DE LA
Le commandement de l'artillerie classique avait été remis pour cette fois à M. Fulchiron ; il a rempli dignement son mandat. Il a visé sur le Théâtre-Français et a fait feu de toutes pièces (discussion du budget, mai 1836). Examinons les uns après les autres les boulets de M. Fulchiron, qui, heureusement, n'ont fait aucune brèche et n'ont blessé personne.
Le premier reproche de M. Fulchiron est que l'on ne parle plus français au Théâtre-Français, et ce reproche s'adresse spécialement à M. Victor Hugo.
D'abord, qu'entend M. Fulchiron par ces mots -.parler français ?
Ce fut vers le xiir3 siècle, à peu près, que l'on commença de parler français en France. Les premiers ouvrages que nous possédons dans notre langue nationale sont ceux des chroniqueurs revenus de la terre sainte. Jusque-là, la littérature, renfermée dans l'intérieur des cloîtres, était entièrement latine. Suger, qui
vivait vers la fin du xue siècle, écrivait en latin; Ville- Hardouin , contemporain de Philippe-Auguste, écrivait en langue romane. Joinville, pèlerin et chevalier à la suite de saint Louis, écrivit, sinon le premier, du moins un des premiers en langue française. L'avidité qu'avait chacun d'entendre des récits de la croisade détermina ces deux chroniqueurs à substituer le langage populaire au langage savant.
Depuis Joinville jusqu'à nous, la langue française a subi bien des variations, et tous les grands écrivains, loin de reconnaître ses caprices, l'ont pliée à leur génie. Nous avons la langue de Froissart, la langue de Connues, la langue de Rabelais, la langue de Montaigne, la langue de Malherbe, la langue de Corneille, la langue de Molière, la langue de Racine, la langue de Bossuet, la langue de Voltaire, la langue de Beaumarchais, la langue de Chateaubriand; laquelle de toutes ces langues est la véritable langue française ? Nous le demandons à M. Fulchiron. — Quant à nous, nous avouerons que, plus nous les avons étudiées, moins nous avons osé faire un choix entre elles.
Puis ensuite, c'est qu'il nous a paru que chaque jour, amenant de nouveaux besoins, de nouvelles découvertes, de nouveaux événements, devait amener aussi de nouveaux mots, de nouvelles expressions, de nouvelles tournures de phrase; que la langue, comme l'Océan, avait besoin de son flux et de son reflux, et que toute langue fixée était une langue morte.
Or, parmi les disciples de Chateaubriand, qui parlent cette dernière langue, héritière de toutes les autres, il en est peu, j'en demande pardon à M. Fui-
chiron, qui la manient avec autant de science et d'habileté, que celui qu'il attaque. Si M. Fulchiron avait lu les Odes et Ballades et les Orientales, il aurait certes reconnu que M. Victor Hugo est non-seulement un grand poète, mais encore un grand philologue. Si M. Fulchiron avait lu Notre-Dame de Paris, il aurait encore reconnu que M. Victor Hugo était non-seulement un grand philologue, mais encore un grand prosateur. Ce n'est point mon opinion que j'oppose ici à celle M. Fulchiron, c'est l'opinion de M. Guizot, de M. de Lamartine, de M. Charles Nodier et de M. de Chateaubriand, qu'il me permettra de regarder comme assez compétents en pareille matière.
Le premier boulet de M. Fulchiron était, comme nous le voyons, adressé à Victor Hugo ; le second est dirigé sur Angelo. Décidément, il y a parti pris d'exterminer l'auteurde Marion Déforme. « On joue au Théâtre-Français, dit M. Fulchiron, des pièces qui sont la destruction de toutes convenances. Ainsi, on y a vu une pièce dans laquelle une femme impudique l'emporte sur une femme légitime. » Peut-être pourriez-vous croire que c'est de Phèdre qu'il s'agit ; non pas, messieurs, c'est de la pauvre Tisbé, maîtresse du tyran de Padoue.
Il serait bon cependant, une fois pour toutes, de couler à fond cette question de moralité classique qu'on oppose éternellement à l'immoralité romantique; car on croirait vraiment, à entendre M. Fulchiron, que c'est nous qui avons inventé le parricide, l'inceste et l'adultère ; heureusement qu'il y a de par le monde une Phèdre amoureuse de son beau-fils, un OEdipe qui tue son père, épouse sa mère, donne le jour à deux enfants
qui s'entr' égorgeront devant Thèbes, et se crève les yeux avec son épée pour venir dire à tâtons un monologue, dans lequel il rejette cet amas de crimes sur le compte du Destin, c'est-à-dire de Dieu. Heureusement ou malheureusement encore, qu'il y a un Atrée qui présente a Thyeste une coupe pleine du sang de son fils; un Fayel qui fait manger à sa femme le cœur de son amant, un Gaïn qui assomme son frère, toutes choses fort morales, comme on le voit, en comparaison de Hernani, qui se tue pour accomplir son serment; delà duchesse de Guise, qui, au moment de mourir seulement, avoue à son amant qu'elle l'aime, et de Chatterton, qui préfère le poison à l'avilissement.
Traitons la question plus sérieusement, au risque de ne pas être compris de M. Fulchiron. Ce n'est pas pour lui seul, d'ailleurs, que nous écrivons ces lignes.
La mission du poète dramatique, si je ne me trompe, est de poursuivre au théâtre les crimes pour lesquels la société n'a pas de lois ; or, l'un de ces crimes, le plus fatal comme le plus commun peut-être, c'est l'adultère. Corneille, Racine et Voltaire ont attaqué ce crime, il est vrai; mais ils ont revêtu les criminels du manteau grec ou de la toge romaine, et nous avons assisté au développement de ces passions coupables avec une impassibilité qui prouvait que le costume et la distance nous les faisaient regarder comme des passions étrangères à notre nature et inconnues à notre société. Quant à Molière, il n'a jamais fait que plaisanter avec elles, et, dans son langage comique, l'adultère, qui cependant lui a brisé le cœur, ne s'est jamais appelé que d'un certain nom catégorique.
C'est seulement l'école moderne qui a eu le courage de revêtir l'adultère d'un frac et de le traîner sur la scène. Alors, on l'a vu réellement entrer dans notre société, s'introduire dans nos maisons, se glisser dans nos boudoirs. Au premier pas qu'il y a fait, on l'a reconnu, et l'on n'a crié si haut et si fort que parce qu'on sentait bien que c'était là une réalité et non plus un fantôme; mais ce n'était pas assez ; il fallait lui arracher son masque, afin de le montrer à visage découvert; il fallait le présenter humble, poétique, passionné tant qu'il craint de ne pas réussir, égoïste et tyran quand il a réussi, meurtrier quand il est découvert ; il fallait enfin que l'on comprît bien que les passions, que les lois ne peuvent pas punir, se punissent elles-mêmes. Et voilà ce que nous avons fait.
Nous avons présenté un miroir à la société moderne, elle s'y est reconnue, et s'est trouvée si hideuse, qu'elle l'a frappé du poing ; mais heureusement elle n'a pas pu le briser.
L'époque qui suivit celle où florissaient nos grands maîtres fut la Régence. Ce ne sont point leurs œuvres qui lui ont donné naissance; mais, toutes morales qu'elles étaient, elles ne l'ont pas du moins empêchée. Je ne sais pas quelle époque suivra la nôtre, mais je crois pouvoir répondre qu'elle ne sera point pire que celle delà Régence.
M. Fulchiron ajoute « qu'il n'a pas la prétention de demander qu'on lui fasse des pièces de théâtre comme en faisaient Corneille, Molière et Racine ; » mais il fait observer que, « puisque le gouvernement a la surveillance des théâtres et donne de l'argent, il,
devrait empêcher de représenter des pièces qui s'éloignent du bon goût et de la morale ; que le Théâtre- Français doit conserver les bonnes traditions, et que, si l'on obtenait de lui qu'il les conservât, on serait bientôt débarrassé de toutes ces hérésies littéraires que l'on voit chaque jour se produire. »
C'est à cette partie du discours de M. Fulchiron qu'a répondu M. le président du conseil , et cette réponse de M. Thiers se trouve tellement en harmonie avec nos sentiments, que notre réfutation sera en partie calquée sur la sienne.
Car il a dit une chose vraie : c'est qu'à son arrivée au ministère de l'intérieur, il a trouvé le Théâtre-Français près de faire banqueroute. M. Thiers s'est d'abord engagé dans une voie fausse, il a cru que le salut du Théâtre-Français pouvait s'opérer à l'aide de l'ancien répertoire, et il a donné l'ordre de jouer le plus souvent possible, et à l'exclusion des auteurs modernes, Corneille, Molière et Racine; il en est résulté une augmentation de malaise dans les affaires de la Comédie- Française.
Alors, M. Thiers s'est fait présenter les registres du théâtre ; il a vu que les pièces de l'ancien répertoire faisaient, l'une dans l'autre, 700 ou 800 francs de recette c'est-à-dire 700 ou 800 francs de moins que les frais. Il a jugé, je ne dirai pas au premier coup d'oeil, mais du premier coup de plume, qu'il lui faudrait une subvention de 600,000 frances pour soutenir le théâtre dans la voie qu'il désirait lui assigner, et il a été sagement convaincu d'avance que la Chambre ne lui accorderait pas cette subvention, M. Fulchiron fùt-il président.
C'est alors qu'il a appelé à son aide ces ouvrages de mauvais goût et ces hérésies littéraires sans le secours desquels il était de toute impossibilité de soutenir debout nos grands maîtres, près de disparaître de la scène par cela même que, connus de tout le monde, ils conservaient bien encore le même mérite, mais n'oiL aient plus le même attrait.
Maintenant, ce que M. Thiers a oublié de dire, c'est que, sous le ministère de M. de Martignac, le Théâtre- Français s'était déjà trouvé dans la même position, et n'en avait été tiré que par deux de ces hérésies 'littéraires que proscrit M. Fulchiron ; Henri III et Hernani produisirent en un an 420,000 francs de recettes, c'està-dire 200,000 francs de plus que la subvention gouvernementale.
Que si M. Fulchiron ne nous croit pas sur parole, nous lui proposons une chose, c'est de prendre les dix derniers ouvrages que les représentants modernes du goût ont fait jouer au Théâtre-Français depuis les Plaideurs sans procès de M. Etienne jusqu'au Per~ tinax de M. Arnault, et, si ces' dix ouvrages ont rapporté entre eux tous la moitié de la somme produite par Henri III on. Hernani, j'ai tort et M. le président du conseil aussi.
« Mais ce n'est pas tout, continue M. Fulchiron, il y a un grand vice dans l'administration du Théâtre-Français. Je voterais de grand cœur pour la subvention qui est demandée si elle revenait véritablement à ceux à qui elle est destinée. Mais, aujourd'hui, lès sociétaires sont dans la misère. Savez- vous pourquoi ? C'est qu'autrefois les parts des sociétaires étaient de
20,000 francs, par an; et savez-vous de combien elles sont cette année ? De 1,129 francs. » Eh! mon Dieu, oui, les parts des sociétaires du Théâtre-Français ont été de 20,000 francs par an, et c'était le bon temps, c'était le temps où M. Fulchiron faisait recevoir ses tragédies, il y a de cela trente à trente-cinq ans. Mais savez-vous , monsieur Fulchiron , pourquoi les parts étaient alors de 20,000 francs ? Je vais vous le dire.
C'est d'abord qu'il n'y avait, à cette époque, que huit théâtres à Paris, et qu'il y en a aujourd'hui dix-neuf; c'est qu'alors les sociétaires se nommaient : Talma, Michaud , Saint-Prix , Dugazon , Damas , Baptiste aîné, Baptiste cadet, Fleury, Montvel, Grandmesnil, Contât, Raucourt, Mars, Georges et Duchesnois; c'est que la faveur spéciale du gouvernement s'attachait à ce théâtre; c'est que l'empereur y allait quelquefois, et que, pour lui plaire, sa cour y allait souvent ; c'est qu'au lieu de fermer la porte aux jeunes auteurs de cette époque, qui depuis sont devenus vieux, Napoléon applaudissait de ses mains impériales au succès de Marius à Minturnes, (¥Hector et d'Ornasis, qui étaient plus moraux peut-être que les drames modernes, mais qui n'avaient certes pas une valeur littéraire supérieure à Marion Delorme, aux Enfants d'Edouard et à Bertrand et Raton.
«D'un autre côté, poursuit M. Fulchiron, les auteurs ont introduit l'abus des primes ; autrefois, ils se contentaient de toucher le douzième de la recette brute ; aujourd'hui, ils ne se contentent pas de cela, ils font une pièce, et, même avant de la lire, ils se font donner une prime. »
Sauf le respect que je dois à mon honorable confrère, je lui dirai que je crois qu'il se trompe. Des primes ont été accordées par les théâtres de l'Opéra, de TOpéra-Comique et de la Porte-Saint-Martin, mais jamais, je pense, par le Théâtre-Français. Ce que M. Fulchiron prend pour une prime est une convention faite, je crois, par MM. Victor Hugo et Casimir Delavigne, et qui, lorsqu'on la connaîtra, sera qualiriable, non pas de prime, mais de simple restitution.
Si l'on veut comparer la longueur des pièces de Corneille, de Racine, de Voltaire et de Molière à la longueur des pièces modernes, on s'apercevera que celles-ci l'emportent sur les autres, je ne dirai pas comme mérite, mais au moins comme volume, d'un [tiers à peu près, et quelquefois même de moitié. Mérope, par exemple, a mille trois cents vers, Hernani et Louis XI en ont de deux mille quatre cents à deux mille huit cents ; cela fait qu'une pièce moderne tient toute la soirée et qu'on la joue seule au lieu de la jouer avec une pièce en un acte ou en trois actes. Eh bien, M. Victor Hugo et M. Casimir Delavigne ont demandé, je crois, qu'on ajoutât à leurs droits le droit de cette pièce en un acte, et c'était, ce me semble, justice, puisque, grâce à la longueur de leur œuvre, cette pièce en un acte était devenue inutile.
Et, puisqu'il est ici question de primes, je dirai que ce ne sont point les auteurs qui en ont eu la première pensée, mais bien encore M. Thiers lorsqu'il était ministre de l'intérieur. M. Thiers compara lui-même les droits des auteurs aux recettes qu'ils faisaient faire, et trouva qu'il n'y avait pas proportion entre eux. i. 4
Alors, ne pouvant pas changer les traités existants, il eut l'idée de donner des primes, fit venir la commission dramatique dont je faisais alors partie, et nous demanda notre opinion sur la manière dont ces primes devaient être distribuées. Après avoir longtemps discuté entre nous tous les modes d'application, nous fîmes au ministre la proposition suivante à laquelle nous nous étions arrêtés comme à la plus loyale: c'était d'accorder 100 francs par soirée aux pièces en cinq actes, 60 francs aux pièces en trois actes, et 20 francs aux pièces en un acte. Ces primes, dont tous les auteurs devaient se ressentir selon le mérite de leurs œuvres, puisque les bonnes seraient jouées longtemps et que les mauvaises n'auraient qu'une courte existence, augmentaient de 29,000 francs seulement la subvention du Théâtre-Français. Le ministre reconnut avec nous que c'était le meilleur mode d'application, nous promit de les accorder, et ne manqua à sa promesse que par cause indépendante de sa volonté.
Maintenant, il y a plus, c'est que, malgré M. Fulchiron, et peut-être malgré lui-même, M. le ministre de l'intérieur sera forcé d'en venir à ces primes qu'attaque à l'avance M. Fulchiron ; et voici ce qui forcera M. le ministre d'y venir.
C'est que le Théâtre-Français est, de tous les théâtres de Paris, celui qui joue le moins longtemps les ouvrages, et dont les ouvrages ont le moins de retentissement sur les scènes de province, presque toutes envahies par le vaudeville et l' opéra-comique. Il en résulte qu'un vaudeville en un acte rapporte souvent autant qu'un drame en cinq actes, et qu'un opéra-
comique rapporte le double. Or, le vaudeville le plus ouvragé ou l'opéra-comique le plus consciencieux (je parle ici des paroles), ne réclament pas plus d'un mois de travail, tandis qu'un drame ou une comédie, destinée au Théâtre-Français, coûte souvent six mois, et parfois un, deux ou trois ans de travaux assidus à son auteur. Il en résulte qu'un auteur de vaudeville ou d'opéra-comique gagne autant en un mois , qu'un auteur de drame, de tragédie ou de comédie, en dixhuit. Quelle que soit la prime que donnera M. le ministre de l'intérieur, il voit donc bien qu'elle sera loin de dédommager le dramaturge de ses recherches historiques et de son travail littéraire.
Ici se termine le discours de M. Fulchiron ; il descend de la tribune au milieu des félicitations générales et fait place à M. Auguis.
M. Auguis est plus sévère encore que M. Fulchiron, non pas pour les auteurs, mais pour les théâtres ; il dit que l'art doit défrayer l'art, qu'en Angleterre on ne paye pas de subvention (il est vrai qu'il n'y a que six théâtres à Londres, et que la moitié est toujours fermée pour cause de banqueroute), qu'il n'appartient pas aux députés de grever les départements en faveur des plaisirs de Paris; que peu importe aux habitants de Carpentras la légèreté sylphidique de mademoiselle Taglioni, et aux contribuables de Quimper-Corentin la vigueur des orteils de mademoiselle Essler , que les départements envoient des députés à la Chambre pour voter des fonds budgétiques destinés à la réparation de leurs chemins, à la construction de leurs ponts et à la prospérité de leurs manufactures, et non à faire la
fortune des directeurs et à payer les chevaux et les laquais des artistes; M. Auguis vote en conséquence pour la suppression totale de la subvention.
D'abord, nous répondrons une chose à M. Auguis, c'est que les 1,300,000 francs ne se prélèvent pas sur les contributions des départements, mais sur le bail de la ferme des jeux. Henri IV se contentait de la raison du défaut d'artillerie lorsqu'on s'excusait auprès de lui de n'avoir pas tiré le canon pour dix-sept motifs à son entrée dans une ville. M. Auguis pourrait être plus difficile que Henri IV, et nous faire observer que, d'un jour à l'autre, le bail de la ferme des jeux peut être résilié, ce qui serait sans doute une grande calamité pour l'entrepreneur, mais un grand triomphe pour la moralité et un grand bonheur pour la capitale. Nous répondrons que nous avons prévu l'objection, et que, le cas échéant, nous offrirons un moyen d'y porter remède. Ce moyen, le voici:
Il y a un impôt singulier qui pèse sur les directeurs des théâtres de Paris : c'est celui des hospices. Je ne sais quel ministre a eu l'idée poétique de faire servir les plaisirs du riche aux besoins du pauvre, et, séduit par cette antithèse philanthropique, a fait prélever chaque soir sur la caisse de nos théâtres le dixième de leur recette. Cette dîme a rapporté l'an dernier 750,000 francs.
Ne serait-il pas juste — et, en administration, la justice nous paraît devoir passer avant la poésie — de renvoyer les hôpitaux de Paris à la charge des octrois de Paris, fondés dans ce but, qui rapportent 25,000,000 de rente, et, rendant ces 750,000 francs à leur véri-
table destination, de défrayer l'art avec l'art et de les employer en subventions appliquées sux théâtres nationaux. Il resterait, comme on le voit, pour arriver à ce chiffre de 1,300,000 francs, 450,000 francs seulement à trouver , chose facile avec des ressources comme celles que nous mettons aux mains de nos ministres, ou une liste civile comme celle que nous mettons aux mains de notre roi.
De cette manière, les quarante -quatre mille communes de France n'auront plus de motifs de se plaindre, par l'organe de leurs quatre cent quarante-huit députés, de ce que les plaisirs de la capitale ruinent les provinces, et Paris resterait ce qu'il est, centre d'art et de civilisation, couronne de la France, laquelle est la couronne du monde, ce qui est bien quelque chose pour les départements, qui ne sont, quoi qu'ils fassent, que l'estomac et les membres de cette vaste tête.
Voilà ce que M. Auguis aurait dit s'il eût connu la législation de nos théâtres, et, ce disant, il se serait fait médecin au lieu de se faire chirurgien.
Quant à M. Amilhau, il faut lui rendre une justice, c'est que, loin de vouloir rien retrancher à la Comédie- Française, il veut qu'on ajoute à sa subvention 70,000 francs pris sur l'Opéra-Comique ; et, moyennant cette augmentation, M. Amilhau fera un miracle : il se procurera de bons acteurs, qui ramèneront la foule aux chefs-d'œuvre de Molière, de Racine et de Voltaire.
Certes, si M. Amilhau tenait sa promesse, ce ne serait pas trop de 70,000 francs pour une pareille amélioration • mais nous mettons M. Amilhau au déli de
trouver hors du Théâtre-Français, un seul acteur qui fasse hausser de cinquante francs la recette de V Avare ou du Misanthrope.
Nous connaissons les théâtres de province et de Paris, certes aussi bien que M. Amilhau peut les connaître, et nous avons souvent fait venir de Lyon, de Marseille ou de Bordeaux des artistes qu'une grande réputation départementale désignait d'elle-même à notre choix ; eh bien, presque toujours nous avons trouvé en eux des copies de quelque grand talent parisien, que l'éloignement faisait croire originales et qui pâlissaient vite au soleil ardent de Paris. D'un autre côté, nous avons vu M. Jouslin de Lasalle choisir, parmi les artistes les plus distingués des théâtres parisiens, les acteurs qu'il croyait pouvoir jeter un nouveau lustre sur nos vieilles gloires, et que leur réputation dans le drame semblait imposer à la Comédie. Nous citerons Bocage, mesdames Dorval etVolnys, mesdemoiselles Brohan et Noblet.
Eh bien, il faut l'avouer, ces essais n'ont été heureux, ni pour le théâtre ni pour les artistes, non point qu'ils aient perdu leur talent dans le trajet du boulevard à la rue de Bichelieu, mais parce que leur talent, comme ces plantes des tropiques qui se fanent et meurent dans nos jardins, ne pouvait s'acclimater à l'air de la vieille comédie. Il est vrai aussi que, lorsqu'une occasion s'est présentée à ce talent de fleurir, dans le drame, il a retrouvé toute sa force et toute sa verdeur. Mais le but qui les avait fait engager n'en était pas moins faussé, puisque c'était au secours de la comédie ancienne et non du drame moderne qu'on les avait appelés.
Peut-être ce fait, tout positif qu'il est, n'en paraîtrait-il pas moins problématique à M. Amilhau et aux personnes qui, comme lui, n'ont point fait leur étude spéciale du théâtre. Quant à nous, nous nous en rendons parfaitement compte, et voici de quelle manière :
La comédie est la peinture des mœurs, et le drame celle des passions; la comédie, c'est la société; le drame c'est l'humanité. La société change ; chaque siècle lui donne une nouvelle face, chaque règne un nouveau cachet, chaque révolution une nouvelle allure. L'humanité est invariable, ses passions sont identiques; elles se manifestent de la même manière dans le théâtre indou, dans le théâtre grec, dans le théâtre romain, dans le théâtre anglais, dans le théâtre allemand et dans le théâtre français.
L'acteur appelé à jouer de la comédie doit donc avoir vu. L'acteur appelé à jouer du drame n'a besoin que d'avoir éprouvé.
Or, tout homme a éprouvé les passions avec plus ou moins de force, mais enfin il les a éprouvées, tandis qu'il n'y a que le Juif errant et le comte de Saint- Germain qui puissent se vanter d'avoir vu le siècle de Louis XIII, le siècle de Louis XIV et le siècle de Louis XV, siècles qui, malgré leur parenté, ont cependant des traits caractéristiques bien différents.
Voilà pourquoi les grandes comédies sont restées et les grands acteurs comiques sont partis. Mole, Fleury et Dugazon avaient vu les hommes qu'ils étaient chargés de représenter (car remarquez qu'ils avaient fait un anachronisme qui vient à l'appui de ce que j'avance, qu'ils avaient déplacé le siècle de Louis XIV, l'avaient
implanté dans celui de Louis XV, et jouaient le Misanthrope et Tartufe en poudre et en habit à paillettes) ; non-seulement, dis-je, ils avaient vu ces hommes, mais encore ils avaient vécu dans leur intimité. Baron passait la journée à boire avec les maris, et venait le soir chercher le bonnet de nuit qu'il avait oublié chez les femmes. Les mœurs, costumes, langage, étaient les mêmes chez le comédien que chez le grand seigneur ; il ne faut donc pas s'étonner de cette vérité, de cette finesse et de cette facilité de jeu, qui ont fait de Mole et de Fleury des modèles inimités.
Aujourd'hui, au contraire, tout est différent, mœurs, vêtements, langage. Il faut que le comédien se transporte en arrière au lieu de vivre dans le présent; il faut qu'il étudie dans les livres au lieu de se modeler sur la nature. Voilà pourquoi, de la grande comédie, il ne reste qu'une grande comédienne, mademoiselle Mars. En vain voudrait-elle transmettre le feu sacré qui doit s'éteindre avec elle. Elle fera des élèves peut-être, mais ne se préparera pas de rivale ; on lui succédera, mais on ne la remplacera point. Que la Comédie-Française garde donc avec amour ce diamant, car c'est le dernier de la mine.
Mais à ceci M. Amilhau me répondra peut-être qu'avec une étude profonde de l'ancienne comédie, les auteurs pouvaient arriver à faire de la comédie moderne. Ici s'ouvre le champ des théories, et nous ne pouvons qu'exposer la nôtre, c'est la même qu'il y a quatre ans nous avons déjà mise au jour dans Antony, jusqu'à présent rien n'est venu la démentir.
Du temps de nos grands maîtres, — et qu'on ne croie pas que je veuille pour cela rogner leur manteau royal,
— la comédie était chose plus facile que dans le nôtre. Cela tenait à ce que la société était divisée par castes ; [que chaque caste avait un costume particulier qui renfermait ses mœurs comme un cadre renferme un tableau ; que le déplacement des rangs n'était point encore opéré; que l'égalité des hommes n'était point encore admise. Il en résultait que ces castes différentes ne s'élevaient point ou ne s'abaissaient point par des mariages, mais s'alliaient entre elles, et, par conséquent, transmettaient aux. enfants les vertus, les mœurs et les ridicules des pères. Il en résultait des types invariables et prolongés, non-seulement dans les costumes, mais encore dans les physionomies. Les juifs ont gardé depuis Moïse leurs yeux noirs, leur nez aquilin, et, depuis Titus, leur amour du commerce.
Depuis la Révolution^ au contraire, le niveau a passé sur la société : plus d'habits brodés pour les grands seigneurs, plus de robes longues pour les médecins, plus de perruques pour les avocats; tous portent la redingote et le frac, déjeunent au même café, dînent au même restaurant, vont au même spectacle. Les bals de la cour eux-mêmes n'ont gardé ni cachet ni caractère. Il résulte de ce nivellement une généralité de mœurs, qui ne sont ni meilleures, ni plus mauvaises, dans une classe que dans l'autre ; des nuances au lieu de couleurs. Or, ce sont des couleurs et non des nuances qu'il faut au peintre qui veut faire des tableaux.
Quant à la tragédie il y a un moyen de la galvaniser et de lui donner pour quelque temps encore l'apparence de la vie. Que M. le ministre de l'intérieur appelle au Théâtre-Français mademoiselle Georges, elle y trouvera
Ligier, qui jouit à la rue de Richelieu de l'héritage de Talma. Leurs deux talents réunis feront revivre 3férope, Nicomède, Hermione, Cinna et Phèdre, Mais, après eux, il en sera de la tragédie comme de la comédie après mademoiselle Mars.
Ce que M. Fulchiron, M. Auguis et M. Amilhau ont de plus sage à faire dans tout ceci, c'est de lire les préfaces de Corneille, de Molière et de Racine, qu'on accusait, eux aussi, de pervertir le goût. Ils y verront que l'Académie criait à la décadence de l'art en voyant le Cid, Boileau en voyant les Fourberies de Scapin, et l'hôtel Rambouillet en voyant Britannicus. Ils se convaincront alors que l'art se modifie, change d'expression, reparaît sous une nouvelle forme, mais ne meurt pas ; que les contemporains sont de mauvais juges en pareille matière ; que l'éducation, l'intérêt, l'âge, faussent les jugements individuels, tandis que le public en masse se trompe rarement, et que, la où il court en foule ou avec empressement, il y a toujours quelque chose de grand, de bon ou de curieux à voir.
A l'article qu'on vient de lire, et qui avait paru dans le feuilleton de V Impartial, M. Viennet — dont nous avions parlé incidemment, dans une note, — répondit par la lettre suivante :
A M. Alexandre Dumas
« Monsieur, » J'ai appris hier que, dans un article inséré dimanche au feuilleton de l'Impartial, vous m'aviez fait
l'honneur de penser à moi. Je me suis donné bien vite le plaisir de lire ce factum contre les orateurs qui ont si drôlement discuté le budget des théâtres, et j'ai lu les dix lignes que vous m'aviez réservées. Elles sont bien; elles constatent deux progrès en vous. D'abord les Racine et consorts se seraient bien gardés d'attaquer un ouvrage de l'un de leurs concurrents, avant que cet ouvrage eût vu le jour, et par cela seul qu'ils auraient travaillé pour le même théâtre ; mais il était dans l'ordre que les convenances sociales fussent entraînées dans le naufrage des convenances théâtrales. | Les faits ne sont pas mieux traités par vous, et le spirituel critique qui vous a reproché de manquer d'invention, vous doit une réparation éclatante. Il y en a dans vos dix lignes dix fois plus que dans toute une tragédie classique. Soyez assez bon, je vous prie, pour me montrer la page du Moniteur où se trouve mon discours de l'année dernière sur les théâtres, et la lettre par laquelle j'ai demandé à M. Jouslin de Lasalle la mise en scène de mon Arbogaste. Vous avez inventé même jusqu'à la date de sa réception, car, dès 1828, j'ai refusé délaisser jouer cette pièce. J'étais déjà un homme politique, et mes adversaires d'alors, qui n'étaient pas plus doux que ceux d'aujourd'hui, n'auraient pas manqué de se venger de mes discours sur mes vers. Permettez-moi d'ajouter que, depuis que le parterre a été livré à votre queue, je suis moins que jamais tenté d'exposer mes ouvrages à la colère de ceux qui les déchirent avant de les connaître. Vous qui n'ignorez point les pouvoirs donnés à la commission dramatique dans le sein de laquelle j'ai accepté votre place, sans
avoir la prétention de la remplir, vous savez bien qu'il lui est enjoint de soutenir les tours de droit contre les tours de faveur ; et, à l'aide du fonds commun, il ne tiendrait qu'à moi de faire jouer par autorité de justice les cinq autres tragédies que j'ai depuis longtemps enfouies dans les cartons de la ci-devant Comédie- Française. Mais vous pouvez, à cet égard, rassurer les comédiens et le public, et remettre à je ne sais quel temps le plaisir de me témoigner publiquement votre bienveillance. Jouissez, en attendant, de la vogue qui s'attache toujours, dites-vous, à ce qui est bon et grand, comme en ont joui les Gotin, les Pradon et les Chapelain. Mais ne vous y fiez pas trop.
Songez-y, car tout change et le siècle et le goût : Le Panthéon souvent n'est pas loin de l'égout. La publique faveur est mobile, incertaine; Le vainqueur de l'Europe est mort à Sainte-Hélène.
» Ces vers sont tirés d'une satire toute fraîche que j'ai pris la liberté grande de diriger contre votre illustre école, et que je publierais si j'en avais le temps. Vous êtes les triomphateurs, et je reste à pied dans la rue; j'use de mon droit. Mais triompher et se moquer des vaincus, c'est par trop moyen âge ; et, moi qui suis en tout les méthodes plus modernes, je finis en vous assurant de l'admiration et du respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
» Monsieur,
» Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» VlENNET.
» Paris, 1er juin 1836. »
A cette lettre, voici quelle fut notre réplique :
Nous avions cru faire une chose sérieuse lorsque nous adressâmes nos réflexions au public sur la discussion théâtrale qui vient de transformer le palais Bourbon en I académie ; tout homme qui a lu sans prévention ces lignes que nous avions écrites sans colère, n'y a vu, nous en sommes certain, que notre désir de dégager les discussions futures des ténèbres qui, depuis cinq ou six ans, obscurcissent les discussions passées. Dans un état de choses aussi mouvant que le nôtre, avec une constitution incomplète encore, qui ouvre les portes du palais législatif aux fortunes et qui les ferme aux spécialités, c'est non-seulement un droit, mais encore un devoir, pour tout citoyen assistant comme simple spectateur à ces graves discussions d'un État qui se reconstitue, d'amener son expérience en aide à la bonne foi qui se trompe, et d'arracher le masque dont se couvre l'intérêt personnel. On comprendra donc quel a été notre étonnement lorsque nous avons vu un homme grave, qui aurait dû apprécier l'importance de la discussion littéraire qui se débattait, se tromper si étrangement à notre intention, qu'il a cru que le flambeau dont nous avons éclairé une question d'honneur national, n'avait été allumé que pour mettre au jour quelques ridicules individuels, et qu'il est venu, phalène étrange, brûler à notre lumière les ailes de son amourpropre dramatique.
Certes, si le désir de nous venger de ces mille petites attaques auxquelles nous sommes en butte depuis six ans, conduisait notre plume, l'occasion serait belle, et i. 5
jamais ennemi littéraire n'est venu, plus à l'étourdie, se jeter désarmé dans une embuscade; c'était matière à feuilleton, s'il en fut jamais, que cette lettre bizarre dont chaque phrase offre une arme contre celui qui l'a écrite ; et, si elle était tombée entre les mains d'un de nos spirituels confrères, il en aurait certes longuement, joyeusement et cruellement vécu; quant à nous, nous nous contenterons d'y répondre sommairement; puis nous passerons à autre chose.
« D'abord, dit M. Viennet, les Racine et consorts se seraient bien garbés d'attaquer un ouvrage de Yun de leurs concurrents, avant que cet ouvrage eût vu le jour. »
Nous nous contenterons de souligner deux fautes de français dont nous pourrions faire grâce à V homme po-
itique, mais qu'en conscience nous ne pouvons passer à l'un des quarante, pour renvoyer à M. Viennet l'accusation que contient sa phrase.
Ce n'est pas nous qui avons donné les premiers
'exemple de ces attaques contre un ouvrage àhm de nos concurrents, avant que cet ouvrage eût vu le jour. Henri III était encore dans les cartons de la Comédie- Française, lorsque sept signatures furent apposées au bas d'une pétition, qui demandait au roi Charles X qu'en vertu de son pouvoir royal, il défendît le Théâtre-Français contre l'envahissement des novateurs. Or, l'un de ces novateurs, c'était le pauvre moi, qui alors inconnu, sans place, sans fortune, nourrissant ma , mère sans pension, quoique veuve d'un général qui avait commandé en chef trois armées, n'avais de ressource au monde que cette pièce, qui pouvait seule
m'ouvrir l'avenir qu'elle m'a ouvert : l'un de ces novateurs, dis-je, c'était moi, et l'un de ces signataires, tétait vous. Il y a sept ans que cette pétition fut faite, monsieur, et il y a sept jours que ma lettre fut écrite : il est donc évident que la priorité vous appartient, et je vous la renvoie, ne voulant pas m'en charger.
Il y a, dans mes dix lignes, dix fois plus d'invention que dans une tragédie classique, dites-vous. Le compliment est chétif pour vos confrères, monsieur; car .'celte invention se borne à une simple erreur de date. \Arbogaste, au lieu d'être reçu, comme je le croyais, depuis trois ou quatre ans, est lu depuis 1825. Je reconnais ma faute, monsieur ; mais elle est excusable, puisque vous-même, en rectifiant une erreur de date, vous faites une erreur de chiffre. La voici :
« Il ne tiendrait qu'à moi, dites-vous, de faire jouer, par autorité de justice, les cinq autres tragédies que j'ai depuis longtemps enfouies dans les cartons de la Comédie-Française. »
Pardon, monsieur, mais, de ces cinq tragédies, je n'en connais que trois : la première, A lexandre le Grand, reçue en 1815; la seconde, Achille, reçue en 1821 ; la troisième, Pizarre, reçue en 1829. Pour arriver à ce Qombre cinq, il faut donc que vous comptiez Sigismond de Bourgogne et Clovis, qui sont sortis de ces malencontreux cartons, et qui, vous l'avouerez, auraient peutêtre mieux fait d'y rester ; ou bien encore la comédie crue vous avez fait lire l'année dernière, tout homme politique que vous êtes, mais qui, n'ayant pas été reçue, ae doit pas, en conscience, vous être passée en compte.
Vous voyez avec quelle bonhomie, monsieur, j'ai
avoué mon erreur de date. Relevez mon erreur de chiffre, et, avec la même bonhomie, je ferai amende honorable.
Vous demandez la permission d'ajouter que, « depuis que le parterre a été livré à ma queue, vous êtes moins tenté que jamais d'exposer vos ouvrages à la colère de ceux qui les déchirent sans les connaître. »
Ici, ce ne sont point deux fautes de français que je signalerai à l'académicien, c'est une faute de goût que je reprocherai à l'homme du monde ; en faisant observer toujours que je ne suis si chicanier envers vous, monsieur, que parce que vous êtes vraiment inexorable pour moi.
Puis vient une citation tirée d'une satire toute fraîche, que vous avez eu le temps d'écrire et que vous n'avez pas le temps de publier. Des vers de vous sont une trop grande bonne fortune, et depuis trop longtemps vous nous en laissez manquer, pour que je ne vous demande pas la permission de reproduire cette citation tout entière :
Songez-y, car tout change, et le siècle et le goût $ Le Panthéon souvent n'est pas loin de l'égout. La publique faveur est mobile, incertaine ; Le vainqueur de l'Europe est mort à Sainte-Hélène.
C'est un fait historique très-connu, aussi je ne le contesterai pas, monsieur; mais je vous ferai observer que ce que vous regardez comme un exil, fut une apothéose, que c'est un magnifique piédestal pour une statue qu'une île qui s'élève entre deux mondes, et qu'il y a peu d'ombres de roi qui ne consentent à tro-
quer leur monument de marbre, contre cette tombe qui n'a qu'une pierre et qu'un saule. Les Napoléons pour lesquels une Sainte-Hélène est à craindre, sont ceux qui ont eu deux Waterloo sans avoir eu un Austerlitz.
Vous terminez en disant que « nous sommes les triomphateurs et que vous restez à pied dans la rue. » Cette fois, vous êtes trop modeste, monsieur : on ne reste dans la rue qu'autant qu'on le veut, lorsqu'on a trois palais ouverts : le palais des Tuileries, où vous reçoit toujours avec plaisir une illustre amitié; le palais Mazarin, où vous êtes assis entre Chateaubriand et Lamartine ; enfin, le palais Bourbon, où vous avez succédé aux Foy et aux Manuel. C'est Benjamin Constant qui est resté dans la rue tandis que vous êtes entré à l'Académie, monsieur; permettez-moi de rétablir les faits dans leur sincère et cruelle vérité.
Et, maintenant que nous avons fini avec M. Viennet, revenons aux questions d'art.
Deux choses font les siècles grands entre les siècles : l'épée de leur empereur ou la plume de leurs poètes. Il ne faut pas moins que Napoléon pour rivaliser avec Louis XIV, et cependant, il y a loin de ce roi qui n'osait passer le Rhin, au vainqueur aventureux des Pyramides, de Marengo et d' Austerlitz.
C'est que Louis XIV nous apparaît radieux des auréoles de Corneille, de Racine et de Molière; c'est qu'à défaut de noms de victoire aussi éclatants que ceux que nous venons de citer, il s'est emparé des noms de Cinna, du Misanthrope et iïlphigénie; c'est qu'il a entremêlé à sa couronne royale des feuilles de laurier attachées aux couronnes de la grande trinité poé-
tique devant laquelle se prosterne depuis cent cinquante ans notre religion littéraire.
Il est donc triste de sentir que notre époque, veuve de la gloire des conquêtes» ne cherche pas à la remplacer par la gloire des arts. Il est triste de voir qu'une discussion d'une si haute importance que celle de l'honneur littéraire de la France soit étranglée à la fin du deuxième jour, et n'ait pour épitaphe qu'un discours de M. Fulchiron. C'est pour cela que nous l'évoquerons de sa tombe, et qu'à défaut du corps, nous en ferons reparaître l'ombre.
Jamais querelle plus intempestive n'avait été faite au Théâtre-Français, que celle qu'on lui a cherchée il y a huit jours. Si l'on veut se rappeler dans quel état de discrédit était tombé l'ancien répertoire après la mort de Talma, entre quelles décorations on jouait les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et de quels costumes pauvres et malheureux on vêtait leurs personnages, on comprendra le dégoût qui s'était attaché à ces représentations misérables, abandonnées aux doubles et aux triples de la Comédie- Française. M. le baron Taylor et M. Jouslin de Lasalle après lui, ont compris que là était la plaie, et tous leurs soins ont eu pour but de la guérir. L'école nouvelle avait donné le goût de la richesse des décorations et de la vérité des costumes. On appliqua cette séduction aux œuvres de l'école ancienne et elles s'en trouvèrent bien. La comédie et la tragédie, reconstruites aussi richement que possible avec les débris dorés d'une autre époque, se personnifièrent, la première dans mademoiselle Mars, la seconde dans Ligier. Les spectateurs reparurent, et
l'ancien répertoire, joué deux fois par semaine, produisit deux recettes.
Maintenant, constatons un fait d'une haute importance. M. le président du conseil, qu'on n'accusera certes pas de partialité pour nous, est venu avouer cette année à la Chambre qu'il était impossible que le Théâtre- Français se soutînt sans le secours de l'école nouvelle. Cette déclaration est très-flatteuse, sans doute, pour notre amour-propre, mais a peu d'importance pour les intérêts de nos confrères; car elle prouve seulement que deux ou trois élus ont acquis droit de bourgeoisie dans la cité, tandis que tout un peuple campe encore à ses portes.
Or, pour tout ce peuple, qui n'a qu'un camp, il faut une ville.
Ici, la question de la réouverture de l'Odéon se présente tout naturellement. Nous l'avons profondément étudiée, et tandis qu'il était ouvert, et depuis qu'il est fermé. Nous allons donc la traiter avec connaissance de cause .
Oui, sans doute, il est essentiel que le théâtre de l'Odéon se rouvre ; mais il serait fatal qu'il se rouvrît avec le titre de second Théâtre -Français.
Il faut que l'Odéon se rouvre, parce qu'il est le cœur de tout un quartier, parce que, depuis que ce cœur ne bat plus, le sang a cessé de circuler dans les artères de ce grand cadavre qui semble à cent lieues de nous, et qui cependant est couché de l'autre côté du fleuve. Il faut que l'Odéon se rouvre, non point comme question d'art, mais comme question de vitalité. Q ne sont ppint les Muses qui pleurent à sa porte, c'est le com-
merce. Voilà pourquoi ou trouvera clans le quartier même une subvention de 50,000 francs.
Maintenant, il ne faut pas qu'il se rouvre avec le titre de second Théâtre-Français , parce que, quoi qu'on fasse, l'Odéon ne sera jamais un théâtre rival. Pour constater des succès, pour se faire un nom, il faut être joué, non pas devant une subvention, mais devant un public. Un second Théâtre-Français, vraiment rival, doit être situé dans un quartier riche et populeux; à défaut des mêmes ressources pécuniaires, avoir du moins les mêmes chances industrielles que son aîné, sinon il sera toujours pareil à ces cadets de bonne maison, à qui l'on donnait, en échange de la fortune de leur frère, ou le petit collet, ou la croix de Malte, et qui, dans l'un ou l'autre cas, étaient obligés de faire vœu de continence.
A ceci l'on me répondra peut-être que le théâtre de la Porte-Saint-Martin remplit ce but ; que ses succès ont parfois fait pâlir ceux du Théâtre-Français , et qu'aucune démarcation n'existe plus entre les pièces jouées au théâtre de la rue de Richelieu, ou sur cette scène de boulevard qu'ont ennoblie Marino Faliero et Lucrèce Borgia.
Cette réponse serait, de la part de celui qui la ferait, l'aveu d'une ignorance profonde. La Porte-Saint-Martin, livrée aune exploitation particulière, ne sera jamais qu'un théâtre industriel, où les questions d'argent étoufferont éternellement les questions d'art ; et la preuve, c'est que, depuis cinq ans, aucun ouvrage en vers n'a osé s'y montrer; moins encore par le veto gouvernemental uue oar la conviction de son directeur,
qu'un semblable essai serait contraire aux intérêts de sa caisse.
Maintenant, un ministre qui protégerait l'art et qui désirerait son progrès, verrait dans le mauvais succès des tentatives passées l'inutilité des tentatives à venir, dirigées dans un même but; il comprendrait que le premier Théâtre-Français est fait pour garder le souvenir de nos vieilles gloires et donner du relief à nos gloires nouvelles, mais ne peut offrir un débouché suffisant à la multitude d'essais dramatiques qui tâtonnent encore dans la nuit de l'art. Quatre pièces qui réussissent occupent le thîâtre toute une année, et, dans une époque comme la nôtre, où, quand les Muses sont vierges, elles sont pauvres, bien peu d'auteurs ont le temps d'attendre. De là vient que telle somme de talent qui se serait produite avec gloire dans son ensemble, si un second Théâtre-Français était ouvert, s'éparpille en petite monnaie dans nos théâtres de vaudevilles, et, coulée une fois dans ce moule, va toujours se rapetissant au lieu de s'agrandir.
De cette manière, et avec un privilège qui comprendrait la tragédie, la comédie et le drame, cent mille francs de subvention suffiraient pour soutenir un théâtre véritablement rival du Théâtre-Français, pourvu toutefois qu'on ne lui imposât point l'ancien répertoire que les seuls acteurs du Théâtre-Français jouent, les uns d'une manière distinguée, les autres d'une façon convenable, tandis que le théâtre de l'Odéon, ouvert à tous les genres, trouverait, dans sa variété, une chance de succès qu'il ne trouvera jamais dans une exploitation purement artistique.
Si l'Académie avait fait, pour l'accomplissement de ce projet, la moitié des efforts tentés par la commission dramatique, ce projet, qui n'est encore qu'un rêve, serait depuis longtemps une réalité.
Un jour, je rencontre Lafontaine, cet excellent comédien qui a créé d'une façon remarquable tant de rôles différents au Gymnase et au Vaudeville.
Il vient à moi et me dit :
— Savez-vous une chose, mon père ?
— Laquelle ?
— Je suis engagé au Théâtre-Français.
— Tant pis !
— Comment, tant pis ?
— Oui, on ne vous a pas engagé au Théâtre-Français pour vous y faire jouer, mon pauvre enfant, mais pour vous empêcher de jouer ailleurs.
— Ne croyez pas cela ; d'abord, on me donne le choix du rôle pour mon début.
— Et quel rôle avez-vous choisi?
— Devinez.
— Oh 1 le répertoire est trop grand, et je n'ai pas assez de temps cà perdre pour me livrer à cette étude.
Faites comme madame de Se vigne : après l'avoir donné en dix, en cent, en mille, elle raconte tout simplement la chose.
— Eh bien, je débute dans... le Cid !
— Vous faites une bêtise.
— Moi?
— Oui ; vous tomberez à plat !
— Je n'ai donc pas de talent?
— Si fait, vous en avez beaucoup, au contraire ; mais ce n'est point le talent qu'il faut pour jouer le Cid.
— Oh! je le jouerai à ma manière.
— Alors, ce sera encore pis que je ne le croyais. Si vous vouliez absolument débuter dans un Cid, il fallait me le dire. Je vous en eusse fait un avec le Romancero espagnol et Guilhem de Castro.
— Vous vous croyez donc plus de talent que Corneille? '
— Ah ! mon pauvre Lafontaine, en êtes-vous déjà là, même avant d'avoir joué le Cid.
— Mais enfin le Cid, c'est le Cid.
— Oui, certainement, le Cid, c'est le Cid; mais le génie du xvne siècle n'est pas celui du xixe siècle. Vous êtes un homme tout moderne, mon pauvre ami, un comédien de nos jours. Vous direz admirablement bien la prose de mon fils ou d'Octave Feuillet, des vers d'Hugo ou de moi; mais vous ne saurez pas dire des vers de Corneille.
— Vous croyez donc qu'il faut chanter les vers ?
— Il y en a quelques-uns à qui cela ne fait point de mal, et c'est si vrai, que Racine notait les rôles de la
Champmeslé à peu près comme on note à la messe Fépître et l'évangile.
— Vous me parlez de Racine ; mais Corneille ! Corneille doit se dire comme de la prose.
— Si Corneille avait cru, cher ami, que ses vers dussent se dire comme de la prose, il eût fait ses tragédies en prose et pas en vers. Non, mon ami, dire les vers est un art, et un grand art, qui demande des années d'étude, surtout quand ces vers sont transportés d'une époque dans une autre; quand, au lieu de parler la langue que vous parlez tous les jours, il vous faut parler la langue qu'on ne parle plus depuis deux cents ans, qu'on ne parlait déjà presque plus du temps de Racine, et plus du tout du temps de Voltaire. Ah ! si le Cid était une pièce humaine, comme les pièces de Shakspeare, je ne dis pas. Les pièces de Shakspeare, surtout traduites dans une langue étrangère qui leur ôte la marque de l'époque, peuvent se jouer en tout temps. Mais Guilhem de Castro ne va pas à la cheville de Shakspeare, comme vérité générale surtout. En outre, le Cid n'est pas une pièce dans le génie français, et son succès fut un succès de circonstance.
— Comment cela?
— Oui... Voulez-vous que je vous conte l'histoire non pas du Cid, cela nous mènerait trop loin, mais de la tragédie du Cid ?
— Volontiers.
— Eh bien, voici ce que c'est ; écoutez.
Le Cid n'est point une pièce, c'est une protestation; ce n'est point un succès littéraire, c'est un succès polir tique.
Le roi Louis XIII avait failli mourir à Lyon. Richelieu y était venu presque aussi malade que le roi. Bassompierre, l'ex-amant de la reine mère ; le Guise, cet étrange archevêque de Reims qui deux fois se maria en habits épiscopaux, qui avait un chanoine exprès pour consacrer ses faux mariages, et qui, archevêque et bigame, se sauva en Italie, prit Naples et succéda à Masaniello; Longueville, filleul de Henri IV, qui, quatre ans auparavant, avait fait partie des conjurés qui devaient assassiner le cardinal ; le vieux d'Epernon, chef des mignons de Henri III, capitaine des Quarante-Cinq, qui avait été obligé de fuir Paris accusé de complicité dans l'assassinat de Henri IV, n'avaient pas perdu de temps pour s'assurer de Monsieur. Louis XIV n'était point né, et, Louis XIII mort, Monsieur était roi.
Monsieur régna une semaine. Il eut une cour. On prit ses ordres pour l'arrestation de Richelieu. Les femmes, toujours plus ardentes aux complots que les hommes, voulaient sa mort. La sœur du duc de Guise, la duchesse de Gonti, fit acheter des poignards. C'était, du reste, depuis longtemps l'idée des Espagnols de se débarrasser ainsi de leur ennemi. Campanella, qui avait écrit le livre des trois imposteurs, qui avait voulu substituer, à Naples, la république au joug des Espagnols, qui était resté dix -sept ans en prison, qui avait subi sept fois la torture, l'en avait averti; la reine n'était retenue que par un scrupule.
— Il est prêtre, disait-elle.
Le roi s'était alité le 22 septembre 1610; du 22 au 30, il fut à la mort. Le 1er octobre, il communia et demanda pardon à tout le monde. Il savait si bien que
tout le monde attendait, disons mieux, espérait sa mort, qu'il ne prenait plus rien que de la main d'un brave
1 Allemand, son valet de chambre, qui occupe une certaine place dans l'histoire, Beringhen.
Les médecins avaient saigné six fois en six jours ce fantôme qui n'avait plus de sang; on essaya une septième fois, le 2 octobre; le sang ne vint pas. Les médecins jetèrent leur langue aux chiens. La nature alors se chargea de la guérison ; un abcès que personne n'avait soupçonné creva : on fut étonné de voir le moribond tout à coup se lever sur son séant et parler. Lazare ressuscitant n'étonna pas davantage les Juifs de Béthanie. Le roi sauvé, Richelieu l'était par contre-coup ; la reine, de régente qu'elle espérait être, redevenait une femme légère et compromise. Il fallait se créer une force contre ce ministre qui voyait si bien ce qui se passait à l'étranger, et, chose plus extraordinaire, ce qui se passait à la cour, qui notait l'heure et la date des fausses couches de la reine, non pas dans son grand journal, dans son journal politique, dans ses mémoires destinés à voir le jour, mais dans son carnet écrit au crayon, dont M. de Condé hérita par les mains du jeune duc de Richelieu et qu'il fit imprimer en 1649. A ce pâle fantôme à peine revenu à la vie, on créa un amour, un amour à la Louis XIII. On inventa — c'est à un aventurier, à un nommé Vautier, musicien de la reine mère, qu'il faut attribuer le mérite de l'invention — on inventa une petite provinciale, si blonde, si fraîche, qu'on la surnommait V Aurore; son vrai nom était mademoiselle de Hautefort.
On sait iusau'où allaient les amours de Louis, et il
était réservé à mademoiselle de Hautefort d'en donner un exemple.
Tout le monde, même la reine, voulait faire de mademoiselle de Hautefort la favorite du roi. Un jour, la rusée jeune fille se fait remettre un billet, et feint de vouloir le dérober à Louis XIII; naturellement le roi veut le lire, mademoiselle de Hautefort recule ; le roi avance, curieux et intrigué de plus en plus, tendant la main en avant; mademoiselle de Hautefort cache le billet dans sa poitrine. Voilà le roi tout interdit. La reine lui vient en aide, elle prend les mains à mademoiselle de Hautefort pour que le roi puisse fouiller celle-ci tout à son aise; mais Louis XIII prend des pinces d'argent, et, avec ces pinces, va chercher le billet dans sa cachette.
Si le roi eût pris le billet avec ses doigts, au lieu de le prendre avec les pincettes, le cardinal était perdu.
Le cardinal profite de cette recrudescence de faveur. Il fait la fameuse journée des Dupes ; il exile Marie de Médicis, la mère du roi.
Il démontre au roi que mademoiselle de Hautefort n'est autre chose qu'un charmant espion bleu, rose et or, placé par la reine près de son mari.
Il lui restait son confesseur, au moins, à ce roi si ennuyé ; il pouvait se distraire en se confessant. Cette dernière ressource contre le spleen lui est enlevée; Richelieu lui prouve que son confesseur Suffren est à la reine mère.
Ce fut par ce' grand isolement, en prouvant à Louis XIII que la reine le trompait, que sa mère le trompait, que mademoiselle de Hautefoit le trompait,
que son confesseur le trompait, que Richelieu put atteindre le double but de sa politique : la rupture ouverte avec l'Espagne, le renvoi d'Anne d'Autriche en Espagne.
Nous disons put atteindre ; car la chose fut bien près de réussir ; Anne d'Autriche eut un pied hors du royaume.
M. de Créquy, gouverneur du Dauphiné, fut envoyé à Rome pour demander le divorce.
Le jour même où Richelieu envoyait à Bruxelles la déclaration de guerre à l'Espagne, c'est-à-dire le 16 avril 1635, il fit l'ouverture de son théâtre du Palais- Royal par une comédie en cinq actes, les Tuileries, esquissée par lui, mise en vers par Rotrou, Corneille, l'Étoile, Colletet et Boisrobert.
Là, les larmes dans les yeux, le cœur prêt à se fendre, force fut à la reine de rire ou d'en faire semblant.
Or, voici ce qui s'était passé : un des cinq collaborateurs, le plus indépendant, le plus pauvre de tous, Colletet , las de tirer la charrue de la rime sous l'aiguillon de ce terrible camarade, s'était retiré. Corneille avait voulu en faire autant ; mais il avait eu peur, et, sous la menace de Richelieu, était resté. Seulement, la pièce jouée, il s'était sauvé à Rouen
De tous les collaborateurs de Richelieu, Corneille était l'homme de génie, ce fut sur lui qu'on jeta les yeux pour la vengeance. Mais on le savait timide, on résolut d'en faire un vengeur sans qu'il se doutât du rôle qu'il jouait.
Voyons les chances que l'on avait de réussir en disant ce qu'était Corneille.
— Ce qu'était Pierre Corneille ! comme si nous ne le savions pas! me direz- vous.
Eli! mon Dieu, il y a toujours, si savant qu'on soit, quelque chose que l'on ne sait pas ou que l'on sait mal ; ce qui est bien pis que de ne pas savoir du tout.
Pierre Corneille était né en 1606, à peu près vers l'époque où Shakspeare, à l'apogée de son génie, faisait Othello.
Il était l'aîné de Rotrou, né en 1609 seulement, et qui ne donna son Venceslas qu'en 1647.
Rotrou passe donc à tort pour le saint Jean précurseur de Corneille.
Ses parents, Pierre Corneille, son père, et Marthe Le Pesant, sa mère, le mirent au barreau ; ils rêvaient un fils avocat ; Corneille, bien malgré lui, étudia donc Cujas et revêtit la robe noire.
Puis, par la protection du cardinal, il fut fait juge ; ce qui lui donnait des appointements fixes.
Un jour, un de ses amis, amoureux d'une demoiselle de Rouen, le conduisit chez elle.
Corneille n'était âgé que de dix-huit ans ; il avait le visage assez agréable, quoiqu'il eût le nez un peu fort, la bouche belle, des, yeux pleins de flamme, la physionomie vive et expressive. Il trouva la demoiselle jolie, lui fit sa cour en vers et en prose, supplanta son ami, et, sur cette aventure, fit sa comédie de Mélite, exé-
crable pièce, si on la juge à notre point de vue, excellente pièce si on la juge au point de vue de l'époque.
De Mélite, en effet, date la naissance du théâtre en France .
Avant Mélite, il n'y avait que Marianne ; avant Corneille, il n'y avait que Hardy.
Lorsque nous jugeons un homme d'une autre époque que la nôtre, il faut, avant de porter notre jugement, nous pénétrer de cette vérité, que chaque siècle a son degré de lumière, et que cette lumière s'accroît au fur et à mesure que le monde marche.
Il est bien entendu que nous séparons le monde en deux périodes : la période païenne, la période chrétienne; la période païenne, qui a donné les beaux génies de l'antiquité ; la période chrétienne qui a donné les beaux génies modernes.
Les hommes médiocres restent au-dessous de la lumière de leur siècle, quel qu'il soit.
Les hommes de talent l'atteignent.
Les hommes de génie la dépassent.
Mélite avait déjà dépassé le degré de perfection de la première moitié du xvne siècle.
Après Mélite vint Clitandre ; après Clitandre, la Galerie du Palais, puis la Veuve, puis la Place Royale, puis Médée..
Un vers fit le succès de Médée :
Dans un si grand revers, que vous reste-t-il ? — Moi !
Corneille s'était aidé de Sénèque pour faire Médée, car on commençait à étudier le théâtre des anciens, et à respecter ce que Ton a appelé depuis « les règles d'A-
ristote ». Corneille s'y conforma dans Clitandre, mais sans s'y soumettre et en protestant contre les unités. Corneille était robin, et c'était pour les robins une mode de protester à cette époque.
Le parlement donnait l'exemple.
La pièce est imprimée en 1632, et voici ce que dit Corneille dans sa préface :
« Que si j'ai renfermé cette pièce dans les règles d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher désormais; aujourd'hui, quelques-uns adorent cette règle, d'autres la méprisent ; pour moi, j'ai voulu seulement montrer que , si je m'en éloigne, ce n'est point faute de la connaître. »
Cependant, cette série de pièces, si médiocres qu'elles nous paraissent, était tellement au-dessus du niveau littéraire de l'époque, que Richelieu remarqua Corneille, l'appela au Palais-Royal et le fit travailler à ses pièces.
Richelieu tenait beaucoup à lui, et le protégeait pariculièrement ; le voyant plusieurs jours de suite venir au Palais-Royal, triste, rêveur et sans avoir beaucoup travaillé :
— Pourquoi vous laissez-vous aller ainsi à la mélancolie et à la paresse? lui demanda-t-il.
— Parce que je suis amoureux, monseigneur, répondit Corneille, et que, tant que je ne posséderai pas l'objet de mes désirs, il me sera impossible d'avoir la tête à moi.
— Comment désirez- vous la posséder? demanda le cardinal.
— En légitime mariage , monseigneur , répondit Corneille.
— Pourquoi ne l'épousez-vous point, alors?
— Ses parents, trop fiers, ne veulent pas me la donner.
— Oh ! fit le cardinal, et comment s'appelle cette beauté qui vous rend fou, et quels sont ces parents qui refusent leur fille à un homme que j'honore de ma protection ?
— La jeune fille se nomme Marie Lampérière, monseigneur ; son père est lieutenant général des Andelys en Normandie.
— Mettez-vous l'esprit en repos, monsieur Corneille, vous épouserez celle que vous aimez.
Et, en effet, le même jour, le cardinal écrivit à ce père récalcitrant une de ces lettres sèches comme il savait les écrire, lui ordonnant de venir à Paris sans lui donner la raison de cet ordre.
Le lieutenant général accourut, très-effrayé. Il crut qu'il s'agissait de quelque conspiration dans laquelle il avait été compromis, et se regarda comme trop heureux de donner sa fille à ce petit juge et à ce pauvre poète qu'il avait tant méprisé.
Il y avait peu de temps que Corneille était marié, lorsque le cardinal le manda à Paris pour lui donner un acte à faire dans la comédie des Tuileries; on se rappelle que Corneille s'était montré fort susceptible aux observations du cardinal, qu'il avait voulu partir, mais que Richelieu l'avait forcé de rester jusqu'à ce que h pièce fût finie.
Mais, la pièce finie et jouée, il retourna bien vite auprès de sa jeune femme.
Nous l'avons dit, après avoir frappé la reine dans son ambition, le cardinal, en la forçant à venir applaudir sa pièce, l'avait humiliée dans son orgueil. Tout ee qui entourait Anne d'Autriche, tout ce qui lui était dévoué, tout ce qui haïssait le cardinal «s'ingénia à lui rendre la pareille.
Ce fut un vieux secrétaire de Marie de Médicis qui trouva la botte secrète.
Il partit pour Rouen, porta à Corneille le romancero espagnol et une pièce de Guilhem de Castro, poète dramatique fort estimé en Espagne, et qui était mort cinq ans auparavant.
Corneille ne savait guère mieux l'espagnol que Molière, qui , lorsque , dans son Don Juan , il imita le Séducteur de Séville de Tirso de Molina, traduisit y Convidado de piedra, c'est-à-dire « le Convive de Pierre, » par le Festin de Pierre, titre qui n'a aucun sens, puisque l'un des convives s'appelle don Juan Tenorio et l'autre don Gonzalo d'Ulloa.
Mais le vieux secrétaire de la reine mère, qui avait ses instructions, offrit à Corneille de lui traduire drame et romancero, chose que Corneille accepta.
Corneille, amoureux, fut séduit par Chimène.
Corneille, escrimeur, devint passionné du Cid.
Nous disons escrimeur sans trop savoir si Corneille maniait l'épée ; mais toute la robe était belliqueuse à cette époque ; c'était un homme de robe et un parent des Arnault les jansénistes, qui fit le fort Louis contre la Rochelle, et forma le célèbre régiment de Champagne ; le fameux Gassion, que le cardinal avait surnommé la guerre, sortait du parlement de Pau; enfin.
Auguste de Thou, qui, quatre ou cinq ans plus tard, montera sur l'échafaud avec Cinq-Mars, et qui, en attendant, va en amateur à la guerre et s'y fait blesser, (était le fils du président de Thou.
Nous eussions peut-être choisi un terme plus juste pb disant disputeur au lieu d'escrimeur. C'était un rude jiisputeur, même parmi les disputeurs normands, que ce Corneille, dont les tragédies sont d'éternelles disputes, quand elles ne sont pas des procès.
Maintenant, comment Corneille, l'homme du cardinal, ne comprit-il pas qu'il allait cruellement blesser Richelieu, en faisant une tragi-comédie qui n'était rien jautre chose que la glorification du duel défendu par les ledits ?
Il y avait dix ans à peine qu'un Montmorency avait porté, avec son second, sa tête sur l'échafaud pour s'être battu en duel. 11 est vrai que c'était en plein jour, là Paris, sur la place Royale.
Peut-être Corneille fut-il entraîné par son enthousiasme de poëte, peut-être fut-il séduit par l'argent. La Bruyère ne dit-il pas que Corneille n'estimait les pièces que par l'argent qu'elles rapportaient?
Le Cid, fait à l'instigation de la reine, lui fut soumis et lu. Elle applaudit fort la pièce, promit monts et merveilles à l'auteur, qui la fit représenter chez elle, au Louvre, mais sans inviter le cardinal.
Ce fut de l'enthousiasme, du délire, de la frénésie, des applaudissements, des trépignements, des cris, des pleurs. Corneille avait pris en main la cause des gentilshommes, c'était l'âme de toute la noblesse française qui était passée dans la poitrine du Cid. Glorifier le
duel, c'était abonder dans les idées du temps ; relevé: le gentilhomme depuis dix ans abattu, proscrit, décapité c'était sonner la trompette du défi. On cria à la repré sentation : « Plus de ministre en robe rouge ! plus d< cardinal prêtre ! »
Le cardinal reçut le coup en pleine poitrine; c'étai mieux que ce fameux coup de Jarnac qui coupa le jarre de la Châtaigneraie ; c'était un coup droit, comme oi dit dans la langue de l'escrime.
Richelieu risqua le tout pour le tout. Feignant d protéger la pièce et de la vouloir mieux juger pou mieux récompenser l'auteur, il la fit jouer au théâtr du Palais-Royal. Sans doute, il espérait que, là, sou son œil terrible, nul n'oserait applaudir.
Il se trompa. Devant lui, chez lui, le succès fut plu grand peut-être encore que chez la reine.
Contre ce fanatisme public, si bien traduit par c vers :
Tout Paris, pour le Gid, a les yeux de Chimène,
le cardinal, tout puissant qu'il était, se trouvai désarmé.
Ce fut par sa victoire même que Corneille mesurj son danger; il dédia sa pièce à madame de Combalet la nièce bien-aimée de Richelieu, pour laquelle 01 accusait le cardinal d'avoir une tendresse trop grand* de la part d'un oncle. Et, en effet, Richelieu aimai fort cette nièce, qui lui était toute dévouée
Sa nièce Combalet mène une belle vie!
dit Hugo dans Marion Déforme; c'est à tort : les plu£
i méchantes langues du temps, Tallemant des Réaux lui-même, n'en disent pas de mal. C'était, au milieu de cette folle cour où les Chevreuse et les Fargès donnaient le ton, où la reine cherchait des favorites à son mari et où les ingénues de quinze ans mettaient des billets dans leur sein afin que le roi allât les y prendre; c'était une jeune femme, jolie, modeste, austère, veuve à vingt-cinq ans d'un mari qui l'avait été à peine ; elle prit des habits de vieille femme et fit vœu de se faire carmélite. A partir de ce moment, ses cheveux disparurent sous son bandeau de veuve, et la seule parure qu'elle se permît était un bouquet au corsage, son oncle adorant les fleurs.
Elle était dame de la reine mère, qui la haïssait. Cette figure grave, cette robe brune, ces yeux qui ne se levaient jamais, faisaient à la fois un contraste et un. reproche.
Revenons au Cid.
En 1629, une compagnie littéraire, une société à l'instar des académies italiennes, s'était formée chez un protestant fort érudit, nommé Conrard. Chapelain et tous les beaux esprits du temps faisaient partie de cette société. Richelieu, qui avait toujours eu un faible pour les protestants, aimait Conrard. Il eut l'idée — non pas Conrard, mais le ministre — d'en faire une société qui s'occupât d'épurer la langue française. Elle avait, dès la première année de son existence, commencé son Dictionnaire, dont la première édition parut en 1694, etlasixième et dernière en 1835.
On devine que nous parlons de l'Académie française.
Le cardinal était de plus en plus furieux contre le i. 6
pauvre Corneille, qui commençait à s'épouvanter de son succès. La reine, dont ce succès faisait le triomphe, exigea que le cardinal ennoblît le père de Corneille. C'était plus que n'en pouvait supporter le cardinal. Il obéit, fit noble le digne maître des eaux et forêts à qui Corneille devait la naissance, et déféra, le 10 juillet 1637, le Cid à la censure de l'Académie.
L'Académie fut fort embarrassée; à peine constituée, raillée déjà, elle allait débuter par rendre un jugement qui heurterait de front l'opinion publique; il y avait de, quoi y songer.
Richelieu s'aperçut de l'hésitation.
— Faites-y attention, messieurs, dit-il, comme vous m'aimerez je vous aimerai.
Ce qui voulait dire en toutes lettres : « Si vous censurez le Cid, j'augmenterai vos pensions; si vous ne le censurez pas, je vous les ôterai. »
Les académiciens de tous les temps ont fort tenu à leurs pensions. — L'Académie censura le Cid.
N'importe; malgré la censure de l'Académie, les duels, que l'on avait eu tant de peine à éteindre, pouvaient recommencer. Richelieu, après le succès du Cid, eût-il osé faire tomber la tête de Bouteville?
Non ; le théâtre avait vaincu les édits, et, dans le duel qui avait eu lieu entre le ministre et le poète, le poète avait tué le ministre.
Et maintenant, nous allons voir ce que Corneille a emprunté à Guilhem de Castro et au romancero espagnol, et ce qu'il a élagué de ces deux sources comme indigne de son œuvre.
J'ai dit que c'était un vieux secrétaire de Marie de Médicis qui avait porté à Corneille le Romancero et le drame de la Jeunesse du Cid [las Mondades del Gid) .
Disons maintenant quelques mots du poëme et du drame.
L'ensemble du Romancero est l'histoire pittoresque, légendaire et poétique de l'Espagne.
La légende du Cid n'est qu'un épisode de ce grand tout qui est à l'Espagne ce que l'Iliade et YOdijssée sont à la Grèce.
Seulement, l'Homère espagnol est inconnu.
Jusqu'à la fin du règne de Philippe II, le Romancero servit de base aux historiens espagnols qui tentèrent d'écrire l'histoire de leur pays, et, jusqu'à la fin du siècle dernier, leur authenticité ne fut point contestée.
Mais, on le sait, le xvme siècle fut un siècle de démolition. Pas une croyance religieuse ne resta debout, et, dans l'écroulement général, le Romancero faillit perdre le plus beau fleuron de sa couronne.
Une voix s'éleva qui cria tout à coup :
— Le Cid n'a jamais existé !
C'était nier Achille à Homère, Roland à l'Arioste, Renaud au Tasse ; c'était arracher la pierre angulaire et faire écrouler tout l'édifice.
C'était un savant nommé Masden qui, dans sa réfutation critique de l'histoire léonaire du Cid, ne sachant
comment concilier quelques contradictions et éclaircir quelques obscurités, prenait, pour se tirer d'embarras, l'héroïque parti de nier son existence .
Il y a dans tous les pays de ces esprits-là qui regardent la poésie comme une tache d'huile tombée sur l'histoire. En même temps, un autre savant, Espagnol toujours, composa, ou plutôt publia un ouvrage intitulé la Castille et le plus fameux Castillan. Il prétendait l'avoir tiré d'une chronique latine découverte à Léon. Celui-là se nommait Manuel de Risco.
Il faisait mieux que nier le Cid : il le mutilait.
Ainsi, dans la chronique de Manuel de Risco, le Cid, au lieu d'être né vers 1025, comme le disent les chroniques, serait né seulement en 1050, ce qui supprime toute cette grande période de la jeunesse du Cid, qui comprend son duel avec le comte Lazano, le plaidoyer de Chimène devant le roi Ferdinand, la victoire du Cid sur les cinq rois maures, le mariage du Cid avec Chimène, le combat en champ clos entre le Cid et Martin Conçalez, l'apparition de saint Jacques au Cid, la guerre que fit le Cid à l'empereur Henri III, les plaintes de Chimène au roi, les rele vailles de Chimène et la mort du roi Ferdinand.
Et, en effet, selon Manuel de Risco, le Cid n'aurait eu que quinze ans à la mort du roi, et, à l'âge de quinze ans, n'aurait pu accomplir tous les exploits qu'on lui prête de 1046 à 1065.
Avouez que c'est bien heureux pour un pays que d'avoir un savant si savant, que, comme don Manuel de Risco, il lui mutile son plus grand homme, ou, comme Masden, le lui supprime tout à fait.
Il est vrai qu'en échange de cette magnifique légende de Rodrigue, que tout le monde sait par cœur, ils dotent l'Espagne de deux ouvrages que personne ne connaît, excepté moi et mon ami Damas-Hinard, auquel je vous renverrai, comme au commentateur et au traducteur tout à la fois du Romancero.
Quant à nous, qui ne sommes ni Espagnol ni savant, nous tenons le Gid non-seulement pour avoir vécu et pour être né en 1025, mais nous allons plus loin : nous disons, avec la Chronique du Cid, écrite par l'historien arabe Ben-Alfang, que voici la vraie généalogie du Gid:
« Après la mort de don Pelage, surnommé le Montagnard, la Castille étant restée sans maître, le peuple élut deux juges suprêmes, deux al-kaïds, dont l'un s'appelait Nuno Raduera et l'autre Layn Calvo. Celuici épousa la fille du premier, appelée Elvira Nuûes. De Layn Calvo descendit Diègue Laynez, qui prit pour femme doha Térésa Rodrigue Alvarès, comte gouverneur des Asturies. De ce mariage naquit Ruy Dias, l'an 1026 de l'incarnation, en la cité de Burgos. »
Or, en 1045, don Rodrigue, s'il était né en 1026, comme le dit la chronique arabe, avait dix-neuf ans — vingt ans, s'il était né en 1025 — l'âge nous va: c'est celui des colères bouillantes et des idées généreuses, — lorsque son père don Diègue reçut un soufflet de don Gomez de Gormas, surnommé Lazano, c'est-à-dire le Hautain.
A quel propos don Diègue reçut-il ce soufflet?
Le Romancero n'en dit rien. Il commence par ces paroles :
«Don Diègue Laynez, pensant tristement à l'outrage
qu'avait reçu sa maison noble, riche et ancienne, avant Inigo et Abarca, et voyant que les forces lui manquaient pour la vengeance, et que son grand âge l'empêchait de la prendre par lui-même, ne peut dormir la nuit, ni goûter à aucun mets, ni lever les yeux de dessus terre, et il n'ose plus sortir de la maison. »
Guilhem de Castro est plus explicite : il veut le soufflet en scène.
Le roi don Ferdinand nomme Diègue gouverneur de son fils; don Gormas, jaloux de voir accorder à don Diègue une faveur qu'il devait avoir méritée, lui reproche son âge, qui lui permettra de donner à son élève des conseils, mais non des exemples.
Don Diègue lui répond :
— Si les forces me manquent dans les jambes ou dans les * bras pour rompre une lance ou mettre un cheval hors d'haleine, je ferai lire au prince l'histoire de mes exploits; il apprendra ce que je fis, s'il ne peut apprendre ce que je fais : et le monde et le roi verront qu'autour de lui personne n'a mérité...
le roi. — Diègue Laynez!
le comte, se levant. — Moi, j'ai mérité !
le roi. — Sujets!...
le comte. — J'ai mérité comme toi et mieux que toi.
le roi. — Comte!...
diègue. — Tu te trompes.
le comte. — Je le dis.
le roi. — Je suis votre roi.
diègue. — Tu ne saurais le dire.
le comte. — Ma main parlera comme ma langue a parlé.
(Il donne un soufflet à don Diègue.)
Corneille a complètement adopté cette version et a
.imité, avec une merveilleuse supériorité, le dialogue du drame espagnol.
le comte. — Ce que je méritais, vous l'avez emporté. [diègde. — Qui l'a gagné sur vous, l'avait mieux mérité. le comte. — Qui peut mieux l'exercer, en est bien le plus
[cligne.
(Diègue. — En être refusé n'en est pas si bon signe. |le comte. — Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan. jDiègue. — L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan. Ile comte. — Parlons-en mieux : le roi fait honneur à votre
[âge.
diègue. — Le roi, quand il en fait, le mesure au courage. le comte. — Et, par là, cet honneur n'était dû qu'à mon
[bras.
Jdiègue. — Qui n'a pu l'obtenir, ne le méritait pas. Le comte. — Ne le méritait pas? moi?
mègue. — Vous.
e comte. — Ton impudence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense !
(Il lui donne un soufflet.)
Ce soufflet était et est resté une grave infraction iux règles pompeuses de la tragédie. Une note de Téliteur du Théâtre de Corneille, de Firmin Didot, avec iommentaires, dit textuellement :
<i On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur
tjoue d'un héros : les acteurs mêmes sont très-emirrassés à donner ce soufflet : ils font le semblant. }ela n'est plus le même soufflet dans la comédie, et test le seul exemple qu'on en ait dans le théâtre tragi- [ue. Il est à croire que c'est une des raisons qui font ntituler le Cid « tragi-comédie. »
Dans le drame espagnol, don Diègue reçoit le souf-
flet en présence du roi, ce qui rend l'offense plus grave encore. Corneille n'a point osé pousser jusquelà l'oubli de la majesté royale, et don Gormas ne se livre à cet emportement qu'après la sortie du roi.
A côté ou plutôt derrière le Romancero, qui ne dit pas la cause du soufflet, et le drame de Guilhem de Castro, qui l'attribue à la jalousie excitée chez don Gormas par la faveur royale, une vieille chanson populaire trouve à cette querelle une cause plus pittoresque et surtout plus dans les mœurs du temps :
El conde don Gomez de Gormas A Diego Laynez tiso d'ano :
Feriole los pastores E robole el ganado.
Ce qui signifie :
« Le comte don Gomez de Gormas fit tort à Diègue Laynez : il frappa ses bergers et lui déroba un troupeau. »
Don Diègue prend parti pour ses bergers, réclame ses moutons volés, et, à la suite de l'altercation, dofll Gomez donne un soufflet à Diègue.
Quoi qu'il en soit, et quelle qu'ait été la cause de 1< querelle, le soufflet est reçu.
Dans Corneille, don Diègue met incontinent l'épé' à la main; mais don Gormas le désarme et l'abandonn avec ce double affront.
Dans Guilhem de Castro, le vieillard, soit qu'il cor naisse sa faiblesse, soit qu'il ne veuille pas mettre 11 pée à la main devant le roi, s'élance hors du palais < rentre chez lui au moment où don Rodrigue désarm par son frère, pend son épée au mur.
Don Diègue rentre avec le bâton sur lequel il s'appuie : le bâton est brisé en deux, comme si, assez fort pour porter la vieillesse, il n'avait point été assez fort pour porter, à la fois, la vieillesse et l'affront.
Nous disons que don Diègue rentre au moment où, armé par le roi, Rodrigue est désarmé par ses frères. Guilhem de Castro donne de son autorité privée deux frères à Rodrigue, et vous allez voir le parti qu'il en tire.
D'abord il aurait dû dire deux neveux.
Et, en effet, d'un fils naturel que don Diègue avait u dans sa jeunesse, étaient nés deux fils qui, quoique neveux de Rodrigue, étaient plus âgés que lui.
Ce fils naturel de don Diègue rentre chez lui, se livre à sa douleur, et, interrompu par Rodrigue, l'apostrophe, sans préambule, de ces paroles :
Rodrigue, as-tu du cœur?
L'auteur espagnol passe par des préparations qui me paraissent d'un haut intérêt dramatique.
Don Diègue, comme je l'ai dit, rentre chez lui au moment où Rodrigue, désarmé par ses frères, arrache l'épée que lui a donnée le roi en le faisant chevalier, 5pée qui, dans les mains de Ferdinand, a triomphé des 3nnemis de l'Espagne dans cinq batailles rangées.
Le vieillard renvoie ses trois fils; car, pour l'épreuve ju'il veut tenter, il faut qu'il parle à chacun seul à eul. D'ailleurs, il veut voir, non pas jusqu'où va encore son courage, mais jusqu'où va encore sa force.
II. détache d'un trophée l'épée dont il se servait dan3 sa jeunesse et essaye de la manier ; mais sa main tombe, fatiguée du poids de l'épée.
i06 SOUVENIRS DRAMATIQUES
A cette preuve de faiblesse, il demeure convaincu qu'il lui faut confier le soin de sa vengeance à un autre.
Il appelle son fils Hernan.
— Hernan Dias !
hernan. — Que me veux-tu?
diègue. — Ah! mon fils, donne-moi ta main : je sens des angoisses terribles. (Il prend la main de son flls et la serre de toutes ses forces.)
hernan. — Mon père! mon père ! vous me brisez la main! Lâchez-moi, ou je meurs ! Ah !
diègue. — Est-ce moi qui t'ai donné la vie? Non ! Homme plus faible qu'une femme, va-t'en ! sors !
hernan. — Étrange chose ! (Il sort.)
diègue. — Si tous mes fils lui ressemblent , adieu mon espérance! (H appelle.) Bermudo Layn!
bermudo. — Seigneur?
diègue. — J'éprouve une faiblesse , un évanouissement : accours, enfant, donne-moi ta main. (Il la serre : Bermudo tombe à genoux.)
bermudo. — Que faites-vous! Grâce, mon père! grâce!
diègue. — Ah! misérable! Mes mains affaiblies sont-elleg donc les griffes d'un lion! et, quand elles le seraient, devraistu faire entendre ces indignes plaintes ! Tu te dis homme. Va-t'en, honte de ma race! (Bermudo sort. Il appelle Bodrigue.)
Rodrigue. — Mon père et seigneur, pourquoi me faire une insulte ? pourquoi, m'ayant engendré le premier, m'appellestu le dernier?
diègue. — ■ Ah! mon fils! je me meurs!
Rodrigue. — Qu'éprouves-tu?
diègue. — Une douleur, une rage. (U lui prend la main, la
porte à sa bouche et la lui mord.)
Rodrigue. — Mon père, laissez-moi! A la maleheurô! Si vous n'étiez mon père, je vous donnerais un soufflet! diègue. — Ce ne serait pas le premier.
Rodrigue. — Comment?
diègue. — Fils de mon âme, j'adore ce ressentiment : ta colère me charme, et je bénis ce manque de respect. Ce sang impétueux qui se révolte dans tes veines, que je vois dans tes yeux, ce sang que la Castille m'a donné, héritage de Galvo et de Nuîiez, c'est le sang que vient de déshonorer en moi le comte d'Orgas, celui qu'on appelle Lazano !
diègue. — Le comte d'Orgas !
A partir de ce moment, la situation est la même dans Corneille que dans Guilhem de Castro et ne s'en éloigne véritablement que dans l'épisode du lépreux, dont il n'est même pas fait mention dans Corneille et qui se trouve dans le Romancero et dans Guilhem de Castro.
A notre avis, un des défauts du Cid de Corneille, c'est d'être un héros contemporain des croisades et de n'être pas un héros chrétien dans l'époque la plus chrétienne du moyen âge.
Ni le Romancero, ni Guilhem ne commettent cette faute. Le Cid, vainqueur des Maures, est, avant tout, un héros plein de piété et surtout de foi, et c'est ce que tous deux, poème et drame, établissent d'une manière incontestable dans l'épisode du lépreux.
Notre défaut d'étude du théâtre étranger laissant cet épisode assez ignoré, nous allons, en l'abrégeant, le mettre sons les yeux de nos lecteurs.
Rodrigue est en campagne avec ses chevaliers et ses
soldats. Au moment où il passe près d'un buisson, une voix dit :
— N'y aura-t-il pas un chrétien qui m'assiste dans ma misère ?
Rodrigue. — Quelqu'un gémit.
premier soldat. — En effet.
rodrigde. — Quel homme peut se plaindre ainsi? N'entendez-vous rien? Je ne le vois pas, et ma pitié s'en augmente. Écoutons.
un berger. — Je n'entends rien.
deux soldats. — Ni moi, ni moi.
Rodrigue. — Cherchons 'des yeux. D'ailleurs, nous pouvous attendre ici les autres. Ce lieu est charmant pour se reposer.
LE Berger. — Et pour manger aussi, (ils dressent one petite table.)
rodrigue. — A peine le soleil est-il levé ; vous venez de déjeuner, et vous voulez manger encore !
le berger. — Rien qu'un morceau, monseigneur.
rodrigue. — Rendons grâces, d'abord, au patron de l'Espagne; nous pourrons manger ensuite.
le berger. — Les grâces ne se disent qu'après le repas ; mangeons d'abord.
rodrigue. — Donne à Dieu ta première pensée afin que le repas ne te manque jamais.
le berger. — Je n'ai vu de ma vie un homme si religieux avec un aspect si guerrier.
odrigue. — Est-ce donc étrange de voir tout à la fois un homme dévot et soldat ?
le berger. — Cependant, la dévotion dans cette entreprise est plaisante. Voyez-vous la dévotion à cheval et le rosaire à la main, avec ton armure brillante, tes éperons dorés, ton chapeau à plumes 1
Rodrigue. — Être chrétien n'est pas être chevalier. Pour le salut de tous, la main droite de Dieu montre mille chemins par lesquels on va au ciel. Que le moine porte son
capuchon, le prêtre son bonnet et le rude laboureur son grossier manteau, c'est le dernier qui, peut-être , a trouvé la plus sûre voie en suivant les sillons de sa charrue. Le soldat et le chevalier, si leurs intentions sont franches et s'ils marchent dans le bon chemin, pourront, avec de belles armures, des plumes sur leurs chapeaux, des éperons dorés , parvenir au but, vrais gentilshommes du ciel. Dans cette route, là tristes, ici joyeux, les uns marchent en souffrant, les autres en combattant.
Il n'est point difficile de se figurer à quelle hauteur de pareilles pensées fussent parvenues en passant par la plume de l'auteur de Pohjeucle. Mais, cette fois, la pièce était faite contre le cardinal : il ne fallait rien qui soutînt ou qui rappelât la religion.
A peine le Cid a-t-il fait cette splendide morale, que l'occasion lui est donnée de joindre l'exemple au précepte.
Un lépreux, — non-seulement un lépreux, mais un gafo, dit le Romancero , 'c'est-à-dire la pire espèce des lépreux, ceux chez lesquels, dit Cavarrubias dans son Trésor de la langue castillane, ceux chez lesquels les nerfs et les chairs des extrémités se retirent de telle façon, que les pieds et les mains deviennent semblables aux serres d'un oiseau de proie, — un gafo sort la tête au-dessus des broussailles, et, joignant les deux mains :
— N'y a-t-il pas ici, dit-il, un chrétien ami de Dieu ?
Rodrigue. — Qu'entends-je de nouveau?
le léprsux. — Le Ciel ne se gagne pas seulement en combattant, Rodrigue.
Rodrigue. — Approchez : la voix sort de cette osse couverte de broussailles.
iiO SOUVENIRS DRAMATIQUES
le lépreux. — Qu'un de mes frères en Jésus-Christ me donne la main pour sortir d'ici.
LE BERGER, s'approchant et reculant d'effroi. — Ce ne sera point moi ; sa main est ulcérée par la lèpre.
premier soldat. — Ni moi non plus.
le lépreux. — Ecoutez-moi, au nom du Christ î
deuxième soldat. — Pas moi, pas moi.
Rodrigue. — Ce sera donc moi : c'est une œuvre pieuse.
le lépreux. — Avec votre gantelet de fer, vous n'avez rien à craindre.
Rodrigue. — Avec l'aide de Dieu , je te donnerai bien la main nue. (11 ôte son gantelet, lui donne la main nue et le tire du bourbier où il était enfoncé.)
le lépreux. — Tout est devoir, Rodrigue, et tuer ses ennemis et secourir ses frères.
Rodrigue. — Ma récompense est dans ta piété.
le lépreux — Les œuvres de charité sont les échelons du Ciel; elles font partie de la parure du chevalier; elles sont si bien faites pour lui , qu'on les regarde comme aussi néces- , saires que son armure. Par elles , un chevalier tenant à la,' main sa lance et son épée, dont l'acier est recouvert d'or J montera de degré en degré à la porte du Ciel et sera bien' sûr de ne pas la trouver fermée.
Ce n'est pas le tout. Le lépreux a froid, Rodrigue le couvre de sou mauteau; le lépreux a faim, Rodrigue s'assied à la même table que lui et mange avec lui. Puis, quand il a maugé à la même table et bu daus le même verre, comme le lépreux est fatigué .
— Dormez un peu, lui dit Rodrigue, je garderai votre sommeil et je veillerai à vos côtés. Mais que m'arrive-t-il ? Je m'endors moi-même; ce sommeil n'est point naturel. (S'endormant malgré lui.) Je me recommande à Dieu, que sa volonté soit faite! (Il s'endort.)
le lépreux. — 0 grand courage et suprême bonté , gêné-
eux Cid, noble Rodrigue, illustre capitaine chrétien! C'est a précieuse destinée : c'est mon bonheur de te l'annoncer. Le lépreux étend les mains sur Rodrigue, et, tout en étendant les mains, îonte sur des rochers et se transfigure. Ses grossiers habits tombés, il pparaît beau , lumineux et vêtu d'une robe blanche. C'est saint Lazare.) Rodrigue, se réveillant. — Qui me touche? qui m'embrasse? jù est ce pauvre? qu'est-il devenu ? Un feu céleste pénètre entement jusqu'à mon cœur, comme un rayon venu du ciel ! ^ue se passe-t-il? La pensée le devine, Dieu le sait. Quelle Ddeur douce et suave sa divine haleine a laissée. "Voici mon manteau. Je chercherai la trace de ses pas. Dieu puissant ! ses pas sont empreints sur les rochers ! Je veux les uivre.
le lépreux, entouré d'une auréole d'or. — Regarde-moi, Rodrigue.
Rodrigue. — Que vois-je ?
le lépreux. — Je suis saint Lazare, je suis le pauvre qui •*l reçu de toi le bon accueil , et ce que tu as fait pour moi a lement plu à Dieu , que tu seras le prodige des temps a< uels, un capitaine miraculeux , un vainqueur invincible, à t point qu'il arrivera à toi seul ce qui n'est jamais arrivé et *• rrivera jamais à un autre : tu gagneras une victoire après ta mort. Et, comme preuve de la vérité de ce que je te dis, toutes les fois que tu sentiras cette chaleur suprême , qui t'embrase et te fortifie, t'environner , entreprends quelque .glorieuse conquête , le saint patron de l'Espagne sera avec toi et te fera triompher. (Il remonte au ciel.) Rodrigue. ■ — Oh ! comme je voudrais te suivre où tu vas I
Par cette scène, le Cid espagnol se complète : c'est véritablement le héros chrétien, le descendant de Pelage, l'homme, ou plutôt le chevalier du xie siècle.
Sous ce rapport, nous le regrettons, il y a beaucoup de lacunes dans l'œuvre de Corneille ; ce qui prouverait que, tout en imitant l'ossature du Romancero et du drame, il n'en n'a pas complètement saisi l'esprit.
Il y a aussi dans Corneille une petite erreur géographique et historique. Au lieu de laisser la scène à Burgos, il la fait passer à Séville. Lui-même s'en excuse dans son examen du Cid et donne à cette infraction aux règles de la vérité une singulière excuse.
« J'ai placé la scène à Séville, dit Corneille, bien que don Fernand n'ait jamais été le maître de cette ville; mais j'ai été obligé à cette falsification pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvait venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrais pas affirmer, toutefois, que le flux de la mer monte jusque-là. Mais, dans notre scène, il se fait encore plus de chemin qu'ils ne lui en font faire sur le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville. Gela peut suffire à fonder quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même. »
La raison que donne Corneille nous semble étrange. Les Maures n'avaient pas besoin de venir à Séville par le Guadalquivir : ils y étaient. Or, ils avaient moins loin pour venir de Séville sur le territoire de Burgos que de l'Afrique à Séville.
De la présence des Maures en cette ville et de la puissance qu'ils y tenaient, la Chronique générale d'Espagne fait foi ; car voici ce qu'elle dit :
«Le roi Ferdinand, voulant posséder les corps de quelques saints qui se trouvaient à Séville, envoya, à cet effet, en ambassade, au roi maure qui y commandait, deux évêques et avec eux don Nuno et d'autres prud'hommes.
<c Étant donc arrivés à Séville, ceux-ci demandèrent au roi maure les corps des saints; mais il leur répondit
ju'il ne savait point où ils gisaient. De cette réponse (furent fort affligés les bons évêques. Ils se mirent en oraison durant trois jours. La troisième nuit, comme ils priaient avec beaucoup de ferveur, saint Isidore leur apparut et leur dit de ne point s'inquiéter ni s'enquérir plus longtemps des corps des autres saints et de le transporter tout seul à Léon, ce que firent les ambassadeurs en grande cérémonie et pompe. On bâtit dans la ville susnommée une église que l'on consacra au nom du bienheureux saint, et l'on plaça son Cercueil, richement paré, sous le maître-autel de cette église. »
Maintenant, il y a une chose dont je suis à peu près sûr, c'est que Corneille avait en portefeuille un combat qu'il désirait placer et qu'il a profité de l'occasion. Il lui fallait une marée pour justifier ce beau vers :
Le flux les apporta, le reflux les emporte !
3t il a fait venir la marée jusqu'à Séville. Ce n'est pas lous qui lui en ferons un crime. Supposons que le combat nocturne auquel nous devons cet autre magniique vers :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ;
supposons que ce combat ait été livré pendant les équiaoxes et n'en parlons plus.
On connaît, du reste, la paresse de Corneille à changer ses vers une fois faits.
On sait ce qui arriva à Baron à propos de quatre vers de Bérénice qu'il ne comprenait pas.
Dans la première représentation de cette tragédie, Baron, qui jouait le rôle de Domitian, s'était cassé la tête pour comprendre ces quatre vers et n'avait pu en venir à bout :
Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme. Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que les restes d'un feu que j'avais cru si fort Puissent, dans quatre jours, se promettre ma mort?
Baron en était encore, dans la carrière dramatique, à la période de la modestie. Il prit son rôle et alla demander à Molière l'explication des quatre vers qui le chagrinaient.
Molière, qui était le bon sens et la clarté mêmes, l'esprit plein de confiance dans le génie de Corneille, les lut et les relut, et finit par avouer qu'il ne les comprenait pas plus que Baron.
— Mais attendez, dit-il au jeune comédien, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui : vous lui direz qu'il vous les explique.
— A merveille, s'écria Baron.
Et, dès que Corneille arriva, il alla lui sauter ai cou, comme il faisait ordinairement, à cause du grand amour qu'il lui portait; puis, ensuite, il le pria de lu expliquer les vers qui l'embarrassaient.
Corneille haussa les épaules et s'apprêta à donne: l'explication demandée ; mais il eut beau lire et relin ses quatre vers, il ne les comprit pas plus que u l'avaient fait Baron et Molière.
— Récitez-moi ces vers de votre mieux, dit-il .. Baron.
Baron les récita en y mettant toute la chaleur dont il était susceptible.
— Eh bien, dit Corneille, dites-les comme cela, et je vous réponds que l'on n'aura pas besoin de les comprendre pour les applaudir !
Et, en effet, les vers furent applaudis et bien au delà, probablement, de ce qu'ils l'eussent été si on les avait compris.
Disons encore quelques mots de la façon étrange dont Corneille reconnaît les tendresses de Richelieu pour lui.
Nous avons déjà vu le coup qu'il avait porté à son protecteur en faisant jouer le Ciel, et dans quelle perplexité la reine avait mis l'auteur de Mirame, lorsque, ayant repris le dessus sur lui, elle le força, pour ainsi dire, de donner la noblesse au père de Corneille.
Richelieu, nous- l'avons dit, se vengea en faisant censurer le Ciel par l'Académie. Il anoblissait le père, et, en même temps, censurait le fils.
« Platon le met hors de sa cité, dit Balzac en parlant du poète; mais il ne peut le chasser que couronné de fleurs. »
Corneille, chassé, eut-il l'idée, dans ses pièces, de se venger de Richelieu? Il dédie Horace au cardinal, et « Horace, dit Michelet, quoique dédié au cardinal, fut avidement saisi par les Romains du parlement , les
Gassius de la grand'chambre et les Brutus de la bazoche. »
Cinna vient après Horace. — La Clémence d'Auguste! comprenez- vous? sous ce ministre inclément, et sous ce roi triste et maussade et qui n'a jamais pardonné!
Polyeucte est représenté au moment où Richelieu vient de mettre à la Bastille le Polyeucte janséniste, l'abbé de Saint-Cyran.
Les femmes de Corneille, ces terribles frondeuses qui devançaient la Fronde, sont à la mode. La reine, c'est Chimène ; la Palatine se croit Goligny , et à La Rochefoucauld, qui allait combattre, madame de Longueville, prête à se donner à tout le monde, disait :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Une autre chose, qui est remarquable dans les pièces de Corneille, et que je signale le premier, je crois, c'est l'influence que son double état d'avocat et de juge exerce sur son talent ou plutôt sur la conception de ses pièces.
Peu de pièces de Corneille qui ne soient un procès criminel, à commencer par le Cid.
Le Cid tue don Gormas : le roi apprend sa mort par don Alonzo, qui lui annonce, en même temps, que doua Chimène vient lui demander justice; mais, en même temps que vient Chimène, c'est-à-dire l'accusateur, se présente don Diègue, c'est-à-dire le défenseur, et le procès est entamé.
Voyez Horace irrité des imprécations de Camille; — et nous reviendrons sur ces imprécations à propos de mademoiselle Rachel; — Horace tue sa sœur. Ici, c'est
ien autre chose que dans le Cid. Peste ! un fratricide I lette fois, c'est Valère qui est l'accusateur public. Mais, omme le roi Tullus ne veut point porter un jugement i l'accusé n'est point défendu, il se tourne vers lui et it:
Défendez-vous, Horace !
Et Horace se défend dans un plaidoyer non moins «au que ne l'a été le réquisitoire du procureur général. ' Aussi, comme la situation est la même que dans le ,,'ttf, comme la punition, ainsi que dans le Cid, atteindrait le sauveur de l'État, le jugement est-il le même, t Tullus fait-il grâce à peu près dans les mêmes termes [ue don Fernand.
Dans la Clémence d'Auguste la chose est encore plus i.Tave : c'est la République qui est le coupable et qu'il 'agit de juger.
' Je pourrais pousser les citations plus loin et pouruivre la même idée dans d'autres pièces : avocat et uge, il faut que Corneille plaide ou entende plaider.
Quant à cette modestie de Corneille dont on parle ant aux auteurs modernes, en leur reprochant leur )rgueil, l'examen de Cinna n'en est point une preuve.
Voulez-vous savoir ce que Corneille dit de lui-même? ^isez :
« Ce poëme de Cinna a tant de suffrages qui lui donlent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis si j'en disais du mal. Je ne le suis pas assez (ennemi) de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont voulu voir et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils
m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale, vient, sans doute, de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien, enfin, n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité du jour, ni par celle du lieu. »
L'estime que Corneille fait de ses pièces va toujours augmentant. La pièce qu'il vient de faire est toujours la meilleure de ses pièces, et, quand, après Pompée, u imprime le Menteur, il en dit tout simplement ceci :
« Je me défierais peut-être de l'estime extraordinaire que j'ai pour ce poème, si je n'y étais confirmé par celle qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle. »
Ce grand homme, le premier, ou du moins un des premiers du siècle, devant le nom duquel vous vous attendez à vous incliner, est M. Zuglichem, secrétaire des commandements du prince d'Orange.
Vous ne connaissez pas M. Zuglichem, n'est-ce pas'i Ni moi non plus. Mais il a fait deux épigrammes, l'une française, l'autre latine, et il les a mises en tête de l'édition que les Elzeviers , dont nous avons fait les Elzévirs, ont faite du Menteur à Leyden.
Et maintenant, à propos de cette glorification que Corneille fait de lui-même, il faut appliquer ce même principe que nous avons mis en avant lorsque nou; avons dit que Mélite, exécrable pièce de nos jours, étal un chef-d'œuvre pour l'époque où elle avait paru, 1625 Les époques différentes où parurent le Ciel, Cinna e" Polyeucte, c'est-à-dire les trois chefs-d'œuvre de Cor-
neille, étaient une période d'énervement. L'Europe, haletante, est épuisée par la guerre; la France est malade, l'Espagne agonisante, l'Empire saigné à blanc. « La France du xvne siècle, dit Michelet, procède de deux caducités, de la vide enflure espagnole et de la pourriture italienne. La vengeance que l'Italie a tirée de la France pour avoir tant de fois trompé son espoir, a été d'y mettre la peste qui s'exhalait de son tombeau. Les plus grands corrupteurs des mœurs et de l'opinion nous sont toujours venus de l'Italie : nombre d'aventuriers funestes, de braves scélérats, de séduisants coquins. Les uns réussissent, ïes autres avortent, mais tous pervertissent. Goncini règne sept ans; Mazarin, quinze. »
Michelet oublie les deux reines du nom de Médicis, qui nous dotent de cette formidable civilisation florentine et qui acclimatent en France la guerre civile et y popularisent le poison. Tout nous vient d'Italie. Le roi de France et le roi d'Angleterre sont des fils d'Italiens : Louis XIII, de Vittorio Orsini; Jacques Ier, du ménestrel Rizzio. — Vous savez ce que disait notre spirituel Henri IV, ennuyé d'entendre appeler Jacques Ier le Salomon du Nord: « Ah! oui, le fils de David, le joueur de harpe. » — Sans compter Gaston, qui est le fils de Mazarin.
Le grand succès de l'époque n'est-il pas Clélie? Par qui est-il écrit? Par une Sicilienne, mademoiselle de Scudéry, qui francise son nom en changeant Yi en y. Par qui est tenu le fameux hôtel Rambouillet, où se font et se défont les réputations du jour? Par une Romaine, mademoiselle Pisani,marauise de Rambouillet.
Et, pour que nous tenions tout notre théâtre, — acteurs, de l'Italie ; pièces, de l'Espagne, — l'opéra nous arrive de Florence, avec la musique italienne, qui régnera jusqu'à Gluck.
Eh bien, c'est au milieu de cette société de soprani, que paraissent les magnifiques productions de Corneille. Gomme Hercule, il a nettoyé les écuries d'Augias; comme Hercule, on le fait demi-dieu. .
Il faudra Louis XIV , mademoiselle de La Vallière, Benserade, Saint- Aignan, pour que les goûts changent et tournent à Racine. Aussi, les esprits vigoureux tiennent pour Corneille. « Racine passera comme le café, » écrit madame de Sévignéà madame de Grignan.
Ni l'un ni l'autre n'ont passé, quoique l'on ait un peu abusé de tous les deux.
Rodogune fut le dernier succès de Corneille. « Celui qui voudra trouver la plus belle de mes pièces, dit quelque part Corneille , choisira entre Rodogune et Cinna. » Et, en effet, après Rodogune et Cinna, il n'a plus qu'un succès, Nicomède, et toutes les pièces de cette dernière période de sa vie, celle de Pompée mise à part, sont hors de toute comparaison avec les quatre chefs-d'œuvre que nous avons cités.
Corneille vivait avec son frère Thomas, qui débuta lui-même au théâtre, en 1647, par une traduction de Calderon : les Engagements du hasard. Les deux frères avaient épousé les deux sœurs ; ils habitaient la même maison et eurent le même nombre d'enfants. Un seul domestique servait les deux ménages. Vingt-cinq ans après leur mariage, les deux frères n'avaient point encore songé à faire le partage des biens de leurs femmes,
situés en Normandie. Le partage ne fut fait qu'à la mort de Pierre.
Quelques jours avant la mort de Pierre, l'argent manqua dans la maison : Louis XIV apprit cette pénurie et envoya deux cents louis.
Revenons à cette anecdote que j'ai promise à propos d'Horace et du rôle de Camille joué par mademoiselle Rachel.
Une nuit que j'avais une grande réunion d'artistes chez moi, mademoiselle Rachel me dit :
— Venez donc me voir dans Camille ; j'ai trouvé un effet où je suis fort applaudie et que je crois assez beau.
— Quand jouez-vous Horace?
— Samedi prochain.
— J'irai.
Je n'eus garde de manquer au rendez- vous que me donnait Melpomène, comme l'appelaient ses fanatiques.
Je n'avais pas demandé où était l'effet promis : sachant Horace par cœur , ayant vu jouer Camille par toutes les tragédiennes qui s'étaient succédé depuis trente ans, connaissant toutes les traditions du théâtre, j'étais bien sûr de ne pas le laisser passer sans le reconnaître.
J'étais, comme sœur Anne, au balcon, regardant si je ne voyais rien venir.
Le premier, le second, le troisième acte, défilèrent
sans apporter autre chose que les effets que je connaissais déjà et que mademoiselle Rachel accusait avec son talent accoutumé. La toile se leva sur le quatrième acte, et, comme c'est au quatrième acte que Camille est tuée, je me sentais à chaque vers approcher du moment décisif.
Je sentais, en outre, que la grande artiste jouait pour moi ; elle était vraiment magnifique.
Arriva la scène capitale du quatrième acte : celle où Horace rentre suivi de Procule portant les épées des trois Curiaces et où Camille, en face de son frère, donne à son amant les larmes d'un amour désespéré. Elle dit d'une façon merveilleuse les trois quarts de cette tirade, divisée en deux complets :
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien...
Jusque-là, j'avais retrouvé la Rachel de mes souvenirs ; mais, à partir des derniers vers, sa voix alla s'affaiblissant de plus en plus, et ce fut avec la langueur d'une mourante qu'elle dit le quatrain après lequel elle s'évanouit :
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie, Que tu tombes au point de me porter envie, Et, lui, bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à sa brutalité !
Les derniers mots de ces derniers vers moururent littéralement sur ses lèvres, et elle tomba renversée et sans connaissance sur ce fameux fauteuil tragique que vous connaissez et qui, incommode, doit surtout l'être pour les évanouissements. •
Comme on le comprend bien, cette faiblesse ne fit, et il y avait de quoi, qu'exaspérer son frère. Que sa sœur le maudisse, très-bien, elle était encore la digne fille d'Horace, mais qu'elle s'évanouît, c'en était trop; et, pendant que la salle éclatait en applaudissements, il hurla ces vers qui furent à peine entendus
0 ciel ! qui vit jamais une pareille rage !
(Il eût dû dire faiblesse ; car on ne peut pas raisonnablement appeler rage une syncope.)
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur I Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère, du moins, au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
A ce mot de Rome, Camille tressaillait ; puis, avec une prodigieuse étude des hésitations de la nature, elle revenait lentement, peu à peu, et, pour ainsi dire, fibre à fibre à elle. Rien ne manquait à ce retour à la vie, ni tout le corps frissonnant, ni l'œil atone, ni l'infiltration de la pensée et de l'intelligence dans ce corps encore immobile. Enfin, tout à coup, elle sortait de sa torpeur, et la voix lui revenait pour dire, les dents serrées et avec une fureur croissante, cette sublime apostrophe, cet anathème sans pareil dans les traditions du théâtre :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Enfin, à ce dernier vers :
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!
La salle faillit crouler sous les bravos.
En sortant, Rachel, jeta sur moi un regard triomphant; moi seul, peut-être, n'applaudissais pas!
L'acte fini, je courus à sa loge assez embarrassé : il était évident que la grande artiste avait compté sur mon approbation, et que, loin d'approuver, je blâmais.
— Eh bien, me dit- elle en m'apercevant, que ditesvous de l'effet?
— De l'effet que vous avez fait ou de l'effet que vous avez trouvé ?
— De l'effet que j'ai trouvé.
— Je regrette, chère amie, qu'une femme de votre talent cherche de pareils effets, et surtout quelle les trouve.
— Comment cela ?
— Sans doute. Croyez-vous qu'il soit dans la nature de Camille de s'évanouir en apprenant la mort de son amant? et croyez- vous que la femme qui a perdu connaissance la reprenne par un pareil vers :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment ?
Injuriez votre frère, maudissez -le, sautez-lui au visage, arrachez-lui les yeux; mais, pour Dieu ! ne vous évanouissez pas. Je n'ai été étonné que d'une chose : c'est que l'ombre du vieux Corneille n'ait pas percé le plancher pour vous dire : «. Debout, lâche Romaine ! Dans la famille d'Horace, on meurt, mais on ne s'évanouit pas ! »
— Et cependant, vous autres romantiques, qui aimez la nature.. .
— C'est justement parce que j'aime la nature que je
vous blâme, moi, quand tout le monde vous applaudit. - Mais il est dans la nature de la femme de s'évanouir.
— C'est selon la femme.
— Moi, je sais une chose : c'est qu'un jour on m'a rapporté M. de M... blessé en duel, et qu'en voyant le sang, je me suis évanouie.
— Mais vous n'êtes pas une Romaine dn temps de Tullus Hostilius, vous : vous êtes une femmelette nerveuse du xix* siècle ; mais vous n'êtes pas la fille
, du vieil Horace : vous êtes la fille du père Félix.
J'eus beau dire : mademoiselle Rachel était applaudie par toute la salle, mademoiselle Rachel continua de s'évanouir.
Quelques jours après l'apparition du chapitre de mes Mémoires où je racontais cette grande et splendide soirée de la représentation de Léonidas, — ■ soirée qui, pareille à un reflet des jeux isthmiques, lança un' sillon lumineux dans ma jeunesse — soirée pendant laquelle j'avais vu passer le fier et beau poëte, plus beau encore que d'habitude ce soir-là de l'auréole que la gloire venait d'allumer à son front, plus beau peut-être aussi du pressentiment de sa mort prochaine; car les poètes, ces flambeaux vivants que consume l'enthousiasme, jettent toujours une lueur plus éclatante avant que de mourir; — quelques jours, dis-je, après l'apparition de ce chapitre, je reçus sous enveloppe, portant le timbre de la ville de Vienne , un numéro du Constitutionnel où se trouvait un feuilleton intitulé : la Comédie en province, Molière à Vienne.
Un trait de plume tracé à l'encre rouge, et embrassant une quarantaine de lignes, m'indiquait que c'était sur ces quarante lignes que mon attention devait se porter.
Le feuilleton était de M. Auguste Lireux.
Je ne lis pas d'habitude les feuilletons, — pas plus ceux de M.Lireuxque ceux des autres; pas plus ceux des autres que ceux de M. Lireux.
Ce n'est point par mépris, Dieu m'en garde ! c'est faute de temps.
Mon avis est qu'il ne faut mépriser ni amis ni ennemis, — pygmées ou géants. — Il est donné à tout être vivant de faire le bien ou le mal ; seulement, tout être vivant fait le bien ou le mal dans la mesure de sa force.
L'abeille donne sa goutte de miel ; la vache sa terrine de lait. Voilà pour le bien.
Le moucheron pique, le tigre déchire. Voilà pour le mal.
Je dis : Bénies soient l'abeille et la vache !
Je ne dis pas : Maudits soient le tigre et le moucheron !
Chacun suit son chemin.
Tant mieux pour celui dont le chemin monte; il est récompensé par cela même qu'il s'élève.
L'air pur est sur les hauteurs.
Ceci est de la philosophie générale, dont je ne fais et dont je désire que l'on ne fasse l'application à personne.
Mon attention se porta donc naturellement sur les quarante lignes indiquées.
Les voici :
« Cette ville de Vienne est une bonne ville, qui donne un démenti au vilain proverbe : « Nul n'est prophète dans son pays. » Il ne tiendrait qu'à M. Ponsard
de se poser en prophète de l'Isère ; et, s'il se contente, pendant l'automne, de chasser comme un mortel ordinaire, qui ne souhaite rien tant que l'abondance du gibier, c'est qu'il a en réalité des goûts simples et une élévation de caractère qui s'allie très-bien avec son talent. Cependant, le nom de l'auteur de Lucrèce, d'Agnès de Méranie et de Charlotte Corday figure dans la décoration du théâtre de Vienne. La ville, justement fière de son poète, l'a placé en regard de M. Pichat, l'auteur de Léonidas, qui était Viennois aussi. — Par exemple, M. Pichat n'a jamais fait jouer qu'une tragédie ; cela a suffi à sa gloire, qui sera immortelle dans l'hère; car, chaque fois qu'un nouvel auteur apparaît, on invoque M. Pichat et l'on place le Léonidas en travers, comme si c'était les Thermopyles en personne. — Sentant qu'il était inutile de compromettre sa réputation, et qu'on pouvait se contenter d'avoir été joué une fois par Talma, M. Pichat a fort habilement renoncé au théâtre * après son premier essai, qui, dans le temps, passa pour un coup de maître. Il a fait à la vérité, depuis le Léonidas, un Guillaume Tell, mais avec la sage réserve que cette seconde tragédie ne verrait jamais le jour 2, et que Barba luimême, chargé de l'imprimer, ne la tirerait qu'à cin-
1 Pichat est mort le 20 janvier 1829, à l'âge de trentequatre ans, ti ois ans après avoir fait représenter Léonidas. C'est ce que l'auteur de l'article que nous citons appelle renoncer habilement au théâtre.
* Le critique se trompe : Pichat est mort en travaillant à son Guillaume Tell, qui a été joué trente ou quarante fois à l'Odéon, et qui eût été joué un an plus tôt si la censure royale ne l'eût arrêté.
quante exemplaires *. A la bonne heure, voilà de la modération dans le succès. Je crois qu'on peut offrir M. Pichat en exemple aux tragiques. Cet estimable auteur a créé un genre tout à fait recommandable, et que j'appellerai, à cause du huis clos dans lequel son Guillaume Tell a été tenu, la tragédie de cabinet. — Les temps sont devenus plus difficiles aujourd'hui. On ne se ferait pas une célébrité très-durable avec une. seule pièce, sous peine de se survivre à soi-même 2. Il faut passer les Thermopyles et donner au moins un Xercès après le Léonidas. Mais on nous offrirait quelque chose de plus moderne que Xercès et les Thermopyles que ce ne serait pas un mal. »
Ces quarante lignes, je l'avoue, me serrèrent profondément le cœur. Je me demandai s'il y avait des hommes si étrangement organisés qu'il leur fallût absolument une haine en pendant à leur amitié, et qu'ils ne pussent louer les vivants qu'aux dépens des morts, comme s'il n'y avait point place à la fois sous le soleil de Dieu pour le foyer illustre et pour la tombe glorieuse. Alors, je ne dirai pas dans ma colère, mais dans ma tristesse, je compris pourquoi l'on m'avait envoyé cet article à moi plutôt qu'à un autre. J'avais parlé de Picha comme d'une de ces étoiles qui rayent l'orbe célestf
1 II y a ici une erreur non moins grave que dans les deu: autres allégations déjà relevées par nous. L'auteur de Guil laume Tell ne pouvait faire la sage réserve de réduire à cin quante le nombre de ses exemplaires, puisqu'il était moj depuis un an quand son drame fut joué.
2 M. Lireux appelle se survivre à soi-même mourir tro ans après sa première tragédie et un an avant la seconde.
l'un rayon de feu et qui s'éteignent. Quelque cœur neux, mais timide, quelque main loyale, mais trempante, chargeait mon cœur et ma main, qu'on sait ne eculer jamais devant un devoir, de prendre la défense le celui qui était endormi du sommeil éternel, confiant lans les applaudissements des hommes et dans la pronesse de Dieu.
A nous donc l'honneur de défendre ce beau et pur énie, qui a eu, comme Gilbert, comme Malfilâtre, omme André Chénier, comme Millevoie, comme Hé- ;ésippe Moreau, cette faveur de mourir jeune et couonné de son premier laurier. Nous avons mis une entinelle à la porte de toutes nos gloires, et nous lui jvons donné pour mot d'ordre : Réparation!
Nous empruntons à nous-même le tableau de la ituation de la Grèce, lors de l'invasion de Xercès ; ious ne doutons point que nos lecteurs ne connaissent lette situation aussi bien que nous ; mais ce que nous !u faisons, c'est pour M. Auguste Lireux, qui, n'ayant as su que Pichat était mort de la poitrine, et ayant it qu'il s'était habilement retiré du théâtre, pourrait ien ignorer que Léonidas a été tué aux Thermopyles, t, le confondant, lui et ses trois cents Spartiates, avec -énophon et ses dix mille mercenaires, pourrait nous 1 aconter qu'il a fait une habile retraite des rives du Tigre , Chrysopolis.