisme : ce fut un culte splendide, mais ce n'en fut pas moins une idolâtrie.
Il n'y eut point jusqu'à Molière, cet apôtre de la comédie populaire, qui ne se fît un instant apostat; mais, pareil aux Israélites dans le désert, il ne perdit jamais de vue la colonne de feu; elle le conduisit à la terre promise.
La mission de l'école nouvelle est large et belle ; elle a déjà eu le courage de reprendre l'art national où il a été abandonné : maintenant, Dieu lui donne la force !
Vers la fin de l'année 1 586, il y avait grande fête dans la cour de l'auberge du Taureau rouge, à Londres : on y représentait le Faust de Marlowe, l'une des pièces les plus justement estimées de l'époque.
Nos lecteurs nous permettront de les introduire dans la salle de spectacle ; ce sera un moyen facile et tout trouvé pour nous de leur indiquer d'une manière plus exacte et plus pittoresque le point précis où en était arrivé l'art théâtral à cette époque.
C'était une grande cour d'hôtellerie, comme on peut en voir encore dans le vieux Rouen. Elle était, selon la coutume, de forme carrée, avec des escaliers en dehors des bâtiments : ces escaliers conduisaient à des galeries de bois, ornées de parapets sculptés, qui faisaient le tour intérieur de la cour ; d'espace en espace, 2t comme dans les corridors d'un couvent, des chambres numérotées s'ouvraient sur ces galeries, afin que les voyageurs n'eussent qu'à ouvrir leur porte, et appeler pour être promptement servis. Au fond de la
cour, et en face de la grande entrée, on avait élevé un théâtre qui communiquait par derrière avec les appartements du rez-de-chaussée, où s'habillaient les acteurs. Quant au public, divisé comme il l'est dans nos théâtres modernes, auxquels ces cours ont servi de point de départ, il encombrait les espaces à lui réservés, c'est-à-dire le parterre, qui n'était rien autre que le pavé, et le premier et le second corridor correspondant à nos premières et à nos secondes galeries; les plus riches avaient loué des chambres en même temps, et, dans les entr'actes, ils rentraient chez eux, comme font les Italiens dans leurs loges, pour causer de la pièce ou prendre des rafraîchissements.
La représentation se passa à la plus grande gloire de l'auteur et à la plus grande satisfaction des assistants, quoique l'on ne puisse dire aujourd'hui le nom d'un seul des acteurs qui jouaient dans l'ouvrage, quoique les rôles de femme fussent remplis par de jeunes adolescents, usage qui ne fut aboli que soixante ans après l'époque que nous essayons de dépeindre, et quoique, pour toute décoration, on changeât Técriteau sur lequel étaient tracés, en grosses lettres, ces mots : Ceci est une foret, ou : Ceci ett un château; ce qui devait aider merveilleusement aux changements à vue, mais servir assez médiocrement l'illusion.
Heureusement pour l'auteur de Faust, les spectateurs de cette époque, hommes primitifs et dont la civilisation datait d'Elisabeth, n'étaient point exigeants sur cette partie de leurs plaisirs, qu'on a érigée depuis en art et décorée du nom pompeux de mise en scène. Aussi, la toile baissée sur le dernier acte, se retirèrent-ils
fort réjouis du mystère qu'ils venaient de voir représenter, et se promettant bien de ne point manquer aux prochaines représentations qu'annonçaient pour les semaines suivantes les troupes rivales installées dans les auberges du Globe et de la Fortune.
Cependant, tous les spectateurs étaient sortis, à l'exception d'un jeune homme qui avait semblé, plus que personne, apprécier ce spectacle, probablement nouveau et, par conséquent, merveilleux pour lui. L'illusion qui s'était emparée de son esprit paraissait même survivre à la représentation; car il était resté à la même place, debout et appuyé contre un des poteaux qui soutenaient la galerie, plongé dans des réflexions que lepoëte eût prises sans doute pour le résultat d'une admiration profonde, mais que l'aubergiste parut, après quelques instants d'examen, réduire à une plus juste valeur; car, s'approchant de lui d'un air de défiance, il lui frappa sur l'épaule en homme qui sait que toute place que l'on occupe chez lui se paye au pied carré. Le jeune homme tressaillit et se retourna avec un léger sentiment de crainte; mais, ayant jeté un coup d'œil rapide sur celui qui le tirait de ses réflexions, sa belle et spirituelle figure reprit à l'instant même l'expression de gaieté juvénile qui en formait, à cette époque, le principal caractère.
— Sur mon âme, mon jeune maître, dit l'aubergiste en rompant le premier le silence, vous paraissez singulièrement vous plaire à cette place; êtes-vous dans l'intention de la louer?
— Non, répondit le jeune homme; car je n'aurais pas de quoi la payer.
— Hum! fit l'aubergiste; que désirez-vous doQC on restant ici?
— Parler au directeur de la troupe qui vient de représenter ce beau mystère.
— Auriez-vous l'intention de vous engager parmi ses acteurs?
— Peut-être, dit le jeune homme.
■ — Ehbien, suivez-moi, je vais vous conduire chez lui.
A ces mots, l'aubergiste gagna le fond de la cour, suivi de l'étranger, monta quatre degrés, qui conduisaient sur le théâtre, traversa la scène, passa derrière la toile, sur laquelle était attaché le dernier écriteau représentant l'enfer, introduisitle néophyte dans le sanctuaire. C'était un intérieur de comédiens; qu'on nous en épargne la description ; Scarron a tout dit là-dessus.
L'aubergiste présenta son protégé au directeur ; celuici le regarda de la tête aux pieds, comme eût fait un recruteur; puis, satisfait de l'examen :
— Eh bien, jeune homme, lui dit-il, que me voulezvous ?
— Je veux entrer dans votre troupe, répondit l'étranger.
— Que savez- vous ?
— Rien. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai assisté à une représentation dramatique.
— Et qui êtes- vous? reprit le directeur étonné d'une pareille franchise.
— Faites sortir toutes les oreilles inutiles qui nous écoutent, et vous le saurez.
Le directeur fit un signe, et fut obéi comme un monarque. L'hôtelier fit quelques difficultés; mais la re-
présentation avait été bonne, le directeur payait bien ; le maître d'une bôtellerie voisine, qui ambitionnait l'honneur de transformer aussi la cour de son auberge en salle de spectacle, avait été vu, la veille, en conférence avec quelques acteurs. L'hôtelier pensa qu'il ne fallait pas mécontenter une si bonne pratique, et se retira en grommelant.
— Maintenant, nous sommes seuls, dit le directeur, je vous écoute.
— Permettez, répondit le jeune homme en prenant une chaise et en s'asseyant de l'autre côté de la table ; c'est que le récit est un peu long.
— Faites, répondit le directeur, inclinant la tête en signe d'assentiment.
— C'est une confession que je vais vous faire, monsieur: vous sentez-vous l'indulgence et la discrétion d'un confesseur?
— Parlez.
Le jeune homme jeta un coup d'œil rapide sur son interlocuteur, et, voyant dans sa physionomie franche et ouverte tous les caractères de la sincérité, il chassa toute hésitation et commença son récit.
— Je suis né, dit-il, à Strafford-sur-Avon, dans le Warwickshire, le 23 avril 1564, la sixième année du règne de Sa glorieuse Majesté notre reine Elisabeth; ce qui me constitue aujourd'hui mes vingt-deux ans.
— Continuez, dit le directeur.
— Mon père était gantier; il vint s'établir à Strafford en 1550; en 1568, il fut nommé maire, et, en 1571, premier alderman du conseil municipal; vous voyez que, si je ne suis pas noble, je suis au moins de bonne famille.
Le directeur lit un geste de tête et un signe d'assentiment.
— Cependant, comme il n'était pas riche, et que j'étais l'aîné de quatre garçons et d'une fille, on me mit à l'école gratuite, où je reçus une bonne éducation, puis chez un attorney (avoué), ^.vez-vous des procès?
— Non.
— Tant mieux! car, à l'exception de quelques termes barbares que j'ai retenus, je ne pourrais pas vous servir à grand'chose. Le contentieux n'étant pas ma vocation, il en résulta qu'au lieu d'aller à l'étude, je m'occupais à dresser des faucons ; art auquel, en revanche, je m'entendais merveilleusement bien. Sur ces entrefaites, il convint à mon père de me marier : il avait fait choix de la fille d'un cultivateur de ses amis; je ne voulus pas le contrarier sur ce point, attendu que je le rendais déjà assez malheureux avec mou dégoût pour le barreau et mon amour pour la chasse. J'épousai donc, à dix-sept ans, une femme qui avait sept ans et demi de plus que moi. De qui vint la faute? Je n'en sais rien; mais le fait est que nous ne fûmes pas heureux; j'en négligeai davantage mon avoué, et j'en cultivai la chasse avec une nouvelle ardeur; de sorte que, au lieu de me lier, comme je l'aurais dû, avec d'honnêtes et savants praticiens, je fis connaissance avec une douzaine de mauvais sujets de mon espèce, braconniers par vocation, qui passaient leurs journées à inventer des pièges et à fondre des balles, et leurs nuits à faire la guerre aux sangliers et aux daims.
— Diable! diable! fit le directeur.
— Oui, fit le jeune homme, voilà justement où la
chose se gâte. Une nuit que nous faisions, dans le parc de sir Thomas Lucy, propriétaire des environs de Strafford, une de nos excursions aventureuses, nous fûmes surpris par les gardes : une rixe s'engagea, les gardes furent les moins forts; mais, comme ils étaient dans leur bon droit, une méchante affaire s'ensuivit pour nous. Sir Thomas Lucy poursuivit avec tant d'acharnement, que mon attorney, qui au fond était un brave homme, vint me prévenir que je ne ferais pas mal de quitter Strafford. Comme je lui faisais quelques objections sur un parti aussi désespéré, quelques gardes parurent au bout de la rue qui conduisait à la maison de mon père : l'avoué avait raison, il n'y avait pas de temps à perdre. Je pris un bâton de voyage, le peu d'argent qu'il y avait dans l'armoire, et, tandis que ceux qui venaient pour m'arrêter frappaient à la porte de la rue, je sautai par-dessus les murs du jardin, et me trouvai en pleine campagne. Depuis longtemps, j'étais habitué à regarder le monde comme ma propriété ; je marchai donc au hasard devant moi. Au bout d'une heure, je me trouvai sur la route de Londres; je la suivis d'inspiration. Je suis arrivé dans la capitale ce matin; après avoir erré deux heures au hasard dans ses rues, je me suis trouvé à la porte de l'hôtel du Taureau rouge. Je suis entré; j'ai donné, toujours confiant dans la puissance de Dieu, mon dernier penny pour voir le spectacle. Tant qu'il a duré, je n'ai pas eu faim; mais voilà qu'il est fini, et que j'ai la bourse et l'estomac vides; or, je veux gagner honorablement ma vie, et c'est pourquoi je suis venu vous demander un engagement dans votre troupe.
— Mais, mon cher enfant, dit le directeur, touché de cette confiance et de cette franchise, pour jouer la comédie, il faut étudier.
— Eh bien, j'étudierai.
— Mais, en attendant que vous soyez en état de jouer...?
— Je vous rendrai tous les services qui seront en mon pouvoir. Voyez à quoi je puis vous être bon.
— 11 nous manque un second souffleur.
— Très-bien !
— Vous serez en même temps chargé d'avertir les acteurs que leur tour est arrivé d'entrer en scène.
— A merveille !
— Puis, lorsque vous aurez fait les études nécessaires, — et cela vous sera facile, ayant sans cesse des modèles sous lés yeux, — vous débuterez à votre tour.
— C'est dit.
— Quant aux appointements...
— Vous me nourrirez, vous m'habillerez, et, de temps en temps, vous me donnerez quelque penny pour jouer aux dés avec mes camarades et boire un verre de bière.
— Soit! A propos, votre nom?
— William Shakspeare.
Les conventions faites furent loyalement remplies de part et d'autre; mais, ici, nous manquons de documents précis pour suivre notre poète dans le cours de sa merveilleuse carrière. Nul ne nous a transmis la date de ses pièces, ni Tordre dans lequel elles furent jouées ; et le trésor nous a été légué en masse et en bloc, mais sans étiquettes.
WILLIAM SHAK.SPEARE 47
On comprend combien le jeune "William , doué de cette organisation vigoureuse et en même temps fine et spirituelle que n'était point venue rabattre de son classique et fatal niveau l'éducation universitaire, fut apte à tout saisir, depuis les inspirations qui se perçoivent par l'instinct, jusqu'à la science qui s'acquiert par le travail. Employé du théâtre, il en apprit le métier, et ce fut à cet apprentissage qu'il dut l'habileté mécanique qui soutient l'échafaudage de ses pièces. Né parmi le peuple, et élevé jusqu'à la cour, toutes les classes échelonnées sur les différents degrés de l'échelle sociale, depuis les braconniers, ses anciens amis, jusqu'à Elisabeth, sa nouvelle protectrice, passèrent successivement devant ses yeux, et aucun ne lui échappa. Enfin, maître à son tour d'une troupe, disposant de tous les moyens d'exécution qui étaient connus à cette époque, n'ayant à subir ni les caprices d'un directeur, ni les scrupules d'une censure, ni les retards d'une réception ou d'une mise en scène, ses œuvres se reproduisirent vives, complètes, indépendantes, et ainsi que, rêvées par son imagination, elles avaient jailli de son cerveau.
Shakspeare était arrivé dans une de ces époques heureuses, et avait pris racine dans une de ces terres chaudes et primitives, où grandissent facilement au delà de la taille ordinaire les hommes de génie : il trouva la langue à peine formée, l'art à peine sorti de l'enfance ; il les prit, l'une balbutiant à peine, l'autre marchant aux lisières, et fit pour la Grande-Bretagne ce que Dante avait fait pour l'Italie. La vieille Angleterre, secouée comme un volcan par les guerres de la Rose
blanche et de la Rose rouge, toute sanglante encore des exécutions de la catholique Marie, se reposait enfin sous le règne long et calme d'Elisabeth la protestante; de temps en temps, quelques secousses souterraines, quelques commotions intérieures se faisaient ressentir; mais, parties du palais, elles s'étendaient rarement jusqu'au peuple. Une tête de favori parjure ou de reine rebelle tombait comme pour ne pas laisser rouiller le sabre du bourreau, et tout était dit; l'exécution faite, l'intérêt mourait avec le patient, tout redevenait tranquille, et chacun demandait à oublier dans des fêtes ou des spectacles, ces émotions momentanées qui rappelaient les vieux désastres et les vieilles guerres.
Aussi trouve-t-on dans les drames de Shakspeare les impressions extrêmes qui agitaient alors la société : folles joies et larmes amères, Falstaff le bouffon et Hamlet le penseur; et, ce qu'il y a de remarquable encore et qui vient à l'appui de notre opinion, c'est que ces deux types existaient déjà, populaires et informes ; de. sorte que Shakspeare n'eut qu'à les perfectionner pour les rendre poétiques et complets, tels enfin qu'il nous les a légués et que nous les admirons aujourd'hui.
Un des bonheurs de notre poëte fut encore l'ignorance où l'on était alors du théâtre grec. Le beau selon les anciens n'était pas réputé, par quelques critiques impuissants et quelques rhéteurs jaloux, le beau selon les modernes : Eschyle, Euripide et Sophocle étaient entièrement étrangers à Shakspeare, qui étudia toute son histoire romaine dans Plutarque, le plus coloré et le plus pittoresque des biographes antiques; il résulta,
de cette ignorance des uns et de l'étude approfondie de l'autre, trois chefs-d'œuvre : Jules César ', Coriolan et Cléopâlre.
Mais où Shakspeare est vraiment merveilleux, quoique l'esprit de parti lui fasse donner parfois une teinte plus sombre à certains caractères, c'est dans ses drames historiques; là sont tellement rivées l'une à l'autre et fondues l'une dans l'autre la réalité et l'imagination, qu'il est impossible de les séparer, et que certaines figures, aux yeux mêmes des analystes les plus sévères, se présentent avec la forme et l'expression que leur a données le poète : ainsi, Macbeth, ainsi le roi Jean, ainsi Richard — Richard surtout — qu'Horace Walpole et Louis XVI, c'est-à-dire un ministre et un roi, n'ont pu laver dans l'avenir de l'arrêt trop partial du poète.
Maintenant, où la lutte du génie contre les moyens matériels est le plus remarquable, c'est dans la création de ses personnages de femme; les types de Shakspeare, Jessica, Juliette, Desdémona, Ophélie, Miranda, sont restés les types de tout amour, de tout charme et de toute pureté. Notre théâtre à nous, depuis Corneille jusqu'à Beaumarchais, ignorait ces types suaves et poétiques rêvés par le poète qui a dit de sa patrie, que V Angleterre était un nid de cygnes au milieu d'un vaste étang ; les créations de nos grands maîtres à nous sont toutes viriles : les femmes sont, sinon oubliées, du moins sacrifiées dans leurs œuvres, et celles qui rarement y lèvent leur tête échevelée, se rapprochent presque toujours de l'homme par leur langage et par leurs passions : c'est Camille, c'est Emilie, c'est Phèdre, c'est Hermione, c'est Sémiramis. Or, que l'on veuille
bien se rappeler un instant que, du temps de Shakspeare, les rôles de femme, comme nous l'avons dit, étaient remplis par des hommes, et l'on comprendra quel plus puissant trésor d'amour et de poésie il fallait que le poëte anglais eût amassé dans l'âme, lui qui n'avait pour miroir que sa pensée, et non pas, comme Corneille, Molière, Racine ou Voltaire, les yeux de la Deseuillet, de la Béjart, de la Ghampmeslô et de la Clairon.
Pendant les vingt ans que dura sa carrière dramatique, Shakspeare produisit trente-cinq pièces ; car, selon toutes les probabilités, Périclès et Titus, quoique se trouvant dans les éditions de Letourneur et de Guizot, ne sont pas de lui; pendant cet espace de vingt ans, à l'exception de Marlowe, son prédécesseur, de Ben Johnson, son émule, et de sir William Davenant, son successeur, il absorba en lui toute la littérature de son époque. Qui connaît aujourd'hui Chapmann, Marston, Rowley, Middleton, Welster, Heywood, Forde, Deker, Shirley, Drayton, Phincas, Fleher, Daniel Chettle, Browne, Davenport, Field, Peeles , Quarles, Vash, Lodge Sackville, Green, Gascoigne, Gager, Preston, Warmes, Taylor? — et ;qui ne connaît pas Shakspeare ?
Shakspeare se retira du théâtre vers l'an 1610, c'est-à-dire à l'époque où Corneille avait quatre ans. Il avait connu tout ce que le siècle avait produit de grands hommes, depuis le comte d'Essex jusqu'au comte de Southampton, à qui il dédia son poème de Vénus et Adonis; il avait été le poëte favori d'Elisabeth, qui lui avait commandé la tragédie de Henri VIII
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'• et la comédie des Joyeuses Commères de Windsor. Il avait obtenu de Jacques à son avènement au trône, le privilège du théâtre le Globe : il avait la réputation du premier poëte de son époque; il jouissait d'une fortune de sept à huit mille livres de rente, équivalant à un revenu de trente mille francs de nos jours; il voulut revoir en triomphateur le pays qu'il avait quitté en fugitif; il retourna donc à Strafford-sur-Avon , auquel il n'avait fait, pendant cet intervalle de vingtquatre ans, que de courtes et rares visites. Une fois qu'il fut rétabli dans son pays natal, la tin de sa vie retombe dans l'obscurité de sa naissance. Et, pareil à un arc-en-ciel magnifique, il brille au plus haut de l'empyrée; mais, à ses deux horizons, il se perd dans les nuages.
Tout ce qu'on sait dès lors de Shakspeare, c'est qu'il mourut le 23 avril 1616, le jour anniversaire de sa naissance , âgé de cinquante-deux ans ; c'était l'âge auquel devait, cinquante-sept plus tard, mourir Molière, le seul homme que nous puissions lui comparer.
Shakspeare laissa deux filles légitimes, Suzanne et Judith, et un fils naturel, sir William Davenant.
Suzanne épousa, en 1607, le docteur John Hall, et mourut en 1649, âgée de soixante-six ans, laissant une fille qui n'eut pas de postérité.
Judith, épousa en 1616, M. Thomas Quiny, et mourut en 1662, laissant trois fils qui n'eurent point d'enfants.
Ainsi s'éteignit la postérité légitime du grand poëte.
Quant à sir William Davenant, qui se vantait luimême d'être le fils de Shakspeare , convaincu que l'honneur d'avoir un tel père devait effacer la tache de
sa naissance, après avoir suivi la carrière tracée par le grand maître qui la laissait libre et déserte, il obtint la direction d'un grand théâtre, et fut créé baronnet en 1643, par Charles 1er. Sous le protectorat, Milton lui sauva la vie, service que Davenant rendit à son tour à Milton lors de la restauration des Stuarts. Ce fut lui qui introduisit le premier au théâtre l'art des décorations et le prestige des changements à vue ; ce fut sous sa direction, en 1660, que mistress Sanderson joua le premier rôle de femme dans Desdémona.
Sir William Davenant mourut le 17 avril 1668, et avec lui s'éteignit le dernier rejeton du poêle qui a le plus créé après Dieu.